--Que veux-tu, je n'ai pas mieux à t'offrir, en ce moment. Le plus

dur, dans les ruines, c'est d'être obligé de les avouer. Je l'ai fait

deux fois aujourd'hui.

Pendant plusieurs minutes, M. de Meximieu et Michel demeurèrent

silencieux. Ils songeaient. Les projets s'édifiaient et s'écroulaient

l'un après l'autre; le tumulte des pensées, des reproches, des

questions inutiles, des plaintes désespérées, continuait dans les âmes

le dialogue rompu. Les larmes, dont c'était l'heure de venir, après la

colère et après l'ironie, commençaient à monter du fond de ces coeurs

violents. Mais il ne fallait pas qu'elles fussent même devinées. Tout

le passé le défendait. Le fauteuil de Michel remua dans les ténèbres.

Le général crut que son fils allait discuter de nouveau. Il n'en fut

rien Michel s'était levé. Il demanda, d'une voix calmée, presque sa

voix habituelle:

--Croyez-vous que ma mère consentirait à vivre ici? Vous n'avez plus

que deux ans avant la retraite... Nous garderions le château et un peu

de terre...

Trois mots furent la réponse de M. de Meximieu:

--Mon pauvre ami!

Un des deux hommes sortit du fumoir. On ne le retint pas. L'autre

resta devant la table de travail, mais il oublia, jusqu'à l'heure du

dîner, de faire apporter une lampe.

A sept heures, le valet de chambre vint prévenir que le dîner était

servi, et que M. le comte, souffrant, ne descendrait pas.

Le lendemain, dès le matin, le général regagnait Paris.

V

LE RECOURS EN GRACE

Michel avait, dans la nuit même, écrit à sa mère une longue lettre,

qui commençait par des cris de douleur, et qui, à mesure que la forte

écriture couvrait les feuilles de papier, s'attendrissait, devenait

suppliante, et laissait même percer l'espoir. Il l'avait relue, et

avait ajouté ce post-scriptum: «Ne me répondez pas, réfléchissez à

tout ce que je viens de dire; j'irai, dans quelques jours, vous

embrasser, vous demander la réponse, vous remercier.»

Pendant la première semaine d'avril, l'espérance ne cessa de grandir.

Elle suivait Michel à travers les champs. Car il fallait courir d'un

bout du domaine à l'autre. On labourait des jachères; on semait le

maïs, le trèfle, le sainfoin; on commençait à couper, sur la hauteur,

le long de la route de Fonteneilles, les premiers arpents de seigle

vert; près des étangs de Vaux, on roulait une prairie nouvelle, et

partout, dans les herbages anciens, il fallait veiller au débit des

fossés, des canaux, des rigoles, que le printemps gonflait d'eau vive,

et dont les bords s'empanachaient déjà, dans le soleil, de touffes de

menthe, de pimprenelle et de ciguë. La sève débordait; la terre

s'ouvrait; les chiens hurlaient la nuit, au passage des bêtes toutes

levées dans les bois; le Grollier avait pris un chapeau de paille; on

avait aperçu, dans une chenevière, Gilbert Cloquet à moitié valide,

reprenant goût au travail et bêchant d'une seule main; les filles qui

gardaient les vaches, quand elles répondaient au bonjour lancé

par-dessus les traces, avaient une étoile dans les yeux. Comment ne

pas espérer? «Si je puis décider ma mère, quand elle aura dit oui, à

passer trois jours à Fonteneilles, elle sera émerveillée. Elle est

artiste! Et surtout elle est bonne; elle aura pitié de moi, et du

domaine qui est à nous depuis plus de trois siècles, et des habitants

de Fonteneilles, qui ne sont pas parfaits, mais qui vaudraient moins

si nous n'étions pas là. Je lui donnerai un délai, si elle le veut,

pour quitter Paris et venir s'installer ici: le milieu de l'été, le

milieu de l'automne... Elle viendra!...»

Le 9 avril, qui était le lundi saint, Michel partait pour Paris. Dans

le filet du compartiment, en face de lui, il emportait une valise, le

carton où dormait le chapeau de soie inconnu à Fonteneilles, et un

grand plan, roulé et enveloppé, du domaine, «pour discuter et

expliquer les choses, s'il y a besoin». Il se réjouissait toujours, et

des semaines à l'avance, de ces excursions à Paris, trois ou quatre

fois par an. Mais cette fois, au plaisir de retrouver des relations

agréables, des amis d'enfance, et toute une élégance de vie qu'il

aimait depuis bien plus longtemps, se mêlait une émotion qui le tint

éveillé et frémissant tout le long de la route. A la gare de Lyon, il

sauta dans un taximètre, et dit au cocher: «Allez bon train; je suis

attendu.» Il n'était pas attendu; il n'avait pas écrit de nouveau; il

doutait que sa mère fût à la maison à trois heures et demie de

l'après-midi.

Elle était chez elle. A peine entré dans l'appartement de l'avenue

Kléber, il entendit une voix connue, une voix fine qui disait:

--Mais, je le crois bien! Comment, c'est lui?... Michel?

Trois secondes après, une porte s'ouvrait; madame de Meximieu

accourait au-devant du voyageur, attirait à elle la grosse tête

qu'elle avait prise à deux mains, et l'embrassait, et la réembrassait.

--Bonjour, mon adoré! Ah! que je suis contente de te revoir! Depuis

Noël, songe donc! Ton père n'est pas rentré... Mais il sera ici à sept

heures... Nous dînons en ville... Que je suis heureuse de t'avoir!...

Viens dans ma chambre...

Elle le prit par la main; elle l'entraîna dans la chambre tendue

d'étoffe crème à bouquets Pompadour, et claire de toute la lumière de

l'avenue.

--Tu as bonne mine!... Le voyage ne t'a pas fatigué?... Non. Alors, tu

peux veiller ce soir? Sais-tu ce qu'il faut faire? je vais donner un

coup de téléphone et prévenir les Virlet que je t'amène: ce sont des

amis intimes que tu ne connais pas... Ils seront enchantés... C'est

dit, n'est-ce pas?

Il s'était assis à côté d'elle; il la laissait parler; il trouvait

doux qu'on s'occupât de lui. Et il la voyait avec tant de plaisir,

animée, gaie, si jeune encore...

Ce ne fut qu'au bout d'une demi-heure qu'il demanda presque sans

trembler, comme une chose dont l'heure est venue et sonne dans le

premier silence:

--Et ma grande question, y avez-vous songé?

Madame de Meximieu leva la main et l'agita, comme pour effaroucher les

mots qui passaient, et les disperser.

--N'en parlons pas à présent. Comme toutes les choses sérieuses, il

faut traiter celle-là le plus tard possible... Oui, j'y ai songé. Ton

père m'a raconté votre... entretien. Puis, il m'a laissée libre de

faire ce que je voudrais.

--Tant mieux!

--Ne dis pas «tant mieux», mon petit. Je ne sais pas... Cela dépend un

peu de toi.

--De moi?

Elle eut un sourire maternel.

--Oui, je t'expliquerai. J'ai peut-être trouvé quelque chose. Ne me

fais pas parler à présent. Je te donne rendez-vous... Quand pars-tu?

--Après-demain soir.

--Eh bien! après-demain à trois heures. Cela va?

Elle l'embrassa encore, et ils se séparèrent.

Le soir, Michel dîna chez les Virlet, avec M. de Meximieu qui ne

manifesta aucun ressentiment des scènes violentes de Fonteneilles;

avec sa mère, qui se montrait, pour son fils, plus tendre, plus

prévenante encore qu'autrefois. Le mardi, il fit des courses et des

visites. Le mercredi matin il se rendit à la Villette, et passa

plusieurs heures à voir les arrivages de boeufs, et à causer avec des

éleveurs et des marchands qu'il savait devoir rencontrer là. Il

fallait s'informer de l'état du marché, en France et en Belgique;

acheter quelques bêtes; renouer des relations commerciales qui

seraient utiles, si on gardait Fonteneilles; être, jusqu'au bout, de

sa profession, et préparer l'avenir, le sien ou celui d'un autre.

Assez tard, il déjeuna au restaurant Dagorno, rue d'Allemagne, où se

réunissent les propriétaires, les gros fermiers, les marchands de la

vallée d'Auge et de plusieurs provinces de France. Puis, comme il

n'était que deux heures quand il se retrouva devant les magasins du

Printemps, il résolut de faire à pied la dernière partie du trajet.

Dès qu'il fut seul dans la foule, et qu'il commença de marcher vers le

quartier de l'Étoile, l'inquiétude, à grand'peine écartée jusque-là,

le ressaisit... Dans quelques minutes, c'était sa vie qui serait

décidée. Toutes sortes de pressentiments sombres l'enveloppèrent et

l'accablèrent. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi. Il se débattait

contre eux. Il tâchait de se rappeler des mots de sa mère, des

regards, des attentions, et de prévoir ce qu'elle avait décidé.

Misérable jeu! Volonté d'illusion! Il le sentait bien. Et alors, il se

répétait à lui-même, comme l'unique argument sans réplique: «Elle est

bonne, heureusement, très bonne.»

Madame de Meximieu n'était pas, en effet, sans bonté. Ses amies mêmes

disaient: «Marguerite a beaucoup de coeur, au fond.» Et elles citaient

des visites qu'elle leur avait faites, dans les occasions

douloureuses; elles rappelaient d'elle des mots bien dits, faits pour

avoir une fortune dans les coeurs tristes, et dans le monde; elles

racontaient l'histoire d'un cocher de fiacre, tombé de son siège dans

la rue, l'hiver, pauvre diable d'alcoolique, frappé d'une attaque

d'apoplexie, et que madame de Meximieu,--la cliente qui se trouvait

dans le fiacre,--avait aidé à relever, avait fait transporter à la

plus prochaine pharmacie, et avait soigné elle-même, «oui, ma chère,

elle-même, pendant une heure et demie! Le pharmacien,--qu'elle a

payé,--déclarait qu'il ne tolérerait ni plus de frictions, ni plus de

sinapismes, et que le transfert à l'hôpital s'imposait. Sans cela,

elle eût continué, elle me l'a dit». On aurait pu prouver par d'autres

traits la bonté de madame de Meximieu. Malheureusement, elle la

dépensait en dehors de sa famille, par accès et, comme l'argent, de la

façon la moins judicieuse. C'était la tête qui manquait plutôt,

l'habitude de se servir des mots pour exprimer une idée juste, de son

esprit pour réfléchir, de son habitude du monde pour observer autre

chose que les signes de grossesse chez les jeunes femmes et d'anémie

cérébrale chez les vieilles. Madame de Meximieu portait, à

quarante-huit ans, la peine de son éducation première, qui avait été

ce qu'on appelle toute mondaine, c'est-à-dire cruellement vide. Elle

avait toujours ignoré ce que c'était qu'un chez soi; elle avait

dissipé sa vie, son temps, ses affections, ses préoccupations, et son

argent, sans retrouver nulle part la trace de ce qu'elle avait donné.

Dès le début de son mariage, si son mari avait su la juger moins

sévèrement, l'aimer moins légèrement, et en vérité la comprendre

mieux, il eût pu refaire l'éducation de cette jeune femme. A présent,

c'était presque une vieille femme, en qui était morte déjà la faculté

de comprendre plusieurs choses. Le plaisir, les distractions, les

nouvelles, le bruit avaient pris sur elle une influence et, dans sa

vie, une importance de premier ordre. Elle souffrait réellement dès

qu'elle habitait trois semaines en dehors de Paris; elle n'avait aucun

jugement personnel, sur aucune chose; elle possédait seulement, dans

sa mémoire, une collection mal étiquetée et incomplète de jugements

d'autrui, très variés d'origine, presque tous anonymes, souvenirs de

lectures faciles ou de causeries, fragments de confidences ou de

conférences, et qui ne l'avaient pas instruite, pas même renseignée,

mais qu'elle amenait, plaçait, encadrait avec un art naturel, et qui

faisaient dire, presque partout: «Elle est supérieurement

intelligente.» Elle l'était passablement. Prudente en histoire,

réservée dans l'abstrait, bâillant à la politique, elle parlait

volontiers de tout autre chose. Sa voix était musicale et savante.

Elle tenait l'esprit au chaud et le berçait. Quelquefois, et sans

qu'elle le voulût, madame de Meximieu entrevoyait l'indigence de son

coeur, de sa vie, de son passé, de son avenir, et elle s'effarait.

Tout à coup, à l'occasion d'une histoire d'amour ou de mort, elle

s'apitoyait sur elle-même. Des larmes jaillissaient de ses yeux,

abondantes et vaines, et elle sentait qu'elle aurait pu les verser

utilement. Ce qu'elle aurait pu être lui apparaissait vaguement, mais

assez pour qu'elle souffrît. Son effroi de la solitude lui venait de

l'expérience de ces retours cruels. Elle avait peur de la vieillesse

prochaine, de ne plus être distraite, de ne plus pouvoir «sortir», de

se trouver face à face avec elle-même, et bientôt avec la mort. Elle

aurait cru vivre, et tout serait fini.

Michel connaissait mal sa mère. Il s'était fait un roman de cette

existence qu'il avait côtoyée. Il en remplissait les vides, il en

expliquait le mystère avec son coeur d'enfant. Des mots de tendresse

passionnée, des plaintes furtives, des larmes au départ: et il avait

imaginé une mère exquise, maladive, obligée de vivre à Paris, mais qui

souffrait vraiment de l'absence de son fils. On ne l'eût pas étonné,

si on lui avait dit, tout à coup, que madame de Meximieu dépensait

beaucoup d'argent et beaucoup d'heures en oeuvres de charité; il

comprenait qu'elle fût fêtée; il avait toujours rêvé de l'appeler à

Fonteneilles, plus tard, quand le château serait restauré; il allait

même plus loin dans le rêve, et il songeait parfois: «Quelle amie elle

serait, et quelle aide, et quelle mère, si un jour une jeune femme

venait habiter avec nous!» Il les voyait, les deux chères images

féminines, côte à côte dans l'avenue, à l'heure où le jour tombant se

prête aux confidences, et rend plus molles les silhouettes sur le vert

profond des chênaies. Sa mère lui apparaissait plus nettement que

l'autre. Il la trouvait jolie incomparablement. Pour lui, elle ne

vieillissait pas. Au fond de ses yeux, le portrait de sa mère, c'était

celui qu'il avait vu, toute sa jeunesse, dans la petit salon de

l'avenue Kléber, le pastel de Dubufe pendu au bout d'un cordon rouge,

et que le vent de la porte faisait remuer.

La marquise de Meximieu avait, d'ailleurs, ces traits réguliers et

menus, et ce teint des blondes rousses, qui prolongent quelque temps

le crépuscule de la jeunesse. Mais la cinquantaine avait sonné, et

rien ne lui résiste. L'âge était inscrit dans la chair, qui se

corrompt sous la peau encore belle. En revoyant sa mère après des mois

d'absence, Michel avait eu cette impression, si commune et si cruelle:

«Elle a vieilli!» Point de ruine brutale, mais des paupières

alourdies, des rides très fines, presque jolies, allongeant les yeux;

un peu d'empâtement au bas des joues, et on ne sait quels reflets

livides qui glissaient par moments sous la nacre admirable des épaules

et du cou. Trois jours avaient suffi pour qu'il ne remarquât plus cet

amoindrissement de la beauté de sa mère. Il eut même une surprise,

un moment de joie épanouie lorsque, en revenant de la Villette,

à trois heures, à l'heure exacte du rendez-vous, il trouva, dans

l'antichambre, madame de Meximieu en costume de visites, le chapeau à

aigrettes sur la tête, la voilette nouée, le collet de zibeline

entr'ouvert et laissant voir le collier d'or auquel pendait un

médaillon d'émeraudes et de perles. Elle avait trente ans ainsi: l'âge

du portrait.

--Vous rentrez, maman?

--Non, mon chéri, je vais sortir, mais je t'attendais, puisque c'est

convenu; j'ai encore une minute... Viens dans le petit salon...

Il suivit, mécontent, et s'assit près de la cheminée blanche, tournant

le dos à la lumière. Madame de Meximieu s'assit de l'autre côté. Elle

sourit, et l'on eût dit que c'était à sa robe de crêpe de Chine, toute

neuve, qui tombait bien.

--Figure-toi que j'avais oublié; l'invitation était pourtant piquée au

coin de ma glace: j'ai une matinée chez madame de Gréchelles. La

pauvre femme est si malheureuse: elle a perdu sa fille unique il y a

trois ans, et elle est si reconnaissante qu'on aille la voir! Elle se

console en faisant faire, chez elle, un peu de littérature et de

musique. Seulement, tu comprends, comme nous sommes au mercredi saint,

ce sera tout à fait dans l'intimité... Pourquoi ne viendrais-tu pas?

Il faut absolument que tu partes ce soir?

--Absolument. Et je comptais que nous aurions le temps de causer;

j'espérais passer les dernières heures avec vous...

--Mais je t'explique, mon pauvre enfant...: c'est impossible...

Elle allongea son bras ganté et caressa la main de son fils.

--Ne te fâche pas; dis-moi tout; je parle d'une minute, j'en ai dix à

t'offrir, mais pas plus.

--Il aurait fallu une demi-journée!

--Pourquoi mon Dieu?

--Pour vous raconter ma vie que vous ne connaissez pas.

--C'est une phrase que j'ai entendue au Gymnase, mon petit.

--Ce n'est pas là que je l'ai prise, croyez-moi.

Il fit un effort pour rompre sa pensée, et la ride se creusa entre les

sourcils.

--Soit, je vais droit à la conclusion. Mon père, comme vous le savez,

m'a annoncé que nous allions à la ruine...

--Est-ce qu'il m'a accusée, par hasard?

Michel eut un geste vague. Elle y vit une dénégation.

--Tant mieux; car l'injustice eût été trop criante! Ton père n'a

jamais connu la valeur de l'argent... Il a dépensé toute sa vie plus

qu'il n'avait. Et tu comprends que ce n'est pas à moi de le lui

reprocher! Je suis dans une situation délicate: il m'a épousée presque

sans dot, et la fortune qu'il a dissipée, en somme, il en était le

maître.

--Mère, je ne juge pas entre vous: je demande au contraire qu'on me

juge. Écoutez-moi bien, comprenez-moi. S'il y a quelqu'un qui soit

sans responsabilité dans ces dépenses excessives, vous avouerez que

c'est moi. Eh bien! je suis attaché à Fonteneilles par toutes sortes

de liens; c'est notre terre patrimoniale; je vous supplie de la sauver

en y revenant.

--Pour toujours?

--Sans doute, puisque mon père m'a dit que nous ne pouvions plus avoir

qu'un seul loyer.

--La campagne pour toujours! Mais, mon ami!...

Madame de Meximieu s'était reculée dans son fauteuil, effarée,

comprenant à peine qu'une proposition pareille pût lui être faite. Son

fils attendait, frémissant, des mots plus nets. Elle se ressaisit.

D'un geste féminin, qui respectait l'étoffe, elle toucha son corsage,

la broderie de la manche, la jupe de crêpe de Chine. Sa tête suivait

le geste, d'un mouvement jeune...

--Voyons, Michel, est-ce que j'ai l'air d'une bergère?

--Oh! non!

--Alors tu ne veux pas me condamner à vivre dans les bois!

--Il s'agit bien d'une condamnation, en effet: vivre avec moi, avec

mon père, utilement et simplement!

--Je le souhaiterais, mon ami: je ne désirerais que cela!

--Faites-le donc!

--Mais ma santé exige tant de soins!

Michel riposta vivement:

--Mais vous n'avez besoin que de repos, et de retraite, ma mère!

--Encore faut-il parler d'une retraite possible, mon ami!... Qu'est-ce

que nous ferions, là-bas, sans habitudes, sans relations?

--Sans distractions, n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez dire?

--Eh bien! oui, si tu le veux: je ne puis pas m'en passer.

--Sans matinées de littérature et de musique, sans soirées, sans

comédies, sans bavardage et sans auto? Qu'est-ce que nous ferions, si

nous pouvions servir à quelque chose? Si nous économisions, au lieu de

nous ruiner? Si nous nous faisions aimer? Si nous pensions à d'autres

qu'à nous-mêmes? En effet, la question est angoissante, je le

comprends!

--Tu es dur, Michel, très dur... Comme ton père... Tu lui ressembles.

Je ne l'aurais pas cru... Et tu me fais beaucoup de peine.

Elle pleurait. De grosses larmes perlaient au bord de ses yeux, et

pour les empêcher de couler et de mouiller la voilette, elle les

épongeait à petit coups, le visage tourné vers le feu mourant. Le bout

de la bottine frappait les chenets.

... Oui, tu es dur... Tu ne penses qu'à toi.

--Et vous, ma mère, à qui pensez-vous donc? Vous ne voyez donc pas

que, de nous trois, le plus jeune, c'est moi; que le seul avenir à

ménager, c'est le mien? Je ne suis pas dur en vous le rappelant. Vous

voulez me ramener ici, où je serai désoeuvré. Vous m'avez laissé me

préparer à une carrière, puis y entrer, puis l'aimer, et maintenant

vous la brisez... Ah! non, le plus cruel de nous...

Il se leva et fit un pas vers elle.

--Comprenez donc que j'ai été malheureux toute ma vie, maman!

Madame de Meximieu leva les mains. Elle sanglotait.

--Ah! mon petit! et moi!... Je ne veux pas me plaindre... Mais je ne

veux pas que tu croies que je n'ai pas songé à toi... Ne me regarde

pas comme tu fais avec des yeux de reproche; écoute... Tu vas voir...

Elle essayait de sourire.

--J'ai pensé à un moyen... Ton père m'a raconté votre visite à la

Vaucreuse... Il m'a rapporté que mademoiselle Antoinette Jacquemin

était délicieuse. Est-ce ton avis?

--Oui.

--Elle a dix-huit ans... Elle est riche, très riche... Eh bien!

fais-toi aimer... Tu retrouveras Fonteneilles.

Les fortes épaules de Michel se soulevèrent d'indignation. Sa voix

monta et trembla.

--Non! Je vous en prie! Plus un mot! Le moyen n'est pas pour moi...

Ah! quel souvenir j'emporte! Quelle dernière déception!... Me croire

capable!...

--Mais de quoi, Michel? De quoi? Qu'ai-je dit de mal?

--D'offrir ma ruine en dot à cette enfant dont le père vient d'acheter

mon Fonteneilles! Hier je pouvais l'aimer... Aujourd'hui, quel homme

je serais!

La porte s'ouvrit. M. de Meximieu entra, en tenue de général. Il

arrivait du dehors, le visage fouetté et raffermi par le vent; il

venait d'assister, comme témoin, au mariage d'un de ses officiers. Il

vit d'abord son fils, qui s'avançait vers lui.

--Tu pars?

--A l'instant même.

L'expression du visage de Michel, le sentiment que la blessure venait

d'être faite, les sanglots de madame de Meximieu, qui avait caché sa

tête dans ses fourrures, changèrent subitement le ton du général. Le

père s'émut de la douleur du fils; il dit posément:

--Je t'avais prévenu, mon ami, que c'était impossible... Cinquante ans

de Paris, quelle attache, tu comprends!... Moi, peut-être, j'aurais pu

accepter; je suis de race rurale, en somme; mais elle ne peut pas, tu

le vois... Je n'y ai jamais cru.

--Moi, j'espérais. Je n'ai plus la moindre illusion, croyez-m'en. Mais

avant de vous quitter, je voudrais savoir si le moyen qui vient de

m'être proposé, pour conserver Fonteneilles, était approuvé par vous?

--Le moyen?

--Philippe, c'est moi qui l'ai proposé, moi qui l'avais imaginé. Je te

certifie, Michel, que ton père n'en a rien su.

--Eh bien! mon père, je vous fais juge: ma mère a pensé que, si je me

faisais aimer de mademoiselle Antoinette Jacquemin, si je l'épousais,

les Meximieu pourraient ainsi, par mariage, rentrer dans Fonteneilles.

Moi, je m'y refuse...

--Pourquoi?

--Parce que... En vérité, vous me le demandez?... Parce que cette

manière de reprendre un bien qu'on ne peut pas conserver me fait

horreur. Jamais je n'épouserai mademoiselle Jacquemin propriétaire de

Fonteneilles et m'y recevant!

M. de Meximieu écoutait, grave, un peu courbé pour mieux entendre,

comme au rapport, quand on lui demandait une explication. Il se

redressa, et, vivement, tendit la main.

--Très bien, Michel, très bien...

Et comme Michel le regardait, les yeux dans les yeux, étonné de la

vigueur de l'étreinte.

--Michel, tu es vraiment l'un de nous, mon ami!... Tu seras cette nuit

à Fonteneilles?

--Très tard.

--Et tu y resteras?

--Jusqu'au 31 décembre.

Il y eut un silence.

--Dieu veuille t'y maintenir plus longtemps!

Une sorte de rire douloureux passa sur le visage du jeune homme.

--Il le peut, en effet, et j'espère qu'il le voudra. Adieu, mon père.

--Et moi? demanda madame de Meximieu en se levant, et moi, Michel, ta

mère, tu ne m'embrasses pas?

Elle venait au-devant de lui, les bras soulevés, la tête un peu

inclinée, les yeux baissés par un regret de ce qu'elle avait dit

étourdiment, incapable de se défendre, pleureuse parfumée, mais qui

pleurait vraiment.

--Pardonne-moi; vous autres hommes, vous raisonnez trop... Je t'assure

que je t'aime bien; je t'assure que je regrette de ne pas pouvoir...

Je t'assure que je n'en puis plus!

Elle serra dans ses bras Michel qui la baisa sur le front, et ne

répondit pas. Il s'écarta. Il vit son père debout au milieu du salon,

approuvant de la tête son fils qui partait, mais incapable de l'aider,

de commander dans sa maison, lui qui partout ailleurs se faisait

obéir; il aperçut sa mère qui se retirait, à reculons, accablée,

suffoquant, ses vêtements froissés et mouillés de larmes, la voilette

relevée de travers, les yeux gonflés, devenue vieille. Il eut envie de

crier:

--Vous sacrifiez ma jeunesse aux années qui vous restent! Et vous êtes

mon père et ma mère!

Mais la voix résista; peut-être le coeur lui-même.

Michel fit un geste d'adieu et de désespoir, et il sortit.

VI

LE MORNE DIMANCHE

Le Blé qui lève · 第 8 / 20 段