Laurent avait commencé par frémir de colère. A ses yeux, Clarisse, par
sa décision de mettre des tiers entre eux, lui mentait encore. Mais si
le succès lui était monté à la tête, la déception imprévue le dégrisa.
Il comprit qu’il ne réussirait pas par la brutalité et il décida de
recourir à la ruse. Au delà du plaisir, il pressentit ce que la
complication des âmes, le scrupule, le remords ajoutaient à l’amour.
L’on jouissait non seulement de rendre une femme heureuse mais aussi de
la faire souffrir. Clarisse se dérobait, soit: il tâcherait de la
rejoindre moins par des procédés impératifs que par des moyens subtils
et plus cruels.
Il alla trouver Hubert et lui demanda l’autorisation de manquer le
bureau le lendemain.
--Un jour de congé? Je n’aime pas beaucoup cela. Mais enfin, soit.
Lorsqu’il l’eut obtenu, Laurent ajouta:
--Je compte rester ici, auprès de ces dames.
Hubert le regarda avec étonnement. Quelle drôle d’idée d’utiliser ainsi
sa journée de vacance! Puis il pensa que le jeune homme était un des
nombreux flirts de Fanny. Il prit un air fâché, mais sa sévérité visait
Fanny et non Laurent qu’il estimait sans importance.
Dans le courant de la soirée, il fit part de son impression à sa femme.
Celle-ci haussa les épaules:
--Mais non, il ne fait pas la cour à Fanny. Ils ne se sont pas adressé
la parole... Il veut simplement un congé par flânerie.
--Oui, c’est un paresseux... Enfin, quand même, surveille-les.
Clarisse songea avec appréhension que Laurent restait pour elle, et elle
s’effraya à l’avance de tout ce que Fanny allait deviner.
Cependant, le lendemain matin, elle dut rendre cette justice au jeune
homme qu’il se tenait parfaitement à sa place. Il se borna à affecter un
certain empressement discret auprès de Fanny comme si, étant l’hôte
régulier de la Cômerie, il devait aider à recevoir les hôtes de passage.
Soulagée, Clarisse se prit à penser qu’il serait agréable d’avoir
Laurent près d’elle en commensal, d’oublier leurs relations charnelles
au profit d’une bonne amitié, tout en continuant à vouer à son mari le
même sentiment paisible que naguère. L’idée du partage, sous le même
toit, lui faisait horreur. Mais elle aurait admis un ménage à trois
platonique.
Seulement elle ne savait par quels moyens donner ce caractère à leurs
relations. Elle demeura hésitante. Naguère, elle aurait commencé tout de
suite d’agir. Mais elle avait tellement changé! C’est que naguère, elle
se plaisait à imposer au jeune homme sa volonté. Maintenant elle n’osait
pas le traiter avec un tel sans-gêne. Laurent avait revêtu le rôle
d’initiateur en lui enseignant le plaisir: c’était au tour de Clarisse
d’être soumise et d’apprendre. Il avait gagné de l’assurance dans leur
liaison et le sentiment d’un pouvoir mystérieux, tandis qu’elle y avait
pris une humble docilité, une sorte d’appréhension générale, la crainte
de se trahir ou de le fâcher.
Fanny ne répondit à l’amabilité de Laurent qu’avec une certaine
négligence. Et Clarisse s’étonna, comme la veille, qu’on fît si peu
d’attention à lui. On lui coupait la parole, on l’écoutait à peine, il
passait le dernier dans les portes et se servait après tout le monde. Si
les autres savaient pourtant de quoi il était capable! Mais, par
extraordinaire, lui-même ne se formalisait pas. Avec Clarisse, il
faisait l’important: en public, il reprenait la place et le ton d’un
petit jeune homme. Clarisse, un peu vexée, jugea étrange qu’il fût si
considérable à ses yeux et si peu de chose pour sa cousine.
Comme il était allé chercher un sécateur parce qu’elles voulaient
cueillir des roses, elle dit à Fanny:
--Est-ce que cela vous ennuie que Laurent Fabre-Gilles soit resté?
--Ce petit? Mais non. Il n’a pas l’air méchant d’ailleurs.
Clarisse baissa la tête sans répondre. Et quand Laurent revint, les deux
femmes le regardèrent. Il ne se départit pas de sa courtoisie pleine de
sérieux quoiqu’il devinât qu’on l’observait. Mais, à partir de cette
minute, Clarisse retrouva chez lui les yeux baissés, la voix
volontairement tenue dans le registre grave, tout le masque qu’il
affectait au début de leurs relations. Elle aurait pu dénoncer son jeu
au fur et à mesure qu’il le jouait,--car c’était bien un jeu, une
tactique qu’il pratiquait sans le moindre embarras. Elle s’en indigna
d’autant plus qu’il réussit. Fanny en effet sembla intriguée à son tour
par cette mélancolie impénétrable. Il lui répondait avec froideur puis,
tout à coup, relevant ses paupières, l’enveloppait d’un magnifique
regard, aussitôt retombé. Fanny s’amusa à provoquer cette éloquence
muette jusqu’au moment où elle finit par en être un peu
gênée,--reconnaissant, sous l’apparence juvénile de Laurent, cette
ardeur physique que les femmes devinent par instinct chez certains
mâles.
Alors elle se retourna vers Clarisse:
--Eh bien! dit-elle, voilà votre solitude peuplée... Avec trois invités
à dîner ce soir, vous serez obligée de mettre une belle robe.
Puis, affectant une fausse admiration:
--Il faut vous dire, monsieur Fabre-Gilles, que ma cousine prend ici les
allures les plus simples. L’hiver, c’est la personne d’apparat, qui
tient son rang. Et les Damien-Bourgueil sont parmi ce qu’il y a de mieux
à Genève. L’été, elle s’ensevelit dans la verdure; on ne la voit plus,
tellement elle est occupée de son jardin et de son village... Une vraie
fermière!
Clarisse protesta. Elle ne voulait pas être dépréciée. Fanny continua,
en souriant à demi de côté:
--Il est vrai qu’elle est faite pour le plein air, tant elle est
naturelle et sincère. N’est-ce pas, Clarisse, que vous préférez vos
plates-bandes à tous les salons de la rue de l’Hôtel de Ville?
--Et vous, madame? demanda Laurent à Fanny.
--Moi, monsieur, je suis une personne artificielle. Ma cousine est
franche, je suis hypocrite; elle est honnête, je suis dépravée; elle
plaît à tous, et j’irrite...
Clarisse tenta d’arrêter cette comparaison en parlant des plaisirs de la
campagne. Sans vouloir l’entendre, Fanny persista à interpeller le jeune
homme.
--Mais, j’y songe, je n’ai pas à vous la décrire. Vous appréciez aussi
bien que moi le charme de Mme Damien. Vous êtes ici depuis plusieurs
jours, n’est-ce pas?
Laurent ne répondit pas. Clarisse non plus. Fanny se mit à rire:
--Je serais curieuse de voir vos soirées. Hubert s’endort-il sur son
cigare? Ma cousine, j’en suis sûre, vous dit de ces choses sensées et un
peu ennuyeuses qu’il faut toujours dire aux jeunes gens.
--Croyez-vous? fit Laurent d’un ton glacé.
--Comment, il doute de vous, Clarisse? mais ma cousine a l’habitude de
remplir tous ses devoirs! Elle doit vous donner d’excellents conseils,
et compléter une éducation qui me paraît soignée. Il faudrait toutefois
y ajouter un soupçon de fantaisie, qui est de votre âge, je vous assure.
Clarisse, à qui cette conversation commençait à devenir odieuse, vit
s’approcher le domestique: il annonça l’arrivée du boucher et demanda
des ordres. Contente de s’échapper, elle fut néanmoins agacée d’une
raison aussi prosaïque.
--Le boucher et le boulanger, expliqua-t-elle, nous viennent du village
voisin... ici c’est trop petit...
--Allez, lui dit Fanny, nous commander des côtelettes.
Lorsque Clarisse revint, elle eut de la peine à rejoindre ses
compagnons. Elle finit par les trouver assis sur un banc dans l’ombre
d’une treille. A son arrivée, Laurent affecta de se taire brusquement.
--Savez-vous, dit Fanny, ce que je conseille à monsieur?
--Jamais je n’oserai, murmura Laurent.
--De vous faire la cour!
--Excusez-moi, madame, dit le jeune homme en s’adressant à Clarisse.
--Mais non, interrompit Fanny, il serait très bon d’apprendre, auprès
d’une personne telle que ma cousine, comment faire une cour discrète.
C’est un art qui se perd, et tous vos contemporains, monsieur, sont
insensibles ou bien brutaux.
Elle semblait enchantée de son interlocuteur. Vive, hardie, elle
raffolait de quiconque savait lui donner la réplique. L’attitude d’abord
réticente de Laurent l’avait piquée au jeu, elle l’avait aguiché et
maintenant il essayait de lui tenir tête.
Clarisse trouva que leur intimité avait grandi bien vite. Elle se vit
réduite elle-même au rôle de personnage muet. Sa ruse n’avait que trop
réussi puisque le jeune homme non seulement ne la tourmentait plus mais
s’occupait d’une autre. Elle chercha à les questionner pour rentrer dans
leur dialogue, mais ses questions ne les intéressaient pas. Fanny lui
répondait en deux mots et reprenait ensuite sa conversation principale;
quant à Laurent, son visage si animé vis-à-vis de Fanny, devenait
immobile quand il se tournait vers Clarisse.
Sur ces entrefaites, Fanny, parlant de leur voyage, vanta Aix-les-Bains.
--Connaissez-vous Aix? demanda-t-elle.
--Non, je n’y jamais été.
--Cependant... fit involontairement Clarisse qui se rappela la lettre au
photographe qu’elle avait lue dans la chambre rouge.
Ils la regardèrent, et attendirent son explication, mais elle ne sut
comment continuer, et Laurent lui dit, avec un soupçon de raillerie:
--Je vous assure, madame, que je ne connais pas cet endroit...
Pourquoi mentait-il? Pourquoi vis-à-vis d’elle, cette attitude distante,
presque malhonnête? Elle y retrouva le ton qu’il avait lors de son
arrivée à la Cômerie. Voulait-il la rendre jalouse, en se montrant
empressé auprès de Fanny? Elle ne put croire à un tel calcul. Mais
alors, s’il était sincère? Était-il rassasié d’elle et enclin à
l’abandonner?
Tous deux contemplèrent Fanny: lui avec une admiration
complaisante,--elle avec une sourde inquiétude. Fine, moqueuse, Fanny
penchait son joli visage aux sourcils bien marqués, et tout éclairé par
son demi-sourire. Clarisse se reprocha avec angoisse de s’être montrée
si dure avec Laurent: Fanny était peut-être une dangereuse rivale. Elle
aurait dû le retenir, le leurrer, lui faire croire qu’elle céderait
encore--et lui céder, s’il le fallait. Elle s’était reprise, parce
qu’elle avait eu honte. Mais on n’efface pas le passé, on ne se
recompose pas une vertu. Puisqu’elle aimait Laurent, et que
l’irréparable était accompli, n’était-ce pas un zèle absurde que de se
priver de Laurent?
A l’heure du déjeuner, et tandis que Fanny était remontée dans sa
chambre, Clarisse emmena le jeune homme au salon. La porte fermée, elle
lui demanda:
--Pourquoi la laissez-vous se jeter à votre tête de cette façon?
--Eh! que dites-vous là?
Laurent, qui commençait à comprendre les plaisirs de la duplicité, fit
l’innocent. Il protesta qu’il n’y avait pas de sa faute. Clarisse revit
sur son visage son air étonné, sérieux de naguère, et, remuée par ce
souvenir, elle murmura:
--Prenez garde, c’est une coquette.
Il ne bougea pas. Alors elle s’imagina que son silence préparait la
trahison. Elle voulut le ramener à elle en noircissant sa rivale et,
soucieuse là encore de le préserver, mais à son profit, elle dit,
tremblante d’avancer une pareille accusation:
--Vous savez, elle a des amants...
Laurent fronça les sourcils: cette idée ne lui déplaisait pas. Il se
borna à faire deux pas vers la porte, sans répondre, et comme hésitant
entre les deux femmes. Clarisse, pâle de son mensonge, répéta:
--Une femme comme elle n’est pas faite pour vous... Vous ne seriez qu’un
caprice.
Il fit un geste d’indifférence, voulut s’en aller, alors, tout éperdue,
elle s’écria:
--Mais enfin, qu’attendez-vous de moi?
Il se retourna, la saisit dans ses bras, moins par amour que par besoin
de la contraindre, ou pour lui faire comprendre le bonheur de s’y
trouver. Il vit sa figure délicate rougir, redevenir pâle de nouveau, et
il sentit son corps se coller au sien. Avec une expression têtue, il
dit:
--Viens chez moi ce soir...
Ensuite, il la lâcha. Clarisse jeta un coup d’œil affolé autour d’elle
pour s’assurer que personne ne les avait entendus. Le vieux salon
familial était là, avec ses meubles accoutumés, les bouquets qu’elle
avait faits, le portrait de son beau-père; elle respira l’odeur d’étoffe
et de fruit, elle entendit quelqu’un marcher à l’étage supérieur, et la
cloche du repas sonner. Tous ces détails familiers, réguliers,
quotidiens, lui prouvèrent l’impossibilité de céder au jeune homme. Ce
portrait de son beau-père, surtout, avec ses moustaches tombantes, et
son air de reproche maussade! Se tournant vers Laurent, elle murmura
d’une voix douloureuse qui disait si bien son amour sans qu’il voulut
l’entendre.
--Vous êtes injuste. Je ne peux pas ici, ce soir... Plus tard, ailleurs,
je vous le promets.
Mais, sans écouter davantage, il s’en alla.
L’après-midi, ce fut pire. Laurent jeta le masque et entoura Fanny
d’aussi près que possible. Délaissant son genre correct, il se montra
plein d’audace. Elle lui plaisait, il la croyait facile, et cette
intrigue nouvelle n’empêcherait pas la réussite de l’autre: il
s’estimait de taille à les poursuivre toutes les deux. Aux phrases les
plus vives, Fanny, enchantée, essayait de le faire taire en disant:
--Pas devant Clarisse, voyons!
Puis, dès qu’il semblait s’interrompre, elle le provoquait. Elle le
jugeait tout haut, avec impertinence:
--Mais c’est un garçon plein d’esprit, disait-elle. Et vous le teniez
ici, à l’écart? C’est trop fort. Il doit y avoir quelque chose
là-dessous. La Cômerie n’est pas le théâtre qu’il lui faut. Je vous
invite, monsieur Fabre-Gilles, à passer huit jours chez moi. Vous verrez
l’existence que je mène: des courses sur le lac, des pique-niques, des
bals. Vous vous rencontrerez avec des femmes charmantes; vous aurez
beaucoup de succès... Car je ne suis pas égoïste, moi, comme ma
cousine...
Sombre, Clarisse souffrait en silence. Elle aurait voulu interrompre ces
phrases légères par des paroles graves et dire: «Laissez-le, Fanny, ne
vous prêtez pas à son manège cruel. Vous voyez qu’il m’a menti ou qu’il
vous ment. Il vous fera souffrir à votre tour. Laissez-le, il est à moi.
Il vous plaît peut-être, mais je l’aime.» Quel effet aurait un pareil
aveu? Ne valait-il pas la peine de se livrer afin de reprendre Laurent?
Elle se maudit d’avoir retenu Fanny deux jours. La supposition d’Hubert
revint à sa mémoire. Alors elle, Clarisse, n’aurait été qu’un intermède
et Fanny lui succéderait peut-être. Ou bien qui sait s’ils ne se
jouaient pas d’elle tous les deux, et si Laurent ne faisait pas depuis
longtemps la cour à Fanny?
Dans le va-et-vient éperdu de ses pensées, une idée surgit tout à coup.
Elle punirait Laurent comme il avait voulu la punir... Sous prétexte de
faire servir le thé, elle se rendit dans la maison et téléphona à
Desnouettes:
--Desnouettes, je vais être bonne. Je vous invite à dîner ce soir avec
les Gaillardoz.
Elle entendit dans l’appareil Desnouettes qui s’étranglait de
reconnaissance. Comme tous ces gens étaient absurdes! Elle ne croyait
pas à la profondeur de leurs sentiments; elle était possédée par le sien
qui, seul, existait à ses yeux. Et elle n’hésitait plus sur les moyens.
Puisqu’on avait voulu lui faire mal, elle ferait mal à son tour. Fanny
cherchait à séduire Laurent et Laurent semblait la trouver à son goût,
eh bien, elle appelait Desnouettes pour le mettre entre eux deux. Cette
intrigue qu’elle avait blâmée naguère, elle l’encouragerait pour s’en
servir. Et Gaillardoz? Tant pis pour lui, il n’avait qu’à se défendre
aussi bien qu’elle. Ainsi, sous l’empire de sa passion blessée, elle ne
voyait plus le monde d’après la convention optimiste et morale qui lui
était coutumière; elle acceptait qu’il fût le champ des égoïsmes aux
prises, et, sous les apparences de la politesse, un lieu de sauvagerie
et de sensualité.
Revenue près de Fanny et de Laurent, elle les trouva toujours dédaigneux
d’elle. Mais elle ne se choqua plus du sans-gêne avec lequel ils
semblaient se manifester leur goût réciproque: tel était le jeu, et elle
allait profiter à son tour des facilités qu’il offrait. Elle consentait
désormais à la liberté des mœurs puisqu’elle était la condition
indispensable de son amour.
Seulement, tout en les écoutant, elle les détesta. Fanny, d’abord, à
cause de son aisance et de sa grâce auxquelles elle-même n’atteindrait
jamais. Et puis, et surtout, Laurent. Elle lui en voulut d’être, avec sa
cousine, plus empressé qu’il ne l’avait jamais été avec elle. Elle
souffrit de sa suffisance, alors qu’elle était déchirée d’hésitations et
de scrupules. Pourquoi ne connaissait-il de l’amour que les
satisfactions? Sa jalousie se tourna, à un moment donné, en un accès de
haine. Il venait de se lever, elle se dit qu’il avait des jambes courtes
et des pieds en dedans; comment ne s’en était-elle jamais aperçue? Elle
se félicita de le voir enfin dans sa réalité, sans illusions, de
constater qu’il se révélait calculateur et égoïste, et à coup sûr ni
passionné, ni sentimental. Et, dans le même instant de cette pensée
méchante, elle s’avoua qu’elle voudrait se jeter à terre, là, tandis
qu’il était debout près de Fanny, lui serrer les genoux dans ses deux
bras, et, la tête levée, lui crier son désir. C’est en vain qu’elle
souhaitait l’humilier: avec quel bonheur elle s’humilierait devant lui!
Mais il ne lui dirait qu’une seule chose, et qu’elle ne voulait pas lui
accorder. Alors elle se remit à le haïr: elle rêva de lui faire mal dans
sa chair, de le frapper, de le blesser avec des mains féroces jusqu’au
sang, et puis, ce trop beau visage--qui souriait à Fanny sans se douter
d’une pareille menace,--de le voir pâli par la douleur, enfin vaincu, et
de le couvrir de baisers.
Vers le soir, ils regagnèrent la maison afin de s’habiller pour le
dîner. Clarisse accompagna sa cousine à sa chambre pour voir si elle ne
manquait de rien. Loin de Laurent, Fanny redevint d’un coup simple et
affectueuse.
--C’est chez vous, dit-elle, que je me retrouve avec le plus de
plaisir... Votre maison paraît si calme, tellement en ordre.
Clarisse ne répondit pas. Fanny continua, avec un grand accent de
sincérité, et cet imprévu, cette souplesse d’esprit qui la rendaient si
séduisante:
--Votre existence, Clarisse, vous fait valoir. Vous avez dans le regard
quelque chose que je ne vous connaissais pas.
--Je me porte très bien et n’ai aucun souci.
--Et puis, ma chère, vous êtes une femme droite et intelligente. C’est
l’essentiel... Oui, intelligente. Vous seriez capable, j’en suis sûre,
de comprendre même ce qui ne vous ressemble pas.
Fanny s’étendit sur une chaise longue et, les yeux languissamment
tournés vers le parc qui se dorait au soleil couchant, elle s’écria:
--Ah! si j’avais quelque chose à me faire pardonner, je vous demanderais
conseil...
--Pourquoi dites-vous cela?
--Pour rien du tout. Mais j’en veux aux gens rancuniers et bêtes. On m’a
rapporté dernièrement des potins que madame de Griffeuilhe répand sur
mon compte, et qui sont absurdes. Pourquoi cette femme est-elle si
méchante?
--Si jamais je l’entends parler ainsi, interrompit Clarisse, je la
remettrai à sa place.
Fanny lui fit un petit sourire de remerciement, puis, avec une brusque
gaieté:
--Le plus drôle, c’est de songer à ce qu’elle a fait elle-même, dans le
temps!
--Quoi, madame de Griffeuilhe?
--Oui, cette veuve inconsolable a largement trompé son mari... Mais
c’est historique, ma chère.
Comme Clarisse restait interdite, Fanny bondit vers elle et, l’entourant
de ses bras:
--Je suis sûre que cette idée vous choque parce que vous ne pouvez
croire qu’une femme de notre monde se conduise mal. N’est-ce pas?
--J’avoue en effet, que... Vous m’étonnez tellement, Fanny.
--Ah! vous ne savez pas le dessous des choses, et Hubert est un mari à
ne rien raconter... Mais jusque dans notre famille, Clarisse, cette
famille si vertueuse et si fière, on trouve de petits scandales,
d’ailleurs étouffés avec soin. Cette chronique secrète mérite d’être
connue, au moins par nous.
--Fanny!
--Mon mari m’a tout raconté; demandez à Hubert... Tels de nos plus
austères censeurs, avant d’être ermites, ont été quelque peu diables.
Maintenant ils--ou elles--sont rangés, moraux, et grisonnent. On
voudrait que leur passé leur inspirât un peu d’indulgence...
Fanny s’empara d’une photographie dans son sac de voyage: c’était celle
de son mari. Elle l’embrassa en s’écriant:
--N’est-ce pas, mon gros, mon cher gros...
On entendit la voiture qui arrivait. Clarisse murmura:
--Vous savez que Desnouettes vient dîner?
--Tiens, quelle chance! Maintenant laissez-moi m’habiller, car je vais
être terriblement en retard.