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RENÉ BAZIN
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE
BLÉ QUI LÈVE
CENT QUARANTE QUATRIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER 3
1921
_Prix: 6 fr. 75 c._
LE BLÉ QUI LÈVE
RENÉ BAZIN
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE BLÉ QUI LÈVE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Published, october nine, nineteen hundred and seven. Privilege of
copyright United States reserved, under the Act approved March
third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.
LE BLÉ QUI LÈVE
I
LA MARCHE DES BÛCHERONS
Le soleil déclinait. Le vent d'est mouillait la crête des mottes,
activait la moisissure des feuilles tombées, et couvrait les troncs
d'arbres, les baliveaux, les herbes sans jeunesse et molles depuis
l'automne, d'un vernis résistant comme celui que les marées soufflent
sur les falaises. La mer était loin cependant, et le vent venait
d'ailleurs. Il avait traversé les forêts du Morvan, pays de fontaines
où il s'était trempé, celles de Montsauche et de Montreuillon, plus
près encore celle de Blin; il courait vers d'autres massifs de
l'immense réserve qu'est la Nièvre, vers la grande forêt de Tronçay,
les bois de Crux-la-Ville et ceux de Saint-Franchy. L'atmosphère
semblait pure, mais dans tous les lointains, au-dessus des taillis, à
la lisière des coupes, dans le creux des sentiers, quelque chose de
bleu dormait, comme une fumée.
--Tu es sûr, Renard, que le chêne a cent soixante ans?
--Oui, monsieur le comte, il porte même son âge écrit sur son corps:
voilà les huit traits rouges; je les ai faits moi-même, au moment du
balivage.
--Eh! oui, tu l'as sauvé, et maintenant on veut que je le condamne à
mort! Non, Renard, je ne peux pas! Cent soixante ans! Il a vu cinq
générations de Meximieu...
--Ça fait tout de même le trente-deuxième bisancien qu'on épargne! A
ces âges-là, en terre médiocre, comme chez nous, le chêne ne grossit
plus, il ne fait que mûrir. Enfin, monsieur le comte est libre; il
s'arrangera avec monsieur le marquis.
Le garde se tut. Sa figure rougeaude et rasée exprimait le dédain d'un
sous-ordre qui fut omnipotent, pour l'administration qui lui a
succédé. Il était debout, un peu en arrière, coiffé d'une cape de
velours vert, au chaud et à l'aise dans un complet de velours de même
nuance que la cape; ses mains, croisées sur son ventre, tenaient un
carnet entr'ouvert: «État des arbres anciens du domaine de
Fonteneilles», et ses jambes, trop grêles pour ce gros corps, lui
donnaient l'air d'une marionnette allemande posée sur des crins. Il
considérait le patron. Le patron souriait au chêne et lui disait tout
bas: «Allons! mon bel ancien, te voilà sauvé; je reviendrai te voir,
quand tes feuilles auront poussé.» L'arbre montait, effilé, élégant,
laissant tomber l'ombre vivante de ses branches sur les taillis
dévastés.
--Vois-tu, Renard, reprit Michel de Meximieu, qui suivait sa pensée,
je les aime bien, mes arbres: ils ne me demandent rien, je les connais
de longue date, je vois leur pointe de la fenêtre de ma chambre, ils
sont des amis plus sûrs que ceux qui les abattent.
--Race de fainéants, les bûcherons, monsieur le comte, de bracos, de
propres à rien, de...
--Non, mon ami, non! S'ils ne faisaient que tuer mon gibier, je leur
pardonnerais volontiers. Tout ce que je veux dire, c'est que ce sont
des âmes diminuées, comme tant d'autres.
--Parbleu! les braconniers ne gênent pas ceux qui ne chassent pas:
mais moi, je chasse! dit Renard à demi-voix.
Son maître n'eut pas l'air d'entendre. Il tenait dans sa main gauche,
pendante le long du corps, une hachette à marteau pour marquer les
arbres. Après un instant, il remit l'instrument dans la gaine de cuir
pendue à sa ceinture. Il considérait maintenant le vaste chantier
qu'il était venu inspecter, dix hectares de taillis presque
entièrement coupé, où les bûcherons travaillaient encore, chacun dans
sa ligne balisée, dans «son atelier», parmi les stères de bois empilé
et les tas de ramille. A l'angle de cette coupe, vers l'est, une autre
coupe s'amorçait, et il y avait entre elles un détroit sinueux, une
gorge comme entre deux plaines.
--Allons! Renard, assez de cette vilaine besogne! Retourne au château!
Tu diras à mon père que je reviendrai par le carrefour de
Fonteneilles.
--Bien, monsieur le comte.
--Tu diras aussi à Baptiste d'atteler la victoria, pour conduire le
général au train de Corbigny.
Le garde fit demi-tour à gauche, s'éloigna d'un pas vigoureux et
relevé, et l'on entendit quelque temps le bruit de ses brodequins, qui
heurtaient les cépées et brisaient les ronces.
Michel de Meximieu venait d'obéir à un ordre qui lui avait semblé dur
et même humiliant. En mars, et plusieurs mois après la vente des bois,
consentie à un marchand du pays, il avait dû, sur l'ordre de son père,
sacrifier un grand nombre d'arbres primitivement réservés, les
désigner lui-même à la cognée et, pour cela, les «contremarquer» en
effaçant les traits rouges et en donnant un coup de marteau dans le
flanc de l'arbre. Peut-être en avait-il trop épargné, comme disait
Renard; mais lui, il s'accusait et il souffrait d'avoir trop bien
obéi.
Michel était un homme jeune, vigoureux et laid. Sa laideur venait
d'abord d'un défaut de proportions. Il était de taille moyenne, mais
les jambes étaient longues, et le buste était court et la tête
massive. Aucune régularité, non plus, aucune harmonie, dans ce visage
qu'on eût dit sculpté par la main réaliste et puissante d'un ouvrier
du moyen âge: un front bas sous des cheveux châtains, durs, qui
faisaient éperon au milieu, sur la peau mate; des yeux bleus, enfoncés
et légèrement inégaux; un nez large; de longues lèvres,--le plus
expressif de ses traits, lèvres rasées, lèvres d'orateur peut-être, si
l'occasion et l'éducation avaient servi le fils du marquis de
Meximieu;--enfin une mâchoire carrée, que les mots desserraient à
peine, et que le silence fermait tout de suite comme un étau. Il
manquait de charme et de beauté, mais la physionomie exprimait une
qualité maîtresse: la volonté. Elle témoignait, non pas d'une énergie
en réserve et inactive encore, mais exercée et déjà victorieuse. De
quelles tentations? De quelles révoltes? Le visage est un livre où les
causes ne sont pas toutes écrites. On lisait seulement sur celui de
Michel de Meximieu: «J'ai lutté»; on devinait que ce jeune homme
n'était pas, comme tant d'autres, ébloui par la vie, et qu'il l'avait
jugée. Deux rides légères bridaient la bouche, comme un mors. Le
sourire seul, chez lui, demeurait jeune et cordial: mais il était
rapide.
En ce moment, Michel ne souriait pas. Les sourcils rapprochés, les
paupières abaissées par l'effort de ses yeux qui s'adaptaient aux
lointains, il étudiait les ouvriers répandus au loin dans la coupe,
cherchant à reconnaître l'un d'entre eux, auquel il voulait parler. Il
allait aborder un bûcheron socialiste, et l'idée ne lui serait pas
venue de quitter ses gants. Il savait que ce ne sont pas les
différences qui blessent, mais l'orgueil qui les porte. Quand il eut
parcouru du regard le vaste chantier forestier, et constaté que
Gilbert Cloquet ne s'y trouvait pas:
--Je vais demander au gendre, pensa-t-il, où est Gilbert.
Et, enjambant les branches abattues, tournant les longues piles de
rondin ou de charbonnette encordée, il s'avança vivement jusqu'au
milieu de la coupe.
Un homme jeune travaillait là, et relevait des brins de moulée qu'il
empilait entre des pieux. Il entendait venir le patron. Il l'avait
aperçu de loin. Mais il le laissa approcher jusqu'à trois pas, sans le
saluer. Michel de Meximieu a l'habitude. Il parlera le premier. La
petite blessure, faite d'amour-propre et d'amitié méconnue, saigne
intérieurement. Mais la voix ne trahit rien.
--Eh bien! Lureux, il va geler cette nuit, si le vent cède?
Une voix jeune aussi, plus sèche, répond:
--Il ne cédera pas.
Et dans le ton de ces paroles, dans la façon d'appuyer sur le mot
«céder», dans le rapide sourire qui relève les moustaches tombantes à
la gauloise, on peut deviner que Lureux, en parlant du vent, pense à
une autre force qui, elle non plus, ne cédera pas.
Le bûcheron, qui venait de répondre cette phrase à double sens, était
un homme à peine plus âgé que Michel, de taille au-dessus de la
moyenne, au teint clair, et dont le visage, barré en diagonale d'une
moustache fauve, toute mince et toute jeune, n'exprimait déjà plus que
le contentement de soi-même et la résolution de ne point parler. Ses
yeux, un instant animés et railleurs, avaient retrouvé tout de suite,
entre les paupières à moitié closes, le regard simple des primevères
jaunes qu'on voit luire entre deux feuilles. Il avait jeté sa jaquette
sur un tas de ramilles. Sa chemise à carreaux violets, son pantalon de
gros drap brun, laissaient voir un corps admirablement fait, souple et
exercé.
Autour de l'ouvrier, dans la coupe, des stères de bois empilé
s'alignaient comme des murs, jetés dans toutes les directions, et sur
l'un de ces murs, à l'extrémité d'un tas de «moulée blanche» qui est
le bois de tremble et de bouleau, un petit gars rose et frisé, enfant
de quelqu'un de travailleurs égaillés dans la forêt, était assis, les
jambes pendantes, les sabots pendants aussi et tenus en équilibre sur
le bout des orteils. Lureux le considérait, pour ne pas regarder le
patron, et pour marquer sa volonté de ne pas continuer la
conversation. Les camarades, au loin, devaient l'observer, et il
tenait à se montrer impoli, moins par la haine personnelle que par
crainte qu'on ne l'accusât de causer avec les bourgeois. Michel
comprit, et demanda:
--Où est donc votre beau-père, je ne le vois pas?
--Par là, dit l'homme en désignant la gauche; il abat un ancien, il a
fini le taillis.
--Merci, Lureux, au revoir!
--Au revoir, monsieur!
Et il suivit d'un regard dédaigneux le patron qui s'éloignait.
Celui-ci sortit de la clairière et entra sous bois. A moins de cent
mètres, il aperçut l'homme qu'il cherchait. Le bûcheron abattait un
«ancien» marqué au flanc. Il frappait obliquement. Le fer de la cognée
s'enfonçait plus avant, à chaque coup, dans le pied palmé de l'arbre,
faisait voler un copeau, humide et blanc comme une tranche de pain, et
se relevait pour retomber. Il luisait, limé et mouillé de sève par le
bois vivant. Le corps de l'ouvrier suivait le mouvement de la hache.
Tout l'arbre frémissait, même les radicelles dans le profond de la
terre. Une chemise, un pantalon usé, collé aux jambes par la sueur,
décalquaient le squelette de l'homme, les omoplates saillantes, les
côtes, le bassin étroit, les longs fémurs à peine recouverts de
muscles, et pareils à des cotrets vêtus d'écorce molle. L'ombre
enveloppait les yeux clairs; l'orbite était creuse, blessure élargie
par la souffrance du coeur. Deux entailles dans la chair, deux coups
de pouce, appuyés par un autre modeleur au bas des pommettes,
disaient: «Celui-là, dans les jours de moisson, dans les forêts en
coupe, a lui-même fondu sa graisse et sculpté son corps.» Le maigre
cou disait: «La bise a raboté l'aubier, et n'a laissé que le bois
dur.» Ses mains, paquets de veines, de tendons, de muscles secs,
maladroites pour les petits travaux et sûres pour les efforts
vigoureux, disaient: «Toute une vie de hardiesse et d'endurance s'est
exprimée par nous; nous témoignons qu'elle fut rude, et qu'elle fit
bonne mesure aux labeurs commandés.»
--Bonjour, Gilbert!
--Bonjour, monsieur Michel!
La cognée reposait à terre; une main soulevait la casquette à
oreilles, l'autre se tendait; la figure lasse du bûcheron se pencha,
et s'éclaira, comme la hache, d'un rayon. Et c'était un visage qui
avait été beau. Cinquante années de misère l'avaient émacié, mais les
traits étaient demeurés droits et fins, et la barbe encore blonde
l'allongeait noblement et donnait à Gilbert Cloquet l'air d'un homme
du Nord, Scandinave ou normand, descendu parmi les herbages et les
forêts du Centre.
--Eh bien! Gilbert, je suppose que tu n'es pas satisfait de ce qui se
passe? J'ai entendu encore le clairon hier soir. Ce n'est pas la grève
déclarée, mais une menace pour nous, et, pour vous, une répétition.
Crois-tu à une nouvelle grève?
Le bûcheron, passant la main sur sa barbe longue, cligna les yeux et
considéra les taillis qui commençaient à brunir.
--Je n'y crois pas, dit-il d'une voix mesurée; ils veulent faire peur,
comme vous dites, pour que les prix ne baissent pas. Mais ça ne
recommencera pas tout de suite... Il faut l'espérer, monsieur Michel,
car j'ai bien besoin de travailler, plus que d'autres...
Il se tut, et Michel comprit que Gilbert Cloquet faisait allusion à
cette coquette et dépensière Marie Lureux, «La Lureuse» sa fille, qui
avait mangé, peu à peu, tout le bien de ce pauvre. Les coups sourds
des haches coupant le taillis passaient dans le vent. Le jeune homme
reprit:
--Tu es du syndicat, toi aussi, et tu payes tes cinq sous par mois: ça
m'a toujours étonné.
--Oui, je suis avec eux par le coeur, pas toujours par la tête.
--Et tu obéis pourtant à tout ce qu'ils commandent! Un homme de ton
âge!
--Ça, c'est le parti qui le veut, monsieur Michel. Mais il y a des
fois où je prends sur moi pour rester avec eux.
--Quels maîtres vous vous donnez, mes pauvres!... Vous ne gagnez pas
au change! Enfin, ce n'est pas cela que je venais te dire. J'ai, près
du château, une petite coupe de bois que je n'ai pas vendue au
marchand. C'est ma provision pour l'hiver prochain. Veux-tu
l'entreprendre? Je te donne la préférence, parce que tu es un vieil
ami de la maison.
--Combien de journées à peu près?
--Une quinzaine. Peut-être plus. Tu as fini ton travail ici?
--Oui. Les camarades ont encore besoin d'une journée, pour finir. Mais
moi, mon atelier s'est trouvé plus court, et vous voyez, j'abattais un
des anciens qui ont été marchandés à Méhaut. Je peux aller dès demain
matin dans votre réserve. C'est dit.
--Tu y seras seul, et je suis sûr que le travail sera bien fait. N'en
parle pas, cela vaut mieux!
--Bien sûr!...
Le bûcheron tendit sa large main, pour sceller le contrat. Puis, gêné,
hochant la tête à cause du déplaisir qu'il éprouvait:
--Monsieur Michel, puisque me voilà engagé, si vous vouliez m'avancer
vingt francs sur le travail? Je ne sais pas comment je fais, pour tant
dépenser!...
Michel tira un louis de son porte-monnaie, et le remit à Gilbert.
--Je le sais, moi, mon brave: tu es trop bon avec quelqu'un qui ne
l'est guère. Adieu!
A ce moment, une sonnerie de clairon, aiguë, retentit au loin, à
droite dans la forêt. Elle était militaire, et rappelait celle du
couvre-feu. Rapide, pressée, impérative, elle finissait sur une note
prolongée qui commandait le silence, la cessation, le repos. Elle fut
répétée à quelques secondes d'intervalle, et cette fois, le pavillon
du clairon devait être dirigé du côté où se trouvaient les deux
hommes, car elle arriva plus nette et plus forte. Aussitôt, Gilbert
Cloquet se détourna, pour prendre la vieille veste pendue à un arbre,
et qu'il voulait jeter sur ses épaules pour le retour.
D'un mouvement prompt, avec une irritation non contenue, Michel se
baissa, saisit la cognée tombée à terre, et, la levant sur le tronc du
chêne:
--Tu laisses la besogne à moitié faite! En voilà une lâcheté! Je vais
finir, moi!
Avec la sûreté d'un homme habitué aux exercices violents, il frappa
dix fois, vingt fois, trente fois, sans se reposer. Les copeaux
volaient. Cloquet riait. Une voix haletante cria, à la lisière du
taillis:
--Qui est-ce qui cogne après le signal? Est-ce que tu n'entends pas?
Un coup, deux coups, trois coups de cognée plus forts que les autres
lui répondirent seuls. L'arbre, tailladé tout autour du pied, porté
sur un paquet de fibres, rompit cette amarre trop faible, se pencha,
s'élança dans le vide, les branches en avant, rebondit sur ses membres
brisés, fit un demi-tour sur lui-même et demeura étendu.
--Toute la forêt n'a pas obéi! dit Michel en jetant l'outil.
Il fouilla des yeux le taillis d'où la voix avait appelé. Mais il ne
vit personne. L'homme, ayant constaté sans doute que l'infraction au
pacte de servitude ne venait pas d'un syndiqué, avait rejoint les
compagnons.
--Sans rancune, n'est-ce pas, Cloquet?
--Bien sûr, monsieur Michel! Ce n'est pas à moi que vous en voulez...
Mais comme vous êtes blanc de figure!... Ç'a été trop fort pour vous,
ce travail-là... On dirait que vous êtes malade?...
--Non, ce n'est rien.
Le jeune homme avait mis une main sur son coeur qui battait trop vite.
Il demeura un moment immobile, un peu troublé, les lèvres
entr'ouvertes, respirant en mesure pour calmer son coeur. Puis le
sourire parut, et effaça l'inquiétude.
--A demain?
Michel descendit la pente, boisée également, qui commençait près de
là, sauta par-dessus le ruisseau, remonta l'autre pente, et entra dans
une piste qui serpentait parmi de hauts taillis de dix-huit ans. Le
soleil, à travers les branches, jetait sous bois une averse d'or
rouge. Par moments, on voyait le haut des collines, qui sont au delà
de l'étang de Vaux, tout empourpré. La forêt, anxieuse, sentait mourir
en elle le soleil et la vie. Des millions de touffes d'herbes
agitaient vers lui leurs bras souples. Les gros oiseaux s'effaraient.
Déjà les merles, avec un cri de peur fanfaronne, avaient glissé, à
mi-hauteur des baliveaux, vers les parties les plus fourrées du bois.
Les dernières grives s'agitaient en criant à la pointe des chênes.
Trois fois, Michel avait frémi au passage d'une bécasse qui
«croûlait».
--Bonsoir, monsieur le comte!
Celui-ci, qui s'était arrêté au carrefour de deux sentiers et levait
la tête pour écouter le soir, tressaillit au son de la voix gutturale
qui le saluait. Mais, tout de suite maître de sa peur, il reconnut,
presque à ses pieds, assis sur une pierre et tenant sa besace entre
les jambes, un coureur de bois, barbu comme un griffon, et que les
gens du pays craignaient sans qu'on pût dire pourquoi. Le mendiant
n'avait ni âge certain, ni domicile connu. On l'appellait Le Grollier,
à cause des poils aussi noirs que les plumes de grolle qui couvraient
son visage, et au milieu desquels étincelaient deux yeux presque
blancs, phosphorescents comme ceux d'un chien de berger ou d'un geai
en maraude. Michel lui frappa sur l'épaule.
--Hé, Grollier, dit-il, je ne m'attendais pas à vous voir!
--On ne s'attend jamais à moi, répondit l'homme en soufflant la fumée
de sa pipe. Vous écoutiez les oiseaux: eh oui! ce sont les plus petits
qui chantent les derniers...
Puis, regardant fixement Michel, qui cherchait dans son porte-monnaie
une pièce de dix sous, et la mettait sur la manche immobile de
Grollier:
--Défiez-vous de Lureux, monsieur le comte; défiez-vous de Tournabien
et de Supiat, si vous achetez des faucheuses...
--Je n'ai peur ni des uns ni des autres, Grollier, et personne ne sait
ce que je ferai... Adieu!
Il porta la main à son feutre, et continua sa route.
--Qui diable a pu savoir que je pense à acheter des faucheuses pour
mes prés?...
Il se rappela qu'à la foire de Corbigny, deux semaines plus tôt, il
avait demandé des prix à un constructeur de machines. Et il se mit à
rire. Puis l'autre propos du Grollier: «Les plus petits oiseaux sont
ceux qui chantent les derniers», le ramena aux pensées qui
l'occupaient avant cette rencontre.
En effet, c'était l'heure des chants menus qui décroissent. Les
bouvreuils qui voyagent en mars, les pinsons, les verdiers qui ont
jeûné l'hiver, sifflaient, mais sans changer leur chanson du jour,
avec la confiance que demain serait bon, serait meilleur encore. «Au
revoir, soleil, merci pour les premiers bourgeons picorés. Sous nos
pattes, nous sentons déjà battre le torrent de jeunesse, les feuilles
du printemps futur qui montent vers la lumière, toute la sève en
mouvement dans les galeries secrètes, et qui va aux fenêtres, tout
là-haut. Au revoir, soleil! Demain, quand tu renaîtras, que de
parfums, que de bourgeons nouveaux, et que de moucherons pour nous!»
Ils se laissaient glisser, un à un, vers les fourrés d'épines. Ils se
turent; le soleil était descendu au-dessous de l'horizon. Alors les
derniers oiseaux dirent leur adieu au jour. Ce furent les
rouges-gorges, puis les mésanges, toute la tribu des grimpeuses, des
fouilleuses de lichens, des exploratrices d'écorces, petits paquets de
plumes grises qui ne prennent point de repos tant qu'il y a de la
lumière, et dont le cri aigu achève la chanson des bêtes diurnes.
Michel connaissait toutes ces choses. Il sentit accourir, de l'extrême
horizon, cette haleine de vent tiède, ce baiser qui remonte chaque
soir les vagues de l'air, traverse les bois, roule sur les prés, se
répand en douceur vivifiante sur toute la campagne, et touche la vie
au passage, partout où elle est. Il ouvrit les lèvres et la poitrine
à ce souffle unique, dont son sang fut renouvelé. Puis il continua sa
route.
La lumière, maintenant, passait au-dessus des forêts. Un moment, par
la percée d'un sentier, il aperçut l'eau encore éclatante de l'étang
de Vaux, qui a cinq branches comme une feuille d'érable, et qui fait
une étoile dans le sombre de la forêt. Puis il quitta la piste qu'il
avait suivie jusque-là, se jeta à gauche dans une taille qu'il
traversa rapidement, et, escaladant un haut remblai de terre moussue,
se trouva à la lisière d'une des lignes principales du bois de
Fonteneilles.
--Ah! vous voici, père! Je ne suis pas en retard?
--A l'heure militaire, mon ami, comme moi: j'arrive.
Sur la bande de terre caillouteuse et bombée entre les pentes d'herbe,
le général attendait Michel, au rendez-vous que celui-ci avait fixé.
Ayant été séparés toute l'après-midi, ils se retrouvaient à ce
carrefour de deux chemins forestiers, dont l'un conduisait au château,
tandis que l'autre, inclinant à l'ouest, menait droit au village de
Fonteneilles: le père et le fils reviendraient ensemble, et M. de
Meximieu partirait aussitôt pour Corbigny. Le général, debout à la
lisière d'un de ses taillis, élégant, hautain, aisé, rappelait ces
portraits de gentilshommes que les peintres, pour symboliser la
richesse et la gloire, enveloppent volontiers d'un décor ample et
négligé. Il était de la plus grande taille, très svelte encore malgré
ses soixante-trois ans, le plus bel officier général de l'armée,
disait la légende: tête petite, moustaches noires, barbiche grise,
cheveux en brosse et presque blancs, des traits fermes et nets
d'arêtes, un nez vigoureux, sec et légèrement courbé, à l'espagnole,
la poitrine bombée, les jambes fines et droites, «pas une once de
graisse et pas un rhumatisme», affirmait le général. Comme il avait
monté à cheval après le déjeuner, il portait encore le costume que les
Parisiens, habitués des promenades matinales au Bois, connaissent
bien: le chapeau rond, la cravate bleue à grandes ailes, la jaquette
et la culotte de drap anglais gris et les bottes demi-vénerie, la
seule note brillante dans le ton mat de la tenue et du paysage. Ses
mains étaient gantées de rouge; sa cravache d'osier tordu, à bout
d'or, était enfoncée dans la botte droite. Le général laissa son fils
s'approcher de lui, sans faire lui-même un mouvement: il était
préoccupé; il tournait le dos au château et regardait obstinément,
d'un air de défi et de mépris, dans la direction du sud-est, dans
l'ogive formée par les chênes sans feuilles au-dessus du chemin
forestier.
--Tu as entendu? demanda-t-il.
--Quoi?
--Ce qu'ils chantent? Écoute, ils viennent!
La force du vent, les accidents de terrain avaient empêché Michel
d'entendre. Il entendit cette fois. Dans les bois, à gauche, de fortes
voix, ardentes, musicales, chantaient l'_Internationale_. Les paroles,
presque toutes, se noyaient dans les solitudes boisées; quelques-unes
arrivaient, distinctes, aux oreilles des deux hommes debout, côte à
côte, dans la ligne du bois, face au bruit qui grandissait.
--Les canailles! dit le général. Peut-on chanter ces horreurs-là!
--Ils sont ivres.
--C'est un vice de plus.
--De la haine qu'on leur a versée à pleine bouteille. Mais combien
n'ont vu d'abord que l'étiquette! Elle était belle...
--Tu trouves? Le meurtre des officiers?
--Non, la fraternité.
--Écoute!
Les bûcherons approchaient. Le vent, sur ses ailes froides, portait
leurs cris. Par moment, on eût dit des cantiques. Ils en avaient
l'ampleur et la longue résonance à travers la forêt. La nuit
commençante rendait l'espace attentif. Tout à coup, un groupe d'hommes
déboucha par la gauche, dans l'étroite ligne, presque perpendiculaire
à celle où se tenaient M. de Meximieu et son fils. Ils marchaient sans
ordre; l'un d'eux portait un clairon en sautoir; plusieurs avaient
sur l'épaule une perche, la «lance» qu'ils rapportaient de la coupe et
dont l'extrémité, flexible, battait en arrière les feuilles du chemin.
Le premier, en tête, c'était Ravoux, le président du syndicat des
bûcherons de Fonteneilles, un pâle à la barbe noire, un théoricien, un
exalté froid, qui ne chantait pas et dont les yeux avaient dû déjà
découvrir les bourgeois. A côté de lui, deux jeunes gens tendaient
leur poitrine au vent et riaient en chantant. Puis venait Lureux, avec
une lance énorme, puis une dizaine d'autres, visages frustes, éveillés
ou ternes, mouillés de sueur, poudrés de morceaux de feuilles, jeunes
gens, hommes mûrs, tous vêtus de sombre, coiffés de casquettes ou de
chapeaux de feutre mou, tous portant la carnassière ou la musette, que
gonflaient d'un seul côté un litre vide et le reste de pain qu'on
n'avait pas mangé. Quand ils débouchèrent sur le carrefour et qu'ils
aperçurent les deux bourgeois immobiles à l'entrée du chemin de
Fonteneilles, ils hésitèrent. La chanson s'arrêta dans la bouche
ouverte des jeunes qui marchaient en avant. Mais Ravoux, qui ne
chantait pas jusque-là, reprit le couplet d'une voix cuivrée, et
noueuse comme un brin de frêne.
Les compagnons l'imitèrent. Une étincelle de joie illumina les yeux
des hommes, la joie malsaine de vexer et d'injurier impunément
l'adversaire. Ils passèrent. Presque tous cependant soulevèrent leur
chapeau, et Ravoux fut du nombre. Plusieurs dirent, s'interrompant de
chanter: «Bonsoir, messieurs.» Ils s'éloignèrent dans la direction du
village. Une autre troupe arrivait, plus nombreuse.
--Ils reviennent de mes bois, dit M. de Meximieu, et ils insultent
celui qui leur donne du pain! Tu les connais, ces gaillards?
Les têtes sortaient de l'ombre, une à une.
--Tous, répondit Michel.
Les hommes s'avançaient, criant ou muets, levant leur chapeau ou
restant couverts.
Le jeune homme les nommait à mesure: Lampoignant, Trépard, Dixneuf,
Bélisaire Paradis, Supiat, Gilbert Cloquet,--celui-là détournait la
tête vers l'autre côté du bois, et saluait quand même,--Fontroubade,
Méchin, Padovan, Durgé, Gandhon...
--Gandhon? mais, je le connais moi aussi! C'est un de mes cavaliers
d'il y a cinq ans! Tu vas voir ce que je sais en faire! Gandhon?
De la bande un homme se détacha, un grand roux aux yeux rieurs et
mobiles, qui avait, malgré le froid, les poignets de sa chemise
relevés jusqu'au-dessus du coude et sa veste attachée au cou par un
bouton et flottant en arrière.
--C'est bien toi, Gandhon, le cavalier de 1re classe du 3e escadron, à
Vincennes, hein, je te reconnais?
En approchant, l'homme s'était découvert.
--Oui, mon général.
--A la bonne heure, tu ne restes pas coiffé comme ces malappris qui
passent devant moi comme devant une borne. Tu es donc devenu amateur
de grèves?
--Non, je sommes pas en grève, pour le moment.
--Comprends bien, ce n'est pas la grève que je te reprocherais; c'est
ton droit; ma famille aussi est en grève.
Le bûcheron haussa les épaules, en riant.
--Vous voulez plaisanter, mon général!
--Mais non. La seule différence avec vous autres, c'est qu'elle est en
grève depuis quatre cents ans, ma famille, et qu'elle en a profité
pour servir le pays à peu près gratuitement dans l'armée, dans le
clergé, dans la diplomatie. Nous n'avons pas changé de maître, nous
autres, ni de chanson: c'est toujours la France. Mais toi, voyons, tu
te souviens encore du régiment?
--Oui, mon général.
--Tu te rappelles nos manoeuvres, en septembre? Et les charges? Et la
revue?
--Oui, mon général.
--Est-ce qu'on était mal commandé, mal nourri, mal traité?
L'homme mit une seconde de réflexion avant de répondre, car il sentait
que la «politique» allait être en cause. Il répondit:
--Mon général, on était bien, je n'ai pas eu à me plaindre.
--Tu vois, Michel, tu vois: il a été formé à mon école, celui-là; il a
du bon sens! Dis-moi, Gandhon, tu as tort de te mettre avec ces
révoltés-là.
--C'est le parti.
--Du désordre.
--Possible!
L'homme s'était mis en garde, et son visage, qui jusque-là souriait
avec embarras, devenait dur et défiant. Le général se redressa. Entre
son fils et le bûcheron, il ressemblait à un chêne de futaie à côté de
deux baliveaux. Le bras tendu, comme s'il donnait un ordre dans la
cour du quartier:
--Je ne veux pas que tu te perdes avec ce monde-là, Gandhon! Je te
connais, tu as mauvaise tête, mais, en cas de mobilisation, nous
marcherons tous deux, et ce que tu chantais là, tu n'en penses pas un
mot!
Il n'y eut pas de réponse.
Le général blêmit. Il s'avança.
--Ce n'est pas possible! Toi, mon soldat! Viens serrer la main de ton
général!
Le bûcheron se reculait en ricanant. On l'attendait, on le
surveillait. Tout à coup il tourna lentement sur lui-même, et courut
en avant, dans la ligne déjà piétinée par les camarades.
--Dites donc, mon général, le règlement défend de tutoyer les soldats!
--C'est par amitié, tu le sais bien!
--Je n'en veux pas!...
Gandhon courait, à grandes enjambées, maladroites à cause des sabots,
vers un groupe de camarades arrêtés à cinquante mètres de là. Ils
reprirent leur marche. Une voix jeune lança de nouveau un des couplets
haineux de la chanson haineuse. Dans l'immense paix trompeuse des
bois, les mots passaient, et s'en allaient apprendre au loin que les
pires passions politiques avaient envahi les campagnes.
Quand le bruit des pas et des voix eut cessé, M. de Meximieu cessa de
regarder l'ombre bleue où tout ce mauvais songe avait disparu, et il
regarda son fils, qui était debout à sa droite, son fils moins grand
que lui, moins beau, moins bien taillé, semblait-il, pour la vie de
lutte, d'audace et de défi. Quoique les ténèbres fussent lourdes déjà,
Michel sentit la compassion dédaigneuse, l'espèce de désaveu dont
toute sa jeunesse avait été accablée.
--Dis donc, mon petit, ton métier n'est pas drôle avec des brutes
comme ces gens-là!
--Que voulez-vous, c'est l'aboutissement...
--De quoi?
--De bien des fautes... Aucun de nous n'est sans responsabilité.
--Ah! mais non! Moi, je n'en ai pas! Je n'en veux pas, de tes
responsabilités! Dis-moi donc celle que j'ai eue?... Quelle misérable
espèce! Plus rien! Pas plus de coeur pour la France que mes Arabes de
Blida! Et tu les défends!
Une seconde fois, Michel se sentit enveloppé de ce dédain qui
s'étendait à tout, aux idées de Michel, à la profession de Michel, au
corps médiocre de Michel, au silence que Michel avait gardé tout à
l'heure, et que le général avait dû prendre pour de la peur. Il ne
retrouva plus la force qu'il s'était promis d'avoir toujours, de
discuter, de réfuter, d'expliquer, et de se montrer à la fois
respectueux avec son père et conséquent avec soi-même. Il dit:
--Venez, mon père. Puisque vous devez être demain à Paris, venez...
Il releva le col de sa veste. Le général aussitôt déboutonna sa
jaquette. Tous deux se mirent à marcher dans le chemin forestier qui
ramenait au château. Il faisait très froid; le vent avait déjà bu, sur
les branches, la tiédeur amassée pendant le jour; il rebroussait les
brindilles, courbait les gaulis et leur arrachait une plainte
monotone, comme celle des vies pauvres. L'odeur des feuilles mortes
montait plus vive dans l'ombre. Au-dessus des branches, les hauteurs
du ciel étaient pâles, et des étoiles commençaient à poindre.
--Reviendrez-vous? demanda Michel. J'ai à peine eu le temps de vous
voir.
--Mon commandement à Paris est terriblement assujettissant, mon ami.
Et puis il y a le monde, les relations. J'hésite toujours à prendre
une permission. Cependant, tu m'as bien dit que le marchand de bois
acceptait de payer les chênes nouvellement marqués, avant l'abatage?
--Oui.
--Je reviendrai alors pour l'échéance du 31. Tu as marqué tous les
anciens des deux coupes?
--Presque tous.
--Comment, presque? Il me faut les trente mille francs que je t'ai
demandés, en quatre termes, et, s'il est possible, en deux. Y
sont-ils?
Michel fit un geste évasif.
--Je te dis qu'il me les faut! reprit M de Meximieu en haussant la
voix: c'est à toi de les trouver; tu retourneras dans les coupes, dès
demain; à défaut d'anciens, tu feras tomber des soixantes, et, à
défaut de cadettes, des modernes.
--Non, mon père.
Les deux hommes s'arrêtèrent en plein bois, dans le vent, oublieux
l'un et l'autre de l'heure qui pressait le départ. La main du marquis
de Meximieu,--un paquet de fils d'acier où passait un courant
électrique,--s'abattit sur l'épaule de Michel.
--Dis donc, qui est le maître ici? Je n'ai pas l'habitude de répéter
mes ordres.
M. de Meximieu put entrevoir, levé vers lui, un visage aussi ferme,
aussi rude d'expression que pouvait être le sien.
--Ce n'est pas possible, mon père. Qu'est-ce que vous faites de
l'avenir du domaine?
--Il est à moi, je suppose.
--Vous oubliez que c'est aussi mon avenir, et que ma vie est ici, et
que je ne peux pas ravager les bois...
Pour toute raison, le général reprit sa route, en disant:
--Je n'ai qu'une raison à te donner, mon ami, elle vaut toutes les
autres: j'ai besoin d'argent.
Ils continuèrent à marcher, vite et sans plus parler, dans les
ténèbres. Après quelques minutes la forêt s'ouvrit, les futaies
s'écartèrent en ailes géantes hérissées tout au bout par le vent, et
entre elles, sur le sol renflé qu'elles avaient dû longtemps occuper,
Fonteneilles apparut dans le crépuscule, au milieu des champs libres
et montants. C'était un château du XVIIIe siècle, élevé sur une
terrasse: un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée ayant sept
fenêtres de façade; un toit de tuiles incliné et deux tours rondes,
coiffées d'un toit pointu, mais qui ne dépassaient point en hauteur le
reste de l'habitation. Ces tours formaient avant-corps aux deux
extrémités; elles n'allongeaient point la façade, qui gardait son
aspect austère, serré et tassé. Les deux hommes traversèrent une
pelouse de peu d'étendue, montèrent les marches du petit escalier de
pierre qui conduisait sur la terrasse où s'alignaient, en été, les
orangers en caisses, et, tournant à droite, aperçurent dans la cour
les lanternes de la victoria qui attendait.
M. de Meximieu qui, en marchant, avait changé non pas d'idée, mais
d'humeur, s'arrêta. Il avait si peu vu son fils, pendant ces
vingt-quatre heures de séjour à Fonteneilles! Tout un arriéré de
questions se présenta à son esprit, en peloton. A l'angle du château
dont le mur descendait en oblique et pénétrait dans le sol mouillé, il
retint Michel.
--Tu es toujours bien avec tes voisins?
--Ni bien, ni mal, je les rencontre aux foires.
--Drôles de fêtes; pas mondaines. Tu vois Jacquemin, l'ancien
lieutenant qui a servi sous mes ordres?
--Je le rencontre; la Vaucreuse est si près. Je suis même allé lui
faire visite.
--Il paraît qu'il fait de l'agriculture qui rapporte? C'est un malin.
--C'est un simple.
--Il a une fille, qu'on dit jolie. Est-ce vrai?
--Une enfant: dix-sept ou dix-huit ans.
--Blonde comme la mère, n'est-ce pas?
--Oui, d'un blond rare: des gerbes d'or rouge et d'or jaune
assemblées.
--Tiens! tu es connaisseur, mon petit? Sapristi, que la mère était
jolie! Pauvre femme! Je me la rappelle, un soir, chez les Monthuilé.
Elle n'était pas tout à fait belle, mais elle était la grâce, la joie,
la vie.
--Vous l'avez beaucoup connue?
--Non, admirée au passage, saluée, retenue dans mes songes,... comme
tant d'autres. Et ton nouvel abbé, comment l'appelles-tu?
--Roubiaux.
--Il ne doit pas avoir eu d'agrément, depuis six mois qu'il est ici?
Mais je parie que vous vous entendez bien, toi et lui. Tu es peut-être
le plus clérical des deux?
--J'ignore, dit Michel sérieusement; nous n'avons jamais causé à fond.
Mais il m'a fait bonne impression.
--Allons, tant mieux. Un petit Morvandiau, tout brun?
--Oui.
--Qui a les oreilles sans ourlet et la peau tannée? Timide en diable?
--Pas quand il faut être crâne.
--Oui, c'est lui que j'ai dû croiser hier en venant ici. Il a de
fichus paroissiens.
Le général chercha son porte-monnaie, et en tira un billet de cent
francs.
--Dis-moi, Michel, ça te fera plaisir de lui remettre cela pour ses
oeuvres. Ne me nomme pas, c'est inutile. Mais je viens si rarement à
Fonteneilles que c'est bien le moins que j'y laisse une aumône.
En prenant le billet, Michel serra la main de son père, qui reprit
aussitôt:
--Tu sais que je n'aime pas les effusions. Il est inutile de me
remercier... Quoi encore? les réparations? Je n'ai plus le temps de
t'en parler. Il y en a d'urgentes...
--Hélas! oui, je vous l'ai écrit...
--Mais je l'ai vu, mon ami, j'ai tout vu!... le toit, l'écurie, la
sellerie, les toits à porcs, la chambre du bassecourier, tout. Il faut
remettre cela à la fin du mois. Adieu.
M. de Meximieu s'avança rapidement, sauta dans la voiture.
--Menez bon train, Baptiste... A la gare de Corbigny!
Il se pencha en dehors.
--Dis donc, Michel, est-ce qu'on trouve à louer des autos, à Corbigny?
--Oui.
--J'en louerai une, la prochaine fois. L'âge de la victoria est passé.
Adieu!
La voiture était déjà engagée dans l'avenue montante. L'un après
l'autre, sous le feu des lanternes, les hêtres au tronc tigré
sortirent de l'ombre et y rentrèrent. Puis la victoria tourna à
droite, et roula invisible derrière les haies de la route.
Aussitôt après le dîner, très court,--un seul couvert au milieu de la
salle à manger, au-dessous des deux lustres voilés de gaze jaune qui
avaient éclairé autrefois cinquante convives,--Michel monta dans sa
chambre. Il suivit le corridor du premier étage, jusqu'au bout, et
poussa la dernière porte à droite. Il était venu à tâtons. Il traversa
de même la chambre, et alla s'accouder à la fenêtre, qui ouvrait sur
la courte prairie en demi-cercle et sur la forêt.
Le froid semblait avoir diminué, parce que le vent avait faibli. La
lune décroissante allait se lever, et déjà sa lumière devait se mêler
dans le ciel à celle des étoiles, car les écharpes de brume, étendues
au-dessus des futaies, des étangs et des prés, luisaient comme une
neige blonde, comme des sillons nouveaux saisis par le givre du matin.
La jeunesse s'émut dans les veines de Michel. Il frissonna de l'amour
qui naît de la rencontre de l'âme avec la vie éparse et faite pour
elle. Sans ouvrir les lèvres et sans que personne pût l'entendre, il
cria à la forêt: «Je suis triste, va, d'avoir diminué ta beauté!» Et
son coeur, fermé aux hommes, fut enfin libre de se plaindre. «Abattre
des chênes, encore, encore! Des anciens, des cadettes, des modernes!
Je ne peux pas refuser. Je ne suis pas le maître. La forêt ne peut
cependant pas suffire à ce perpétuel besoin d'argent. Elle est
sacrifiée, elle est déshonorée; tout l'avenir, je le détruis... Ce ne
sera bientôt plus la forêt, mais le taillis sans une tête qui dépasse
l'autre, sans seulement un haut perchoir de bois mort qui arrête un
faucon qui passe! Et voilà mon métier! Tout le reste, effort,
améliorations, méthodes nouvelles, multiplication des pâtures,
machines, mon père ne s'en informe pas. Informé, il oublie de
remercier ou d'approuver simplement. Je lui parlerai, quand il
reviendra... S'il pouvait me dire alors qu'il m'abandonne une part du
domaine, en toute propriété, comme il me l'avait laissé entendre,
lorsque je suis venu m'établir ici! La ferme de Fonteneilles, par
exemple! Je vivrais, je serais sûr de réussir, je m'engagerais, si
l'on veut, à réparer le château! Mais, me faire écouter de mon père!
Réussirai-je?... Peut-être... Voici ce que je ferai...»
Le jeune homme continua de rêver, et de bâtir son projet d'avenir. Il
avait raison d'y penser. Personne n'y pensait pour lui. Et il savait
que, pour exposer son plan, pour recevoir une réponse, bonne ou
mauvaise, il n'aurait qu'une minute ou deux. On trouvait rarement le
moyen de discuter, sur quelque sujet que ce fût, avec le général de
Meximieu. Ni militaire, ni civil, ni supérieur, ni parent, ne pouvait
se flatter d'avoir exposé sa pensée librement et complètement devant
cet homme toujours pressé, qui comprenait trop vite, qui marchait en
parlant, interrompait, se souvenait, trouvait une formule heureuse et
d'ailleurs souvent juste, s'en contentait et s'y tenait. Chez lui
aucune économie, d'aucune sorte, mais l'élan, la brusquerie,
l'habitude de ruer, de galoper, puis de tourner court. Ceux qui le
connaissaient peu croyaient que c'était là de sa part une habileté;
ceux qui le connaissaient bien savaient que c'était une nature, une
façon vagabonde et pour lui-même tyrannique de dépenser la force d'un
corps qui ne vieillissait pas et d'un esprit qui n'avait pas mûri. Il
était l'être en perpétuel mouvement, fait pour agir et pour entraîner,
mais il n'était pas le juge qui pèse deux opinions. La faculté
d'examen était demeurée, chez lui, rudimentaire; le délai qu'elle
suppose lui paraissait une faiblesse; le goût de la vie intérieure lui
faisait défaut, et de même tout sentiment d'intimité. C'était une des
raisons qui l'avaient empêché de bien connaître Michel et d'être connu
de lui.
Une seconde raison avait, il est vrai, fait de ce père et de ce fils
des esprits étrangers l'un à l'autre, et irrités par ce sentiment de
la distance et de l'inconnu qui les séparaient. Plusieurs fois, en ces
dernières années, les journaux avaient publié les états de service du
général de Meximieu. Carrière rapide, où la faveur n'avait eu qu'une
part secondaire. Ils étaient les suivants: «Philippe de Meximieu, né à
Paris le 15 novembre 1843;--sorti de l'école de Saint-Cyr en 1864 et
nommé sous-lieutenant au 5e dragons, à Pont-à-Mousson;--lieutenant au
même régiment, à Maubeuge, en 1870;--blessé pendant la guerre, cité à
l'ordre du jour et décoré;--capitaine au 2e dragons, à Chartres, en
1871;--chef d'escadrons au 5e chasseurs d'Afrique, à Blida, en
1881;--lieutenant-colonel au 6e cuirassiers à Cambrai, en
1887;--colonel du 1er cuirassiers à Paris, en 1892;--général
commandant la brigade de dragons, à Vincennes, en 1897;--général de
division, commandant la 1re division de cavalerie à Paris, en 1901.»
C'est à Chartres, en 1879, que le capitaine de Meximieu épousait
Benoîte de Magny. Il avait plus de trente-cinq ans. Elle en avait
vingt-sept, Michel naissait l'année suivante, et, peu après, le
capitaine, nommé chef d'escadrons, était envoyé à Blida. Il avait
«demandé l'Afrique» autrefois. On la lui donnait au moment où il ne la
désirait plus. Il n'hésita pas un instant à partir. Mais madame de
Meximieu refusa de le suivre. Elle donna pour raison la santé de
l'enfant. Il n'y eut pas de discussion. «Comme vous voudrez; je suis
soldat; je marche au clairon, comme vous au piano,» Mais le ménage
avait vécu. Madame de Meximieu s'installa à Paris, dans la même
maison où habitait sa mère, madame de Magny, à l'étage au-dessus. Six
années passèrent ainsi, après lesquelles M. de Meximieu, ayant pris
garnison à Cambrai, elle obtint plus aisément encore, comme une chose
désormais indifférente, ce qu'elle appelait «une prolongation de
congé».
L'habitude était prise, de part et d'autre. Quand l'officier revint à
Paris pour commander le 1er cuirassiers, il trouva que son fils
n'était plus un enfant, et qu'il n'était plus temps de faire des rêves
d'éducation. La période décisive était déjà close. Onze ans ne font
pas un homme, mais ils le destinent: ils font pour lui de
l'irrévocable. Michel ne serait, ni physiquement, ni moralement, le
soldat qui continuerait la tradition de la race. Une sorte de
mélancolie, une sensibilité muette et hautaine, et déjà le pouvoir de
souffrir à l'écart, accusaient entre le fils et le père, entre le fils
et la mère, une différence de caractère que l'éducation première avait
accrue. Michel, confié d'abord à des gouvernantes, venait d'être
placé, comme externe surveillé, à l'Institution Chaperot, «vieille
maison de famille», disait le prospectus, établie dans le quartier des
Ternes, et dirigée par une association de professeurs et de
répétiteurs laïques. Le choix de cette maison neutre, à égale distance
du collège catholique et du lycée, avait été arrêté de commun accord
entre monsieur et madame de Meximieu. Celle-ci avait elle-même désigné
l'Institution Chaperot, dont elle connaissait l'aumônier, externe
également et surveillé. Michel partait de bonne heure de la maison
paternelle, et rentrait pour trouver sa mère qui s'apprêtait pour
sortir, cinq jours sur sept. Le colonel dînait plus tard, ou dînait au
cercle. L'enfant avait eu, dès ses premières années, le sentiment
qu'il était de trop. Cette pensée continua de peser sur sa jeunesse. A
dix-huit ans, la douleur s'était précisée. Au lendemain du
baccalauréat, un soir,--comme il se rappelait nettement les détails:
l'heure que marquait la pendule de Boulle; le demi-cercle des sièges
orientés par les visiteuses qui avaient défilé toute l'après-midi; le
père debout et appuyé à la cheminée; la mère assise dans une bergère
bleue!--il avait subi un autre examen plus court, plus dur; «Eh bien!
Michel, quelle carrière choisis-tu? Il n'y en a qu'une seule que je
t'interdise: l'armée.--Pourquoi!--Elle n'est plus ce qu'elle était, et
puis tu n'es pas taillé pour être soldat.» Un coup d'oeil avait
complété la pensée, la pensée cruelle. L'enfant n'était pas devenu le
demi-dieu qu'on avait rêvé. Il ne semblait pas appartenir à la race
légendairement belle des Meximieu; il ne serait pas le cavalier
élégant, l'homme de guerre né, orgueil des soldats et fierté secrète
des foules, comme était le général Philippe de Meximieu, comme
l'avaient été le grand-père, l'arrière-grand-père, et le maréchal
auquel Louis XIV avait dit: «Meximieu, il n'y a qu'une seule des
filles d'honneur de la reine qui ait la taille mieux faite que vous».
Michel avait deviné le commentaire. «Rassurez-vous, avait-il répondu,
je serai laboureur.»
Il s'y était résolu, bien avant qu'on lui demandât une réponse. Il
aimait, d'un amour hérité sans doute de lointains aïeux, de l'amour
aussi d'un enfant dont le monde a souri, les bois, les herbages, la
solitude que la rencontre des paysans ne détruit pas, le château où
survivaient quelques souvenirs du passé familial. Il voulait reprendre
la tradition d'une partie des siens, le rôle noble et utile de terrien
libéral et savant, refaire les forêts, repeupler les étables,
introduire les modes de culture nouveaux, servir la terre et par elle
la France. Les seuls beaux jours qu'il se rappelât, c'étaient, au
retour de la saison de Trouville, chaque année, les trois ou quatre
semaines du début de l'automne passées à Fonteneilles.
Très peu de temps après cette conversation qui décidait de sa vie,
Michel partait pour le Nord, et suivait les cours de l'école
d'agriculture que dirigeaient les Frères de la Doctrine chrétienne à
Beauvais. L'année suivante, il faisait son service militaire à
Bourges. Et enfin, au milieu de novembre 1900, il arrivait à Corbigny.
Par un jour languissant et doré, il traversait la forêt de
Fonteneilles; il se découvrait en apercevant les toits du château
abandonné; il écoutait avec ravissement le bruit des contrevents, que
la main du garde Renard poussait, l'un après l'autre; il entrait; il
caressait la pierre des murs; il était chez lui.