XX

Laurent avait commencé par frémir de colère. A ses yeux, Clarisse, par

sa décision de mettre des tiers entre eux, lui mentait encore. Mais si

le succès lui était monté à la tête, la déception imprévue le dégrisa.

Il comprit qu’il ne réussirait pas par la brutalité et il décida de

recourir à la ruse. Au delà du plaisir, il pressentit ce que la

complication des âmes, le scrupule, le remords ajoutaient à l’amour.

L’on jouissait non seulement de rendre une femme heureuse mais aussi de

la faire souffrir. Clarisse se dérobait, soit: il tâcherait de la

rejoindre moins par des procédés impératifs que par des moyens subtils

et plus cruels.

Il alla trouver Hubert et lui demanda l’autorisation de manquer le

bureau le lendemain.

--Un jour de congé? Je n’aime pas beaucoup cela. Mais enfin, soit.

Lorsqu’il l’eut obtenu, Laurent ajouta:

--Je compte rester ici, auprès de ces dames.

Hubert le regarda avec étonnement. Quelle drôle d’idée d’utiliser ainsi

sa journée de vacance! Puis il pensa que le jeune homme était un des

nombreux flirts de Fanny. Il prit un air fâché, mais sa sévérité visait

Fanny et non Laurent qu’il estimait sans importance.

Dans le courant de la soirée, il fit part de son impression à sa femme.

Celle-ci haussa les épaules:

--Mais non, il ne fait pas la cour à Fanny. Ils ne se sont pas adressé

la parole... Il veut simplement un congé par flânerie.

--Oui, c’est un paresseux... Enfin, quand même, surveille-les.

Clarisse songea avec appréhension que Laurent restait pour elle, et elle

s’effraya à l’avance de tout ce que Fanny allait deviner.

Cependant, le lendemain matin, elle dut rendre cette justice au jeune

homme qu’il se tenait parfaitement à sa place. Il se borna à affecter un

certain empressement discret auprès de Fanny comme si, étant l’hôte

régulier de la Cômerie, il devait aider à recevoir les hôtes de passage.

Soulagée, Clarisse se prit à penser qu’il serait agréable d’avoir

Laurent près d’elle en commensal, d’oublier leurs relations charnelles

au profit d’une bonne amitié, tout en continuant à vouer à son mari le

même sentiment paisible que naguère. L’idée du partage, sous le même

toit, lui faisait horreur. Mais elle aurait admis un ménage à trois

platonique.

Seulement elle ne savait par quels moyens donner ce caractère à leurs

relations. Elle demeura hésitante. Naguère, elle aurait commencé tout de

suite d’agir. Mais elle avait tellement changé! C’est que naguère, elle

se plaisait à imposer au jeune homme sa volonté. Maintenant elle n’osait

pas le traiter avec un tel sans-gêne. Laurent avait revêtu le rôle

d’initiateur en lui enseignant le plaisir: c’était au tour de Clarisse

d’être soumise et d’apprendre. Il avait gagné de l’assurance dans leur

liaison et le sentiment d’un pouvoir mystérieux, tandis qu’elle y avait

pris une humble docilité, une sorte d’appréhension générale, la crainte

de se trahir ou de le fâcher.

Fanny ne répondit à l’amabilité de Laurent qu’avec une certaine

négligence. Et Clarisse s’étonna, comme la veille, qu’on fît si peu

d’attention à lui. On lui coupait la parole, on l’écoutait à peine, il

passait le dernier dans les portes et se servait après tout le monde. Si

les autres savaient pourtant de quoi il était capable! Mais, par

extraordinaire, lui-même ne se formalisait pas. Avec Clarisse, il

faisait l’important: en public, il reprenait la place et le ton d’un

petit jeune homme. Clarisse, un peu vexée, jugea étrange qu’il fût si

considérable à ses yeux et si peu de chose pour sa cousine.

Comme il était allé chercher un sécateur parce qu’elles voulaient

cueillir des roses, elle dit à Fanny:

--Est-ce que cela vous ennuie que Laurent Fabre-Gilles soit resté?

--Ce petit? Mais non. Il n’a pas l’air méchant d’ailleurs.

Clarisse baissa la tête sans répondre. Et quand Laurent revint, les deux

femmes le regardèrent. Il ne se départit pas de sa courtoisie pleine de

sérieux quoiqu’il devinât qu’on l’observait. Mais, à partir de cette

minute, Clarisse retrouva chez lui les yeux baissés, la voix

volontairement tenue dans le registre grave, tout le masque qu’il

affectait au début de leurs relations. Elle aurait pu dénoncer son jeu

au fur et à mesure qu’il le jouait,--car c’était bien un jeu, une

tactique qu’il pratiquait sans le moindre embarras. Elle s’en indigna

d’autant plus qu’il réussit. Fanny en effet sembla intriguée à son tour

par cette mélancolie impénétrable. Il lui répondait avec froideur puis,

tout à coup, relevant ses paupières, l’enveloppait d’un magnifique

regard, aussitôt retombé. Fanny s’amusa à provoquer cette éloquence

muette jusqu’au moment où elle finit par en être un peu

gênée,--reconnaissant, sous l’apparence juvénile de Laurent, cette

ardeur physique que les femmes devinent par instinct chez certains

mâles.

Alors elle se retourna vers Clarisse:

--Eh bien! dit-elle, voilà votre solitude peuplée... Avec trois invités

à dîner ce soir, vous serez obligée de mettre une belle robe.

Puis, affectant une fausse admiration:

--Il faut vous dire, monsieur Fabre-Gilles, que ma cousine prend ici les

allures les plus simples. L’hiver, c’est la personne d’apparat, qui

tient son rang. Et les Damien-Bourgueil sont parmi ce qu’il y a de mieux

à Genève. L’été, elle s’ensevelit dans la verdure; on ne la voit plus,

tellement elle est occupée de son jardin et de son village... Une vraie

fermière!

Clarisse protesta. Elle ne voulait pas être dépréciée. Fanny continua,

en souriant à demi de côté:

--Il est vrai qu’elle est faite pour le plein air, tant elle est

naturelle et sincère. N’est-ce pas, Clarisse, que vous préférez vos

plates-bandes à tous les salons de la rue de l’Hôtel de Ville?

--Et vous, madame? demanda Laurent à Fanny.

--Moi, monsieur, je suis une personne artificielle. Ma cousine est

franche, je suis hypocrite; elle est honnête, je suis dépravée; elle

plaît à tous, et j’irrite...

Clarisse tenta d’arrêter cette comparaison en parlant des plaisirs de la

campagne. Sans vouloir l’entendre, Fanny persista à interpeller le jeune

homme.

--Mais, j’y songe, je n’ai pas à vous la décrire. Vous appréciez aussi

bien que moi le charme de Mme Damien. Vous êtes ici depuis plusieurs

jours, n’est-ce pas?

Laurent ne répondit pas. Clarisse non plus. Fanny se mit à rire:

--Je serais curieuse de voir vos soirées. Hubert s’endort-il sur son

cigare? Ma cousine, j’en suis sûre, vous dit de ces choses sensées et un

peu ennuyeuses qu’il faut toujours dire aux jeunes gens.

--Croyez-vous? fit Laurent d’un ton glacé.

--Comment, il doute de vous, Clarisse? mais ma cousine a l’habitude de

remplir tous ses devoirs! Elle doit vous donner d’excellents conseils,

et compléter une éducation qui me paraît soignée. Il faudrait toutefois

y ajouter un soupçon de fantaisie, qui est de votre âge, je vous assure.

Clarisse, à qui cette conversation commençait à devenir odieuse, vit

s’approcher le domestique: il annonça l’arrivée du boucher et demanda

des ordres. Contente de s’échapper, elle fut néanmoins agacée d’une

raison aussi prosaïque.

--Le boucher et le boulanger, expliqua-t-elle, nous viennent du village

voisin... ici c’est trop petit...

--Allez, lui dit Fanny, nous commander des côtelettes.

Lorsque Clarisse revint, elle eut de la peine à rejoindre ses

compagnons. Elle finit par les trouver assis sur un banc dans l’ombre

d’une treille. A son arrivée, Laurent affecta de se taire brusquement.

--Savez-vous, dit Fanny, ce que je conseille à monsieur?

--Jamais je n’oserai, murmura Laurent.

--De vous faire la cour!

--Excusez-moi, madame, dit le jeune homme en s’adressant à Clarisse.

--Mais non, interrompit Fanny, il serait très bon d’apprendre, auprès

d’une personne telle que ma cousine, comment faire une cour discrète.

C’est un art qui se perd, et tous vos contemporains, monsieur, sont

insensibles ou bien brutaux.

Elle semblait enchantée de son interlocuteur. Vive, hardie, elle

raffolait de quiconque savait lui donner la réplique. L’attitude d’abord

réticente de Laurent l’avait piquée au jeu, elle l’avait aguiché et

maintenant il essayait de lui tenir tête.

Clarisse trouva que leur intimité avait grandi bien vite. Elle se vit

réduite elle-même au rôle de personnage muet. Sa ruse n’avait que trop

réussi puisque le jeune homme non seulement ne la tourmentait plus mais

s’occupait d’une autre. Elle chercha à les questionner pour rentrer dans

leur dialogue, mais ses questions ne les intéressaient pas. Fanny lui

répondait en deux mots et reprenait ensuite sa conversation principale;

quant à Laurent, son visage si animé vis-à-vis de Fanny, devenait

immobile quand il se tournait vers Clarisse.

Sur ces entrefaites, Fanny, parlant de leur voyage, vanta Aix-les-Bains.

--Connaissez-vous Aix? demanda-t-elle.

--Non, je n’y jamais été.

--Cependant... fit involontairement Clarisse qui se rappela la lettre au

photographe qu’elle avait lue dans la chambre rouge.

Ils la regardèrent, et attendirent son explication, mais elle ne sut

comment continuer, et Laurent lui dit, avec un soupçon de raillerie:

--Je vous assure, madame, que je ne connais pas cet endroit...

Pourquoi mentait-il? Pourquoi vis-à-vis d’elle, cette attitude distante,

presque malhonnête? Elle y retrouva le ton qu’il avait lors de son

arrivée à la Cômerie. Voulait-il la rendre jalouse, en se montrant

empressé auprès de Fanny? Elle ne put croire à un tel calcul. Mais

alors, s’il était sincère? Était-il rassasié d’elle et enclin à

l’abandonner?

Tous deux contemplèrent Fanny: lui avec une admiration

complaisante,--elle avec une sourde inquiétude. Fine, moqueuse, Fanny

penchait son joli visage aux sourcils bien marqués, et tout éclairé par

son demi-sourire. Clarisse se reprocha avec angoisse de s’être montrée

si dure avec Laurent: Fanny était peut-être une dangereuse rivale. Elle

aurait dû le retenir, le leurrer, lui faire croire qu’elle céderait

encore--et lui céder, s’il le fallait. Elle s’était reprise, parce

qu’elle avait eu honte. Mais on n’efface pas le passé, on ne se

recompose pas une vertu. Puisqu’elle aimait Laurent, et que

l’irréparable était accompli, n’était-ce pas un zèle absurde que de se

priver de Laurent?

A l’heure du déjeuner, et tandis que Fanny était remontée dans sa

chambre, Clarisse emmena le jeune homme au salon. La porte fermée, elle

lui demanda:

--Pourquoi la laissez-vous se jeter à votre tête de cette façon?

--Eh! que dites-vous là?

Laurent, qui commençait à comprendre les plaisirs de la duplicité, fit

l’innocent. Il protesta qu’il n’y avait pas de sa faute. Clarisse revit

sur son visage son air étonné, sérieux de naguère, et, remuée par ce

souvenir, elle murmura:

--Prenez garde, c’est une coquette.

Il ne bougea pas. Alors elle s’imagina que son silence préparait la

trahison. Elle voulut le ramener à elle en noircissant sa rivale et,

soucieuse là encore de le préserver, mais à son profit, elle dit,

tremblante d’avancer une pareille accusation:

--Vous savez, elle a des amants...

Laurent fronça les sourcils: cette idée ne lui déplaisait pas. Il se

borna à faire deux pas vers la porte, sans répondre, et comme hésitant

entre les deux femmes. Clarisse, pâle de son mensonge, répéta:

--Une femme comme elle n’est pas faite pour vous... Vous ne seriez qu’un

caprice.

Il fit un geste d’indifférence, voulut s’en aller, alors, tout éperdue,

elle s’écria:

--Mais enfin, qu’attendez-vous de moi?

Il se retourna, la saisit dans ses bras, moins par amour que par besoin

de la contraindre, ou pour lui faire comprendre le bonheur de s’y

trouver. Il vit sa figure délicate rougir, redevenir pâle de nouveau, et

il sentit son corps se coller au sien. Avec une expression têtue, il

dit:

--Viens chez moi ce soir...

Ensuite, il la lâcha. Clarisse jeta un coup d’œil affolé autour d’elle

pour s’assurer que personne ne les avait entendus. Le vieux salon

familial était là, avec ses meubles accoutumés, les bouquets qu’elle

avait faits, le portrait de son beau-père; elle respira l’odeur d’étoffe

et de fruit, elle entendit quelqu’un marcher à l’étage supérieur, et la

cloche du repas sonner. Tous ces détails familiers, réguliers,

quotidiens, lui prouvèrent l’impossibilité de céder au jeune homme. Ce

portrait de son beau-père, surtout, avec ses moustaches tombantes, et

son air de reproche maussade! Se tournant vers Laurent, elle murmura

d’une voix douloureuse qui disait si bien son amour sans qu’il voulut

l’entendre.

--Vous êtes injuste. Je ne peux pas ici, ce soir... Plus tard, ailleurs,

je vous le promets.

Mais, sans écouter davantage, il s’en alla.

L’après-midi, ce fut pire. Laurent jeta le masque et entoura Fanny

d’aussi près que possible. Délaissant son genre correct, il se montra

plein d’audace. Elle lui plaisait, il la croyait facile, et cette

intrigue nouvelle n’empêcherait pas la réussite de l’autre: il

s’estimait de taille à les poursuivre toutes les deux. Aux phrases les

plus vives, Fanny, enchantée, essayait de le faire taire en disant:

--Pas devant Clarisse, voyons!

Puis, dès qu’il semblait s’interrompre, elle le provoquait. Elle le

jugeait tout haut, avec impertinence:

--Mais c’est un garçon plein d’esprit, disait-elle. Et vous le teniez

ici, à l’écart? C’est trop fort. Il doit y avoir quelque chose

là-dessous. La Cômerie n’est pas le théâtre qu’il lui faut. Je vous

invite, monsieur Fabre-Gilles, à passer huit jours chez moi. Vous verrez

l’existence que je mène: des courses sur le lac, des pique-niques, des

bals. Vous vous rencontrerez avec des femmes charmantes; vous aurez

beaucoup de succès... Car je ne suis pas égoïste, moi, comme ma

cousine...

Sombre, Clarisse souffrait en silence. Elle aurait voulu interrompre ces

phrases légères par des paroles graves et dire: «Laissez-le, Fanny, ne

vous prêtez pas à son manège cruel. Vous voyez qu’il m’a menti ou qu’il

vous ment. Il vous fera souffrir à votre tour. Laissez-le, il est à moi.

Il vous plaît peut-être, mais je l’aime.» Quel effet aurait un pareil

aveu? Ne valait-il pas la peine de se livrer afin de reprendre Laurent?

Elle se maudit d’avoir retenu Fanny deux jours. La supposition d’Hubert

revint à sa mémoire. Alors elle, Clarisse, n’aurait été qu’un intermède

et Fanny lui succéderait peut-être. Ou bien qui sait s’ils ne se

jouaient pas d’elle tous les deux, et si Laurent ne faisait pas depuis

longtemps la cour à Fanny?

Dans le va-et-vient éperdu de ses pensées, une idée surgit tout à coup.

Elle punirait Laurent comme il avait voulu la punir... Sous prétexte de

faire servir le thé, elle se rendit dans la maison et téléphona à

Desnouettes:

--Desnouettes, je vais être bonne. Je vous invite à dîner ce soir avec

les Gaillardoz.

Elle entendit dans l’appareil Desnouettes qui s’étranglait de

reconnaissance. Comme tous ces gens étaient absurdes! Elle ne croyait

pas à la profondeur de leurs sentiments; elle était possédée par le sien

qui, seul, existait à ses yeux. Et elle n’hésitait plus sur les moyens.

Puisqu’on avait voulu lui faire mal, elle ferait mal à son tour. Fanny

cherchait à séduire Laurent et Laurent semblait la trouver à son goût,

eh bien, elle appelait Desnouettes pour le mettre entre eux deux. Cette

intrigue qu’elle avait blâmée naguère, elle l’encouragerait pour s’en

servir. Et Gaillardoz? Tant pis pour lui, il n’avait qu’à se défendre

aussi bien qu’elle. Ainsi, sous l’empire de sa passion blessée, elle ne

voyait plus le monde d’après la convention optimiste et morale qui lui

était coutumière; elle acceptait qu’il fût le champ des égoïsmes aux

prises, et, sous les apparences de la politesse, un lieu de sauvagerie

et de sensualité.

Revenue près de Fanny et de Laurent, elle les trouva toujours dédaigneux

d’elle. Mais elle ne se choqua plus du sans-gêne avec lequel ils

semblaient se manifester leur goût réciproque: tel était le jeu, et elle

allait profiter à son tour des facilités qu’il offrait. Elle consentait

désormais à la liberté des mœurs puisqu’elle était la condition

indispensable de son amour.

Seulement, tout en les écoutant, elle les détesta. Fanny, d’abord, à

cause de son aisance et de sa grâce auxquelles elle-même n’atteindrait

jamais. Et puis, et surtout, Laurent. Elle lui en voulut d’être, avec sa

cousine, plus empressé qu’il ne l’avait jamais été avec elle. Elle

souffrit de sa suffisance, alors qu’elle était déchirée d’hésitations et

de scrupules. Pourquoi ne connaissait-il de l’amour que les

satisfactions? Sa jalousie se tourna, à un moment donné, en un accès de

haine. Il venait de se lever, elle se dit qu’il avait des jambes courtes

et des pieds en dedans; comment ne s’en était-elle jamais aperçue? Elle

se félicita de le voir enfin dans sa réalité, sans illusions, de

constater qu’il se révélait calculateur et égoïste, et à coup sûr ni

passionné, ni sentimental. Et, dans le même instant de cette pensée

méchante, elle s’avoua qu’elle voudrait se jeter à terre, là, tandis

qu’il était debout près de Fanny, lui serrer les genoux dans ses deux

bras, et, la tête levée, lui crier son désir. C’est en vain qu’elle

souhaitait l’humilier: avec quel bonheur elle s’humilierait devant lui!

Mais il ne lui dirait qu’une seule chose, et qu’elle ne voulait pas lui

accorder. Alors elle se remit à le haïr: elle rêva de lui faire mal dans

sa chair, de le frapper, de le blesser avec des mains féroces jusqu’au

sang, et puis, ce trop beau visage--qui souriait à Fanny sans se douter

d’une pareille menace,--de le voir pâli par la douleur, enfin vaincu, et

de le couvrir de baisers.

Vers le soir, ils regagnèrent la maison afin de s’habiller pour le

dîner. Clarisse accompagna sa cousine à sa chambre pour voir si elle ne

manquait de rien. Loin de Laurent, Fanny redevint d’un coup simple et

affectueuse.

--C’est chez vous, dit-elle, que je me retrouve avec le plus de

plaisir... Votre maison paraît si calme, tellement en ordre.

Clarisse ne répondit pas. Fanny continua, avec un grand accent de

sincérité, et cet imprévu, cette souplesse d’esprit qui la rendaient si

séduisante:

--Votre existence, Clarisse, vous fait valoir. Vous avez dans le regard

quelque chose que je ne vous connaissais pas.

--Je me porte très bien et n’ai aucun souci.

--Et puis, ma chère, vous êtes une femme droite et intelligente. C’est

l’essentiel... Oui, intelligente. Vous seriez capable, j’en suis sûre,

de comprendre même ce qui ne vous ressemble pas.

Fanny s’étendit sur une chaise longue et, les yeux languissamment

tournés vers le parc qui se dorait au soleil couchant, elle s’écria:

--Ah! si j’avais quelque chose à me faire pardonner, je vous demanderais

conseil...

--Pourquoi dites-vous cela?

--Pour rien du tout. Mais j’en veux aux gens rancuniers et bêtes. On m’a

rapporté dernièrement des potins que madame de Griffeuilhe répand sur

mon compte, et qui sont absurdes. Pourquoi cette femme est-elle si

méchante?

--Si jamais je l’entends parler ainsi, interrompit Clarisse, je la

remettrai à sa place.

Fanny lui fit un petit sourire de remerciement, puis, avec une brusque

gaieté:

--Le plus drôle, c’est de songer à ce qu’elle a fait elle-même, dans le

temps!

--Quoi, madame de Griffeuilhe?

--Oui, cette veuve inconsolable a largement trompé son mari... Mais

c’est historique, ma chère.

Comme Clarisse restait interdite, Fanny bondit vers elle et, l’entourant

de ses bras:

--Je suis sûre que cette idée vous choque parce que vous ne pouvez

croire qu’une femme de notre monde se conduise mal. N’est-ce pas?

--J’avoue en effet, que... Vous m’étonnez tellement, Fanny.

--Ah! vous ne savez pas le dessous des choses, et Hubert est un mari à

ne rien raconter... Mais jusque dans notre famille, Clarisse, cette

famille si vertueuse et si fière, on trouve de petits scandales,

d’ailleurs étouffés avec soin. Cette chronique secrète mérite d’être

connue, au moins par nous.

--Fanny!

--Mon mari m’a tout raconté; demandez à Hubert... Tels de nos plus

austères censeurs, avant d’être ermites, ont été quelque peu diables.

Maintenant ils--ou elles--sont rangés, moraux, et grisonnent. On

voudrait que leur passé leur inspirât un peu d’indulgence...

Fanny s’empara d’une photographie dans son sac de voyage: c’était celle

de son mari. Elle l’embrassa en s’écriant:

--N’est-ce pas, mon gros, mon cher gros...

On entendit la voiture qui arrivait. Clarisse murmura:

--Vous savez que Desnouettes vient dîner?

--Tiens, quelle chance! Maintenant laissez-moi m’habiller, car je vais

être terriblement en retard.

La puritaine et l'amour · 第 19 / 26 题