consolatrice entre la terre et l'enfant d'ancienne race qui lui était
revenu! Cinq ans très rapides, très remplis, sans événement, le temps
de connaître son métier, de diminuer, chez quelques hommes, les
préjugés et les inimitiés grandis pendant l'absence, de préparer des
plans d'avenir, de goûter tout le soleil et toute l'ombre de chez soi.
Et voici que M de Meximieu menaçait de tout compromettre, avec ses
demandes d'argent. C'est le domaine qui aurait eu besoin de ce
capital, c'est le château...
La lumière augmentait au-dessus de la forêt, et les franges flottantes
de la brume devaient voir déjà le globe rouge de la lune entre les
collines. Un chien «criait au perdu», très loin, vers le lac de Vaux.
Des vols légers, oiseaux de passage ou de maraude, chuchotaient dans
la nuit.
Comment faire, pour obtenir que le général assurât l'avenir de son
fils? Qui pourrait lui parler? Qui? Peut-être, tout simplement madame
de Meximieu. Elle était bonne cette mère toujours blonde malgré la
cinquantaine, très bonne. Sans doute il ne dépendait pas d'elle de
constituer en dot la ferme et le château, qui ne lui appartenaient
pas. Mais elle ne refuserait pas d'intervenir, de solliciter, de
plaider. Elle recommandait habilement les jeunes officiers qui lui
confiaient leurs intérêts; n'était-ce pas le tour de Michel à présent?
Elle ne ferait point d'objections. Elle aimait son fils d'une
affection déconcertante et cependant véritable. Longtemps, elle lui en
avait voulu de ne pas être une fille, une fille qu'elle eût gâtée,
adulée, gardée près de soi. Mais depuis que Michel habitait la Nièvre,
elle était venue deux fois à Fonteneilles, par tendresse, par besoin
de revoir son fils et de l'encourager. Les forêts ni les prés ne
l'attiraient; elle avait horreur de la campagne: quelles bonnes
promenades cependant, quel empressement à s'informer des choses
rurales! «Tu vas me montrer ton bélier de Rambouillet!... Fais-moi
voir la différence entre un chêne et un hêtre?... Peux-tu faire semer
du blé devant moi, à la volée? Il paraît que c'est très joli...»
Oui, elle serait une alliée, à l'occasion. Par elle ou autrement il
fallait défendre le domaine et s'y maintenir. Là était peut-être la
richesse à venir, peut-être le bonheur; là était sûrement la vie
utile. La vision des bûcherons en troupe, chantant l'_Internationale_
et provoquant le général de Meximieu, le chef militaire, le descendant
d'une race féodale, le riche, traversa l'esprit du jeune homme. Ses
lèvres s'allongèrent, et il regarda dans la nuit, avec un sourire
triste, ces fumées onduleuses des futaies paternelles, sous lesquelles
avait couru tantôt le chant de la haine.
«Utile à quoi? murmura-t-il. Je n'ai pas voulu venir ici pour m'y
enfermer, y vivre et y mourir pour moi seul; j'ai voulu, je veux
toujours le relèvement de ces hommes de la terre. Quel bien moral
ai-je fait jusqu'à présent? Quelle influence ai-je acquise? Quelle
amitié, d'un seul d'entre eux?... Ce défilé de ce soir! Ces mots, si
nobles en somme de mon père, et cette réponse de Gandhon, d'un soldat
d'hier!... Ah! je sais bien que ce n'est pas toute la France, que
c'est un coin de la France plus travaillé que d'autres par le mal,
plus abaissé par la passion jalouse, mais tout de même!... Quelle joie
ce devait être, autrefois, de vivre dans une nation saine!... La même
foi! Les mêmes fêtes! Des mots qui signifiaient pour tous la même
chose! Quelle source d'intelligence et d'amour perdue! Et ils ne le
comprennent pas! Je les vois avaler le poison, et rire, et chanter, et
ils sont déjà tout pâles du voisinage de la mort! Ah! les pauvres
gens, qui célèbrent leur mal comme une victoire!»
Michel se redressa, écouta un moment; quelque chose en lui parlait, et
disait:
«Quand même! Je leur appartiens pour toujours! Il le faut! Je les
aime!»
La nuit augmentait de douceur, et une paix inconnue au jour était bue
par les champs déserts...
* * * * *
A quelques centaines de mètres de cette fenêtre où Michel songeait,
dans un pli d'ombre et de brume, un hameau dormait, les feux éteints:
cinq maisons en tout, trois à gauche de la ligne forestière et deux à
droite. Dans l'une d'elles, un pauvre songeait aussi. C'était Gilbert
Cloquet, et le songe qui le tenait était celui de la misère. Couché
dans un lit de noyer, entre le mur et l'âtre, il pensait à «ses
affaires» qui allaient mal. Il gagnait moins qu'il n'eût fallu. «C'est
vrai, disait-il, que j'ai ma suffisance de pain, et même de fricot
pour mettre dessus; c'est vrai que j'achète toujours mon vin à
l'éclusier du canal,--l'odeur aigrelette du petit baril, calé dans un
coin de la chambre, flottait à travers la pièce, avec un reste de
fumée;--mais mon vêtement des dimanches, il faudrait le remplacer...
Je ne peux pas... Le malheur n'est pas grand. Mais le chagrin vient
d'ailleurs. Il vient de Marie. Elle est dépensière; elle est toujours
revenue:--Père, je n'ai plus de grain pour la volaille!... Père, le
boulanger nous refuse crédit... Nous sommes en retard pour les
fermages. Le propriétaire de l'Épine va nous saisir!... Saisir la
fille de Gilbert Cloquet! Non, je ne verrai pas ça... D'abord, j'irai
demain porter à Marie la moitié des vingt francs que j'ai reçus, pour
mon travail qui n'est pas commencé dans les bois... Et puis, quand
l'herbe deviendra haute, j'irai me louer pour les foins chez monsieur
Michel...»
Le journalier se retourna dans le lit, essayant de chasser les idées
sombres qui le tenaient depuis des heures éveillé... Il entendit le
roquet des Justamond, ses voisins, qui aboyait aux feuilles mortes
roulées par le vent, ou au passage d'une bête rôdeuse... Un silence
absolu suivit... La rosée froide, dehors, relevait les herbes. Le
pauvre continua de penser: «Il n'y a personne qui prenne garde à moi,
excepté monsieur Michel, qui m'embauche le plus qu'il peut; et encore,
c'est un noble, et ils disent que les nobles ne valent rien.»
II
LA VIE MORALE D'UN PAUVRE
Gilbert Cloquet avait été à l'école chez l'instituteur public de
Fonteneilles vers 1860,--oh! que cela était loin!--il avait appris à
lire, à écrire, à compter, et, à cinquante ans passés, aujourd'hui,
s'il ne savait plus guère écrire, faute d'usage, il comptait fort
bien, lisait les journaux, les affiches et même «l'écriture moulée»
sans difficulté, ce qui prouve que l'instruction avait été bonne et
solide. Il avait aussi récité le catéchisme, tantôt bien, tantôt mal,
à l'instituteur qui se montrait exigeant, pour cette leçon comme pour
les autres, et qui aimait qu'on les récitât mot pour mot. Quelques
inspections paternelles du curé de ce temps-là, qui interrogeait un
peu, encourageait, racontait une histoire, et se retirait en
félicitant le maître; un examen et une courte révision du catéchisme
avant la première communion, et Gilbert Cloquet avait été jugé, par
les plus hautes autorités qu'il connût, les seules qui se fussent
occupées de son âme, suffisamment armé pour vivre honnêtement,
résister à tout mal du dehors et du dedans, et conseiller plus tard
les enfants qui naîtraient de lui.
--Te voilà grand, mon Gilbert, lui dit un jour la mère Cloquet, tes
onze ans sont sonnés, et il faut commencer à gagner ta vie. Nous irons
donc à la louée de Bazolles, bien que j'aie le coeur tout en peine de
me séparer de toi.
Le dimanche suivant, qui était celui d'avant la Saint-Jean, la louée
se tint à Bazolles, selon la coutume, comme elle se tient à Corbigny
le jeudi de la Fête-Dieu. La place en pente, la route qui la traverse
comme une rivière traverse un lac, étaient pleines de fermiers qui
venaient chercher des domestiques, et de jeunesses qui cherchaient à
«se louer». Les jeunes gens en quête d'une place de charretier avaient
leur fouet pendu au cou; ceux qui voulaient s'engager comme laboureurs
mordaient une feuille verte ou la portaient à leur chapeau; les filles
tenaient une rose à la main, et elles étaient pauvrement vêtues, de
leur plus mauvaise robe, oui, pour qu'on ne les crût point
dépensières: mais elles avaient toutes, enveloppés dans une serviette
et serrés dans un coin de l'auberge voisine, une robe pour danser et
un bout de ruban pour mettre à leur corsage. Chacun avait amené un
parent, la mère, une tante, ou un ami. Et Gilbert avait près de lui,
bien inquiète, bien enveloppée dans sa «canette» de deuil, et les yeux
rouges, la vieille mère Cloquet qui était connue dans tout Bazolles et
Fonteneilles, et même au delà, pour une femme pauvre mais laborieuse,
économe et proprette. Il était assurément l'un des plus jeunes de
l'assemblée; la plupart des domestiques avaient de quinze à vingt ans;
plusieurs même étaient des hommes faits, qui changeaient de ferme pour
des raisons d'humeur ou d'argent, et le petit, immobile au bas du
perron du débit de tabac,--une bonne place qu'avait choisie la mère
Cloquet,--se demandait s'il y aurait maître qui voulût de lui: onze
ans, des sabots, une blouse bleue à boutons blancs, une figure de
fille blonde et rousselée, mais des yeux vifs, maraudeurs et d'un bleu
limpide, sous l'ombre du grand chapeau. Qui viendrait le louer? Et la
mère, chétive, ridée, ratatinée, plus petite que son gars et
tremblante pour un geste qui le désignait, qui donc l'aborderait le
premier pour discuter avec elle les conditions de la louée?
Ce fut un des plus gros fermiers de Fonteneilles, M. Honoré Fortier,
homme de vingt-six ans, qui venait d'hériter de son père, et qui
gouvernait les cent hectares de la Vigie.
--A-t-il déjà gardé les vaches? demanda-t-il.
--Souventes fois, monsieur Fortier, répondit avec une révérence la
mère Cloquet. Il n'a pas peur d'elles, et même son goût serait de
charruer bientôt.
--Il n'est pas l'heure, ma bonne femme, mais le gars ne me déplaît
pas.
Il regarda Gilbert, comme il eût fait pour un poulain, lui mesura de
l'oeil la poitrine, lui tâta le bras, lui prit l'épaule et la secoua
pour voir si cette jeunesse avait de la défense, puis, brusquement:
--Une pistole par mois, pour commencer, la mère?
--Ça me va, monsieur Fortier. Ote donc ton chapeau, voyons, mon gars
Gilbert, puisque monsieur Fortier te fait de l'honneur...
Le fermier tira de son gousset une pièce de cent sous, et la mit dans
la main de la mère Cloquet, puis, les yeux dans les yeux du blondin
qui avait levé son chapeau:
--Écoute bien, berger: deux ans, dix ans, vingt ans chez moi, si tu
veux; tu feras ton chemin; je n'y mets qu'une condition, c'est que tu
obéisses.
Gilbert serra la main de M. Fortier, et quitta Bazolles pour aller
quérir ses hardes, car il devait, le soir même, monter à la Vigie.
--Es-tu content? demanda la mère.
--Assez.
--Tu n'as pas dit mot?
--Il n'y avait pas besoin, répondit le garçon.
Pourquoi s'étonner? Il était Nivernais, du pays où les volontés sont
fortes, violentes même, mais où le visage est froid et la langue
souvent muette.
Depuis lors, la patrie de Gilbert, ce fut la Vigie, ferme posée
princièrement à trois cent vingt mètres d'altitude, au sommet d'une
colline ronde et sans bois; ferme autour de laquelle cent hectares de
bonne terre coulaient sur des pentes égales; ferme enveloppée dans le
vent comme un phare et d'où la vue est en cercle: au nord on voit
Beaulieu, tout blond sur une croupe bleuissante; à l'ouest et au sud,
une vallée d'abord, des herbages et des champs, puis, au delà de
Crux-la-Ville, une forêt qui monte, une vague énorme et longue, et
prête à déferler, et qui porte à sa crête les sapins ébréchés d'un
vieux parc seigneurial; du côté de l'orient, un paysage si grand que
les yeux mêmes de ses enfants ne l'ont jamais tout connu, des forêts
encore, celle de Fonteneilles, celle de Vaux avec son village de
Vorroux éclatant comme un coquelicot dans les feuilles, la courbe des
grands étangs cachés par les futaies et, au delà, une conque verte et
prodigieuse, une succession de houles qui semblent n'être que des
bois, et qui s'élèvent d'étage en étage et de douceur verte en douceur
bleue, jusqu'aux monts du Morvan, arrondis, transparents, changeant
de reflets tout le jour au bord du ciel.
Cette beauté du pays ravissait mystérieusement le pâtour de la Vigie,
le petit Cloquet dont la dent poussait, dont l'oeil s'aiguisait au
plein air et découvrait un tiercelet planant à mi-chemin de la
Collancelle. Il eut vite fait d'apprendre son état et d'en souhaiter
un autre, le métier que font les jeune gens: conduire les chevaux,
fouailler en chantant à la tête du harnais de labour, quand les boeufs
blancs, Griveau, Chaveau, Montagne et Rossigneau, mollissent sur la
chaîne; herser, couper les fourrages verts et faire sa partie dans la
moisson d'été. Il monta en grade et fut payé plus cher. Il fallait
travailler dur, pour que M. Honoré Fortier pût s'acquitter de son
fermage, qui était de dix mille francs. Et nul n'y manquait. Le patron
était rude et toujours présent. Il gouvernait, avec madame Fortier qui
lui ressemblait pour le sérieux et l'exactitude de l'humeur, un
personnel nombreux: le ménage des bassecouriers, dont le mari était
une sorte de contremaître et présidait la table des serviteurs, quatre
domestiques de ferme, un berger, une servante, sans parler des
journaliers qu'on embauchait au temps des grands travaux. Pendant dix
heures, douze heures, quatorze heures même, la terre buvait la vie du
corps et la pensée des hommes. Comment n'aurait-elle pas donné de
moisson? Aux repas, qui se prenaient dans la cuisine attenante à la
chambre du patron, Gilbert écoutait en silence les serviteurs. Ils
parlaient du travail, du prix du foin et des cours des foires, des
histoires scandaleuses ou seulement grossières, ou même drôles, qui
couraient le pays, et rarement, en ce temps-là, de la politique. Les
plus âgés, anciens soldats, ne se gênaient guère dans leurs propos.
Jamais un mot ne venait relever, guider, rafraîchir l'esprit de ces
hommes ou apaiser les jalousies qui les divisaient: rien que des
ordres, une discipline, une surveillance tout extérieure et l'intérêt
que chacun croyait avoir à ne pas quitter la Vigie. Le dimanche, ceux
qui descendaient à Fonteneilles ne le faisaient guère que dans
l'après-midi.
Seules, les deux femmes qui commandaient à la ferme, celle du patron
et celle du bassecourier, descendaient le matin, pour assister à la
messe. Les communions étaient finies, n'est-ce-pas, et les hommes, à
Fonteneilles, s'ils n'étaient pas antireligieux, ne se montraient plus
guère aux offices après cette date-là, sauf à Pâques, à la Toussaint,
aux jours d'enterrement, et quelquefois le 3 mai, jour de l'Invention
de la Sainte-Croix, où le curé bénit les «croisettes» qui protègent
les «héritages». M. Fortier, lui, le dimanche, inspectait ses terres,
fumait des pipes et faisait ses comptes, ou bien il attelait sa
jument à la carriole jaune, et allait rendre visite à quelque fermier
ou marchand de boeufs des environs. Gilbert, dans les commencements,
prenait assez souvent ses beaux habits, au premier son de la
grand'messe, et courait rejoindre la mère Cloquet dans les derniers
rangs, près du bénitier; il aimait même à la prévenir quand passait le
sacristain, et à payer les deux chaises, en garçon qui gagne sa vie et
qui a du coeur. La mère Cloquet le trouvait dévot, à cause de cela.
Elle craignait bien pour l'avenir, sachant que les jeunes gars ne sont
guère sages; qu'ils échappent aux mères qui veillent de près sur eux,
et qu'ils peuvent donc tromper les mères qui sont au loin. Mais elle
ne montrait son inquiétude que par de petits mots, dits bien bas à
Gilbert, et par ses yeux ridés qui se troublaient, quand elle avait
fini de lui sourire. Sa manière était l'_Ave Maria_, qu'elle récitait
ici et là, éveillée ou demi-sommeillante, et toujours avec la même
vision de l'enfant grandissant et aventuré. «Heureusement qu'il
m'aime!» pensait-elle. Son mari aussi l'avait aimée. Cela lui donnait
un peu de confiance dans les hommes de chez elle.
A la Vigie, les saisons passaient vite et repassaient, mêlant tour à
tour, sur les flancs de la colline, au vert des pâturages, le violet
des guérets nouveaux, le blond pâle des avoines, et l'or roux du
froment. A l'aube, M. Fortier, debout dans la cour, parmi les
domestiques et les attelages, disait quelquefois:
--Eh bien! enfants, une forte journée devant nous! Si l'héritage est
tout labouré ce soir, je paye une tournée de vin rouge!... Qui va me
rentrer mes foins avant l'orage?... Qui portera le plus de sacs au
grenier?... Qui est assez brave pour monter à la fine pointe du
châtaignier et gauler les châtaignes?
En pareil cas, Gilbert était le premier à partir, à revenir, à se
proposer, l'un des plus adroits et des plus résistants. Le blondin
était devenu un grand jeune homme blond, grave, un peu distrait de
regard à l'habitude, mais dont les yeux s'éveillaient dès que
l'émotion, une plaisanterie, un défi, un ordre, rapprochait les
sourcils et relevait aux deux coins la lèvre toute dorée par la barbe
nouvelle. Quand il se couchait le soir, sur la paille, dans «sa
bauge», dans l'ancien coffre de carriole placé à gauche de la porte de
l'étable, il ne rêvassait guère. La fatigue l'empêchait de causer avec
le compagnon plus âgé qui couchait de l'autre côté de l'entrée; elle
le terrassait, et ni le bruit des chaînes, que les vaches tiraient ou
laissaient retomber sur les planches des auges, ni leurs meuglements,
ni les coups de pied des chevaux dans l'écurie voisine, ne rompaient
le sommeil de ce jeune gars de la Vigie. Il était sobre, un peu par
économie, un peu parce qu'il avait de l'ambition, et qu'on remarque
vite, dans les villages, les hommes que le vin ne fait jamais
déraisonner. Faute d'occasion, et grâce aussi au dur métier qu'il
faisait, il était chaste. Il grandissait, en somme, à peu près droit,
sans que personne pût dire: «C'est par moi qu'il est meilleur que
d'autres.»
Jusqu'à l'époque de sa majorité, Gilbert salua souvent le curé de
Fonteneilles, mais il ne le vit qu'une seule fois monter à la Vigie et
parler aux hommes rassemblés. Ce fut pendant la guerre. L'abbé
apportait aux habitants de la ferme la lettre d'un ancien domestique,
mobilisé de la Nièvre, qui écrivait, en quelques lignes, des nouvelles
tristes. Il arrivait à la ferme un des soirs de ce dur hiver où les
soleils couchants avaient tant de rouge que les mères en prenaient
peur, et il rencontra, dans le petit chemin qui conduit de la route au
domaine, Gilbert Cloquet, qui ramenait le harnais de labour.
--Eh! te voilà, Gilbert, ça va bien, à ce que je vois? Comme tu es
grand! Dommage qu'on te rencontre si rarement à Fonteneilles!
Si le curé avait ajouté: «Viens donc causer avec moi? Je suis un ami,
je t'assure, et toi tu es une âme, un cher enfant qui m'est confié, et
qui n'aura bientôt plus de religion que la semence de son baptême:
viens me voir!» peut-être le jeune homme serait-il allé au presbytère
de Fonteneilles. Gilbert ne descendait guère au village, et quand il
y faisait une apparition, c'était au cabaret, pour y boire un seul
verre, avec les camarades, ou, quelquefois, les jours d'«apport» qui
sont les fêtes du pays, dans les salles de danse ou sur les parquets
dressés devant les maisons, et où les filles de Fonteneilles, de
Bazolles, de Vitry-Laché venaient danser.
On aurait aisément compté, de même, les circonstances où il s'était
trouvé en présence des gros propriétaires de la région. Une fois,
étant tout jeune encore, il avait été livrer une taure au château de
la Vaucreuse. La date, il se la rappelait bien: un 3 mai, jour de
l'Invention de la Sainte-Croix. Madame Fortier, sitôt la soupe du
matin mangée, avait fait venir le nouveau bouvier. «Tu vas partir pour
la Vaucreuse, Gilbert. Passe donc, en descendant, par la chaume des
Troches; façonne-moi une douzaine de croisettes, bien solides, dont
une plus belle pour la chenevière, et tu me les rapporteras au retour.
Pendant que tu les feras bénir, tu trouveras bien un gamin pour garder
la taure. Mais ne te fie pas à tout le monde.--Il n'y a pas de danger,
madame Fortier,» avait répondu le bouvier. Et il était parti, vêtu de
sa meilleure blouse, conduisant la taure blanche, et frottant avec une
pierre, pour l'aiguiser, la lame de son couteau. Dans «la chaume», il
avait cueilli douze brins de noisetier,--le noisetier est sacré,
depuis qu'il servit de bâton à saint Joseph en voyage,--il avait fait
onze croix petites, et une grande qui portait encore un plumet de
feuilles au sommet. Et il était entré dans l'église, comme avait dit
madame Fortier, puis, tenant ses croisettes bénites par le curé,
attachées en faisceau et légères sur l'épaule, il avait continué la
route vers la vallée de l'Aron où le château de la Vaucreuse se voit
de loin, tout blanc parmi les prés. La châtelaine n'était jamais
absente quand on avait besoin de lui parler. C'était la vieille madame
Jacquemin, marchant doux, parlant doux, et plus volontaire que dix
hommes ensemble. Quand Gilbert longea les murs des étables, avant même
qu'il l'eût vue venir, elle était là, examinant la bête qu'on lui
livrait et la figure du bouvier. Quand elle eut bien regardé et palpé
la taure, immobile dans la cour pavée, en vue du château, elle leva sa
petite tête de chef, gloussa un moment, ce qui était sa façon de rire
et dit:
--Mais, te voilà fleuri comme un genêt, Gilbert Cloquet! Seize ans!
C'est l'âge où vous commencez à être des petits hommes, c'est-à-dire
pas grand'chose de bon. Heureusement tu ressembles à ta mère, toi, mon
garçon. Tâche de lui ressembler complètement, car c'est une honnête
créature, bien près de Dieu, travailleuse et délicate pour tous ceux
qui ne le sont pas.
Elle avait ensuite tapé sur la croupe de la taure:
--Mène-la à l'étable, à présent. Au revoir! Gilbert était resté sans
répondre, car les paroles lui remuaient trop le coeur, et il regardait
s'en aller la dame fluette, tout en noir, et qui avait la figure aussi
nette et aussi blanche qu'un osselet.
A quelques années de là,--il allait prendre ses vingt ans,--s'étant
rendu à la grande foire du 11 novembre à Saint-Saulge, la foire aux
veaux, celle dont les marchands de bestiaux ont coutume de dire: «Il
n'y a en France qu'une Saint-Martin», il avait rencontré, au détour
d'une rue, le marquis de Meximieu qui arrivait en voiture. Le marquis,
alors lieutenant de dragons, élégant, taille fine, épaules d'athlète,
lui avait jeté les guides et dit, avec ce sourire qui ajoute tant aux
paroles, et qu'ils ont tous chez les Meximieu:
--Garde ma jument, Gilbert, veux-tu? Je n'ai confiance qu'en des
hommes comme toi, qui sont de chez nous. Je te retrouverai en face de
l'hôtel Touchevier.
En face de l'hôtel Touchevier, près de la vieille église gothique tout
incrustée de boutiques borgnes, Gilbert avait attendu, tenant la bride
de la jument. Et après une heure, «Monsieur Philippe», comme on disait
à Fonteneilles, était revenu et avait donné cent sous au gars de la
Vigie, cent sous avec une poignée de main et un regard de bonne humeur
qui valaient bien cent autres sous. Malheureusement, le marquis
n'habitait pas le pays, et ne s'occupait que de toucher les fermages
et le prix des coupes de bois: il était officier, en garnison, loin,
très loin.
Et ç'avait été toute la part que Gilbert avait prise à la vie des
«autorités» de la paroisse, et toute la lumière directe qui lui
permettait de les juger. Heureusement pour lui, il n'avait pas eu le
temps de lire, car n'ayant aucun guide, ni aucun moyen de choisir, il
aurait eu toute chance de gâter sa raison, qu'il avait saine et point
fumeuse.