XIX

Clarisse dévisagea Hubert à son retour comme on revoit un ancien

camarade des années de pauvreté quand on a soi-même fait fortune.

D’avance, elle avait appréhendé cette minute, mais tout se passa avec

beaucoup de naturel. Elle se sentait différente de lui, désormais, et

c’est ce qui l’empêchait de se considérer comme absolument

coupable,--différente mais non hostile et encore attachée à lui.

Certains souvenirs leur demeuraient communs: si beau que fût son

présent, il y avait entre son mari et elle une solidarité qu’elle ne

pouvait renier, qu’elle n’avait aucune envie de renier d’ailleurs et sur

laquelle elle se serait peut-être attendrie.

Hubert commença par se plaindre de son voyage. Beaucoup de monde dans

les trains, une chaleur intolérable.

--Il a dû faire de l’orage ici, n’est-ce pas?

--Mais non, répondit Clarisse avec simplicité, je ne m’en suis pas

aperçue...

Elle lui demanda s’il était fatigué, s’il ne voulait pas prendre quelque

chose. En s’occupant de ces détails elle évitait de considérer le

principal, et elle se trompait elle-même par cette sollicitude. Lui,

allongé dans un fauteuil sur la terrasse, se reposait à l’ombre fraîche

des arbres qui lui appartenaient, et, après les tracas de ces deux

jours, promenait autour de lui le regard confiant de ses gros yeux

pâles. Quant à Laurent, il avait tout de suite disparu dans sa chambre

pour écrire des lettres. Clarisse, n’étant pas gênée par ce témoin,

reprit sans peine les manières et l’attitude qu’elle avait toujours eues

avec Hubert:

--Enfin, dit-elle, es-tu content de ton voyage?

L’expression satisfaite d’Hubert disparut. Il s’éleva avec véhémence

contre ses collègues zurichois. Pour la première fois Clarisse remarqua

la passion qui animait son visage. Elle comprit pourquoi Laurent lui

signalait un Hubert tout différent au bureau de ce qu’il était à la

maison. Cette énergie dans la voix, cette intelligence dans les yeux lui

plurent. Curieuse, elle demanda, pour l’entraîner à se révéler

davantage:

--As-tu obtenu de conclure l’arrangement que tu voulais?

Il la regarda, étonné qu’elle sût le but précis de son voyage, il pensa

qu’il le lui avait dit par mégarde, alors prudemment il éteignit son

visage, et, avec une indifférence affectée:

--Oui, à peu près...

--De quoi s’agissait-il au juste? insista Clarisse.

--Oh! tu ne comprendrais pas.

--Mais si, explique-moi. Tes soucis m’intéresseraient si tu voulais m’en

faire part...

Il la considéra affectueusement, lui caressa la main, et, reconnaissant

de cette attention conjugale, il lui dit:

--Ma bonne Clarisse...

Ensuite il alluma un cigare avec soin et se mit à le fumer en reprenant

son air engourdi. Ainsi, pensa-t-elle, le voilà redevenu l’homme

paisible et indolent d’apparence. Cette excitation qu’elle avait cru

deviner à l’instant, il ne lui donnait cours que loin d’elle. Passionné

en affaires, mais pas en amour. Quel dommage!

Laurent revint vers eux. Malgré son aplomb, il avait éprouvé quelque

inquiétude au retour de M. Damien, et il avait disparu moins par tact

que par gêne. Puis, se gourmandant, et désireux toujours d’agir «en

homme», il s’était enhardi jusqu’à les rejoindre.

--Eh bien, fit Hubert, avez-vous écrit vos lettres?

--Mais oui, les voilà.

Il y eut un silence, Laurent, agacé de retrouver le mari et la femme si

confortablement installés l’un près de l’autre, voulut rappeler à

Clarisse sa présence.

--Madame, fit-il, je vous ai obéi: je viens d’écrire à Nîmes.

Elle ne répondit pas, alors il s’adressa à Hubert:

--C’est hier que madame Damien m’a donné ces bons conseils.

--Elle a bien fait, répondit Hubert; c’est le devoir d’un fils envers

ses parents...

Il se tourna vers le jeune homme, le vit hésitant et gauche, alors,

d’une voix brusque:

--Allez donc les mettre au vestibule, vos lettres, le facteur les

prendra.

Et Laurent, dépité mais obéissant, fit demi-tour.

Clarisse avait beaucoup redouté cette mise en face des deux hommes. Elle

avait craint de ne pouvoir supporter les poignées de mains, les

conversations, et les allusions involontaires. Elle avait fait appel

d’avance à tout son sang-froid... Et voici que là encore, les choses

s’arrangeaient. Hubert avait repris son ton boudeur vis-à-vis de

Laurent, et Laurent s’était trouvé, devant lui, beaucoup plus petit

jeune homme que la veille, lorsqu’il n’était que devant Clarisse. Entre

Hubert grognon et Laurent nerveux, elle se sentit la plus lucide et, en

quelque sorte, la plus raisonnable des trois.

Elle conservait dans toute cette aventure une espèce d’innocence morale.

Elle n’avait jamais imaginé à l’avance, même pour le condamner, ce

qu’elle vivait depuis deux jours. Elle avait commis sa faute sans

préjugés. Dans une sorte d’hallucination, elle s’était livrée à un autre

homme que son mari, elle avait trahi la foi conjugale,--et elle

demeurait surtout éblouie, stupéfaite; elle n’avait pas encore eu le

temps de relier son cas personnel à une catégorie générale, à des

précédents qu’elle blâmait très sincèrement chez autrui. Elle apercevait

bien la différence, elle n’apercevait pas encore la contradiction qu’il

y avait entre son mari avec ce qu’il représentait de légal, de moral,

d’habituel, de certain, et Laurent, être extraordinaire. Il lui fallut

découvrir petit à petit les conséquences de sa faute.

Laurent commença de s’en charger. C’était la première fois qu’une femme

se montrait aussi éprise de lui. Il entendait bien poursuivre son

avantage. Il se rassura sur le compte d’Hubert qui, se dit-il, ne

verrait rien. Son extrême jeunesse de caractère et son égoïsme lui

enlevaient le sentiment de sa responsabilité, ou plutôt--car il n’était

pas foncièrement mauvais, mais trop vite gâté par l’amour--empêchaient

ce sentiment de se développer.

Il voulut donc rappeler à Clarisse sa domination sur elle et il fut

étonné de rencontrer sa résistance. Après dîner il lui proposa de faire

quelques pas dans le parc: elle refusa. Plus tard, quand ils montèrent

tous les trois, il essaya de prolonger son baiser habituel sur sa main,

mais elle la retira et lui dit d’une voix paisible:

--Bonsoir, monsieur.

Puis elle gagna sa chambre avec son mari. Laurent se crut la victime

d’une coquette. Il n’avait pas du tout compris l’honnêteté, la candeur

qu’elle apportait jusque dans sa faute. Il oublia les preuves

passionnées qu’elle lui avait données de son amour, et il se demanda

s’il n’avait pas eu affaire à une dévergondée qui avait profité de

l’absence de son mari et qui, une fois le mari revenu, affecterait de ne

se souvenir de rien. Sa conduite lui sembla tout à coup très immorale et

même suspecte. «En somme, se dit-il, elle m’a cédé bien vite.» Il

repassa les deux jours qu’il venait de vivre pour découvrir dans

l’attitude et les paroles de Clarisse de quoi justifier ses soupçons

injurieux. Très inexpérimenté, il crut à de la duplicité et du mensonge

là où il n’y avait qu’une inexpérience pareille à la sienne. Mais plus

on est naïf, moins on reconnaît la naïveté des autres. Laurent aurait

voulu que Clarisse lui témoignât, sous les yeux même de son mari,

qu’elle l’aimait. Il ne savait pas estimer à leur valeur son brusque

silence, sa dérobée... Peut-être, pensa-t-il, prodiguait-elle à Hubert

en ce moment les mêmes caresses qu’à lui-même la veille. Errant dans sa

chambre sans pouvoir dormir, il s’irrita, comme un jeune mâle exigeant,

que sa proie lui fût si vite arrachée. Son désir se surexcita et à ce

désir s’ajoutèrent le ressentiment de son amour-propre et l’antipathie

qu’il avait pour Hubert.

Pendant ce temps, Clarisse, dans sa chambre, se gardait pour lui. Elle

n’avait témoigné cette réserve à Laurent que par pudeur, par tendresse,

et se refusait à manifester en supercheries hasardeuses ce qui lui

remplissait le cœur. Elle tenait tant à son amour qu’elle évitait de

l’exposer aux yeux de celui qui aurait le droit de le condamner. Sans

chercher de solution à la situation qui les rassemblait tous les trois,

elle pressentait bien qu’un pareil état de choses devrait se dénouer une

fois ou l’autre: mais elle préférait le préserver le plus longtemps

possible.

Le lendemain était un dimanche. Hubert descendit déjeuner le matin,

affectant un grand soulagement d’être débarrassé de tout souci

d’affaires. Comme il buvait son thé, il s’écria:

--Ce n’est pas la peine de faire atteler, n’est-ce pas? Nous irons à

pied à l’église.

Aller à l’église! Clarisse frémit. Bien sûr, il faudrait aller à

l’église comme tous les dimanches... Elle murmura:

--Je ne sais si je t’accompagnerai...

--Comment? Pourquoi?

--Je me sens un peu lasse.

--Lasse, à cette heure-ci! Mais tu as fort bien dormi. Même je suis

frappé, depuis mon retour, de ta bonne mine. Qu’as-tu donc?

--Rien, je t’assure. Seulement...

--Non, non, il faut venir. Ici, tu sais quelle importance a l’exemple

qu’on donne.

Il menaça sa femme du doigt, et, en riant:

--C’est très mal d’être paresseuse!

Elle s’obligea à sourire comme lui. Mais elle évoquait l’église blanche

où elle s’était rendue si souvent, sans pensées secrètes, où elle avait

écouté les paroles sacrées avec la paix de l’âme, et il lui sembla

impossible d’y apporter un cœur fiévreux de passion et un corps rendu de

volupté. Comment expliquer une défection? Des projets fous traversèrent

son esprit: simuler un évanouissement, tout raconter à Hubert. Mais il

se levait, disant:

--Puisque nous allons à pied, ne tardons pas.

--Écoute, dit-elle, je ne sais quand même si je t’accompagnerai...

Hubert était à la porte. Il se retourna, revint vers elle, les sourcils

froncés, et d’une voix brève--la voix qu’il avait au bureau--il

commanda:

--Qu’est-ce qu’il y a? Réponds!

--Notre pasteur est si ennuyeux, fit-elle au bout d’un instant.

--Comment, c’est toi qui dis cela, toi qui soutiens qu’un sermon, même

médiocre, fait toujours du bien? J’exige que tu viennes.

Sous le ton sec, elle crut deviner une menace. Elle dit:

--Tu as raison, j’irai.

L’église de la Cômerie est au bout d’un chemin ombreux, bordé de haies

vives. Les Damien y arrivèrent comme les cloches cessaient de sonner. La

petite nef, crépie à la chaux, avec ses versets bibliques inscrits en

lettres noires, ses vitraux anciens, se trouvait déjà remplie de

paysans. Clarisse eut comme voisin un vieux bonhomme bronzé qui sentait

le savon, le linge frais, et qui chantait d’une voix tremblante en

suivant du doigt sur son psautier.

Le pasteur était un grand jeune homme blond et enthousiaste, très goûté

par les personnes sensibles du village, et dont l’éloquence fleurissait

comme un verger au printemps. Après le cantique il se leva ainsi que

toute l’assemblée, et, selon l’usage, il lut la confession des péchés.

Que de fois, depuis sa petite jeunesse, Clarisse avait entendu ces

paroles liturgiques. Elles lui avaient paru souvent un peu

excessives dans leur rigueur ancienne. Néanmoins chaque dimanche,

consciencieusement, elle avait reconnu devant Dieu qu’elle était une

pécheresse, et elle avait recueilli les moindres de ses fautes pour s’en

affliger. Cet aveu lui permettait de constater qu’elle n’était pas très

criminelle. Alors elle s’accusait d’autant plus qu’elle ne pouvait

offrir à Dieu le sujet de bien sérieuses repentances.

Ce dimanche, toutefois, elle dut reconnaître avec horreur que les termes

de la confession des péchés étaient tout juste assez graves pour

qualifier son cas. L’espèce de tournoiement qui la grisait depuis

quelques jours s’arrêta pour laisser voir la réalité. Au cours de la

semaine, elle avait cédé à ses désirs, et ce flot longtemps contenu,

devenu brusquement trop fort, l’avait emportée sans lui laisser le temps

de réfléchir, de juger,--mais aujourd’hui c’était dimanche, un dimanche

de lumière. Aujourd’hui, elle était dans une église, le lieu où sa

conscience s’était si souvent interrogée. De nouveau, il fallait lui

répondre. Comment la satisfaire? Devant les hommes, à haute voix, elle

pouvait dissimuler, mentir; elle pouvait se cacher de son mari, de son

pasteur. Mais dans le silence de son âme enfin éclairée, comment ne pas

être franche?... Pourtant elle voulut retarder encore, échapper à ses

objurgations intérieures: elle leva la tête, la détourna, et tout à coup

elle aperçut à quelque distance, entre les personnes debout, Laurent.

Que faisait-il là?

Alors, en présence de son amant, elle ne put discuter ni reculer

davantage. Sa conscience l’accusa sans détour: elle était une femme

adultère... L’acte était accompli, le péché ineffaçable, et chacun avait

le droit de lui dire, en la montrant au doigt: «Adultère!... Et voilà

l’homme dont tu as reçu les caresses. Il a connu le plus intime de toi,

ton abandon dans ses bras, et ta jouissance impure.» Un lien d’iniquité

unissait cet adolescent et cette épouse. «Tu as souillé ta vie et

souillé ton honneur. L’homme dont tu portes le nom et la bague, tu l’as

trahi. Tu as trompé la confiance que les tiens avaient en toi, tu as

perdu le trésor précieux de ta réputation et de ta dignité; tu t’es

retiré la permission de reprocher quoi que ce soit à quiconque, puisque

tu es coupable, profondément coupable, ayant commis ton péché au sein

même de la vertu. Et ce crime, pourquoi l’as-tu commis? Pour une

éternité de délices?--non, pour une minute de folie bestiale.» Alors,

entre le vieillard à sa droite, si pieux et si loyal, et son mari à sa

gauche qu’elle avait trompé, elle se mit à trembler de tous ses membres.

En nage, rouge de honte et d’angoisse, elle s’attendit presque à ce que

Dieu, Dieu qui les voyait tous les trois et qui savait toutes choses,

intervînt pour la dénoncer, et annonçât à la foule qui la respectait

encore: «Regardez, cette femme est adultère.»

Du haut de la chaire, ignorant ce qu’il déchaînait dans un cœur, le

pasteur continuait de lire le texte sacramentel: «Mais, Seigneur, nous

avons une vive douleur de t’avoir offensé. Nous nous condamnons, nous et

nos vices avec une sérieuse repentance, recourant humblement à ta

grâce...»--«Oui, se disait Clarisse, je suis une femme perdue, je

l’avoue et je me condamne, je mérite tous les reproches, toutes les

injures, tous les châtiments. J’ai mal agi, j’ai trahi mes devoirs...

Mais pourquoi l’ai-je rencontré? Pourquoi ai-je en moi cette âme qui n’a

besoin que de lui?»

Maintenant le pasteur priait. Il s’adressait à Dieu, il établissait par

ses paroles pleines de conviction, une avenue vers le ciel. On sentait

la voûte ouverte, et le regard de l’Éternel reposant sur l’assistance.

Alors, mise en contact plus direct avec Celui qu’elle nommait son juge,

Clarisse, encouragée par la prière du prédicateur, se mit à prier pour

elle-même: «Seigneur, je suis coupable d’avoir enfreint tes lois divines

aussi bien que les lois humaines, mais toi qui sais tout, tu vois

combien je l’aime. Pourquoi m’as-tu permis de le rencontrer et de me

plaire à sa personne? Est-ce mal, d’éprouver si profondément l’amour,

même si ce n’est pas celui que tu nous recommandes? Il n’y a qu’un seul

amour: pourquoi est-il permis ou défendu selon les cas? Mon sentiment

n’est pas égoïste, ni capricieux, c’est l’humble offrande de mon cœur

qui est à ton image et de mon corps que tu as formé...»

A la dérobée, elle regarda Laurent, qui se tenait la tête baissée, dans

une attitude immobile. Et tout à coup une terreur la bouleversa. Si

Laurent était venu à l’église, c’était peut-être pour obéir à des

remords, pour demander, comme elle, pardon à Dieu de ce qu’il avait

fait. Serait-il là de son propre gré sinon pour s’accuser et se

repentir? Mais alors il renoncerait à elle! Tout serait fini entre

eux... Elle leva les yeux vers le pasteur avec épouvante. Pourquoi

continuait-il, de sa voix persuasive, à exhorter à la vertu ses

auditeurs? «Saura-t-il le convaincre de ne plus m’aimer?» se demanda

Clarisse. Et, chassant bien loin les scrupules, elle voulut murmurer,

persuasive à son tour, deux mots de prière anxieuse:

--Taisez-vous...

Elle retomba sur son banc en prononçant: Amen. Il y eut un léger

remue-ménage dans l’église; des gens toussèrent, se mouchèrent. On

s’installa pour mieux écouter le sermon.

Clarisse ne l’entendit guère. Le pasteur parla des bienfaits de la

Providence avec son enthousiasme habituel et un lyrisme facile. Il

prêchait la reconnaissance et la joie. Clarisse observa son visage blond

aux yeux purs qui semblaient ignorer les bassesses humaines. Comme elle

s’était éloignée de sa croyance sincère et forte! Elle eut la conviction

qu’il ne la comprendrait pas, qu’il la plaindrait peut-être plutôt que

de la condamner, mais qu’il n’entrerait pas dans ses motifs. Alors sa

pensée vagabonda lourdement, tourmentée d’inquiétudes, incapable

pourtant de renonciation. Par un vitrail ouvert venait du soleil et l’on

entendait un chant d’oiseau. Clarisse n’eut plus qu’une envie: quitter

cette église où elle était prisonnière, et aller au dehors, pour être

libre... Parfois elle se détournait vers Laurent: impassible, il

écoutait. Alors elle se demandait avec une angoisse renouvelée s’il

était convaincu par ces affreuses paroles de repentance.

A la sortie, elle se hâta vers le seuil, tandis que son mari restait à

causer avec des paysans. Elle suivit le chemin creux, bordé de haies

vives, certaine d’être rejointe par le jeune homme. En effet, elle

entendit bientôt son pas et son souffle. Et tout de suite, âprement:

--Pourquoi êtes-vous venu?

Mais sans lui répondre, il s’exclama:

--Qu’il est donc ennuyeux votre ministre de village!

Si vite rassurée, Clarisse s’arrêta une minute comme éblouie par le

soleil malgré son ombrelle ouverte. Puis dès qu’elle eut compris que

Laurent n’avait pas changé de sentiments, elle se remit en défense.

L’instant d’avant, elle était prête à le solliciter, maintenant elle

voulut se protéger contre lui. Elle recommença:

--Pourquoi êtes-vous venu?

Il se rapprocha d’elle et l’interrogea à son tour:

--M’aimes-tu?

--Répondez-moi.

--Pas avant ta réponse.

Des groupes les dépassaient sur le chemin, des hommes endimanchés, des

filles habillées de robes claires, qui sortaient de l’église, qui les

saluaient, et qui pouvaient les entendre. Clarisse frissonnait de honte

et de frayeur.

--Eh bien oui, murmura-t-elle, je vous aime.

Alors d’une voix basse, il dit:

--Je suis venu pour vous rejoindre jusque dans votre église, pour vous

faire sentir ma présence même là où vous prétendez m’oublier...

Elle fit un geste de protestation, mais élevant le ton, il se plaignit

avec véhémence d’être, depuis le retour d’Hubert, tenu à l’écart. Il

déclara qu’il ne le supporterait pas plus longtemps, il menaça...

Clarisse essayait en vain de le calmer; elle le suppliait de parler

moins fort, elle se retournait pour voir si Hubert ne les rejoignait

pas. Enfin elle expliqua, en s’embrouillant:

--Écoutez-moi, Laurent: j’ai commis une grande faute quand je me suis

donnée à vous... Je prends tous les torts sur moi et je n’accuse

personne... Mon mari est revenu; je ne puis pas devant lui trahir mes

sentiments, sentiments que je condamne, je le répète... Nous nous

verrons ailleurs, plus tard...

--Soit!

--Qu’allez-vous faire?

--M’en aller, répondit brutalement Laurent. Vous ne pensez pas que je

vais rester plus longtemps à contempler votre bonheur conjugal.

--Mais que voulez-vous?

--Viens ce soir dans ma chambre...

Clarisse poussa un faible cri, et protesta que c’était impossible. Il

répondit en ricanant qu’il était alors prêt à la rejoindre dans la

sienne.

Ils arrivèrent à la grille. Dans la cour une auto était arrêtée. C’était

celle des Gaillardoz. Ils entrèrent et trouvèrent le ménage qui les

attendait au salon.

--Ma chère, s’écria Fanny en bondissant, nous sommes très indiscrets:

nous venons vous demander à déjeuner.

Ils achevaient un voyage en automobile et arrivaient du Dauphiné. Ils

avaient décidé de s’arrêter à la Cômerie, dernière étape avant

d’atteindre leur propriété aux environs de Nyon. Clarisse les félicita

de leur idée, et Hubert, survenu, se joignit à elle.

Très animée, Fanny fit mille récits amusants de voyage. Son mari, bruni

par le grand air, corpulent dans son vêtement de grosse laine, tentait

parfois lui aussi, de raconter quelque chose. Mais Fanny coupait avec

impatience son histoire et la terminait à sa barbe. Alors il avait un

sourire heureux, comme pour prendre des autres à témoin de la

gentillesse et de l’éloquence irrésistibles de sa femme.

A déjeuner, Fanny continua d’être intarissable. Elle n’accorda aucune

attention à Laurent. Celui-ci s’enferma dans un silence complet dont

personne, sauf Clarisse, ne s’aperçut. Mais au sortir de table, lors du

café que l’on prit au salon à cause de la trop grande chaleur, il

parvint à isoler sa maîtresse.

--Ces gens sont assommants, dit-il, et bavards. Quand s’en vont-ils?

--Je ne sais pas.

--Quant à nous, ce soir...

--Taisez-vous, Laurent, c’est impossible. Plus tard...

La sentir palpiter à la fois d’inquiétude, de honte et de chagrin le

divertissait. Mais il eut le tort de la pousser à bout. Si on allait les

entendre, pensait Clarisse, remarquer l’accent de leur dialogue,

l’expression inattendue de Laurent! Alors, s’adressant aux Gaillardoz,

elle leur proposa de rester à la Cômerie jusqu’au lendemain. Ils avaient

leur bagage avec eux, il suffisait d’annoncer à Nyon qu’ils retardaient

leur arrivée. Fanny, sans consulter son mari, accepta tout de suite.

Clarisse n’osa pas regarder Laurent. Elle avait peur de ce qu’elle avait

fait. Mais elle s’était protégée: plus la maison serait pleine, mieux

elle pourrait objecter au jeune homme l’impossibilité de le satisfaire.

Cette mesure lui donnait du répit, mettait du monde entre elle, Hubert

et Laurent.

La puritaine et l'amour · 第 18 / 26 题