il a été battu comme bourgeois, aux cris de: «A bas le capitalisme!»
au lieu d'être battu comme noble, au cris de «A bas la dîme!» Voilà
tout.
--Vous devez lui ressembler?
--Beaucoup. Mais asseyez-vous donc, mon général. Là, le grand
fauteuil? Non? Vous préférez la chaise, l'habitude de la selle...
--Monsieur Jacquemin se trompe, interrompit Michel. Son père a laissé
une réputation d'agronome très entendu, dans toute la Nièvre, et, quoi
qu'il en dise, de vraies amitiés parmi les gens du pays. On le savait
juste et serviable, et on l'aimait. Les élections ne prouvent rien.
--Évidemment! tout ce qui donne tort à tes rêves humanitaires ne
prouve rien. Figurez-vous, Jacquemin, que mon fils défendait,
il y a quinze jours, les grévistes qui hurlaient devant moi
l'_Internationale_,... devant moi!
--Pardon, j'expliquais, simplement...
Le général s'était tourné vers le fond de la pièce où étaient assis,
sur le canapé, Michel et mademoiselle Antoinette Jacquemin. Ce fut une
voix toute jeune qui répondit:
--Général, voulez-vous savoir ce que je pense de nos bûcherons?
--Comment donc, mademoiselle!
--Ils me font l'effet d'orphelins de père et de mère. Pas de père pour
les diriger...
--Cela ne nous regarde pas.
--Et pas de mère pour les aimer.
--Vous leur en servez, peut-être?
La petite tête fière se pencha, les yeux brillèrent.
--Mais oui, je les aime. Je pourrais aller toute seule, jusqu'au fond
de ces bois qui sont là-bas, au delà de la rivière et du coteau que
vous voyez par la fenêtre: il n'y aurait pas un seul homme pour
m'insulter, et je crois qu'il y en aurait pour me défendre.
--Ah! mademoiselle, ne craignez pas que je vous contredise! Être jolie
et avoir dix-huit ans, ce sont de fortes raisons d'optimisme. Je n'ai
jamais eu la première, et je n'ai plus la seconde. Vous me
pardonnerez... Et vous êtes satisfait de votre installation à la
Vaucreuse, Jacquemin?
Le «gentleman farmer» avait croisé les jambes, et considérait
silencieusement son ancien chef. Des souvenirs pénibles lui
revenaient. Sa physionomie, ferme et froide d'ordinaire, était dure.
Le général s'en aperçut et se mit en garde, le corps renversé en
arrière, la tête droite, la moustache noire relevée par un
demi-sourire que Michel et M. Jacquemin connaissaient.
--Vous êtes satisfait?
--On ne l'est jamais complètement.
--J'entends raconter que vous avez transformé une vallée naturellement
très fertile...
--C'est un peu vrai.
--Que les boeufs de la Vaucreuse font prime à la Villette...
--Ailleurs aussi.
--Enfin, que vous réalisez des bénéfices superbes.
--Je ne suis pas le seul.
--Je vous félicite. Fonteneilles n'est pas encore à hauteur.
--Cela viendra, mon général. Votre fils commence très bien. Il faut du
temps. Moi, j'ai quinze ans de grade...
Le mot fut dit avec une âpreté qui fit tressauter sur sa chaise M. de
Meximieu. La blessure du passé saignait encore. Jacquemin souffrait.
Le général penché vers lui, à présent, prêt à se lever et à
l'embrasser, prêt à se fâcher s'il y avait lieu, demanda:
--Que voulez-vous dire? Vous regrettez le régiment? En vérité, ce
qu'elle est devenue, l'armée, devrait bien diminuer les regrets. Mais,
de toute manière, qu'avez-vous à me reprocher? Pouvais-je faire
autrement? N'ai-je pas fait mon devoir?
Avant que M. Jacquemin eût le temps de répondre, une main prompte, au
fond du salon, esquissa un geste de dénégation.
--Non, général; c'est mon père qui faisait le sien.
Sans même s'apercevoir de la singularité, et presque du ridicule qu'il
y avait à discuter une question militaire avec une jeune fille, M. de
Meximieu changea d'interlocuteur. Il était offensé. Il avait ce
mouvement fébrile des dix doigts, que connaissaient tous les officiers
sous ses ordres.
--Vous parlez comme une enfant, mademoiselle. Mais vous ignorez les
choses. Je vais vous les dire. Votre père était, au 6e cuirassiers, le
meilleur de mes lieutenants, cela est vrai; le plus exact, cela est
vrai encore; mais le plus entêté et le plus clérical de tous, cela est
vrai aussi. Il professait devant n'importe qui, même devant les
hommes, des théories dont, pour ma part, je fais le même cas que de
celles d'aujourd'hui.
--Elles sont à l'opposé.
--Peu m'importe. Elles étaient une doctrine. Et je ne veux pas de
doctrine, à la caserne; pas de théorie, si ce n'est celle du métier,
et pas de prédication, si ce n'est celle du patriotisme. Lui, il
prétendait qu'il n'y eût jamais de revue ou de marche le dimanche
matin, pour que messieurs les hommes eussent la liberté d'aller aux
églises; il aurait voulu de la moralité, des lectures moralisantes,
des conférences moralisantes, une caserne-école, en somme!
--Nous l'avons, à ce qu'il paraît.
--Pas encore! Et moi, je ne commande pas une école, je commande des
soldats. Je ne leur demande pas d'être des saints ni d'être de mon
avis, attendu que je ne leur dis pas ce que je pense. Je leur demande
d'obéir, de bien marcher, de n'avoir pas peur. Le reste ne me regarde
pas. Je suis de l'ancienne armée, moi, de l'armée qui allait au feu
parce que c'était le devoir, qui avait faim, soif, chaud, parce que
c'était le devoir,--le devoir, entendez-vous?... Et ça suffit. C'est
pourquoi, quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers, sans
permission, une conférence dans le manège, je l'ai averti. Quand il en
a fait une seconde au dehors, mais après convocation dans les
chambrées, et en tenue, je l'ai mis aux arrêts. Il a réclamé. Le
ministre m'a approuvé. J'ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa
démission, à trente-deux ans, et quitter l'armée. Mais je n'ai jamais
eu aucun regret de ce que j'ai fait.
--Eh bien! tant pis, général, car vous auriez dû le regretter une fois
au moins.
--A quel moment?
--Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d'avoir entendu les
grévistes chanter l'_Internationale_.
--Parbleu! n'est-ce pas infâme?
--Peut-être ils ne l'auraient pas chantée, si les conférences du
lieutenant Jacquemin n'avaient pas été interdites par le colonel de
Meximieu.
--Antoinette!... Mon général, excusez...
--Par vous, qui croyez n'avoir aucune responsabilité dans le désordre
des esprits, mais qui devriez faire _meâ culpâ_, parce que,--je ne
suis qu'une enfant, mais je vous le dis,--parce que vous et d'autres,
vous avez découragé les officiers comme mon père.
--Antoinette!
Michel se pencha vers elle, et dit tout bas:
--Je vous en prie, mademoiselle!
Mademoiselle Jacquemin se tut, frémissante, la poitrine encore
soulevée par l'émotion. Très vite son joli visage perdit de sa colère.
Elle eut un demi-sourire, qui s'adressait à Michel, et qui disait:
«C'est pour vous que je cesse de défendre mon père contre le vôtre.»
Le général ne la regardait plus. Il regardait Jacquemin. Celui-ci,
enfoncé dans son fauteuil, les bras raidis le long du corps, fermait
les yeux, comme un homme qui souffre cruellement, et qui ne veut pas
le laisser voir. Entre ses cils, deux larmes coulaient. Il les sentit
tout à coup, chaudes sur ses joues, et porta la main à son visage.
Mais cette main, tout humide, M. de Meximieu la prit. Les deux hommes
se trouvèrent debout, l'un devant l'autre.
--Jacquemin, je n'ai pas cessé un jour de vous regretter, mon ami!
Nous n'avons pas la même conception de l'armée. Je suis d'une autre
génération: mais l'estime, vous savez, l'affection, l'admiration même,
rien n'a changé! Rien!
Ils se regardèrent encore, silencieusement. Les mains se séparèrent.
--Je n'aurais pas dû rappeler ce souvenir-là, si j'étais un homme
habile, comme on le prétend, car j'ai un service à vous demander, un
grand...
--Tant mieux, mon général; si je puis vous le rendre...
--Vous le pouvez.
--Alors, dites.
M. de Meximieu regarda Michel et Antoinette.
--Dehors, si vous voulez; les enfants nous suivront.
Le sable devant le perron, la longue prairie en pente, le filet bleu
de l'Aron, la colline herbeuse qui remontait au delà, tout vibrait
rajeuni dans la lumière neuve. Le général passa le premier. A la
moitié du perron, Antoinette le rejoignit, et, se penchant, parlant
bas:
--Général, vous me pardonnez, n'est-ce pas? J'ai été vive. Je suis
tellement pétrie de cette histoire de démission, notre thème de
conversation de tous les jours...
--Vous êtes une brave; vous êtes de sang militaire; ne vous excusez
pas: cela me plaît.
Elle se mit à rire, tournant un peu la tête par-dessus son épaule,
pour qu'on vît bien, en arrière, que tout était fini.
--Et puis, général, s'il faut tout vous dire, j'ai parlé parce que
lui, il ne peut pas parler de cette chose-là devant d'autres que moi:
cela lui fait du mal... Allons, père, je vous laisse causer avec
monsieur de Meximieu. Nous prenons le chemin de la Garenne, n'est-ce
pas?
Par l'allée sablée, ratissée, nette comme un rayon entre les prés, le
général et M. Jacquemin prirent les devants, M. de Meximieu à droite,
faisant de grands gestes, interrogeant, se penchant, et parfois, d'un
coup de canne, étêtant une touffe de pissenlits poussée au bord de
l'allée; M. Jacquemin, moins haut que lui, massif et peu prodigue de
gestes: on voyait seulement, de temps en temps, sa tête carrée,
coiffée d'un chapeau mou, et qui disait non, ou qui disait oui.
A cinquante mètres en arrière, Michel interrogeait, lui aussi, cette
petite Antoinette Jacquemin, dont le soleil, l'air et l'herbe à
présent, comme une grande marge claire autour d'une sanguine,
enveloppaient la jeunesse. Elle n'avait pas d'ombrelle. Elle n'avait
pas de manteau. Elle souriait aux choses, à cause de l'âme qu'elles
ont quand elles sont aimées. Elle les désignait de la main: la
garenne, un gros bouquet d'ormes et de chênes en avant, la rivière,
l'étang, les lointains de la ferme, les lointains de Marmantray.
--Vous aimez comme moi ce pays-ci, n'est-ce pas?
--Profondément, mademoiselle.
--Moi, je suis folle de ses prés.
--Moi, de ses forêts.
--Moi, de sa clarté.
--Moi, de sa solitude.
--Jeanne qui rit et Jean qui pleure, alors? Est-ce que vous êtes
vraiment Jean qui pleure?
--Assez souvent.
--Ici, c'est défendu. Je n'ai pas la permission de rêver, comme on
prétend que font les jeunes filles. J'aurais encore moins celle de
m'abandonner à la mélancolie, à supposer que j'en fusse tentée. Il y a
quelqu'un, à la Vaucreuse, qui a le droit d'être triste, lui, et qui
souffrirait trop. Je suis la joie, par devoir, je suis la distraction,
l'oubli, le présent et l'avenir en lutte continuelle contre le
passé...
--Ce doit être difficile!
Elle réfléchit une seconde, et répondit sérieusement:
--Non, comme tout ce qu'on fait par amour, c'est facile... Vous
devinez ce que je veux dire: mon père, s'il était seul, aurait des
idées noires. Son régiment,... sa carrière brisée... les soucis
d'affaires, les souvenirs... Je me suis mêlée tout à l'heure à une
conversation entre votre père et le mien. J'ai eu l'air de sortir de
mon rôle. Vous l'avez cru, n'est-ce pas?
--Qu'en savez-vous?
--Eh bien! non, j'y restais. Je suis chargée de veiller aux souvenirs,
je les empêche d'approcher, et, quand je ne peux pas les prévenir, je
les discute, et je les chasse...
Elle soupira; elle leva la tête, et les rayons du jour frissonnèrent
sur ses cheveux comme sur des avoines qui plient.
--Pourtant, à vous dire vrai, j'aurais besoin d'être aidée,
quelquefois. Savez-vous ce qui nous manque, dans notre coin de la
Nièvre? Des voisinages. Des châteaux, il y en a, mais les châtelains
ne résident point; deux mois, trois mois, c'est le plus; ils n'ont le
temps que de s'aimer eux-mêmes dans le pays: mais aimer le pays, en
être aimé, voilà la vraie vie. Ils ne l'ont pas.
--Vous dites bien cela!
--Vous trouvez? Je vous assure que je n'ai pas de mal à trouver la
définition d'une vie qui est la nôtre, la vôtre aussi... Et ceux qui
ne vivent pas de la sorte ne sont un appui pour personne, ni pour
rien... Mais, regardez donc, et dites-moi si vous n'êtes pas de mon
avis? Je commence à penser que mon père a une conversation tout à fait
importante avec monsieur de Meximieu? Il s'arrête pour réfuter un
argument: je le devine, parce qu'il tire sa moustache. C'est sa
manière à lui d'affirmer: «Donc, monsieur; par conséquent,
monsieur...»
--Ils repartent...
--Oui, mais le voici qui se détourne en marchant, et pas pour nous
regarder: il montre du bras la forêt, ce qu'on peut en voir, quelques
cimes de chênes... Je vous demande pardon d'être indiscrète; je suis
une toute petite femme, mais j'ai déjà tous les défauts que j'aurai
quand je serai grande: est-ce que vous pouvez me dire le grand service
que monsieur de Meximieu demande à mon père?
--J'ignore absolument, mademoiselle.
--Il ne vous dit rien!
--Hélas!
--Moi, d'ordinaire, on me dit tout. C'est ce qui m'enrage aujourd'hui:
je ne sais pas... Oh! mon père me racontera tout ce soir... Le vôtre
fera de même pour vous, j'en suis sûre... Tiens! ils prennent le petit
sentier qui tourne dans la garenne... On ne les voit plus... Mais,
j'y pense, monsieur, je me plains de ne pas avoir de voisinage: vous
pourriez résoudre la question.
--Et comment?
Cette fois, le rire jeune, spontané, plus vite que la raison, le rire
sans fêlure s'éparpilla dans le jour.
--Mariez-vous! Vous amènerez votre femme à la Vaucreuse. Elle sera mon
amie. Nous voisinerons. Est-ce trouvé?
Antoinette Jacquemin vit que Michel ne riait pas, qu'il se taisait et
laissait errer ses yeux sur les lointains de Marmantray. Sa
sensibilité exercée, l'habitude qu'elle avait de vivre auprès d'une
souffrance, l'avaient rendue clairvoyante. Elle comprit qu'elle
n'avait pas blessé; qu'elle avait seulement, sans le vouloir, passé
près d'un secret douloureux. Tout son être s'émut. Elle s'arrêta,
comme avaient fait tout à l'heure M. de Meximieu et M. Jacquemin, et
presque à la même place.
--Regardez-moi! dit-elle.
Il avait devant lui un visage d'enfant déjà maternel par la
compassion, levé par la plus pure des tendresses, des yeux exercés à
lire et à plaindre, et dont le regard plongeait si profondément dans
l'âme, que Michel se sentit deviné. Lui, si peu expansif, obligé par
la vie à se passer de confident, il fut incapable de réagir contre
l'émotion, ou seulement de la taire. Il dit, sans cesser de regarder
Antoinette Jacquemin:
--C'est vrai, je suis très malheureux.
--Depuis longtemps?
--Depuis toujours.
Elle joignit les mains, et la fine tête blonde fit un signe de pitié.
--Moi qui suis tant aimée ici, et qui, cependant, me suis souvent
plainte!
Ses yeux se levèrent du côté de la ferme.
--Alors, ce que je disais en plaisantant, c'est plus vrai que je ne
pensais. Quand vous serez marié, tant de choses s'oublieront!
Laissez-moi vous parler comme j'ai l'habitude de faire. Il me semble,
à moi, que vous n'êtes pas un triste: vous n'êtes qu'un homme qui
souffre. La peine vient et elle s'efface. Une femme l'empêchera
d'approcher, puisqu'une enfant y réussit: je le vois depuis que j'ai
l'âge de comprendre.
Michel hésita un moment. Tant de sincérité, tant de sûreté évidente,
et une secrète espérance de consolation l'entraînèrent. Ce fut un élan
de jeunesse à l'appel d'une autre jeunesse.
--Je ne suis pas de ceux qui peuvent plaire, dit Michel.
Il rougit de l'aveu. Antoinette eut un regard de haut en bas et de bas
en haut, et elle répondit, avec un grand air sérieux:
--Pourquoi dites-vous cela? En toute vérité, vous vous jugez mal, et
vous nous calomniez. La plupart des femmes sont comme moi, je suppose,
moins sensibles à la beauté des traits, chez un homme, qu'à l'âme qui
est dessous, et un visage ne déplaît jamais, quand on y devine
beaucoup d'énergie et de droiture.
Il lui tendit la main.
--Merci... Vous avez l'habitude de consoler, mademoiselle, je le
vois... Mais il faudrait que ce que vous me dites me fût répété, pour
que j'y pusse croire. On m'a trop dit le contraire...
--S'il ne faut que cela, je vous le répéterai!
--Nous nous voyons tous les deux ou trois mois. Vous aurez le temps
d'oublier!
--Je n'oublie jamais. J'irai vous le dire, jusqu'à Fonteneilles s'il
le faut! Je suis très libre à la Vaucreuse.
Elle riait maintenant. Ils s'étaient remis à marcher dans le soleil
clair. Ils allaient vite. Ils retrouvèrent, à la sortie du bosquet, le
général et M. Jacquemin. Les deux hommes étaient d'accord. Il
suffisait, pour en avoir la certitude, de voir la détente physique qui
s'était produite chez l'un et chez l'autre, l'abandon, l'espèce de
lassitude qui suit un entretien mouvementé.
Mais une nuance d'embarras survivait à l'accord. Antoinette, trop
jeune pour tout observer, ne vit, dans l'expression joyeuse de son
père, venu au-devant d'elle et subitement épanoui en l'apercevant,
qu'un témoignage nouveau d'une tendresse et d'un orgueil paternel qui
s'exprimaient chaque jour de mille manières. Mais Michel fut troublé,
quand M. Jacquemin lui prit les deux mains et lui dit, d'un ton
brusque et pénétré:
--Mon cher voisin, je vous demande pardon de vous avoir un peu
délaissé aujourd'hui; vous étiez, en arrière, plus gaiement qu'entre
nous deux; mais je tiens à vous dire que vous avez eu, à Fonteneilles,
une influence heureuse. Vous êtes un homme de bien, et un homme de
progrès.
--J'espère continuer, dit Michel.
M. Jacquemin tressaillit, et son regard exprima une surprise.
--Assurément, mon cher ami, vous resterez ce que vous êtes... Je n'en
doute pas.
Les quatre promeneurs tournèrent autour de la garenne, et revinrent au
château par une allée qui montait à flanc de coteau, passait entre des
groupes de chênes, et redescendait vers la Vaucreuse. On causait
d'agriculture, d'élevage, de chasse. M. de Meximieu était distrait.
Devant le perron du château, il prit congé de ses hôtes; sa gravité
contrastait avec sa manière habituelle, fringante au départ, d'une
cordialité hautaine et souvent spirituelle.
Le retour fut silencieux. Le général était attendu à Fonteneilles par
le marchand de bois auquel il avait cédé les coupes de l'année. Il
régla ses comptes avec lui, reçut la somme promise, resta quelque
temps seul, et, vers cinq heures, sonna le valet de chambre.
--Allez prévenir monsieur le comte que je l'attends au fumoir.
Le fumoir était une vaste pièce, tendue de vieux damas vert, et qui
occupait, avec la salle à manger, l'extrémité sud du château. Les
fenêtres ouvraient, deux sur la forêt, deux sur l'avenue et sur les
champs étagés vers le bourg. C'est de ce côté, près des vitres par où
filtrait le jour tombant, que le général se tenait, assis devant une
table chargée de dossiers et de lettres, quand Michel entra.
--Assieds-toi, mon ami, j'ai à te parler. C'est même d'une affaire
importante.
Le jeune homme s'assit, face au jour.
--Michel, je vends Fonteneilles!
--Vous vendez!... Fonteneilles!... vous?...
--Je t'ai dit de t'asseoir et tu t'es relevé. Assieds-toi, et écoute.
Je ne le mets pas en vente; je le vends; ce n'est pas la même chose.
Je l'ai même vendu... Ne m'interromps pas!
--Mais, je ne puis pas ne pas vous interrompre: c'est indigne!
Michel était pâle, et ses deux mains tendues serraient le bois de la
table.
--Indigne! qu'est-ce que je vais devenir?
--En effet, c'est une question. Je m'y attendais. Nous y viendrons
tout à l'heure. Mais, écoute-moi... Écoute-moi donc! Et ne pâlis pas
comme tu fais!... Est-ce à un homme que je parle? ou à un enfant?
Une voix mâle répondit, et la fenêtre elle-même vibra sous le choc des
mots.
--A un enfant, mon père, qui souffre, et qui a déjà beaucoup souffert
par vous!
Épuisé par la contrainte qu'il s'imposait pour ne pas crier toute sa
douleur, Michel se renversa sur un fauteuil, et baissa la tête.
C'était bien l'enfant qui souffrait, et l'homme qui se taisait.
M. de Meximieu avait pris dans la poche de son gilet un monocle sans
cordon, qu'il mettait toutes les fois que, dans une discussion, il
avait besoin d'une diversion et d'un moment de répit. Les muscles de
l'arcade sourcilière gauche se nouèrent autour du verre, l'oeil droit
resta large ouvert, et la physionomie du vieux gentilhomme se modifia
entièrement. Une ironie contenue, la politesse élégante et méprisante
d'un diplomate en qui vivait l'expérience d'une race, aiguisa et tira
en hauteur les rides du masque militaire. Sous l'homme de
commandement, un autre homme apparut, qui n'avait que de rares
emplois, mais qui les remplissait naturellement.
--Mon cher, dit-il avec une lenteur voulue, tu juges ce qui était
avant toi. C'est une cause d'erreur dans la vie. La situation qui
m'est faite a des causes anciennes. Mon père a laissé des dettes. La
terre de Fonteneilles est hypothéquée.
--Je le savais.
--Tu le savais, mais tu croyais que les dettes étaient les miennes. Eh
bien! non: celles-là sont d'héritage... Il y a, en second lieu, ta
mère;... je l'ai épousée sans fortune.
--Et vous le rappelez?
--Je te le rappelle à toi, parce que, précisément, je ne puis pas lui
reprocher ses dépenses, j'aurais l'air d'un goujat; ni lui refuser
l'argent qu'elle demande. Or elle en demande beaucoup. Nous avons une
vie stupide et intangible. Le monde nous tient. Je veux dire qu'il me
tient par ta mère. Et il ne lâche pas.
Le général frappa de la main gauche une liasse de papiers.
--Voici mes comptes. Il en résulte que je suis aux trois quarts
ruiné... Ne t'écrie pas! Ne lève pas les bras!... C'est un fait...
J'ai eu ma part dans ce résultat. Je vais te dire quelle elle est...
Tu supposerais mille choses, si je ne m'accusais pas.
--Non: cela suffit.
--Tu supposerais le jeu? Tu aurais tort. J'ai payé, çà et là, des
dettes de lieutenant, ou de sous-officier, mais je ne joue pas. Le jeu
ne compte pas dans ma vie. Les femmes? très peu.
--Je vous en prie! Je ne vous demande pas de confidences!
--Je te les offre. Ah! mon cher, nous nous expliquons à fond, une
fois, et je dis tout... Quelle a été ma grosse dépense personnelle? Je
puis répondre: service du roi, ou de la patrie, c'est la même chose;
table de colonel; chasses de colonel; réceptions de général; appui
discret donné à des ménages d'officiers pauvres, le métier, la
carrière, la charge. Prodigue dans l'emploi; c'est une tradition chez
les Meximieu. Ils s'y ruinent.
--Ils en meurent.
--Non. Il me reste ma solde, et quelques rentes, juste de quoi vivre.
--Et à moi, que me reste-t-il? A solliciter une place d'assureur,
n'est-ce pas? Avec vos relations et mon nom, je réussirai peut-être.
«Le comte Michel de Meximieu, sous-inspecteur d'assurances.» Cela fera
très bien, n'est-ce pas? Je ne puis pas m'empêcher de vous juger, mon
père! M'avoir laissé me préparer à un métier, m'avoir fait entrevoir
que Fonteneilles était mon bien et ma vie, et, après cinq ans
d'effort, tout briser, subitement, c'est une faute, et une faute
cruelle.
--Elle l'est pour moi, tout d'abord. Et puis, c'est vite dit, une
faute. Un malheur serait plus vrai. Je ne trouve pas que ma conscience
soit engagée.
--Moi, si.
--Toujours le même! Tu exagères les commandements de Dieu, mon ami. Il
y en a assez de huit.
--Dix, mon père.
--C'est possible. Aucun ne défend de vendre ses terres. D'ailleurs,
Jacquemin m'a promis le secret le plus absolu, même vis-à-vis de sa
fille; et nous sommes convenus que je puis reprendre ma parole jusqu'à
la fin de l'année, lui restant engagé, en tout cas, si je le veux.
Est-ce qu'on sait? Il peut m'arriver, d'ici la fin de l'année...
--Il n'arrivera rien, que des créanciers. Et je vous demande encore:
dans cette ruine, qu'est-ce que vous faites de moi? J'ai vingt-six
ans. Je suis agriculteur. Que me proposez-vous?
--Une seule chose: venir habiter avec ta mère et moi.
--A Paris?
--Sans doute.
--Pour n'y rien faire? Merci. J'ai l'habitude de travailler. Je
n'accepte pas. Je ne puis pas accepter.
M. de Meximieu avait laissé tomber son monocle. Il était ému, gêné,
humilié secrètement. Du bout des doigts, il effaça la buée qui s'était
amassée sur la vitre de la fenêtre, et regarda du côté de l'avenue,
comme si une voiture arrivait. Mais la solitude était complète.
L'ombre confondait les prairies, les champs, les limites, et il n'y
avait plus que deux royaumes, où elle régnait inégalement, la terre
toute soumise à son pouvoir, et le ciel où un peu de lumière la
combattait encore. Il dit sans se détourner, d'une voix dont l'orgueil
faiblissait: