Les jours suivants, la vieille maison de la Cômerie redevint
silencieuse. Les Gaillardoz, Desnouettes, le petit Fabre-Gilles
disparus, le ménage Damien reprit ses habitudes. Hubert partait le
matin, revenait le soir, et bâillait dès huit heures. Clarisse demeurait
seule tout le jour.
Grâce à cette solitude, elle put réfléchir et comprendre ce qui lui
était arrivé. N’ayant plus à solliciter Laurent et à le repousser tour à
tour, n’étant plus bouleversée par sa présence, elle vit clair dans son
amour et dans sa tristesse, dans ses complaisances et ses refus. Certes
sa faute était lourde, elle la qualifia sévèrement--mais elle se sentit
incapable d’y renoncer. Tous les reproches dont elle s’accabla étaient
des mots: elle reconnaissait leur sens, mais ils n’avaient pas de prise
sur elle. En vain essaya-t-elle de se faire horreur en envisageant les
conséquences de sa trahison: dès qu’elle devinait que ses remords,
grandissant, l’entraîneraient peut-être loin du bien-aimé,--aussitôt,
effrayée, elle les apaisait. Elle se condamna, mais ne parvint pas à se
repentir. Elle jugea sa passion, mais elle demeura son esclave.
Que de chemin parcouru en quelques jours! Longtemps, jusqu’au bord même
de l’abîme, elle était demeurée innocente. Ses préparatifs et ses
calculs, elle avait ignoré leur raison profonde, elle s’était crue
toujours sincère. Maintenant cette involontaire hypocrisie par laquelle,
tout en péchant, elle ne cessait de penser à la vertu, s’était dissipée.
Elle connaissait, dans une clarté crue, le besoin qu’elle avait d’un
certain corps humain. La droiture qui formait le fond de son caractère
et qui l’avait menée à de si naïves compromissions l’obligea à ne plus
colorer son ardeur avec des prétextes. Cet amour, dont elle aurait pu
raconter à tous l’aurore et la pureté, était devenu inavouable. Il avait
déchaîné en elle de terribles désirs, plus forts à présent que l’amour
lui-même.
Naguère, quand elle se faisait encore illusion, elle croyait qu’elle
voulait le bien de Laurent, qu’elle l’aimait pour sa générosité, pour
son intelligence, pour sa délicatesse, et aussi pour ce voile de
mélancolie mystérieuse qui semblait l’envelopper. A présent, elle
reconnaissait qu’il n’était ni délicat, ni généreux, et il lui importait
peu qu’il fût bête ou vil. Cette mélancolie n’était qu’un malentendu, et
tout mystère s’était évanoui. Qui sait même si elle ne tenait pas
davantage à lui, désormais, parce qu’elle le voyait dans la vérité de sa
nature? Leurs premières relations, à l’époque où Clarisse les dirigeait,
avaient été candides et presque romanesques: il s’était laissé faire.
Maintenant il avait pris la conduite de leur liaison, et lui avait
imprimé un caractère âpre et cynique. Il y avait entre eux des
marchandages, des mensonges, des capitulations. Elle devinait que son
amour, si bas et douloureux fût-il, mais qui était du moins un aveu
total de ses secrets profonds, ne rencontrait chez Laurent qu’un
sentiment vif, mais limité, et mélangé d’autres sentiments accessoires.
Elle pressentait qu’ils ne se trouvaient pas d’accord dans leur
intensité, qu’ils étaient inégaux, dissemblables, et peut-être injustes
l’un pour l’autre. Cette différence de ton avait donné à leurs dernières
caresses un accent fiévreux. Laurent n’avait pas pu ne pas voir chez
elle une appréhension, un désespoir même jusque dans l’extase où il la
plongeait à son gré. Il s’était effrayé de sa propre puissance sur cette
femme plus âgée que lui, qu’il connaissait si mal, et que, dans des
circonstances différentes, il aurait certainement respectée. Pour la
première fois, il avait ressenti quelque remords, ou du moins quelque
regret de ce qu’il avait fait. A considérer l’angoisse de cette âme, il
s’étonnait d’avoir osé la tourmenter; il s’inquiétait de découvrir, chez
autrui sinon chez lui-même, les violences de la passion, et, si ces
violences gâtaient sur l’instant un plaisir qu’il aurait voulu tout
simple, il entrevoyait qu’elles l’augmenteraient peut-être s’il
apprenait à s’en servir.
Il avait demandé à Clarisse pourquoi elle se montrait changée,
taciturne. Elle lui avait répondu en l’étreignant:
--Je songe à l’époque où je ne serai plus même un souvenir pour vous.
Il n’avait pas protesté qu’il l’aimerait toujours, car ce mensonge ne
lui était pas venu à l’esprit. Mais il lui avait assuré qu’il se
souviendrait toujours d’elle. Clarisse cependant ne s’illusionnait pas
sur l’avenir. Dix années les séparaient. Ils ne pouvaient vivre ensemble
la même existence ni s’unir complètement. Il avait sa carrière à faire,
elle avait sa situation, sa famille. Peut-être aurait-elle examiné le
projet de tout sacrifier au jeune homme, et de s’en aller avec lui, si
elle n’avait pas redouté à l’avance le silence surpris avec lequel
Laurent aurait écouté cette proposition. Il était bien loin d’une
pareille idée.
D’ailleurs cet avenir n’était pas immédiat. Laurent n’avait pas fini son
stage de banque et elle le verrait encore pendant de longs mois. Il
n’était pas temps de prendre une décision irrévocable. Clarisse
préférait demeurer dans l’incertitude, reculer le plus possible
l’instant d’un sacrifice, car elle avait trop bien compris le jeune
homme pour ne pas craindre qu’il ne sacrifiât leur amour. Cependant,
tout n’était pas dit. Durant les dernières heures qu’ils avaient passées
ensemble, elle avait remarqué son étonnement devant sa fièvre, et elle
pressentait qu’elle commençait à n’être pas sans pouvoir sur lui. Le
détachement cruel que Laurent avait affecté toute la journée, avait cédé
à une émotion contre laquelle il s’était mal défendu. Clarisse se
promettait de la susciter à nouveau. Elle s’était donnée à Laurent avec
une ferveur inhabile: elle apprendrait à son contact comment le
retenir... Ainsi ils s’enseignaient l’un l’autre. Inexpérimentés tous
deux, embarrassés, elle de scrupules et lui d’amour-propre, ils se
perfectionnaient cependant, gagnaient en ressources, en connaissances et
en corruption.
Dans la paix revenue de la Cômerie, Hubert se rapprocha de sa femme.
Autant il était de mauvaise humeur quand, par la faute d’invités, il
n’était pas absolument libre chez lui, autant il reprenait sa bonhomie
apparente sitôt qu’il était sûr de son indépendance et de ses aises.
Cette bonhomie le dissimulait mieux encore, d’ailleurs, que sa morosité.
Il semblait alors s’ouvrir, comme une châtaigne, mais en réalité, il
n’avouait rien de son égoïsme et de sa sécheresse. Sa familiarité de
surface déguisait une réserve obstinée: personne, nul parent, nul ami,
nulle maîtresse, et pas même sa femme, n’avait dépassé une certaine
barrière qu’il avait mise autour de son être intime. En aurait-il eu le
désir, qu’il aurait été incapable lui-même d’exprimer son tréfonds. Sa
seule passion n’était pas d’espèce communicative.
Clarisse, au départ de tous ses invités, lui parut tout à coup très
agréable. Elle ne chercha pas à se soustraire. Seulement, elle
l’accueillit avec une froideur qu’il mit, comme d’habitude, sur le
compte de son tempérament. Elle céda, mais ne consentit à rien dans
l’intimité dans son cœur. Son mari ne se douta pas de ses refus
intérieurs, de sa résignation hostile, et qu’ainsi, dans la limite du
possible, elle demeurait fidèle à Laurent.
Pourtant ce divorce mental était illusoire, et Clarisse dut constater la
vanité de sa tentative. C’était à une heure tardive de la nuit. Hubert
s’approchant de la fenêtre, poussa les volets pour laisser entrer l’air
nocturne, et s’accouda au rebord... Clarisse crut revoir Laurent. Le
même geste, la même heure, et pourtant il s’agissait d’un autre. Lequel
des deux venait-elle donc de tromper? Jamais l’idée de son adultère ne
lui apparut avec plus d’évidence qu’en cette minute, et avec son mari...
Elle ne put que lui murmurer de refermer les volets, afin d’interdire
cette chambre aux reproches silencieux du clair de lune.
* * * * *
Un soir qu’ils se tenaient sur la terrasse, Clarisse dit tout à coup à
Hubert:
--Ne trouves-tu pas que ce grand sapin, au milieu de la pelouse, gâte la
vue? Et puis il fait du tort aux chênes.
Hubert lui répondit exactement ce qu’elle avait répondu à Laurent:
--Ce sapin est très beau. D’ailleurs c’est un mélèze, un mélèze argenté.
--Je te propose de le couper.
--Couper le mélèze! Mais je l’ai toujours vu là.
--Qu’importe. Coupons-le.
--A quoi penses-tu, Clarisse? C’est mon père qui l’a planté. Jamais je
ne toucherai à ce que mon père a fait ici.
--Pourquoi donc? Sommes-nous liés par les actes de nos parents?
--Certainement, répondit Hubert d’un ton bourru. Je considérerais comme
une inconvenance de couper ce mélèze. D’ailleurs, c’est bien simple, je
ne le couperai pas. Je ne le couperai pas.
--Il est fort laid, pourtant.
--Qu’est-ce que cela me fait? repartit Hubert avec innocence.
Un peu dépitée de ne pouvoir obéir à Laurent, Clarisse voulut le
défendre sur un autre terrain. Après un silence, elle demanda:
--De quoi voulais-tu me parler l’autre soir, à propos du petit
Fabre-Gilles? Tu m’as dit que nous en recauserions.
--Oui, parlons-en. Je t’ai déjà dit combien me déplaît sa façon de
travailler. Il semble ne s’intéresser en rien à ses occupations. Si l’on
veut réussir dans les affaires, il faut s’y consacrer avec sérieux.
Elles exigent une sorte de vocation...
--Eh bien, fit Clarisse interrompant son mari, il n’a pas la vocation,
voilà tout. Toi tu l’as, tu te transformes à ton bureau, tu y vis plus
complètement qu’à ton foyer même, alors n’est-ce pas...
Elle s’arrêta, inquiète d’apporter dans ses phrases le reflet direct des
paroles du jeune homme. Hubert demanda en grognant:
--Pourquoi me parles-tu de moi?
--Je voulais dire que ce petit n’ayant pas le goût des affaires ne peut
pas s’y intéresser autant que toi, qui es chef de maison.
--Comment sais-tu qu’il ne l’a pas?
--Il me l’a dit.
Clarisse, tout à son projet de rendre justice au jeune homme, triompha.
Hubert poursuivit:
--Je souhaite qu’il ne t’ait pas informé également de ses diverses
«vocations».
--Je ne comprends pas.
--Ma chère Clarisse, ton indulgence et ton honnêteté t’aveuglent
parfois. Tu t’es occupée avec beaucoup de zèle de Fabre-Gilles, je me
plais à le reconnaître, mais je t’avertis que c’est un vaurien...
--Quoi?
--Tu penses bien que j’ai voulu savoir pourquoi il manquait si souvent
le bureau. Je l’ai fait surveiller.
--Ce n’est pas très délicat.
--Pardon, son père m’en avait chargé, et toi-même tu m’as fait
comprendre que nous étions responsables. Quand j’ai su ce que je voulais
savoir...
--De quoi s’agissait-il?
--Oh! de rien qu’on puisse raconter à une honnête femme... Quand j’ai su
ce que je voulais savoir, j’ai fait venir l’intéressé dans mon cabinet,
et je l’ai secoué d’importance.
--Il ne me l’a pas dit.
--Il ne te dit pas tout... J’avais ainsi rempli mon devoir. A lui
désormais de prendre garde. Mais depuis j’ai découvert quelque chose de
plus grave.
--Quoi donc?
--Je reste toujours dans les bureaux après le départ des employés. Hier,
en traversant la salle où travaille Fabre-Gilles, je vois sous sa chaise
une lettre; je la ramasse, elle lui était adressée. Ma foi, j’y ai jeté
un coup d’œil.
--Comment, Hubert, tu as fait cela? Mais c’est très mal.
--Oui, je sais bien, c’est très mal. Je me le suis dit après. Mais ce
garçon m’est profondément antipathique. La lettre était de son frère qui
lui conseillait de pousser à fond une intrigue dans laquelle
Fabre-Gilles est engagé avec une femme mariée. Une femme mariée! A son
âge! N’est-ce pas un peu fort? Ses fredaines, je les lui passais, mais
une femme mariée... ce n’est plus de la polissonnerie. Tiens, voilà la
lettre.
--Quelle est cette femme? demanda Clarisse anxieusement.
--Je ne sais, il ne dit pas son nom... Mais ce doit être une femme comme
il faut...
Clarisse se leva, gagna le salon et lut la lettre à la lumière. Le frère
de Laurent le félicitait de son aventure. Il ne nommait pas la complice,
mais par certaines allusions où elle se devina, Clarisse reconnut que
Laurent l’avait exactement décrite. Elle lut, le cœur serré d’angoisse
et de tristesse. Comment avait-il pu révéler ces choses? Et quel danger
il lui faisait courir.
--Eh bien? demanda Hubert qui l’avait rejointe.
--Tu as raison, répondit-elle.
--N’est-ce pas? Reconnais-tu la femme?
Clarisse leva les yeux vers son mari, prise d’une soudaine terreur. Il
se tenait tout près d’elle et la dévisageait. Comme elle n’osait
répondre, il insista:
--Relis la lettre, tu devineras peut-être...
Elle recommença sa lecture: le papier tremblait entre ses doigts, les
phrases lui parurent transparentes. Elle s’assit, se sentit pâlir comme
une accusée.
--Mais je ne sais...
--J’ai bien peur de comprendre, fit-il.
Cette fois elle était perdue. Elle redressa la tête et, sur un ton bref,
lui dit de s’expliquer sans réticences. Il se pencha vers elle, lui
saisit le bras et murmura:
--Fanny...
Clarisse avait eu trop peur. Brusquement rassurée, elle se sentit toute
molle, avec une envie de pleurer. Un mot de plus, dans cette lettre
fatale, une allusion plus directe, auraient peut-être suffi à mettre son
mari sur la piste. Et alors! Pour la première fois de son existence,
elle connut l’horreur d’être découverte, compromise, condamnée. Aucune
excuse, aucune explication n’attendriraient Hubert. Cet homme qui
n’admettait pas qu’on coupât un arbre puisqu’il avait été planté par son
père, n’admettrait jamais la suprême dérogation à la loi de famille que
Clarisse avait commise. Elle le regarda, il lui parut un ennemi et un
juge, qui la frapperait sans rémission s’il connaissait la vérité.
--Fanny ou une autre, tu n’as pas le droit de savoir qui est cette
femme, répondit-elle.
Ensuite, avant qu’il pût intervenir, elle déchira la lettre en petits
morceaux.
--Que fais-tu? s’écria Hubert. Cette lettre ne t’appartient pas... Je
comptais la remettre à sa place.
Clarisse ne put s’empêcher de hausser les épaules.
Plus tard, Hubert revint sur la question. Il se solidarisait avec ce
mari outragé qu’il ne connaissait pas. Il était offensé dans sa dignité,
dans son besoin d’ordre et de décence.
--Ce qui me tracasse, grommela-t-il, c’est l’idée de Gaillardoz. Mais je
ne puis en parler à Fabre-Gilles: je ne veux pas avouer à ce gamin, à ce
polisson, que j’ai lu une lettre qui ne m’était pas destinée... Une
femme mariée! A son âge!
Clarisse conserva le souvenir de son angoisse affreuse. La possibilité
de la catastrophe l’avait effleurée et elle avait entrevu, tout à coup,
des conséquences que le seul raisonnement ne lui avait pas rendues aussi
sensibles. La perspective du mal qu’elle aurait ainsi causé à son mari,
aux siens, de la honte qui l’aurait salie à jamais, et peut-être du
scandale public, cette perspective l’engagea à ensevelir sa faute au
plus profond. Le mensonge ne l’effraya plus: c’était sa seule ressource.
Il fallait mentir pour protéger son amour, pour protéger son nom qui ne
pouvait être mêlé à une aventure. L’idée d’un aveu afin d’obtenir son
pardon, ne lui vint jamais. Ce qu’elle voulut, de toutes ses forces, ce
fut le secret, un secret total comme la tombe, qui enveloppât son amour
d’un silence absolu et d’un mystère indéchiffrable.
Aussi se mit-elle à se surveiller davantage. Jusque-là sa bonne foi lui
avait fait courir bien des risques. Elle apprit à calculer sa
conversation, à dissimuler ses pensées. Chaque soir elle guettait le
visage de son mari et ses moindres phrases pour savoir s’il rapportait
d’autres révélations sur Laurent. Certains jours, elle croyait découvrir
chez lui des allusions qui la bouleversaient. Elle ne reparla plus du
tout du jeune homme, sinon en passant, mais sans s’attarder, et avec la
crainte obsédante de se trahir. Et sa passion s’exalta à se sentir
menacée.
* * * * *
Clarisse commença de grandes promenades à pied dans la campagne, pour
calmer l’inquiétude qui ne l’abandonnait plus et qui lui faisait
redouter une imprudence de Laurent, ou une brusque illumination de
Hubert. Au retour d’une de ces marches, et comme elle approchait de la
Cômerie, elle rencontra sa tante Henri Bourgueil avec son fils Nicolas.
C’était à une croisée de routes et Clarisse les vit s’approcher: la
mère, un peu lourde, mais toujours belle, s’avançant noblement,--le
fils, très droit, tête nue et les cheveux en désordre, plus vif, allant
d’un pas élastique, puis revenant à sa mère et se tournant sans cesse
vers elle pour la consulter.
--Nous arrivons par les bois, dit Mme Bourgueil. Une longue course, je
t’assure. J’avais promis ma journée à Nicolas, et je voulais tenir
parole avant son départ.
--Son départ?
--N’as-tu pas reçu mon mot?
Clarisse se souvint alors que sa tante lui avait écrit quelques jours
auparavant, au sujet de son fils.
--Je te demandais, continua Mme Bourgueil, si tu pouvais me donner des
renseignements sur Penzance, en Cornouailles, où nous allons l’envoyer.
Nous en avons reçu d’un autre côté, et il partira dans huit jours.
--Êtes-vous content de ce voyage? fit Clarisse au jeune homme.
Ses yeux brillèrent de joie dans son visage rougi par le soleil, criblé
de taches de rousseur.
Toujours sereine et reprenant sa marche aux côtés de Clarisse, Mme
Bourgueil raconta de quelle manière ses trois autres fils emploieraient
leurs vacances. François avait loué avec deux de ses amis un petit
bateau à voiles et ils comptaient vivre sur le lac, en navigateurs et en
robinsons. Le troisième, Jean-Pierre, irait faire des courses de
montagne. Le quatrième, Michel, qui avait dix ans, resterait à la
maison; il était féru d’histoire naturelle et collectionnait des
pierres, des papillons et des fleurs.
--Ils grandissent, fit cette mère heureuse, ils prennent des forces, ils
sont joyeux tous les quatre.
--Et, dit Clarisse que cette conversation ennuyait un peu, ils
travaillent à votre entière satisfaction, n’est-ce pas?
--Oh, le travail, tant pis. A quoi bon se fourrer trop de choses dans la
tête. L’essentiel est qu’ils se portent bien. N’est-ce pas ton avis?
Clarisse acquiesça de la tête et l’autre reprit, dans sa triomphante
certitude maternelle:
--Ils ont toujours vécu le plus possible en plein air. Je sais que dans
la famille on les trouve sauvages. Mais ce sont des garçons endurants,
qui savent se tirer d’affaire tout seuls, et surtout qui ne mentent
jamais. Je voudrais qu’ils deviennent des hommes, c’est-à-dire qu’ils
soient braves et loyaux.
Nicolas marchait devant les deux femmes de son pas souple, sans écouter
leurs paroles, et guettant au ciel le vol d’un ramier.
Clarisse le regarda, songea qu’il avait juste l’âge de Laurent, et les
compara. Ainsi, elle s’était éprise d’un contemporain de ce garçon
dégingandé, bien ignorant des troubles et des duplicités de l’amour...
Et pourtant, qui sait? Peut-être dissimulait-il, comme l’autre, sa
nature véritable; peut-être avait-il, comme l’autre, une maîtresse! Elle
le souhaita, tout à coup, par dépit des éloges que lui décernait sa
mère. Puis elle renonça à cette hypothèse absurde: Nicolas revenant vers
les deux femmes afin de leur montrer un caillou de couleur qu’il avait
ramassé pour Michel, Clarisse dut reconnaître l’expression puérile de
son visage.
Lorsqu’il fut reparti en avant, Mme Bourgueil reprit, baissant la voix:
--Ce n’est pas sans appréhension, pourtant, que je le vois nous quitter.
J’ai d’excellents renseignements sur les personnes qui le prendront en
pension. Mais qui va-t-il rencontrer là-bas? Crois-tu qu’il faille s’en
inquiéter?
--Mais non.
--On me dit que les jeunes filles anglaises sont fort lancées. Et s’il
allait tomber sur une aventurière!
--Il est bien jeune.
--Ah! ma pauvre amie, c’est justement ce qui me trouble. Le moindre
prétexte peut servir à ces femmes. Elles pourraient acquérir de
l’influence sur Nicolas, et lui faire bien du mal. Il est si
inexpérimenté!
--Voilà une lacune de l’éducation qu’il a reçue, dit Clarisse avec une
ironie mauvaise.
--Crois-tu? demanda Mme Bourgueil très sérieusement. Ah! celles qui nous
prennent nos fils sont nos pires ennemies.
--Pourtant, reprit Clarisse décidément agacée par sa tante, il arrive
une heure dans la vie de tout homme où l’amour filial doit céder la
première place à l’autre amour, qui est le vrai.