Gilbert souffrait cruellement de cette incertitude du lendemain. Il

avait cinquante-deux ans. L'habitude du travail, l'air des champs, la

vie pauvre l'avaient maintenu en belle santé. Sa force et la justesse

de son coup de cognée étaient celles d'autrefois. Il bêchait comme un

jeune. Il avait toujours cette marche aisée qu'ont les hommes

parfaitement sains de corps, dont les muscles se tendent et se

détendent en même temps, sans qu'un seul soit en retard. Sa barbe

demeurait blonde. Il fallait être tout près pour compter quelques

poils blancs dans cette fourrure de renard qu'il avait au menton.

Quand, le dimanche, bien brossé, ayant bu un coup de vin, il dévalait

le chemin qui va du bourg au Pas-du-Loup, plus d'un de ses compagnons,

plus d'une des filles de Fonteneilles s'y trompaient et demandaient:

«Quel est donc ce jeune gars qui rentre de si bonne heure?» S'il

riait, ses yeux devenaient clairs, comme ceux d'un enfant qui croit à

la joie.

Mais il riait rarement, à cause des chômages, à cause des compagnons

qui l'abandonnaient en l'estimant tout de même, et à cause de Marie,

qui ne faisait pas de bonnes affaires dans la ferme de l'Épine. Les

promesses de Lureux n'étaient que vantardise. Il travaillait sans

goût, sans suite et dépensait beaucoup, bien que le ménage n'eût pas

d'enfants. Chez lui, les camarades trouvaient toujours table ouverte.

La route était tout près et fréquentée. On s'arrêtait chez les Lureux

pour rire un peu et pour boire. Et le vin que le maître de l'Épine

faisait venir du Midi, par les bateliers du canal, n'avait jamais le

temps de vieillir. «Il faut que jeunesse se passe», disaient les gens.

«Elle est passée», répondait Gilbert. Il entendait raconter, de temps

à autre, que les dettes s'accumulaient, non point chez les

fournisseurs du bourg que l'on finissait par payer, mais chez le

notaire où l'on devait trois fermages au moins, chez des prêteurs de

Corbigny ou de Nevers. Marie avait nié longtemps ces dettes. Elle

commençait à les avouer, en venant quêter le père, presque chaque

semaine. Il donnait, osant à peine faire un reproche à sa fille, qui

menaçait de rompre, au moindre mot. Le lendemain, elle allait à une

foire, à un apport, à une noce, endimanchée, laissant la maison à la

garde de la domestique ou d'un berger d'occasion. Plusieurs fois,

Gilbert s'était offert pour soigner les bêtes et veiller aux héritages

à la place de Marie. Mais les enfants ne se souciaient pas qu'il vît

de trop près le désordre de la ferme. Il ne se rendait à l'Épine que

si on l'en priait. Et les invitations étaient rares.

Voilà ce qui empêchait de dormir Gilbert Cloquet, ce soir de mars où

Michel de Meximieu songeait, de son côté, accoudé sur l'appui de la

fenêtre. Le bûcheron pensait à de très anciennes choses. Il se disait

aussi qu'ayant reçu vingt francs d'acompte sur le travail du

lendemain, il irait de bonne heure, avant de commencer, en donner la

moitié à Marie, qui serait contente.

Et qui sait?

III

LA LECTURE EN FORÊT

Pour aller voir sa fille, Gilbert Cloquet n'avait pas un long voyage à

faire: un sentier conduisait sous bois jusqu'à la pointe de l'étang de

Vaux, qui est toute voisine du hameau du Pas-du-Loup, contournait la

berge parmi les prés marécageux, et se perdait en montant vers le

milieu du premier champ. Ces champs, sur la «bordée» de la forêt,

comme disait Gilbert, ces douze hectares divisés en une quinzaine de

parcelles, la maison située à mi-côte, et qui formait l'extrême limite

de la commune, c'était le domaine de l'Épine, que les Lureux avaient

pris à ferme, grâce à la générosité de Gilbert.

Il était de bonne heure; on entendait encore, tant le silence était

grand, le bruit de l'eau qui rencontre une pierre dans les fossés.

Gilbert avait sa cognée sur son épaule, et il mettait sur le manche

tantôt la main gauche et tantôt la main droite, à cause du froid.

Dans le pré qui commençait à la lisière de la forêt et qui était

traversé par une rigole, il s'arrêta, pour compter les vaches

blanches; dans l'héritage au-dessus, labour où poussait du blé, il

jeta un coup d'oeil aux planches de terre, pour juger de la main du

laboureur et du semeur; et quand il entra dans la cour, il trouva

Marie qui venait de tirer un seau d'eau, Marie en jupe courte, les

cheveux non peignés et seulement tordus en arrière. En voyant son père

entrer, elle déposa son seau sur le fumier, à côté du puits, et

s'avança contente et faisant la douce.

--Comment! c'est vous, le père?

Il la regardait venir, nonchalante et portant déjà son baiser au bout

des lèvres tendues. Elle avait toujours ses yeux jeunes, ses yeux

luisants,--si durs quand elle ne riait pas,--mais les joues étaient

plus pâles qu'autrefois, les traits épaissis. Gilbert se laissa

embrasser.

--Alors, ça va bien? demanda Marie. Où allez-vous donc avec votre

cognée? Lureux ne doit pas finir avant ce soir, à ce qu'il m'a dit.

--Moi, j'ai quitté mon atelier parce que j'avais fini, dit

sentencieusement le père... Et à présent, j'ai autre chose à faire, et

je vais où j'ai du travail.

--Tant mieux qu'il y en ait pour vous! Il n'y en a pas toujours pour

les autres, dit Marie, piquée.

--Ah! Marie, comment peux-tu te plaindre encore? Si j'avais eu une

belle ferme comme la tienne, moi, d'abord, je n'en serais pas sorti!

Je l'aurais bêchée, je l'aurais fumée, je l'aurais sarclée. Pourquoi

va-t-il au bois, ton homme? Est-ce que c'est la place d'un fermier?

--Trois ou quatre jours par ci, par là, en voilà un crime!

--Il ferait mieux d'aimer sa maison.

--C'est qu'on doit de l'argent, mon père! On n'arrive pas à payer le

propriétaire!

--Ah! vraiment, il n'est pas payé! Et le marchand de vin non plus?

--Non.

--Et le charron qui t'a vendu ta carriole jaune?

--Non plus, et bien d'autres! Ça n'est pas la peine de vous le cacher

à présent.

--Il mentait donc, ton Lureux, quand il me disait que vous ne deviez

presque plus rien; que, si je l'aidais, il paierait tout?

Elle tourna la tête, comme si elle entendait du bruit du côté de la

maison, mais en réalité pour éviter de répondre.

Gilbert déposa sa cognée, qui se tint toute seule en équilibre, le

manche en l'air.

--C'est donc la ruine qui vient, Marie? Pour vous deux et pour moi

aussi?

--Peut-être bien, mon père, à moins que vous ne soyez plus donnant que

vous ne l'êtes!

Le grand bûcheron fit un mouvement en avant, comme s'il voulait foncer

contre elle, tête baissée.

--Ah! sans coeur! cria-t-il.

Et la femme se rejeta en arrière, la taille cambrée, et le visage si

dur que rien n'y restait plus de sa beauté.

--Sans coeur! Voilà ton remerciement! J'ai donné pour vous tout le

travail de ma vie et le tourment de mon esprit. Et ce n'est jamais

assez! Mais travaillez donc, paresseux que vous êtes! Gênez-vous!

--Est-ce que ma mère se gênait? Dites-le donc un peu? Est-ce qu'elle

travaillait? Pas tant que moi!

--Elle se peignait, en tout cas, avant de faire son ménage!

--Merci, papa!

--Elle n'aurait jamais posé un seau d'eau sur le fumier: elle avait du

soin; elle avait de l'honneur.

--Merci encore!

--Et le dimanche, elle ne faisait pas la dame avec des dentelles et

des robes de la ville!

--On n'est-il pas autant que les dames! Pourquoi donc?

--Pas si riches, en tout cas! Et pendant ce temps-là, tu n'as que huit

vaches,--et maigres encore...

--Elles ont pourtant de quoi manger.

--Tu devrais en avoir une douzaine.

--On a des brebis, père.

--Oui, et des nourrins? Tu m'as demandé de l'argent pour en acheter,

où sont-ils?

La fille se rapprocha, et essaya d'adoucir le père dont la colère

grandissait. Mais le coeur n'y était pas, et c'est à peine si les yeux

parvinrent à mentir un peu.

--On est malheureux, je vous assure; tout le monde est après nous...

L'huissier parle de venir...

--L'huissier!...

La femme se mit à pleurer. Gilbert prit, dans son gousset, deux écus

de cinq francs, et, d'un geste brusque, les mit dans la main de sa

fille.

--Je suis bien pauvre, à présent, Marie, mais je ne veux pas voir

l'huissier chez vous! Dis à Lureux que je te donne le prix d'un

travail qui n'est pas encore fait!

La femme regarda les deux pièces blanches, et les fit glisser dans sa

poche.

--Dis-lui qu'il n'y a pas assez de bétail dans ses pâtures.

--C'est facile à dire!

--Pas assez de fumier dans ses terres!

--On ne vous demande pas d'y aller voir!

--Et pas d'enfant dans la maison.

Cette fois, la femme, toute rouge et la lèvre frémissante de colère,

répondit:

--Pas d'enfant! C'est notre affaire! Et vous, le père, pourquoi donc

que vous n'en aviez qu'un?

Le père ne répondit pas. La fille eut le sentiment obscur du sacrilège

qu'elle venait de commettre. Elle rougit. Ils se considérèrent l'un

l'autre, gênés par le reproche et par l'aveu que leur silence

prolongeait... Alors Marie alla reprendre son seau d'eau, pour le

porter à la maison. Et le père la laissa s'éloigner. Quand elle fut

sur le seuil:

--Marie Lureux, cria Gilbert, tu es une fille qui vas à ta ruine; je

ne t'ai que trop chérie, et ç'a été ta perte; je t'ai trop donné et tu

es devenue la paresseuse que tu es... A présent, tu n'auras plus rien

de moi. C'est fini entre nous. Dis-le encore à Lureux pour qu'il ne

revienne pas!

Elle cria, détournée à demi:

--Vous ne le verrez pas! Ah! bien, non! Et tant pis pour ce qui

arrivera!

Le bûcheron reprit sa cognée et se dirigea, en biais, vers l'angle des

étables, afin de tourner la maison et de rejoindre la route.

Confusément il triait les mots qu'il avait dits, les bons et les

mauvais, comme des châtaignes qu'épluchent les enfants, et il

murmurait, tout secoué par la colère:

--Quand je pense que c'était Marie, autrefois! Marie!... Celle que je

faisais sauter sur mes genoux!

Avant d'arriver à la route, d'où il descendrait vers la forêt, il y

avait un point d'où l'on apercevait, bien au-dessus du village et un

peu sur la gauche, la colline de la Vigie, les toits de la vaste ferme

assise sur le tertre, et le frêne rond qui commandait l'entrée.

Gilbert s'arrêta. Comme toujours, il se retrouva en esprit dans cette

cour où si souvent il avait dételé ses boeufs; puis il regarda les

champs qui coulaient de là, tout verts et frais dans le matin. Gilbert

Cloquet ne pouvait voir ce beau sommet de la région sans songer qu'il

était monté à la Vigie, à l'âge où les petits gars, la culotte courte

pendue aux épaules par de larges bretelles, commencent à avoir envie

de faire peur aux grosses bêtes, et tapent dessus avec des branches

feuillues, et qu'il ne l'avait quittée qu'après son mariage, parce que

sa femme le voulait.

--Toujours les femmes, qui m'ont jeté d'une misère dans l'autre!

murmura-t-il. J'en ai eu là-haut de la misère, oui, je peux le dire.

Et depuis! Et à cette heure! Allons, va au bois, mon pauvre Cloquet!

Va te cacher, père de faillie! Quinze jours de moulée, c'est bon à

prendre.

Il cessa de regarder là-haut, sauta sur la route, et, par l'avenue du

château, descendit vers les grands bois...

* * * * *

Il était plus de midi. Les bûcherons dînaient dans la grande coupe de

Fonteneilles, près de l'étang de Vaux, et loin de l'endroit où

travaillait Gilbert. Ils formaient des groupes, çà et là, dans la

clairière dévastée, voisins d'ateliers qui se réunissaient pour

manger, causer et faire un moment de sieste. Assis sur leurs talons,

et le dos appuyé sur les jonchées de ramilles abattues qui pliaient

comme des ressorts, ou bien couchés sur le coté, ils mangeaient le

croûton de pain tiré de la carnassière, en ayant soin d'ajouter à

chaque bouchée, coupée dans la partie inférieure, une petite tranche

du morceau de fromage ou de lard qu'ils tenaient sous leur pouce

gauche. Chacun avait près de soi son litre de vin débouché, enfoncé

dans les copeaux ou les feuilles. Il faisait chaud à l'abri et froid

dans le vent. Les hommes parlaient peu, mais ils se sentaient vivre

ensemble, et ils riaient pour peu de chose. La fatigue s'en allait,

avec des picotements, de leurs jambes et de leurs bras au repos. Leur

chapeau, rabattu sur le front, les protégeait contre le soleil, qui

était vif dans l'air dur.

Le groupe de Ravoux était le plus proche de l'étang, sur la gauche de

la coupe.

Le président du syndicat avait déjà fini de dîner. Assis sur un tronc

de charme; il avait tiré de sa poche un papier, et lisait tout bas,

avec des grimaces nerveuses qui agitaient sa barbe noire et tiraient

la peau sèche des pommettes. Autour de lui, huit ouvriers étaient

rassemblés. Entre eux, depuis le commencement du repas, trente mots

peut-être avaient été échangés. L'un des travailleurs avait dit

seulement: «Le travail sera fini ce soir. Je ne sais pas quand j'en

retrouverai», et un autre: «V'là les mêles qui chantent; ça sent le

printemps.» Des yeux se fermaient et des bouches demeuraient

entr'ouvertes, béatement. Des poitrines, des hanches, des cuisses, des

dos cherchaient le soleil. Il y avait là, à droite de Ravoux, et un

peu en avant, Fontroubade, le maçon de Fonteneilles, qu'on appelait

Goule d'oie parce qu'il avait un long nez, un menton fuyant et un air

de toujours rire, une sorte de grimace professionnelle de ses

paupières plissées par l'éclat des murs blancs; puis Dixneuf, qui

était assis tout contre lui et l'appuyait de l'épaule, maçon

également, ancien zouave, tout vieux, très sourd, fier de sa barbiche

et de la réputation qu'il avait de préparer mieux que personne la

«cambrouse» avec le sang des chevreuils pris au collet; puis

Lamprière, un grand maigre qu'on eût dit toujours en colère et qui

faisait peur aux bourgeois, quand il les regardait passer dans les

chemins; puis Lureux, le gendre de Cloquet, fermier qu'on s'étonnait

de voir là, ivrogne aux moustaches déteintes et amollies par la vapeur

d'alcool, plaisantin, paresseux et peu sûr; puis le tuilier

Tournabien, mauvais jeune qui avait la figure et l'agilité d'un chat

sauvage; puis Le Dévoré, garçon de ferme pesant, rouge et triste,

puis Supiat, qui se disait menuisier et qui ne menuisait jamais,

braconnier d'eau, colleteur dans les bois, orateur à la face de

renard, aux yeux fureteurs, et qui dénonçait les tièdes à la

Confédération générale du Travail; enfin, un grand jeune homme d'une

vingtaine d'années, beau et rieur, et qu'on appelait Jean-Jean. Il

était descendu des forêts de Montreuillon, sans dire pourquoi, en

sifflant. Et le soleil piquait agréablement ces hommes au repos, et

aucune idée générale ne les faisait sortir de leur demi-somme, et ne

les exaltait, quand Fontroubade, peu avisé, et que ne préoccupait

guère la différence entre un manuscrit et un imprimé, demanda, en

désignant Ravoux:

--Qu'est-ce qu'il médite donc là, le président? Est-ce un discours de

notre député?

--Mieux que ça, et ça porte plus loin, fit Ravoux, levant sa barbe en

broussaille et ses yeux vifs où la pensée s'irritait d'être lue avant

l'heure. Laissez-moi finir; c'est un document secret, une lettre

autographiée, que je dois communiquer aux amis.

--Ohé! Méchin? cria une voix. Ohé! les amis? Il va lire, Ravoux, venez

donc?

Dans la clairière énorme, l'appel s'envola, et très loin, quelques

bûcherons se dressèrent, comme s'ils sortaient des racines des chênes,

et ils vinrent sans hâte, les pieds traînants et faisant des sillons

dans les feuilles mortes. Ravoux s'était replongé dans sa lecture,

mais la passion politique avait été remuée.

--Le député? dit le gros Le Dévoré, il viendra quand on aura des

ordres à lui donner!

--Il viendra jusqu'ici dans la coupe, et on le fera asseoir, si on

veut, sur un bois pointu!

Pour la première fois, il y avait de l'élan, du chant et de l'orgueil

dans les mots. Des jambes se replièrent. Deux hommes couchés se mirent

sur leur séant et détirèrent les bras. Supiat, penchant en avant son

museau roux et rieur, dit:

--Vous ne savez pas ce qui est arrivé, la semaine dernière, au député

de X?...

Et il nomma un autre arrondissement forestier du centre.

--Non; dis-le, Supiat!

Les merles commençaient à s'éloigner d'un coin de forêt où on parlait

si haut.

--Eh bien! il était venu voir ses «chers électeurs»; des gens comme

nous; et il les trouva à table. «Comment ça va, mes amis?» Ils

mangeaient des harengs. Alors le plus jeune de la bande, Bellman, qui

a de l'aplomb, lui a répondu: «Tu dis que nous sommes tes amis?--Bien

sûr.--Eh! non, nous sommes tes maîtres, et tu es notre domestique.

Nous mangeons des harengs, tu vois, et tu vas en manger!

--Qu'a-t-il fait? Ça devait être drôle!

--Il en a mangé, mes enfants! Il aurait mangé les arêtes si on ne lui

avait pas dit: c'est assez!

--Les députés, c'est des rien du tout! fit Fontroubade d'une voix

pâteuse.

--Qu'est-ce qu'il y a donc, Ravoux? Pourquoi nous appelles-tu?

C'étaient quatre jeunes hommes du syndicat qui arrivaient se tenant

par le bras.

--Il va lire, dit Jean-Jean.

--Ça n'est que ça? un article de journal?

--Non, dit Ravoux, en abaissant le papier, une feuille double, format

écolier, couverte d'une écriture appliquée de copiste populaire,--non,

c'est un appel qui vient de Paris, aux travailleurs de la terre!...

Après les ouvriers de l'usine on va enrôler les travailleurs de la

terre, tous, tous!

Les visages devinrent sérieux; les hommes qui formaient un demi-cercle

devant Ravoux s'approchèrent de quinze pouces, sans se lever, et en se

traînant sur les feuilles. Il y eut un remuement de branches et de

ramilles. Et le merle chanta encore, très loin. Ravoux ouvrait la

bouche en arc; il prononçait bien; il goûtait les phrases; il avait

des dents blanches qui riaient aux beaux endroits:

«Aux travailleurs de la terre!

»Camarades, depuis des années et des années, depuis des siècles et

des siècles, nous sommes courbés du matin au soir, sur la terre, sans

réfléchir à notre sort, sans regarder autour de nous, persuadés,

d'ailleurs, qu'on ne peut faire autrement que de se donner une peine

immense pour manger un morceau de pain.»

L'auditoire laissa passer l'exorde sans manifester aucun sentiment. Il

connaissait le début; il en était las déjà. Ravoux reprit:

«Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire! Posons-nous donc

ensemble cette question, et répondons-y franchement:

»Qui produit le blé, c'est-à-dire le pain pour tous? Le paysan!

»Qui fait venir l'avoine, l'orge, toutes les céréales? Le paysan!

»Qui élève le bétail pour procurer la viande? Le paysan!

»Qui produit le vin, le cidre? Le paysan!

»Qui nourrit le gibier? Le paysan!»

--Voilà qui est vrai! Le gibier! oui le gibier!

--Tais-toi, Lamprière. N'y en a plus, de gibier, grâce à toi et à

Supiat.

--Laisse le président continuer!

«En un mot, vous produisez tout! Que produit votre fermier général ou

votre propriétaire? Rien!»

--C'est vrai!

--Il fournit la terre, tout de même!

--Qui a dit ça?

--C'est Jean-Jean. Tais-toi, Jean-Jean! tu es trop petit pour parler!

Supiat, d'un coup de reins, se mit à genoux, puis, s'allongeant,

s'appuyant sur ses mains, resta tendu, comme une bête, vers Ravoux.

C'était bien le renard qui évente le gibier. Tous les appétits

flambaient entre ses cils. Tournabien passait et repassait son couteau

sur son pain, comme sur une pierre à aiguiser. Lureux riait en

dessous, les yeux à terre, pensant à ses créanciers que la révolution

l'encourageait à ne pas payer. Il y avait un silence incroyable, parmi

ces treize hommes. Ils croyaient écouter, mais ils voyaient. Les mêmes

syllabes germaient, pour chacun d'eux, en images différentes et

précises. Ils voyaient des êtres de chair et d'os, le propriétaire, le

fermier général, le bassecourier, le garde, le commis du marchand de

bois, l'ennemi. La plainte si souvent muette avait enfin une forme.

Ils jouissaient de voir clairement dit leur ressentiment. Ils se

reconnaissaient dans la formule venue de Paris, non signée. Et

l'orgueil de leur force, la vision plus vague des foules, des

syndicats, des révolutions, des pillages, des justices, des revanches,

des soûleries énormes, leur faisait tordre la bouche, ou l'ouvrir,

comme pour s'écrier «J'en suis!» A peine si deux ou trois devinaient

le mensonge de l'appel. Tous étaient étrangers dans le domaine des

mots. Ils n'y restaient pas; ils allaient au delà: ils jugeaient le

monde. L'affirmation anonyme de leur droit suffisait à leurs

souffrances. Aucune force ne luttait en eux contre la passion d'envie.

Les visages étaient tournés dans le même sens, visages de croyants,

d'illuminés, ou de fauves attentifs. Les quatre hommes venus de loin

se tenaient toujours par le bras. Et une lumière dorée baignait leurs

têtes hautes.

--Camarades des campagnes, nous sommes petits parce que nous nous

courbons devant les riches; redressons-nous une bonne fois, et nous

nous apercevrons que nous sommes plus grands qu'eux! Nos camarades des

mines et des ateliers nous ont montré le chemin; ils n'attendent que

notre organisation, qui sera une force immense, pour marcher de

l'avant... Camarades des campagnes, réfléchissons bien à ceci: Si

demain tous les cultivateurs disparaissaient, qu'arriverait-il

infailliblement? Une famine générale, une misère atroce, la mort

probable, en peu d'années, d'une bonne partie des restants... Et si,

demain, tous les messieurs disparaissaient, il est bien permis de

supposer que rien n'en irait plus mal, et qu'au contraire l'humanité

pousserait un immense soupir de soulagement... Et pourtant, nous ne

désirons la disparition de personne...

Quelques têtes remuèrent, approuvant.

--Mais nous désirons voir arriver le jour où tout le monde sera obligé

de travailler pour vivre, où il n'y aura plus d'exploiteurs et

d'exploités... Cela viendra sûrement. Cela sera le commencement de

notre oeuvre. Camarades, en route vers le grand but! Vive

l'émancipation des travailleurs!

Ravoux ne parlait plus, qu'ils écoutaient encore, crispés, haletants,

les narines dilatées; deux ou trois rêvaient à l'avenir idyllique, les

poètes, les musiciens, les jeunes; Jean-Jean, qui s'était mis debout,

coiffé de son béret, promenait dans le bleu clair du ciel ses yeux

émerveillés; il aimait une belle fille de Corbigny et il la voyait,

près de lui, à Paris, dans une voiture à deux chevaux, emportée à

travers les avenues. La lumière réjouissait les écorces fanées. Les

bois immenses buvaient un commencement de vie. Les hommes écoutaient

encore les paroles mauvaises. Elles avaient couru sur eux tous, comme

la fumée d'un train sur les mottes. Et la fumée s'était dissipée; mais

il en restait quelque chose, par quoi la glèbe était invisiblement

pénétrée et gâtée.

--C'est rudement tapé, dit Lamprière.

--Un chef-d'oeuvre! répondit Ravoux en pliant le papier. Voilà un plan

d'organisation!

--A bas les jouisseurs! Qui met le feu aux bois? cria Tournabien en se

dressant sur ses pieds.

Il cherchait, dans sa poche, son briquet.

--Pas de bêtise! dit Ravoux. Le bois, c'est le pain. Les amis de Paris

ne vous disent pas d'incendier, ils disent de vous organiser,

d'embrigader tous les journaliers de Fonteneilles.

--Il y en a qui ne paient pas leur cotisation! cria Tournabien.

--Il y en a qui ne veulent pas être avec nous, les canailles! cria

Lamprière.

Et les cordes de son gosier restèrent tendues et frémissantes après

qu'il eut parlé.

--Il y a aussi des traîtres parmi nous, Ravoux!

--Tu dis? De qui parles-tu?

C'était Supiat, qui insinuait qu'il y avait des traîtres. Ravoux se

leva, et marcha vers le menuisier bûcheron, qu'il détestait.

--Est-ce que tu voudrais parler de moi?

Une clameur l'interrompit.

--Non! non! Explique-toi, Supiat!

Des groupes, au loin, dans la clairière, observaient. Supiat fermait à

demi les yeux; il était à quatre pattes; il riait méchamment; il

rejeta son chapeau, d'un revers de main, sur son cou, et grinça des

dents, comme s'il allait mordre Ravoux penché sur lui.

--Tu n'es guère avisé, dit-il en riant, tu es un pauvre président,

Ravoux. Oui, il y a des traîtres. Il y en a qui s'engagent tout seuls,

pour une coupe, et qui n'en disent rien aux camarades, pour ne pas

partager.

Tous les hommes qui étaient encore assis ou couchés se levèrent

ensemble. Supiat se dressa en face de Ravoux; il le dépassait de la

moitié de la tête, et son regard vibrait de la joie mauvaise de son

secret dévoilé.

--Cherchez donc qui manque ici?

Dix hommes comptèrent et nommèrent rapidement les bûcherons présents.

Deux dirent à la fois:

--Cloquet! c'est Cloquet?

--C'est lui!

--Où est-il?

--Demandez à Lureux!

Quatre des plus excités enveloppèrent Lureux, le saisirent par les

épaules, et le secouèrent. Le gendre de Cloquet eut peur, mais il

essaya de plaisanter.

--Lâchez-moi donc! Je n'ai pas envie de me sauver! Ce que vous voulez

savoir, je vais vous le dire!... Pourquoi serrez-vous si fort?...

Allons, lâchez-moi!... Eh bien! vous saurez tous que, ce matin, en

venant, j'ai vu mon beau-père qui descendait dans la taille qui est à

gauche du château.

--Avait-il sa cognée? demanda Ravoux.

--Eh! oui, il l'avait!

--Il s'est loué tout seul! Le traître! cria Tournabien. Allons le

débaucher! Ohé! camarades! Qui est-ce qui vient débaucher Cloquet?

Le Blé qui lève · 第 5 / 20 段