ans. Ce fut un chagrin et une cause de longue inquiétude pour le
journalier. Si peu ordonnée, si médiocre ménagère que fut la
Cloquette, elle l'était plus encore que sa fille. «Ma petite n'a pas
l'âge de se donner tant de mal», disait-elle. L'enfant n'avait pas
même appris le peu de cuisine et de couture que la mère aurait pu lui
enseigner. Quand la mère fut partie, le père resta huit jours chez lui
sans rien faire, comme cela se doit, entre la messe de mort et la
messe de service, près de Marie, tâchant de la connaître, de la
conseiller, de lui commander quelque travail. Car la fille eût été de
force à faire le ménage, si elle avait voulu: elle paraissait avoir
quatorze ans, et d'autres disaient seize, tant elle était grande et
déjà femme de corps et de manières. Il ne réussit pas. Il se heurta à
des caresses, puis à un refus, puis, comme il insistait, à une colère
boudeuse, sombre, persévérante comme l'ingratitude. Comme le huitième
jour finissait, Cloquet, qui était en train d'enlever les noeuds de
crêpe attachés, selon l'usage, à la paille de ses ruches, vit
s'approcher la grosse mère Justamond, sa voisine.
--Père Cloquet, dit-elle, j'ai déjà cinq enfants à garder, avec votre
fille, ça fera six. Ne vous faites pas de tourment.
Et Marie continua de jouer avec les petits Justamond, et de paresser,
en attendant qu'elle eût l'âge d'entrer en apprentissage. Elle voulait
être lingère, pour voir du monde et quitter la forêt.
Gilbert fut donc plus mal servi, plus isolé, plus malheureux chez lui
qu'autrefois. Il se rejeta entièrement du côté des compagnons de
travail, les uns journaliers de toute l'année qu'il rencontrait dans
les fermes, les autres, rouliers, maçons, petits propriétaires,
retraités, artisans qui, pendant la saison d'hiver allaient au bois
avec la cognée, ou avec l'écorçoir au temps de la sève montante.
L'obscure tendresse que développe le métier, le besoin d'être
plusieurs qui pensent de même et qui s'entr'aident, le fit se louer
souvent dans des fermes lointaines, et revenir tard parce qu'on allait
boire entre amis, et quelquefois coucher hors de la maison. Ses
vêtements étaient en mauvais état, sa barbe s'allongeait, les chiens
aboyaient après lui, quand il réapparaissait au hameau. Les voisins
disaient: «Gilbert Cloquet s'ensauvage.» Oh! non, il vivait plus
complètement, d'une vie passionnée, heurtée, généreuse et inquiète; il
vivait pour d'autres et avec d'autres de son métier, dans la
corporation renaissante. Et sa nature généreuse s'emplissait
d'illusions, de colères et de joies mêlées.
En cette année 1891, et dans les deux qui suivirent, les bûcherons de
la Nièvre se liguaient pour obtenir le relèvement des salaires
insuffisants. Dans les bois, aux heures de trêve, dans les cabarets,
les dimanches, et dans les fermes où les machines, remplaçant les
rouleaux et les fléaux, groupaient les hommes par bandes nombreuses,
les ouvriers de la terre discutaient les intérêts du métier. Des mots
qu'on n'avait point entendus depuis plus d'un siècle montaient sous
les taillis ou entre les haies. Quelques très vieux arbres avaient
frémi, jadis, au passage de mots semblables. On disait: «Les intérêts
communs des ouvriers;... plus d'isolement, les individus sont
faibles;... groupons-nous pour soutenir nos droits;... formons une
caisse, nous abandonnerons chacun une part de nos salaires.» Les
plaintes abondaient, s'exaspéraient l'une par l'autre: «On ne peut
vivre! Les marchands nous exploitent! Plus de prix de misère!...
Est-ce que cela suffit, un salaire de un franc vingt à un franc
cinquante! Et la femme? Et les mioches? Et les chômages?» Vivre, la
vie, l'enfant, la maison, ces mots premiers et pleins gonflaient le
coeur des hommes, et quand on avait parlé de la misère, on jetait la
menace et le défi aux exploitants qui étaient à Nevers, ou dans les
petites villes, ou parmi les campagnes, dans les maisons bâties avec
la sève des bois abattus. D'autres mots étaient prononcés, et
c'étaient les rêves, auxquels tous ne croyaient pas également, mais
qui se mêlaient cependant au sang de tous, car ils étaient dans l'air
qu'on respirait, avec l'odeur des bourgeons jeunes et des herbes
neuves. On disait: «L'avenir est au peuple. La démocratie va créer un
monde nouveau... Le droit au pain, le droit à la retraite, le droit de
partager...» Toute la forêt s'agitait cette année-là. Les taillis
toujours coupés murmuraient sous les chênes, et disaient: «Nous avons,
comme les futaies, le droit au vent du large.»
Gilbert Cloquet, avec sa passion pour la justice, fut des premiers à
demander le syndicat. Il parlait sans art, avec une force contenue,
et, dans les commencements, avec un peu de bégaiement qui donnait une
soudaineté à ses phrases. Mais il savait bien les choses de la
contrée, et il avait l'autorité de la réputation parmi les camarades.
Il voyagea dans tout le département, pour s'entendre avec les
syndicats voisins. Il rédigea des statuts. Pendant des mois il vécut,
comme il disait avec orgueil, «pour la justice de tous». L'instituteur
de Fonteneilles répétait: «Ce Cloquet doit avoir eu des ancêtres parmi
les communistes du Nivernais.» Et il voulait parler de ces communautés
paysannes, consacrées par l'ancien droit coutumier, et qui groupaient,
au XVIe siècle, les familles de laboureurs et de bûcherons,
travaillant sous un chef et héritant entre elles.
Gilbert eut même son heure de célébrité.
Il assistait à la réunion de marchands de bois et d'ouvriers,
convoquée par le préfet, à Nevers, le 4 février 1893, et où étaient
représentés les syndicats de bûcherons de Chantenay-Saint-Imbert,
Saint-Pierre-le-Moutier, Neuville, Fleury, Decize, Sémelay,
Saint-Benin-d'Azy, la Fermeté, Molay et d'autres encore. Quand on
demanda aux bûcherons d'exposer leurs prétentions, plusieurs voix
crièrent: «Cloquet! Cloquet!--Monsieur Cloquet est-il ici?» dit le
préfet. «Le journalier Cloquet, présent!» répondit Gilbert. Et ce fut
l'occasion d'un premier succès. Puis le grand bûcheron, debout, pas
gêné, soutenu par la passion vivante dans tous les coeurs et dans tous
les yeux, continua:
--On veut vivre. C'est pas la fortune qu'on demande; c'est du pain,
et, à condition de se priver de lard, un bout de ruban pour nos
filles. Moi, j'en ai une qui grandit. On demande que les marchands
acceptent le nouveau tarif: et d'une. Et puis que la corde de moulée
ne dépasse pas 90 centimètres de haut. Si les marchands accordent ça,
nous rentrons tous au bois; sinon, non. Il nous faut la justice, qu'on
a chassée de la forêt.
On l'applaudit pour l'ampleur de sa voix, sa force, sa taille et son
absence de peur. Ce fut un triomphe. Ses camarades le reconduisirent,
chantant la _Marseillaise_, jusqu'à la maison du Pas-du-Loup, au seuil
de laquelle se tenait, pâle, la grande et belle Marie accourue au
cantique. Un des bûcherons, un jeune, passa devant, et dit:
--Il a rudement parlé, le papa. Vive Marie Cloquet! Vive le père
Cloquet!
C'était la deuxième fois qu'on l'appelait le père Cloquet. Il n'y fit
pas trop attention, étant un peu ému de vin et de gloire; il dit
seulement:
--Lureux, parce que tu es jeune, il ne faut pas plaisanter. J'ai fait
ce que je devais. J'espère que nous allons réussir. Donne un verre de
vin aux amis, Marie, et embrasse-moi.
Et Marie l'embrassa, Marie aux yeux de chèvre, longs, ardents et
dorés.
Longtemps après que les hommes eurent bu, et qu'on les eut vus
disparaître dans les chemins de la forêt, le père et la fille
restèrent sur le pas de la porte, écoutant les voix qui chantaient en
choeur, et qui criaient, de plus en plus lointaines: «Vive le camarade
Cloquet!»
La gloire fut courte. Déjà dans les premières grèves, Gilbert avait dû
réprouver les violences de quelques jeunes. Quand plusieurs bûcherons,
au soir d'une discussion de tarifs avec M. Thomas, le gros marchand de
bois, avaient proposé d'aller saccager la maison de l'«exploiteur», il
avait pris parti contre eux, et fait rejeter leur vengeance. Une autre
fois, sommé de se joindre aux compagnons du syndicat, qui avaient
résolu de pénétrer dans un chantier et d'en chasser les non-syndiqués,
il s'était refusé à quitter sa maison. «Ce n'est pas bien, avait-il
dit: ceux qui ne sont pas avec nous ont des femmes et des enfants
comme nous, laissez-les venir, et ne les forcez pas à chômer. C'est
dur, d'être sans travail.» Une troisième fois, il s'était mêlé au
cortège des grévistes, pour voir. Et il avait vu, au milieu de la
forêt, une coupe envahie par une bande hurlante et six hommes de
Fonteneilles entourés, frappés, et obligés de marcher en tête des
grévistes, à travers bois, puis sur les routes. On passait dans les
villages. On récoltait des lâches, qui se mêlaient à la troupe. Les
prisonniers épouvantés, blessés par leurs sabots, demandaient grâce.
«Marchez toujours!» Et ils marchaient suppliants, insultés, dans la
clameur des voix qui étouffaient leurs plaintes. Deux d'entre eux
finirent par tomber sur le chemin. Alors, dans le crépuscule, il y eut
une lutte sauvage. Un homme, un seul, se battit contre dix. Des cris
s'élevèrent au bord de l'étang de Vaux, cris de mort, cris d'horreur,
si aigus que les maisons cachées sous les arbres entendirent, et
fermèrent leurs volets. Cette nuit-là, Cloquet rentra très tard chez
lui, les habits déchirés et la mâchoire en sang. Et comme Marie,
tremblante, questionnait le père:
--Ne t'émoye pas, dit-il: les autres ont plus de mal que moi.
Depuis lors, il eut, dans la forêt, d'implacables ennemis. Ceux qui
l'aimaient le défendirent mal, quand un des meneurs, Supiat, proposa
de lui enlever la présidence du syndicat des bûcherons. A la place de
Gilbert, le fondateur du syndicat, le porte-parole des ouvriers des
bois et des champs de la Nièvre à la réunion de Nevers, on élut son
voisin, son vis-à-vis, Ravoux, un chef moins beau, plus jeune et plus
fermé, qui dominait les meneurs parce qu'il ne parlait presque pas, et
que ses yeux ne décoléraient point. Gilbert continua d'assister aux
réunions dans les cabarets de Fonteneilles ou des villages voisins; on
l'écoutait, mais on votait contre lui. Les jeunes disaient: «Tu peux
remiser, Gilbert; maintenant que la machine est lancée, ne tire pas en
arrière.» Beaucoup l'estimaient et n'osaient plus le suivre. Et lui,
qui avait le coeur tout simple et fraternel, il souffrait moins d'être
relégué au second rang que de ne pouvoir approuver des projets, des
mots ou des actes qui offensaient son idée de justice. «Une si belle
cause, disait-il, notre pain, notre défense, et ils ne l'aiment pas
comme moi! Pas autant!»
Les mois et les années passaient. Marie devenait une femme. Elle
allait «à ses journées» dans le bourg et dans les fermes. Elle était
grande et toujours plus jolie que n'avait été la mère, bien qu'elle
n'eût pas la même douceur de traits ni de manières. Ses pratiques la
trouvaient brusque, capricieuse, tantôt «avantageuse à l'ouvrage»,
tantôt molle et si revêche d'humeur qu'on ne pouvait obtenir d'elle
une réponse.
Le père la jugeait de même. Il avait peur d'elle et pour elle. Il
songeait au loin, en fauchant le blé, en mordant, au coin d'une haie,
le pain apporté de chez lui: «Que fait-elle? Je ne sais d'elle que ce
qu'elle veut bien m'apprendre. A son âge, les filles ont des secrets.
Quelle pitié, quand les mères ne sont plus!» Mais elle était si tendre
avec lui quand il essayait de la gronder! Attentive et inquiète
d'abord, elle s'apercevait vite qu'elle n'aurait pas de peine à se
défendre contre des commérages sans précision. Elle disait: «Les
filles d'ici sont jalouses de moi; comme les gars autrefois étaient
jaloux de vous.» Ces soirs-là, elle soignait la soupe, elle tirait de
la huche un morceau de lard ou une boîte de sardines conservées, régal
des habitants de Fonteneilles. Puis, après le souper, elle s'asseyait
près du père, devant le feu, ou derrière la maison où il y avait un
verger pas plus long qu'une meule de foin, avec trois pommiers, des
groseilliers, un romarin bien vieux, des ruches d'abeilles, et la
forêt levée tout autour. Marie caressait le père et se faisait petite
à côté de lui très grand. Ils s'asseyaient sur un madrier, qui
pourrissait depuis vingt ans le long du mur. C'était rude parfois, de
dérider le père. Marie presque toujours y réussissait. «Pourquoi as-tu
perdu la pratique des deux soeurs de Durgé? Il paraît que tu as refusé
de coudre des sacs, parce que c'était trop dur? Pourquoi m'as-tu
laissé tout seul dimanche, jusqu'à cinq heures? Est-ce vrai que tu te
laisses faire la cour par ce Lureux, qui n'est pas un travailleur,
Marie, pas un homme bien rangé, non plus?» Elle riait si bien que les
voisins enviaient la demi-heure de joie que passait Gilbert Cloquet.
Lui, il ne croyait pas tout à fait ce qu'elle disait; il se laissait
tromper juste assez pour cesser de se plaindre et de parler du passé.
«Allons! Marie, il faut me faire honneur, il faut marcher droit,
sagement, c'est ce que t'a dit bien des fois l'institutrice, n'est-ce
pas? Elle avait raison... Et puis tu me ferais tant de peine si je te
voyais mal famée dans la région!» Il avait le sentiment que ses
conseils étaient sans force. Il haussait les épaules et demandait:
«Apporte-moi ma pipe. Elle m'écoute toujours quand je parle.» La
petite fumée bleue montait. Marie se levait pour aller fermer à clef
la cabane des poules. Et les étoiles passaient au-dessus d'une maison
rétablie dans le silence, mais non point dans la paix.
* * * * *
Un soir, au temps de la récolte des pommes de terre, en septembre
1898, il avait soupé avec le patron de la ferme qui est sur le coteau,
en face de la grande digue des étangs; puis, las de la journée, il
s'était couché dans un lit depuis longtemps inoccupé, et dont le bois
pourrissait au milieu des piles de sacs, des pommes de terre
amoncelées, des liens de paille, des vieux harnais qui couvraient
presque tout le pavage de la décharge. L'odeur de la terre, son odeur
de levain qui s'élève des guérets ouverts, sortait des mottes
attachées aux racines et aux lames des outils, et se mêlait à celle
des vieux cuirs cirés et moisis. Gilbert Cloquet songeait, sans doute
à cause de cela, aux labours qu'il devait faire, prochainement, dans
une vallée où la charrue ne rencontrait pas de pierre, et où le
froment levait volontiers. Il avait toujours l'esprit préoccupé du
travail ou du chômage prochain. Quelqu'un frappa à la porte et entra.
--Ce n'est pas une heure pour déranger le monde, dit rudement Gilbert.
Qu'est-ce qu'on me veut?
Il s'assit sur son lit, sa chemise ouverte sur sa poitrine velue.
--Faites excuse, dit un jeune homme qui entra lestement et resta
debout au pied du lit; je me suis dépêché, mais je n'ai pas pu arriver
plus tôt: je viens de par delà Saint-Révérien, et je vais aller
coucher ce soir à la Vaucreuse, où je suis embauché.
--C'est un pays qui m'est ami, dit Cloquet, mais ça ne m'explique pas,
Lureux, pourquoi tu viens?
--Vous ne devez pas rentrer de la semaine au Pas-du-Loup, monsieur
Cloquet, et votre fille Marie m'a bien recommandé de vous parler au
passage.
--Ma fille?
--Oui, dit le gars dans l'ombre, nous nous sommes entendus: elle veut
bien de moi, et moi, j'ai mon idée devers elle.
Gilbert ne répondit rien pendant plusieurs minutes. Beaucoup de choses
qu'il avait entendu dire contre ce garçon lui revenaient en mémoire.
Il eut envie de se lever, en chemise, de le chasser, de lui crier:
«Va-t'en, et cherche ailleurs que chez moi!»
Mais l'image de Marie se dressa aussitôt devant lui, de Marie
mécontente, froissée, à jamais divisée d'avec lui; il eut peur de la
dernière solitude, puis, reportant les yeux sur cet homme attentif,
penché un peu, et dont les yeux luisaient d'inquiétude jeune, dans
l'ombre de la décharge, il sentit de la compassion pour celui qui,
comme lui, gagnait difficilement le pain, au bois, aux prés, au
froment, pareil aux oiseaux et, comme eux, changeant de grenier avec
les saisons.
--Je ne t'aurais pas choisi, Lureux, parce qu'on te dit dépensier.
--Monsieur Cloquet, je ne bois pas...
--Tu ne bois pas, peut-être, mais tu as le goût de la dépense; tu
payes à boire aux autres, et tu joues; il faudra te ranger. Écoute:
si, comme tu le dis, Marie est consentante, je le saurai, je ne la
contrarierai point. Tu lui feras dire par quelqu'un de tes parents
que, pas plus tard que jeudi, après les pommes de terre finies,
j'irai causer avec elle.
Quelquefois, il avait rêvé que le gendre futur, l'homme de qui
renaîtrait sa race, se jetterait à son cou et le serrerait dans ses
bras: et, en ce moment, il eut au coeur la morsure nette de la
déception. Non, cela ne se pouvait: plus tard, peut-être, l'amitié
viendrait. Il tendit la main à l'homme, qui avait fait le tour du lit
et qui s'était approché.
--A présent, mon garçon, dit-il, ne va pas trop vite en amitié avec
Marie, et n'entre pas chez moi avant que je n'y sois rentré,... parce
que, tu me connais, ce n'est pas un mariage qu'il y aurait, c'est un
coup de fusil au coin d'un chemin.
Un rire contenu lui répondit.
--Je ferais comme je dis, Lureux!
--Que pensez-vous là, monsieur Cloquet?... Allons, merci, j'ai de la
route à faire dans la nuit; oui, j'en ai... il faut que je parte.
--Tu promets de ne pas t'arrêter au Pas-du-Loup?
--Oui.
La porte se referma, et Gilbert ne dormit pas, car il avait pris trop
dur sur lui-même, pour ne pas faire pleurer Marie: et ce fut lui qui
pleura.
Il songea qu'il avait toujours été seul, que personne dans le monde,
sauf la vieille mère et un peu Adèle, qui étaient mortes toutes les
deux, n'avait aimé le pauvre remueur de terre et faucilleur de blé
qu'il était. Il pensa: «Pour quoi vais-je vivre maintenant? pour qui?
pour moi tout seul? oh! que ça n'est guère!» Le monde, pour lui,
finissait là, depuis que les compagnons rejetaient Gilbert Cloquet.
Dans cette même nuit, le coeur battant d'orgueil, de vie et d'amour,
Étienne Lureux prenait la traverse, descendait la colline, passait sur
la levée, entre les étangs clairs sous la lune, et entrait dans la
forêt, pour arriver plus vite au Pas-du-Loup. Il galopait sur le sol
bourré d'herbes; il riait; il regardait, au-dessus des taillis, les
nuages passer sur la lune et s'emplir de lumière. Puis, dans la grande
solitude, s'arrêtant pour souffler, deux fois il cria: «Vive Marie
Cloquet! Vive la plus belle fille de Fonteneilles, de Corbigny, de
Saint-Saulge et de toute la terre!»
Enfin, les pieds blancs de poussière et de boue, il arriva au hameau.
Les cinq maisons, enveloppées par les bois, aux bords du chemin
forestier, dormaient. Il s'approcha d'une fenêtre et dit tout bas:
«Marie?» Il ne voulait pas que, de la maison en face, Ravoux pût le
surprendre. Son visage devint tout pâle, et sa pensée d'angoisse y
sculpta un autre visage. «Où est-elle? Morte? Échappée? Marie?» Puis
tout à coup, la jeunesse y reparut; les traits se détendirent dans la
joie; le contrevent s'ouvrit, et la tête décoiffée de Marie, aux yeux
fermés par la demi-lumière de la nuit, se tendit au baiser de l'homme.
--Marie, j'arrive de la ferme de Vaux!
--Tu l'as vu?
--Il n'a pas osé dire non...
--Ah! quelle chance, mon petit Lureux!
Elle demanda, souriant dans le sommeil:
--A-t-il promis de la galette?
--Je n'y ai pas pensé.
--T'es bête, mon pauvre garçon, il en a!
Il causa deux minutes, et, comme il avait promis de ne pas s'arrêter,
voulant ne pas trop longtemps mentir à sa promesse, il embrassa de
nouveau la jeune fille ardemment, reprit la gibecière qu'il avait
déposée à terre, sauta d'un bond jusqu'au milieu du chemin forestier,
et s'échappa. Marie, la tête dans l'ouverture des contrevents, les
yeux grands, les lèvres rieuses, le coeur gonflé d'orgueil, regardait
l'homme qui l'arracherait à la vie dépendante et à l'ombre de ces bois
où il disparaissait.
Peu après, Étienne Lureux épousa Marie Cloquet. Le père, voyant sa
fille éprise de ce joli homme, ne sut rien refuser. Il céda à cette
sorte d'éblouissement où le bonheur des enfants jette parfois les
mères; il crut tout ce qu'elle affirmait; il voulut tout ce qu'elle
demanda. Pour qu'elle fût plus heureuse qu'il n'avait jamais été, il
lui prêta tout son argent, quatre mille francs qu'il avait, en se
privant toute sa vie, économisés et placés. Le rêve du père fut
réalisé par la fille. Marie prit à bail une petite ferme de douze
hectares nommée l'Épine, toute proche de la forêt, enclavée presque
entièrement dans le domaine de Fonteneilles, et qui, vendue en
justice, après la mort d'un paysan propriétaire de Crux-la-Ville,
avait été achetée tout récemment par le principal créancier
hypothécaire, un négociant d'Avallon. Elle eut une domestique, qui
faisait tout le gros ouvrage, un mobilier neuf, des vaches, des
brebis, deux juments, des bijoux lourds et peu titrés, et le droit de
regarder de haut ses anciennes compagnes les lingères, coureuses de
journées. Il est vrai qu'elle devait beaucoup d'argent dès son entrée
en ferme, sans compter l'emprunt fait au père. Mais Lureux jurait
qu'en moins de cinq années, il se faisait fort de ne devoir plus rien
à personne. En vain la mère Justamond, matrone qui parlait franc,
avait dit à son voisin, la veille de la signature de l'acte:
«Excusez-moi si j'ai l'air de m'occuper de vos affaires, Gilbert
Cloquet, mais faut pas tout donner aux enfants. Ils prennent ce qu'on
leur donne, comme si c'était leur dû. Ils promettent de la
reconnaissance, mais c'est une graine qui ne lève guère souvent.» Il
avait répondu: «Mère Justamond, j'ai travaillé pour ma femme, et elle
est morte. J'ai travaillé pour les camarades, et ils commencent à me
lâcher. J'essaye à présent d'avoir l'amitié de ma fille et de mon
gendre: faut me laisser faire.»
* * * * *
Depuis lors, plus de sept années s'étaient écoulées, et bien des
choses, autour de Gilbert, avaient changé.
La Nièvre, tout au moins dans la partie vallonnée de Corbigny, de
Saint-Saulge et de Saint-Benin-d'Azy, était devenue un grand pays
d'élevage. Les boeufs blancs, les vaches blanches, les chevaux de
trait, au poil noir, erraient en troupes deux fois plus nombreuses
dans les pâturages. Et les pâturages, pour les nourrir, s'étaient
multipliés. L'herbe avait monté du creux des vallées sur le flanc des
coteaux. Elle remplaçait les froments et les seigles; elle mordait les
héritages de tout temps réservés aux chenevières. Le beau mamelon de
la Vigie, au sommet jadis labouré chaque année, était maintenant tout
en haut lisse et vert comme une émeraude, et plus de la moitié des
terres qui couvrent les pentes portaient la même verdure sans cesse
remontante, et qui n'est ressemée qu'après un temps bien long. Tout ce
massif nivernais ressemblait à un parc. Le silence augmentait dans la
campagne moins travaillée. Quelque chose de primitif et d'apaisé y
rentrait, avec l'ombre des bois tournant sur les prairies. On voyait,
aux foires de Corbigny ou de Saint-Saulge, plus de deux mille têtes
de bétail rassemblées. Les marchands de toute la France et de
l'étranger affluaient. Les fermiers devenaient riches. Mais les
journaliers se plaignaient, car il y avait moins de mottes à remuer,
moins de moissons à couper. Les machines aussi leur volaient des
journées, par centaines. Depuis longtemps on ne battait plus au
rouleau, et les fléaux, à cheval sur les solives, ne remuaient plus
qu'au vent qui passe entre les tuiles. C'étaient maintenant le semoir,
la faucheuse, la faneuse, la moissonneuse, qui faisaient la besogne
antique des hommes.
La forêt elle-même ne donnait plus le travail assuré qu'on y trouvait
jadis. Après des années d'efforts, d'insuccès, de recommencements, de
grèves légitimes et de violences injustes, les bûcherons avaient
obtenu une augmentation sensible des salaires. La journée était bien
payée. Mais des gens de partout, du Morvan et du Cher, de l'Allier ou
des parties de la Nièvre éloignées de Fonteneilles, des hommes souvent
qui n'étaient pas du métier, se faisaient inscrire au syndicat et
réclamaient le droit au travail. On ne leur demandait pas: «Qui vous
amène?» On supposait, avec raison, que c'était la faim. On ne leur
disait pas: «Avez-vous manié la cognée ou la scie?» On les laissait
entrer. Ils encombraient les coupes. Ils considéraient que, suivant
l'ancien usage, «toute coupe embauchée est banale», dès qu'un
marchand de bois l'a déclarée ouverte. Le nombre des ouvriers
diminuait donc le gain de chacun, et le profit de l'année ne se
relevait point, comme les journaliers de Fonteneilles l'avaient
espéré.