poumons. De l'abri des cordes de moulée, ou des piles de charbonnette,
ici et là, des hommes surgirent. Plusieurs se contentèrent de regarder
du côté des voix. D'autres, sautant par-dessus les branches abattues,
accoururent. Les bûcherons autour de Ravoux s'assemblaient,
gesticulaient, et se heurtaient en remous, les uns voulant descendre
sur Fonteneilles, les autres non. Le président, le visage tout blanc
d'émotion dans sa barbe noire, essayait d'arrêter Tournabien, Supiat
et Lamprière, les trois plus ardents. Des poings se levaient sur lui,
il n'en avait aucun souci. De ses deux mains poilues, il tenait par le
bras le plus fort des énergumènes, et luttait avec lui.
--Tu m'écouteras, Tournabien!
--Non, j'y vas! A bas les traîtres!
--N'y allez pas! Gilbert a le droit de travailler.
--Pas tout seul!
--Si, tout seul, parce qu'il a été embauché par le propriétaire. C'est
reconnu par tout le monde.
--Je m'en f...! Au bois de Fonteneilles, camarades! A la chasse!
Tournabien se dégagea. Une bande de bûcherons, les uns avec une
trique, les autres avec une cognée, arrivaient au galop. Ils ne
s'arrêtèrent point à discuter avec Ravoux, ni à écouter les
explications de Tournabien. Il y avait du bruit à faire, cela les
«amusait». Ils allaient. D'un élan, ils traversèrent le groupe de
Ravoux, entraînant avec eux les plus mauvais et quelques-uns des
tièdes. Un autre petit groupe, coupant en biais la clairière, se
joignit à la troupe qui descendait. Un des bûcherons, qui tenaient la
tête du peloton, tira de sa musette le clairon et sonna une fanfare.
Ils se mirent au galop, et, comme une harde de sangliers, foncèrent en
plein taillis, et disparurent, Ravoux, furieux, hésitait à courir
après eux. Ses lèvres tremblaient. Il considéra la distance. Il
entendit les cris et la fanfare. Il eut peur de ruiner son crédit déjà
diminué.
--Tant pis! dit-il Je n'y peux rien!
Ramassant la feuille manuscrite, tombée à terre pendant la lutte, il
reprit sa place dans la tranchée ouverte par lui dans le bois. Mais il
s'arrêtait après quelques coups de cognée, et il écoutait. Les hommes
restés près de lui, et surtout Lureux, en faisaient autant. Le vent
était plus doux. Les vingt bûcherons, lancés à la chasse de Cloquet,
avaient dû prendre des précautions et chanter moins haut, à mesure
qu'ils approchaient des réserves du château, car le bruit des voix
devenait pareil à celui d'une troupe de chanteurs troublés par le vin,
et qui n'achèvent pas tous la chanson commencée.
Gilbert avait travaillé depuis le matin. A onze heures et demie, il
était rentré chez lui, pour faire chauffer sa soupe. Puis il était
revenu dans la coupe, un beau taillis de lisière, nourri, épais,
débordant. A grands coups, joyeux de se sentir seul et maître d'un
chantier de quinze jours, il avait jeté à bas les brins de hêtre, de
bouleau, de charme, de tremble, et même de chêne, car il n'y aurait
point d'écorçage, avait dit M. de Meximieu, et tout devait brûler,
soit en fagots, soit en moulée.
Il avait jeté sa veste sur les premières jonchées de bois, au
commencement de cette digue touffue, arrondie, qui représentait sa
dépense de force et son travail de la demi-journée, et il allait
devant lui, allongeant l'ouverture qu'il avait faite, non tout à fait
sur la «bordée» de la forêt, mais parallèlement, et à une quinzaine de
mètres des prairies de Fonteneilles.
Il était en forme; il sentait ses muscles souples; il tranchait d'un
coup, sans grand geste, vingt ans de sève; il vivait et il oubliait la
vie. Par moments, il se redressait, laissait glisser sa cognée le long
de son pied, et la lame entamait la terre, tandis que le bout du
manche, alourdi par l'épais cercle de fer, écrasait la mousse et
portait l'outil. Alors l'homme, levant son bras gauche, essuyait, de
la manche de sa chemise, ses joues et son front en sueur. Et il
respirait, trois ou quatre bonnes fois, en riant au vent. Pendant une
de ces pauses, il aperçut, entre les cépées, Tournabien et Lamprière,
et une quinzaine de compagnons qui se faufilaient en arrière, espacés,
comme des rabatteurs à la chasse. Il comprit tout de suite, car il
avait, lui aussi, débauché des ouvriers non syndiqués dans des coupes
de forêt. Mais, en ce moment, son cas était différent.
--Que fais-tu là? demanda Tournabien, en s'arrêtant de l'autre côté de
la barricade que formait le bois abattu.
--Pourquoi as-tu lâché les camarades? dit Lamprière, qui n'avait de
pâle que la moustache, dans le visage rougi par la course et la
colère.
Et il s'arrêta un peu à gauche de Tournabien. Des bûcherons tournaient
l'obstacle pendant ce temps-là, et enveloppaient Gilbert. Mais ils se
tenaient à distance. Et ce fut Supiat qui s'avança vers le bûcheron,
droit en face, et dit:
--On vient pour te débaucher, tu comprends? Jette ta cognée, et
rejoins le chantier. Et puis, demain, on reviendra tous ici, avec toi,
faire le travail.
--Faudra voir, dit Gilbert, en mettant la main un peu plus bas sur le
manche de l'outil.
--Qui t'a embauché tout seul?
--Meximieu. Il en était le maître. Et moi d'accepter.
--Tu sais bien, dit Supiat, qu'une coupe embauchée est une coupe
banale. Y vient qui veut.
--Oui, quand c'est le marchand de bois qui l'a achetée. Mais quand
c'est le propriétaire, qui reste le maître, il fait ce qu'il veut! Ç'a
été de tous temps.
--Eh bien! les compagnons et moi, nous allons changer ça, Gilbert! Tu
vas filer au trot, devant nous, jusqu'à ce que nous revenions tous
ici...
--Tournabien a raison, crièrent les camarades. A bas le traître!
--Je suis dans mon droit! Ne venez pas!
Des hommes s'avancèrent; il y eut un bruit de feuilles froissées; des
branches cassèrent, en arrière et de côté. Supiat s'était rasé comme
une bête agile qu'il était; il s'élança, cherchant à saisir la cognée
ou les jambes de Gilbert. L'homme ne recula pas et leva sa lourde
lame. Un éclair fouetta l'air au-dessus de lui; des clameurs montèrent
en cercle, des piétinements comme de chevaux qui chargent; la hache,
volontairement ou non lâchée, à moitié de sa course, vola par-dessus
le dos de Supiat, rebondit sur les branches coupées. Des bras
pointèrent, des poings, des têtes, et l'on vit Gilbert, les jambes
tirées en avant par son adversaire, se renverser et tomber en arrière,
comme un arbre scié au ras du sol. Puis dix hommes se ruèrent sur
l'homme tombé.
--A mort le traître! Assassin! Tiens! voilà! tiens!
Ils se battaient pour mieux frapper Gilbert. Des grognements de rage
et de douleur sortaient de cette masse grouillante que d'autres hommes
entouraient, prêts à se ruer, penchés, hurlant, les poings tendus, les
yeux fous, attendant, comme les chiens qui n'ont pas de place quand
l'animal de chasse est coiffé par les plus audacieux.
Une voix cria:
--Arrière, les lâches! Le laisserez-vous?
En une seconde le faisceau fut rompu. La pelote humaine s'ouvrit. Un
corps immobile resta étendu sur la terre.
--C'est pas moi, monsieur Michel! C'est pas moi! Il a voulu me tuer!
C'était Supiat qui s'avançait au-devant du comte de Meximieu. Les
autres avaient déjà reformé le cercle, à distance, et, à reculons,
lentement l'agrandissaient. Michel de Meximieu accourait. Il écartait
les branches, de ses deux bras tendus; il était sans armes, vêtu de
son complet bleu de promenade. Et en courant, il comptait, et essayait
de reconnaître les bûcherons qui s'effaçaient, et se retiraient
derrière les cépées. Le jeune homme, pâle, épuisé par l'effort,
ralentit la course, traversa le chantier à peine ouvert, et,
repoussant Supiat qui continuait de protester, s'agenouilla près de
Gilbert. Le bûcheron avait le visage couvert de sang, et les yeux
ouverts, mais fixes.
--Gilbert?... Est-ce que tu m'entends?
Aucune réponse... Le gilet était en miettes, la chemise déchirée,
tachée de boue, rouge par endroits.
Michel se tourna vers Supiat, qui se tenait à distance, l'air affligé.
Tous les autres avaient disparu. Le soleil jouait avec l'ombre et le
vent.
--Supiat, aidez-moi: emportons-le.
Ils le prirent, Michel par les épaules, et Supiat par les pieds. La
tête pendait, et un filet rouge coulait des lèvres sur la barbe fauve,
tout emmêlée.
Il fallut une demi-heure pour transporter Gilbert au Pas-du-Loup, qui
était assez proche, cependant. Mais l'homme était lourd, et le bois
épais.
* * * * *
Le soir était tombé depuis une heure; le médecin, mandé en hâte de
Corbigny, venait de sortir de la maison du Pas-du-Loup. Un examen
attentif et minutieux du blessé avait révélé, outre de très fortes
contusions sur tout le corps, une côte fracturée. «Trois semaines de
repos, avait dit le docteur, et vous reprendrez la cognée, mon brave.»
L'évanouissement avait duré près d'une heure. Mais à présent, la vie
avait reparu dans les yeux du bûcheron. Il parlait; il avait même
essayé de rire, ce qui est une forme de l'endurance des pauvres.
Seulement, on avait peine à reconnaître le visage régulier de Gilbert
Cloquet dans cette masse de chairs tuméfiées et violettes, au-dessous
des bandes de toile qui cachaient le front. Entre les paupières
gonflées et qui avaient pleuré, les yeux bleus, éclairés par la petite
lampe posée sur la cheminée, remuaient lentement; ils regardaient la
porte par où Michel de Meximieu, avec le médecin, s'était retiré tout
à l'heure, et que secouait le vent, comme une main fréquente; ils
regardaient la mère Justamond, qui avait mis pour soigner «son»
malade, un tablier de grosse toile, et qui, ayant placé près du feu
des pots de différentes tailles, où bouillaient des herbes de l'autre
été, songeait, affaissée sur une chaise basse, au pied du lit, la tête
dans ses mains; les yeux du blessé regardaient aussi dans le vide,
entre le sol et les poutres, rêvant, clairs et tristes.
--Mère Justamond, est-ce que Ravoux n'est pas rentré chez lui? Voilà
qu'il est nuit depuis au moins une heure.
--Je n'en sais rien.
--Je voudrais savoir. Il n'est point en retard, d'habitude.
--Le mauvais gars! Après ce qu'il vous a fait, qu'avez-vous besoin de
vous inquiéter de lui? Il me fait peur, avec sa figure blanche et sa
barbe noire. Enfin, je vas voir, si ça vous plaît. De chez vous chez
lui, il n'y a pas loin.
Elle se soulevait sur sa chaise, quand la porte fut loquetée par une
main nerveuse, et Ravoux entra. Il arrivait du bois, et n'avait fait
que déposer sa cognée à la porte de sa maison. Il enleva sa casquette
en apercevant le camarade étendu sur le lit, et, rapidement, il vint
jusqu'à l'endroit que la mère Justamond venait de quitter. Sa figure,
toujours nerveuse et en fièvre, se contracta en se penchant; ses yeux
rencontrèrent le regard de Gilbert.
--Eh bien! le vieux, ils t'ont fait du mal?
--N'y a que l'aubier d'attaqué, répondit Gilbert, le coeur est sauf.
--Tant mieux, vieux! Oh! comme ils ont tapé dur, tout de même!
La femme s'était rencognée dans l'angle de la chambre, et elle
demeurait là, immobile comme si elle avait eu peur d'être aperçue. Les
deux hommes, habitués à lire dans la physionomie l'un de l'autre, ne
prononcèrent pas une parole pendant plusieurs minutes. Puis, le
président du «Syndicat des bûcherons et industries similaires de
Fonteneilles» tira de la poche de son gilet un petit paquet enveloppé
d'un papier de journal. Il le mit sur le drap, à la hauteur des genoux
de Gilbert, et le développa avec application. Quand le papier
s'ouvrit, des pièces d'argent et de billon se couchèrent en sillon sur
le lit.
--Voilà! quand la journée a été faite, il restait la cornière de la
coupe, que personne n'avait dans son chantier. Alors au lieu de
revenir à cinq heures, je me suis mis, avec trois camarades, à faire
ta demi-journée, à toi. Et c'est le prix, à peu près, que tu aurais
gagné.
Gilbert accepta, d'un signe.
--Supiat en était?
--Non, mais Lamprière, et deux autres, qui sont des amis à moi... Dis
donc, Cloquet, tu ne porteras pas plainte?
Porter plainte! Et les frais? Et l'incertitude des témoignages? Et la
certitude des vengeances ensuite? Et désavouer l'effort qu'avait fait
autrefois le bûcheron, pour associer les hommes aujourd'hui tournés
contre lui? Et puis, sans que Gilbert s'en doutât, l'habitude du
pardon des offenses était dans le sang de ses veines, dans le sang qui
séchait sur son visage et sa poitrine. Pas un moment il n'avait songé
à porter plainte.
Lentement, il tourna sur l'oreiller sa tête douloureuse, faisant
signe: «Tu n'as rien à craindre. Je ne ferai pas venir le juge.»
Le visage de Ravoux se détendit quelque peu, et, dans son regard, il y
eut une sorte de remerciement et d'attendrissement. Il remerciait pour
la cause, pour le parti, sans rien dire; son assurance ordinaire
l'avait abandonné. Il savait bien que les syndiqués avaient eu tort de
prétendre partager la coupe avec Gilbert, que leur prétention n'était
fondée que sur la force. Et il avait honte. Il se rappelait aussi que
la lecture de l'appel avait précédé, préparé l'agression contre
Gilbert. Et de cela, il ne voulait pas parler.
Gilbert souffrait et la douleur arrêta les mots commencés, trois fois,
sur ses lèvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le
pardon donnent autorité:
--Tu te crois leur chef, et tu ne l'es pas, Ravoux. Tu n'empêches pas
grand'chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...
--Je sais bien...
--Quant à eux, la plupart, ils n'ont pas, comme toi, leur idée tournée
vers le métier; ils ne veulent que le désordre et le pillage; depuis
que je les connais, ils ont plutôt empiré...
--Dis pas ça, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon
pas.
--Possible, Ravoux, mais c'est les coeurs qui vont mal... La
fraternité n'est pas venue: moi, je l'attendais...
Ravoux saisit le thème qu'on lui offrait. Il oublia un moment le
blessé. Il fit des phrases de réunions.
--Tu ne vois donc que les imperfections de l'organisation
prolétarienne? Ah! c'est simple! C'est vite dit!... Mais il faut faire
crédit aux forces jeunes, mon cher! L'avenir apprendra toute la
rigueur du droit à ces hommes qui ignorent tout; l'avenir les fera
libres, en les faisant intelligents...
Gilbert l'arrêta en levant le bras.
--Blague pas, Ravoux! Tu parles toujours d'avenir quand tu es
embarrassé. Moi, je te dis qu'ils n'apprendront pas grand'chose, s'ils
n'ont encore rien appris. Est-ce que ça sera l'instituteur qui leur
enseignera la justice? Ils ont tous passé par ses mains. Est-ce que ça
sera le curé? On sait bien que le temps des curés est passé. Est-ce
que ça sera le journal? Ils le lisent tous les jours. Est-ce que ça
sera toi? Allons donc!
L'épaule se souleva dans le lit, malgré la douleur. La voix de Gilbert
devint faible et sifflante.
--Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pensée sur les camarades. C'est
bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien! ils
n'ont pas de quoi vivre...
--C'est vrai!
--Et toi non plus! Pas de quoi vivre!
Ravoux crut que Gilbert délirait et qu'il parlait du pain quotidien.
Mais Gilbert voulait parler des coeurs et des esprits, qui n'avaient
point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se
comprenaient pas.
Le visiteur profita d'un moment où le blessé fermait les paupières. Il
s'en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible.
La mère Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra,
les sucra, et, maternellement, servit le remède infaillible à son
voisin, épuisé et incapable de sommeil.
La nuit commençait à devenir la grande nuit, où les hommes laissent à
l'ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient
gratter à la porte. La mère Justamond les entendait, même quand ils ne
faisaient que penser, groupés autour du foyer: «La mère n'est pas là!
Comme elle est longtemps chez Cloquet!»
Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d'infirmière, elle
considéra, un long moment, le blessé qui respirait difficilement, à
cause de la côte brisée et de l'appareil qui sanglait la poitrine.
Elle crut qu'il dormait parce qu'il fermait les yeux. Puis elle
sortit, après avoir baissé la mèche de la lampe.
Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il pensait à sa femme, qui
avait incomplètement élevé l'enfant; à Marie, qui s'était montrée très
ingrate le matin, et qu'il avait défendu qu'on allât chercher; aux
compagnons qui l'avaient frappé, lui, leur ami de la première heure et
leur ancien, et il répétait tout bas, entre ses draps rugueux, divisés
en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pré:
--Non! Ils n'ont pas de quoi vivre!
Un espace de temps qu'il ne put mesurer s'écoula. Une voix douce,
jeune, glissa par la fente de la porte. Toute la forêt se taisait. Et
les mots vinrent. Le passant avait vu de la lumière par les fentes du
volet.
--Monsieur Cloquet, si vous ne dormez pas, comment allez-vous?
--Mal, mon garçon. Qui es-tu donc? Tu peux entrer.
La voix, plus basse, reprit:
--Non, je n'entre pas, à cause de Ravoux. Mais je suis avec vous,
monsieur Cloquet.
Un pas s'éloigna, léger, et se perdit.
Gilbert pensa que celui qui était venu était peut-être le fils de
Méhaut l'ancien tuilier, un jeune homme qui avait du coeur, on le
voyait à sa mine; à moins que ce ne fût Étienne Justamond, un joli
brin d'adolescent, doux en paroles, et qui saluait le bûcheron, les
soirs, comme un ami.
C'était peut-être encore Jean-Jean, celui qui était descendu de la
forêt de Montreuillon, en sifflant. Le blessé ne put deviner. Mais, si
petite que soit la consolation, elle berce. Gilbert dormit bientôt; la
nuit passa.
IV
LA VAUCREUSE
Le soleil de la fin de mars est déjà vif, quand la brume cède. Elle
s'était dissipée avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la
route qui va de Fonteneilles à Crux-la-Ville, montant d'abord, puis
descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que
couronnent la forêt de Tronçay et celle de Crux, la jument alezane,
attelée à la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excitée
par l'odeur des sèves en mouvement. Le sang résineux coulait des
bourgeons, encore clos, des hêtres et des chênes. Il mettait des
lueurs de pourpre sur les houles boisées qu'on domine vers la gauche
en passant auprès de la Vigie, et qui n'ont, comme l'Océan, d'autre
limite que l'horizon. Le général et son fils, assis l'un près de
l'autre, la tête levée et baignée dans l'air léger de ce premier
printemps, se taisaient, chacun songeant son rêve, et suivant des
yeux les troupes de linots levées au bord du chemin, ou les pies
affairées et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid.
Ils allaient chez les Jacquemin, à la Vaucreuse. Bientôt, le paysage
changea; ils entrèrent dans la vallée de l'Aron, prés immenses,
peupliers, solitude et richesse aux deux côtés d'un ruisseau. Par le
couloir de la vallée, on voyait l'herbe drue et déjà moirée par le
vent, en arrière jusqu'aux gorges qui montent vers la source, et en
avant jusqu'au point où le brouillard bleu, confondant les herbages,
la rivière et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du
Nivernais.
La voiture, ayant quitté la route, suivait un chemin parallèle à
l'Aron, puis une avenue longue au milieu des prés. Elle s'arrêta
devant un château du XVIIIe siècle, tout blanc. La construction
n'était pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait
un grand perron en fer à cheval, un rez-de-chaussée surélevé, un
étage, une frise et des toits d'ardoise percés de deux lucarnes
seulement. Du côté droit, un pavillon bas, à grosse calotte mansarde,
rappelait l'ancienne demeure qu'avait remplacée, en 1760, la Vaucreuse
nouvelle.
C'est là, dans cette terre familiale, que s'était retiré le lieutenant
Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donné sa démission. Il avait
alors trente-deux ans. Il amenait avec lui, à la Vaucreuse, sa femme
et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Très peu de temps
après, et à peine remis de cette terrible secousse d'une carrière qui
se brise, il perdait madame Jacquemin, emportée par une attaque de
grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beauté. Et il ne lui
restait que l'enfant. Heureusement, celle-ci appartenait à l'espèce
nombreuse des êtres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa
peine, qui comprennent la douleur avant d'avoir souffert, qui la
devinent partout où elle est, la commandent silencieusement, et, ne
pouvant la détruire, la tiennent sous leur charme, comme une bête dont
la cruauté n'a plus de pouvoir que loin d'eux. Antoinette avait sauvé
du désespoir son père trop durement éprouvé. En grandissant, elle
était devenue la confidente, l'amie, le guide même de cet homme, qui
avait conservé toute la vigueur de ton et, en apparence, toute
l'énergie d'autrefois, mais dont l'esprit s'égarait, dès qu'on lui
rappelait les deux bonheurs disparus: la jeune femme morte ou l'armée
délaissée. Ces souvenirs-là, Antoinette seule pouvait les évoquer.
Elle savait la manière. Mais aucun étranger ne devait faire allusion à
ce passé douloureux. Elle y veillait, elle était toujours là, elle
faisant un signe: «Taisez-vous! ne parlez pas de ces choses!» Elle
détournait la conversation, ou bien elle s'y jetait, défendant son
père, l'écartant du débat, avec une tendresse inquiète, ombrageuse et
comme maternelle.
La voiture s'arrêta devant le perron de la Vaucreuse.
M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pièce
ronde, tendue de cretonne rose, et où la lumière entrait, en trois
gerbes énormes, par trois baies ouvrant sur le perron.
--Je suis ému, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin! Quinze
ans! Il y a quinze ans qu'il était sous mes ordres, au 6e cuirassiers,
à Cambrai. Une tête de fer, de sacrées idées de moralisation du
soldat, d'apostolat comme il disait, auxquelles j'ai été obligé de
couper les ailes, mais bon officier, dur pour lui-même, doux pour le
soldat, solide à cheval, solide de toute façon. Il a dû changer,
physiquement?
--Je ne crois pas. Un peu épaissi.
--Oui, la campagne Crois-tu qu'il m'en veuille encore d'avoir
interrompu sa carrière? Car enfin, malgré moi, par devoir, c'est moi
qui ai provoqué sa démission. Il a cru qu'il ne pouvait pas rester...
Je ne lui demandais que de céder...
Le général se promenait en se regardant, à gauche, dans les glaces
étroites qui séparaient les panneaux de cretonne claire.
La porte du fond s'ouvrit. Un homme entra, râblé, sanguin, rapide
d'allure. Il s'avança jusqu'aux deux tiers du salon, et serra, en
s'inclinant légèrement, la main qui se tendait vers lui.
--Mon général, vous me voyez confus Je suis en veston et en gros
souliers. J'arrive d'une inspection dans mes prés d'embouche.
--Oui, oui, les embouches, un terme du pays;... je me rappelle.
Bonjour, Jacquemin! bonjour!... je suis heureux de vous revoir!
Il retenait dans ses mains la main de l'ancien officier devenu
terrien. Il le faisait se déplacer d'un quart de cercle, pour le
mettre en pleine lumière. Il était un peu pâle. Il regardait, penché,
tournant le dos aux fenêtres, le large visage de M. Jacquemin, que
l'émotion avait encore fait rougir.
--C'est bien le même homme: les cheveux en brosse, des yeux noirs sans
reproche et sans peur, un nez à la serpe, et la moustache coupée
court... Pas beaucoup de poils gris; vous n'avez pas changé,
Jacquemin: à peine un peu de poids mort, comme vos boeufs à
l'engrais... Ah! pardon, mademoiselle, je ne vous voyais pas...
M. de Meximieu lâchait la main de son hôte, et saluait, d'un air
pénétré, Antoinette Jacquemin, qui avait suivi son père, et que Michel
avait seul aperçue. Déjà les jeunes s'étaient dit bonjour. L'oeil de
commandement du général était devenu soudainement l'oeil du
connaisseur, qui se ferme à moitié, qui caresse avec le regard, et
fait le tour, et revient aux mêmes points, plusieurs fois. Cette
jeunesse intacte, cette figure fière et fine, ces cheveux de deux ors
mêlés, comme avait dit Michel, cette taille longue, et tant
d'assurance naturelle...
--J'ai tort de m'étonner... Je ne me suis pas immédiatement souvenu,
mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aïeules
parmi les modèles de Latour... Vous êtes de très vieille race:
pourquoi diable avez-vous laissé tomber la particule, Jacquemin?
--Mon père l'avait fait, et j'ai continué... Il avait cru que les
paysans d'ici l'aimeraient mieux, s'il s'appelait tout bonnement
monsieur Jacquemin.
--Et cela lui a servi?