Mme Bourgueil, sans lui répondre, songea: «Elle n’a pas d’enfants.»

Et Clarisse se représenta que Nicolas rencontrerait en Angleterre une

femme comme elle, et qu’elle l’aimerait comme elle aimait Laurent,

qu’ils connaîtraient ensemble, comme eux, d’ardentes délices, et qu’il

reviendrait, au bout de ses deux mois de vacantes, pareil à Laurent. Et

sa mère, sa mère orgueilleuse de sa royauté, ne saurait pas que son fils

ne lui appartiendrait plus. Il garderait dans son cœur un poignant

souvenir que tous les baisers maternels ne pourraient effacer... Puis,

comme sa tante continuait de parler, Clarisse se sentit gênée: Mme

Bourgueil lui confiait ses appréhensions et ses projets, et elle ne se

doutait pas que sa nièce avait passé à l’ennemi.

La visite de Mme Bourgueil laissa à Clarisse une sorte de rancœur.

L’honnêteté familiale, le bonheur maternel qui transparaissaient dans

les propos de sa tante, rendit douloureux le retour qu’elle fit sur

elle-même. Elle reconnut combien elle était devenue étrangère à ceux qui

lui touchaient de plus près. Ils n’avaient plus de langage commun.

Comment aurait-elle pu faire comprendre à son interlocutrice l’univers

de sentiments nouveaux où elle avait pénétré? Là encore, il fallait se

taire, dissimuler le plus soigneusement possible ce qu’elle ne pouvait

faire partager. Par minutes, une vraie nostalgie de sa vie ancienne la

tourmentait: jadis, elle avait une âme de cristal. Et puis elle se

reprocha ces regards jetés en arrière, alors que son choix était

définitif. Il fallait maintenant jouer courageusement la partie jusqu’au

bout. Laurent l’avait fait renoncer à bien des joies simples, à sa

franchise, mais il lui avait apporté des plaisirs dont elle n’était pas

encore rassasiée. Et le souvenir du jeune homme revint brûler son sang.

Ses hésitations, ses regrets se dissipèrent. Elle eut envie de se

rapprocher de lui, puisqu’il était sa justification, de l’évoquer, dans

cette Cômerie retombée au calme des après-midi d’été, et qui semblait

oublier l’amour dont elle avait reçu, trois nuits durant, la confidence.

Ce fut dans ces sentiments qu’un matin, vers onze heures, Clarisse vit

arriver le vieil Amédée Roset.

--Je viens vous demander à déjeuner, expliqua-t-il en s’avançant à

petits pas sur la terrasse.

--Quelle bonne idée, s’écria Clarisse.

Elle aimait ce vieillard modeste qui lui montrait toujours une attentive

courtoisie. Et lui se trouvait ragaillardi auprès de cette nièce qui

représentait à ses yeux l’image du bonheur. Il s’éventa avec son chapeau

de paille, un chapeau de forme démodée, bordé d’un galon d’étoffe, et

qu’il traînait depuis des années avec lui. Il contempla la pièce d’eau,

la pelouse, les chênes, et soupira d’aise.

--Ah le bel endroit, murmura-t-il... La dernière fois que j’y suis venu,

c’était au printemps, avec vous et M. Fabre-Gilles. Vous vous en

souvenez?

--Mais oui.

--C’était une des premières journées tièdes de la saison. La maison

était encore froide, mais elle se réchauffait au soleil. Vous avez fait

allumer le poêle de la salle à manger...

--Oui, murmura Clarisse.

Il se carra dans son fauteuil d’osier, étala avec soin la cravate

flottante à pois qu’il avait mise pour la circonstance, et reprit:

--Je ne l’ai pas revu, M. Fabre-Gilles. Il m’avait fait une très bonne

impression. C’est un jeune homme bien élevé. Au retour, dans la

victoria, il me remettait tout le temps la couverture sur les genoux.

Clarisse fut reconnaissante à son oncle d’appeler Laurent «monsieur». Et

ses paroles réveillèrent dans sa mémoire cette journée si précieuse à

son cœur. Elle voulut en entendre encore parler.

--Vous rappelez-vous, dit-elle avec un sourire, votre indignation au

sujet des mansardes?

--Quoi? demanda-t-il en penchant l’oreille.

--Les mansardes, répondit-elle tandis qu’elle tendait la main vers la

maison.

--Ah, fit-il en croyant saisir, la chambre rouge où nous sommes

entrés... Oui, je me souviens. Vous vous êtes accoudée à la fenêtre avec

M. Fabre-Gilles et vous avez causé. Je ne pouvais pas vous entendre.

Il parlait sans malice, et Clarisse, qui le savait, jouissait de

l’écouter. Elle lui dit que c’était dans cette chambre même qu’avait

logé dernièrement le jeune homme. Il dodelina de la tête avec intérêt;

il accordait de l’importance aux moindres détails de la vie des autres,

et il les recueillait afin d’en enrichir son existence pauvre. Clarisse

lui raconta le séjour de Laurent, pour le plaisir de prononcer tout haut

son nom et de ne rien craindre, soulagée d’exprimer son secret sans

pourtant le trahir, et trouvant le confident idéal dans ce vieux sourd

respectueux qui ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait.

Sur ces entrefaites, sa mère appela Clarisse au téléphone.

--Ton père n’est pas bien, dit-elle, cela m’inquiète.

--Oui, Hubert m’a raconté. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas?

Sa mère lui donna quelques détails et Clarisse se reprocha de ne pas

avoir accordé d’importance à cette indisposition. Elle écouta avec plus

d’intérêt encore quand sa mère ajouta:

--Viens donc nous faire visite. Il y a des siècles que je ne t’ai vue.

--J’irai demain, s’écria Clarisse.

Le soir, elle communiqua son projet à Hubert.

--Tu as raison, dit-il. Il me semble que tu as négligé tes parents ces

dernières semaines.

Elle décida de prendre le train de deux heures; elle monterait tout de

suite au Bourg-de-Four; Hubert viendrait la chercher pour rentrer. Et

tous ces préparatifs lui étaient dictés par l’envie grandissante de se

rapprocher de Laurent. En allant à Genève, elle risquait de le

rencontrer, elle était sûre même qu’elle le rencontrerait... Le revoir!

Comment avait-elle attendu jusque-là?

Elle ne put s’empêcher de trahir son agitation. Hubert, qui l’observait,

mit cette nervosité sur le compte des chaleurs.

La puritaine et l'amour · 第 22 / 26 题