A cette époque et depuis un an déjà, il était premier domestique de la

ferme de M. Honoré Fortier, sous les ordres du bassecourier. Sa

moustache blonde et relevée en croc; ses yeux bleus dans lesquels il

n'y avait point de peur, ni des hommes, ni des choses; son visage aux

joues plates et rousselées comme un pampre mûr; sa haute taille; sa

jeunesse peu causante, qui s'exprimait en force, dans la hardiesse de

la marche, dans le port de la tête bien droite sur les épaules, dans

le geste sûr des deux mains saisissant les bras de la charrue, ou

levant, à bout de fourche, une double gerbe de blé comme un paquet de

jonc creux, sa gaieté calme, quand, au repos, il observait l'herbe

drue dans les héritages de la Vigie; sa réputation de garçon rangé,

bien payé, et qui avait su faire de grosses économies; son habileté de

braconnier, peu soucieux des gardes et qui offrait un lièvre aux plus

jolies danseuses, au lendemain des apports; tout cet ensemble

d'énergie, de santé et de succès plaisait aux filles de Fonteneilles

et des villages voisins.

Plus d'une déjà l'avait laissé voir, et souvent, quand il s'en allait,

à la brune, le corps penché en avant, les pieds raidis par le

charruage, suivant le harnais qui rentrait et longeait les «traces»:

«Bonsoir, disaient-elles, monsieur Gilbert! Viendrez-vous dimanche à

Fonteneilles?--Ça dépend», disait-il. De quoi? Il ne le disait pas. Et

par-dessus les épines, les coiffes blanches suivaient le harnais qui

s'en allait, le gars songeant comme ses boeufs.

Gilbert, quand les hommes causaient autour de lui, continuait de se

taire, à moins que la conversation ne portât sur les choses du métier,

car on le voyait alors âpre et bien parlant. Mais ce qu'il entendait

dire de la religion, de la morale, ou des riches, ou de la politique,

le gênait dans son honnêteté ignorante. Il abandonnait peu à peu des

habitudes ou des idées qu'il avait eues, sans éclat, et sans se vanter

comme d'autres du changement, car il n'était pas sûr de bien faire en

changeant de la sorte. Sa bonne foi était grande. Il cédait à de

petites raisons et à l'universel entraînement, parce que son esprit

n'avait que peu d'amour, et que sa force était sans direction. C'est

ainsi qu'il avait d'abord espacé ses visites, puis tout à fait quitté

son ancienne coutume de descendre à Fonteneilles le dimanche matin,

pour la messe. La petite mère Cloquet, debout sur la haute marche de

l'escalier de l'église, tournée vers la place, attendait vainement,

chaque dimanche, jusqu'au dernier son mourant de la cloche. Elle

priait, elle vieillissait, et Dieu sans doute pourvoirait. Gilbert ne

craignait pas les gardes-chasse, mais il redoutait tout l'appareil de

l'État inconnu, invisible, présent par les affiches, la conscription,

les gendarmes, le percepteur qui s'arrêtait une fois par mois à

l'auberge de Fonteneilles, et par les nouvelles qui venaient jusqu'à

la Vigie. Les journaux, achetés irrégulièrement, les jours de foire,

ou à des colporteurs, ou au bureau de tabac, étaient lus d'abord par

M. Fortier, par madame Fortier, par la servante, puis par le ménage

des bassecouriers auxquels on les passait; enfin, réduits à l'état de

chiffons et les lettres toutes estompées par le frottement des mains,

des tables, ils étaient emportés, le soir, dans les bauges, et lus à

la lueur des lanternes rondes, par les domestiques, qui lisaient

surtout le feuilleton, à cause des histoires de femmes, et les faits

divers de la région. Le reste n'était que parcouru, et il n'en

demeurait, dans l'esprit des hommes, qu'une espèce de brume ardente,

un sentiment de mécompte, et l'envie du changement. Une seule notion

subsistait dans l'esprit anémié de Gilbert: l'idée de justice. Il ne

l'étendait qu'au monde bien borné que ses yeux pouvaient voir; mais,

dans ses relations d'homme à homme, dans sa conduite quotidienne, et

dans sa manière de juger les autres, il montrait une sorte de passion

pour elle. Plusieurs morts de sa race l'avaient sans doute aimée: il

l'avait dans le sang, cette soif de l'équité qui s'exaltait parfois

jusqu'à la révolte. S'il voyait un de ses camarades faire un mauvais

labour, il devenait rouge de colère, et remettait lui-même les boeufs

dans le sillon. S'il entendait les journaliers de la Vigie, ou les

hommes de Fonteneilles, tous bûcherons aux mois d'hiver, se vanter

d'avoir triché dans le façonnage du bois,--les fraudes étaient

nombreuses, mauvais empilage de la moulée, baliveaux réservés dont

l'ouvrier efface la marque rouge, bois qu'on n'«énote» pas, cordes

bourrées d'éclats de bois, bottes d'écorces garnies à l'intérieur de

pelures d'arbres coupées à la serpe;--il disait tout haut: «Celui qui

a fait cela est un mauvais ouvrier.» Et ni les ricanements, ni les

grognements, ni les injures ne le faisaient se déjuger. Quant aux

menaces, il ne les entendait jamais, tant elles étaient dites à voix

basse, car il avait des poings dont on avait peur, et une manière de

regarder en face qui promettait une suite à toute provocation.

Cette humeur rude et combattive le mit aux prises, plus d'une fois,

avec le patron, qui commandait brièvement et n'admettait pas de

discussion. Les domestiques plus jeunes que lui, dans ces occasions,

ne manquaient pas d'insinuer: «Pars donc, Gilbert, fais régler ton

compte et va-t'en!» Et trois fois au moins il avait dit: «Je

partirai.» Mais, à chaque fois, l'amour obscur et profond qu'il avait

pour la Vigie, et aussi la pensée que ce maître autoritaire était

juste habituellement, l'avaient fait rester. M. Honoré Fortier, s'il

ne l'exprimait pas, prouvait cependant, en toute occasion, la

confiance qu'il avait dans l'expérience et dans la probité de son

premier domestique. Quand il devait expédier des boeufs à Paris, il

les faisait accompagner par le toucheur bien connu dans la contrée, le

père Toutpetit qui, deux fois par semaine, de juin à fin novembre,

conduisait à la Villette des wagons de bestiaux, et rapportait le prix

aux éleveurs dans de petits sacs de toile cachetés avec de la cire

rouge. Mais, quand l'acheteur demandait la livraison sur un autre

point de la France, et qu'on n'avait pas de toucheur disponible, M.

Fortier disait, sachant qu'il plaisait à Gilbert: «J'ai quelqu'un.» Et

Gilbert Cloquet fit le voyage de Lyon deux fois, celui de Belfort,

celui de Nancy et d'autres encore. Le jeune homme acquérait ainsi plus

d'initiative que ses compagnons, plus d'autorité, et quelque notion de

la variété du monde.

A vingt-quatre ans,--comme fils de veuve, il avait été dispensé du

service militaire,--Gilbert passait déjà pour un homme riche.

Touchant de gros gages, cinq cents francs depuis l'âge de dix-sept

ans, ne dépensant rien, ayant hérité, en outre, d'une petite somme, à

la mort d'un oncle, ancien domestique de ferme et journalier à

Crux-la-Ville, il avait le droit de choisir parmi les meilleures

filles du pays. L'étonnement fut grand, lorsqu'on apprit que Gilbert

«causait» avec la fille d'un petit boutiquier de Fonteneilles,

marchand de sucre d'orge et de quincaillerie, de drap et de vaisselle

blanche. Elle n'était pas riche; elle avait pour père un alcoolique;

on savait qu'elle avait plus de goût pour la toilette que pour le

travail; mais, quand elle avait passé sur la place, le dimanche,

habillée comme une dame, les cheveux relevés, les yeux brillants tout

cerclés d'ombre et les lèvres ouvertes, laissant voir ses dents

blanches, tous les jeunes gens du bourg disaient en riant: «Est-ce

toi, Baptiste? Est-ce toi, Jean? Est-ce toi, François?» Un jour,

Gilbert, qui ne plaisantait pas souvent et se contentait de rire en

mordant ses moustaches blondes, se leva au milieu du cabaret où

buvaient trente compagnons, et dit: «C'est moi!» Et aussitôt il

traversa la route, et salua la jolie fille. Et on les vit, tous deux,

descendre en «causant». La mère Cloquet eut de la peine quand elle

apprit que son Gilbert avait choisi «une moindre que lui». Elle essaya

de lutter; mais elle était devenue si vieille qu'elle n'avait plus

que la force de dire non une fois, pour dire oui ensuite et pleurer en

se cachant.

Elle aurait voulu que le mariage eût lieu dans le mois de mai, car

elle était dévote à la Vierge. Mais des parents de la fiancée

intervinrent: «Les filles qui se marient en mai, disaient-ils, ont

trop d'enfants.» Et ce fut au commencement de juin, par une journée

éclatante et bonne pour la moisson, que Gilbert Cloquet mena à

l'église la belle Adèle Mirette, la fille de l'épicier de

Fonteneilles. Tout le village était sur les portes, pour voir ces deux

mariés, les plus beaux de l'année, et le cortège qui s'allongeait sur

les bosses du chemin montant. On avait mis en tête un couple d'enfants

tout petits, qui chassent le mauvais sort et préservent les époux,

puis venait le violoneux, puis Gilbert, superbe, donnant le bras à la

mère Cloquet qui essayait de rire et n'y réussissait guère. Les

pauvres, selon l'usage, avaient disposé, sur le passage des gens de la

noce, des chaises couvertes d'un linge blanc et ornées d'un bouquet.

Et tout le monde remarqua que la mère Cloquet, la pauvre vieille qui

avait tout juste de quoi vivre, déposait une pièce blanche sur chacune

des chaises des pauvres. Elle avait, sous son rire forcé, le coeur

plein de chagrin.

La mère Cloquet ne put porter longtemps une peine qui s'ajoutait à

tant d'autres. Moins de deux mois après le mariage, elle mourut,

persuadée que son fils serait malheureux en ménage. Elle se trompait

à moitié. La jeune fille coquette fut une femme de bonnes moeurs, et

dont on ne parla pas. Elle avait aimé la toilette, comme un moyen

surtout de se faire aimer. Son mari n'eût pas supporté les galanteries

d'un rival. Peut-être, d'ailleurs, fut-ce par esprit de précaution

autant que d'économie, qu'ayant à louer un logement, il choisit le

hameau du Pas-du-Loup, situé en plein bois, à huit cents mètres du

bourg. Il resta domestique à la Vigie, mais il quitta la bauge où,

pendant treize ans, il avait dormi dans la paille, et vint habiter la

dernière des maisons du hameau, la plus enfoncée dans la forêt, à

gauche. Chaque matin, dès l'aube, il partait et montait à la Vigie; à

la brune, il descendait. Personne n'aurait pu dire s'il était heureux

ou malheureux. On remarqua seulement qu'il rentrait souvent très tard,

puis, après un peu de temps, qu'il avait acheté, ou reçu en cadeau, on

ne sut jamais lequel, un chien nommé Labri, chien de berger, poil de

limaille, yeux de charbon ardent, qui ne le quittait plus. «C'est à

lui qu'il dit ses secrets», murmuraient les voisines.

La vérité, c'est que la Cloquette n'avait rien d'une ménagère. Elle

était de santé délicate, et cela lui servit longtemps d'excuse quand

la soupe n'était pas prête, quand le mari trouvait la maison en

désordre, le linge, le «butin» mal rangé dans l'armoire, et les

hardes de travail non réparées après deux ou trois jours. Il l'aimait,

de toute la force de sa jeunesse intacte, et elle aussi l'aimait à sa

façon, fière de se montrer, le dimanche, près du plus bel homme du

pays, d'aller avec lui aux noces, aux apports, aux foires quelquefois,

lorsque M. Fortier y envoyait son domestique. Elle avait les goûts de

sa petite enfance, qui s'était passée dans une boutique de village, à

vendre et à bavarder. Ni l'habitation dans la forêt, ni les travaux de

la maison ne lui plaisaient, et les poules de son poulailler n'avaient

pas, il s'en fallait, la crête nourrie, la plume luisante et le jabot

renflé de celles de la voisine, la Justamonde.

--Que veux-tu, finit-elle par dire à Gilbert qui se plaignait, je n'ai

l'esprit à rien, parce que tu n'es jamais là. Encore si tu allais à la

journée, comme font presque tous les hommes mariés de ton âge,

j'aurais plaisir à travailler avec toi au jardin, les jours de

chômage, et à tenir la maison en ordre; mais monsieur Honoré Fortier

ne te laisse pas une heure; il te prend même souvent le dimanche,

parce qu'il dit qu'il a confiance en toi pour garder la Vigie. Tu

crois que c'est drôle pour moi! A quoi te sert-il, ton argent?

Gilbert n'avait pas l'air d'entendre la Cloquette; il remontait à la

Vigie, avec son chien aux yeux de braise. Adèle Mirette n'était pas

méchante. Elle était ce qu'on l'avait faite: une fille qui ne savait

rien de son état. En revanche, elle croyait tous les contes

superstitieux des campagnes voisines. Pour toute la fortune de M. le

marquis, on ne l'aurait pas vue coudre entre Noël et le premier de

l'an, ni contrainte de laver «un jour de bonne Dame», elle qui

travaillait souvent le dimanche. Les sorts et les sorciers lui

faisaient peur, et, quand elle rencontrait le Grollier, elle lui

souriait, en se signant secrètement, pour combattre, de deux manières,

le mauvais oeil du chemineau.

L'eau creuse la pierre et le vent la ronge. Les plaintes de la

Cloquette pliaient lentement, et sans qu'il y parût, la volonté de

l'homme. Il savait bien qu'il aurait tort de quitter la ferme où il

travaillait depuis si longtemps, dont chaque motte avait été foulée

par ses sabots et remuée par ses mains. Les mots d'une femme qu'il

aimait et qu'il plaignait silencieusement, des propos d'hommes d'une

génération nouvelle, et qui commençaient à élever la voix dans les

auberges, changeaient le coeur du tâcheron. En 1883, vers le milieu de

la fenaison, qui eut lieu de bonne heure, Gilbert eut une discussion

avec son patron; il dit, en passant devant une ancienne pâture devenue

prairie, et qui se nommait la Chaume basse:

--Vous voulez que je coupe l'herbe, patron; elle n'est pas mûre!

--Elle l'est. Je sais ce que je dis, Gilbert, et c'est moi qui

commande ici.

--Moi aussi, je sais ce que je dis, et je ne couperai pas de l'herbe

qui n'est pas mûre. Ça me dégoûte!

M. Honoré Fortier n'avait peut-être jamais été aussi patient: il ne

répliqua pas, et laissa Gilbert monter, avec trois domestiques jeunes

et qui avaient entendu, vers un pré plus haut, et où la graine perlait

en rosée grise au bout des herbes drues. Mais le soir, comme il

revenait, le long d'une trace, tirant le jarret, il fut rejoint par

Gilbert Cloquet qui montait vite, la faux sur l'épaule.

--Tu as chaud, à ce que je vois, Gilbert!

--Et autre chose.

--A savoir?

--Que je vas quitter la Vigie à la Saint-Jean.

M. Honoré Fortier s'arrêta. Sa forte face rasée, sculptée par la

colère soudaine, devint plus vieille de dix ans.

--Voilà quatre fois que tu le dis, Gilbert. C'est assez. Pourquoi t'en

vas-tu?

--Pour être mon maître.

--Sois donc ton maître! Je ne suis plus le tien! Crève de misère si tu

veux! Seulement, rappelle-toi bien ce que je vais te dire: ni à

présent, ni quand tu seras vieux, jamais je ne te reprendrai.

--Je n'y reviendrai pas, monsieur Fortier.

--Quand même tu te mettrais à genoux, là, sur la terre!... Rentre à

la Vigie: je vas régler ton compte. Et pas à la Saint-Jean: tout de

suite!

Gilbert passa devant son patron, et, tandis qu'il s'éloignait,

raccourcissant les enjambées pour montrer qu'il n'avait pas peur, il

entendit rouler sur les sillons:

--Dix-neuf ans d'amitié! Dix-neuf ans de bonne paye! Tu regretteras

ton maître, Gilbert Cloquet!

Un peu plus loin, il entendit encore:

--Tu me fais tort, tu manques à la justice!

Alors, Gilbert tourna la tête, furieux:

--Je vous défends de dire cela! cria-t-il. J'use de mon droit; je ne

vous fais pas de tort! Vous me remplacerez!

Mais la voix répliqua, d'en bas:

--Au jour d'aujourd'hui, les bons domestiques ne peuvent être

remplacés. Oui, tu me fais grand tort, et, parce que tu t'en vas sans

raison, tu manques à la justice!

Au-dessus des sillons, les mots s'éparpillèrent, et les hommes ne se

parlèrent plus.

Ce soir-là, Gilbert fit, pour la dernière fois, le chemin qui mène de

la ferme au village. Le coeur lui battait quand il approcha du

Pas-du-Loup. Il y avait, après le chaud du jour, un engourdissement de

toute la terre. Les feuilles de tremble elles-mêmes étaient en paix.

L'homme descendait, dans une joie d'orgueil, ne regrettant rien,

saluant la maison invisible, enveloppée par les futaies. «Je verrai

donc grandir ma petite», disait-il. Une petite fille lui était née,

quatre ans plus tôt. Il l'aimait passionnément, mais, de toute la

semaine, ne la voyait guère qu'endormie, partant trop tôt, rentrant

trop tard pour trouver éveillés les yeux de la petite Marie. Elle

avait été l'une des raisons, la seule qu'il s'avouât à lui-même, de la

résolution qu'il venait de prendre. Quand il arriva dans la futaie, la

petite jouait sur le pas de la porte. Elle tournait le dos. Le père

l'enleva dans ses bras, effarouchée, et la baisa bruyamment.

--Petite Marie, c'est un journalier qui t'embrasse! Tu me connaîtras,

à présent!»

Une ère nouvelle commença donc pour Gilbert Cloquet. Il avait trente

ans. Sa force était connue, sa probité de travailleur aussi: on le

demanda tout de suite, dans les fermes, dans les bois. Il eut plus de

journées que n'importe lequel de ses nombreux compagnons qui louaient

leurs bras. Le régisseur de M. de Meximieu l'engagea pour les foins;

d'autres le louèrent pour la moisson. Il fut «son maître»; du moins il

crut l'être, et il peina durement, mais plus joyeusement qu'à la

Vigie. Le mauvais côté de ce métier de travailleur à la journée ou à

la semaine, ce n'était pas le perpétuel changement de travail et de

cantonnement,--Gilbert aimait la comparaison qu'il faisait ainsi

entre les gens et entre les terres du pays,--c'étaient les chômages,

et ce fut aussi, bien vite, le prix trop bas de l'embauchage. Du 15

novembre au milieu de mars, bon ouvrier comme il l'était, il trouvait

bien cinquante journées à faire dans les bois. En avril, on le louait

dans les fermes, pour aider aux labours de printemps et au cassage des

mottes, mais c'était un mauvais mois. En mai, il retournait en forêt,

avec sa femme quand elle voulait bien le suivre, pour l'abatage et

l'écorçage des baliveaux de chêne; puis venaient les grandes semaines

des récoltes, les foins en juin, les blés et les avoines en juillet;

puis des temps d'accalmie et de repos forcé; et en cherchant, en se

proposant çà et là pour la récolte des pommes de terre et pour les

semailles d'automne, il gagnait la Toussaint, la saison où, avec ses

compagnons, il s'enfonçait de nouveau dans le bois. Saison dure, mais

où l'on vivait avec les compagnons, et que Gilbert aimait.

Il fallait faire souvent trois ou quatre kilomètres, matin et soir,

pour gagner le chantier et pour en revenir. Quand le père rentrait,

dans la nuit toujours, car on finissait le travail vers cinq heures,

un peu avant le coucher du soleil, l'enfant disait:

--Vous aimez trop le bois, papa!

Il l'enlevait à bout de bras, la tournait vers la flamme de l'âtre,

afin de voir la joie jeune au fond des yeux que l'enfant avait bridés,

vivants et couleur de hêtre en automne, et il répondait en riant:

--C'est pour que vous ne travailliez ni l'une ni l'autre que je

travaille dur, ma petite Marie!

Dans la pièce unique qui occupait tout l'espace entre les quatre murs

de la maison,--deux lits au fond, une grande cheminée dans le mur de

droite, une grande armoire montant en face jusqu'aux solives, une

porte et une fenêtre sur la route forestière, quelques ustensiles de

ménage pendus à des clous, une huche où l'on serrait les provisions de

bouche, un baril de vin calé sur deux bûches fendues,--l'homme ne

demeurait jamais longtemps. Le travail l'attirait au loin, et aussi la

vie entre hommes, qui devient une habitude, une école et vite une

tyrannie.

On causait, en se rendant au travail, par les lignes des bois, en

revenant le soir avec la lance sur l'épaule, et aussi à midi, quand

tous les bûcherons de la coupe se réunissaient par groupes à l'abri

des cordes de moulée, et ouvraient les gibecières pour déjeuner.

Gilbert, qui avait le prestige de la taille et la réputation d'un

caractère indépendant, était très écouté. On le prenait pour juge,

souvent, dans les contestations entre les ouvriers et les commis

assermentés qui les surveillaient au nom des marchands de bois. Il se

plaignait tout haut,--les autres le faisaient tout bas,--que le

salaire fût insuffisant. Un franc cinquante par jour, c'était trop

peu, c'était injuste. Et cela encore lui donnait un ascendant sur ses

compagnons. Il ne gagnait pas plus que chez M. Fortier, mais la

liberté de la vie, et la variété du travail, enlevaient le regret du

passé à ce grand bûcheron qui sentait sa jeunesse sûre du lendemain et

influente dans le domaine des égaux.

La santé de la Cloquette, qui n'avait jamais été bonne, empirait assez

vite. La pauvre femme, minée par un mal sournois, devenait pâle et

mince comme un cierge. Elle perdait ses cheveux, ses dents qui lui

donnaient son éclatant sourire, et jusqu'au goût de la toilette. La

petite Marie, au contraire, plus jolie encore que n'avait été sa mère,

élancée, blonde, fraîche avec des yeux vite irrités et charmants quand

ils étaient doux, poussait comme un chêne de bordure. Le père ne

connaissait rien d'aussi beau qu'elle. Il était, lui si rude avec les

hommes, la faiblesse même devant elle. Il la gâtait. Il disait pour

s'excuser:

--Je suis trop souvent dehors, pour avoir le droit de la faire pleurer

quand je la vois. Tu as tout le temps de te faire aimer d'elle, toi,

la femme; moi, je n'ai que l'heure de mon souper.

Quand elle eut dix ans, elle fit, avec les autres enfants de son âge,

la première communion. Ce fut une grande fête, et une grande dépense

pour les Cloquet. Gilbert avait voulu que Marie fût la mieux habillée

du bourg, et la Cloquette avait fait travailler les lingères de

Corbigny.

Le matin de la fête, au premier son qui partit du clocher de

Fonteneilles et déferla sur la forêt, les quatre voisins des Cloquet,

leurs femmes et leurs enfants, c'est-à-dire les Justamond, le père

Dixneuf, les Lappe et les Ravoux, sortirent dans le chemin pour

contempler Marie en blanc. Ils dirent tous: «Elle est mignonne», mais

il n'y eut que la mère Justamond qui l'embrassa avec l'émotion que

donne l'intelligence de la religion. Elle murmura quelque chose à

l'oreille de l'enfant, qui répondit oui, discrètement. Marie était

tout occupée à relever son voile et sa robe, et à marcher bien droit,

pour ne pas mettre dans les ornières ses pieds chaussés de souliers

blancs. La mère, tous les dix pas, recommandait: «Va pas te salir,

Marie!» Il avait plu pendant la nuit. Des gouttes en retard tombaient,

de grosses gouttes paresseuses, sur le voile et sur les cheveux

ondulés avec peine. Entre les deux falaises de futaies, Marie marchait

devant; le père et la mère suivaient, l'un à droite, l'autre à gauche,

endimanchés. Gilbert avait même pris le haut de forme qu'on ne met que

dans les solennités. Et on aurait dit des chrétiens, dans l'église, un

peu plus tard, à les voir silencieux, graves, émus même et regardant

souvent la petite, qui était à la seconde place du premier rang,

derrière son cierge; mais l'émotion était toute paternelle,

maternelle, humaine, et pareille à celle des parents qui conduisent

leur fille à son premier bal. Après la messe, et quand le curé, un

vieillard courtois et timide, gagné à l'inertie par le désespoir de la

vaincre, rentra au presbytère, il trouva dans l'allée sablée la

famille Cloquet, qui venait lui offrir ses hommages et des brioches

commandées au boulanger du pays. Les brioches lui parurent si grosses

qu'il s'en réjouit d'abord, comme d'une preuve de dévotion. Il

remercia.

--C'est que, voyez-vous, monsieur le curé, dit Cloquet en caressant sa

barbe blonde, nous n'avons jamais eu à nous plaindre de vous; et j'ai

voulu vous le marquer. C'est mon habitude de ne point être en retard

avec ceux qui sont de nos amis.

--Je n'en suis pas assez, de vos amis, Gilbert Cloquet, mais la pensée

est bonne quand même. Merci!

--Au plaisir, monsieur le curé.

--Ramenez la petite pour les vêpres, bien exactement, à deux heures et

demie.

Et ce fut tout. La mère et la fille revinrent à deux heures et demie.

Elles étaient rouges. On avait beaucoup mangé. Cloquet s'était mis à

affiler sa faux, car la saison des foins était venue, et la veille, le

garde du château de Fonteneilles avait embauché les faucheurs.

Le Blé qui lève · 第 3 / 20 段