Vers le soir, ils revinrent.
Autour de la maison, les rosiers qui s’étaient appesantis sous la
chaleur monotone de l’après-midi, semblaient se redresser, s’étirer dans
l’air plus éventé. Clarisse regarda le jardinier inonder les
plates-bandes et crut revivre à son tour, comme une rose rafraîchie,
dans la langueur murmurante et apaisée du jardin.
Laurent parut sur la terrasse et s’avança vers elle. Elle n’était plus
gênée comme la veille. Peu spontanée, défiante d’elle-même, il lui
fallait toujours s’habituer aux choses pour les goûter. Maintenant le
bonheur ne l’effrayait plus, et son plaisir se répandit en elle sans
contrainte. Quand elle vit le jeune homme à ses côtés, là, vivant, avec
son regard et son souffle, elle oublia tout ce qui n’était pas lui. Il
parla, sur le ton de politesse un peu obséquieuse qu’il affectait, et
elle l’écouta. La tête baissée, elle respira sa présence. Elle fût
demeurée longtemps ainsi, sans rien demander d’autre.
De la salle à manger, Hubert les héla. Ils dînèrent avec plus d’entrain,
déjà apprivoisés les uns aux autres. Clarisse, qui n’avait rien à
raconter de sa journée oisive, questionna les deux hommes. Hubert se
plaignit de la chaleur qui régnait dans les bureaux, puis il commença
une ou deux phrases qu’il n’acheva pas, les yeux vagues, et comme
inquiet de se compromettre. Laurent avait déjeuné avec Desnouettes:
celui-ci annonçait sa prochaine visite à la Cômerie... Tout de suite,
Clarisse se demanda si Desnouettes avait parlé d’elle. Mais comment
savoir les détails de cette conversation? Elle envia les gens que
rencontrait Laurent, avec lesquels il bavardait à son aise.
--Vous connaissez Desnouettes? demanda Hubert.
--Oui, nous sortons quelquefois ensemble...
Clarisse dressa l’oreille. Si Desnouettes paraissait bien informé sur le
compte du jeune homme, était-ce parce qu’il l’entraînait dans ses
aventures? Léger comme toujours, avait-il contribué à le dévoyer? D’un
ton presque agressif, elle dit:
--Prenez garde, Desnouettes n’est pas bien sérieux!
--Oh! madame, répliqua Laurent, ne soyez pas sévère: il a tant
d’admiration pour vous.
Il s’arrêta, gêné, comme s’il en avait trop dit. Mais elle abandonna du
coup son ressentiment et trouva Desnouettes charmant d’avoir fait son
éloge au jeune homme.
Ils gagnèrent la terrasse. Sous le ciel pur et vaste il faisait clair.
C’était encore le jour, mais un jour sans soleil et comme condamné. Déjà
Hubert s’installait, étendait ses jambes. Clarisse songea à la mission
qu’elle s’était assignée: il fallait l’entreprendre le soir même,
combiner un tête-à-tête pour s’expliquer avec Laurent. Elle proposa de
lui montrer le jardin potager qui se trouvait de l’autre côté de la
route.
--Ma foi, dit Hubert, je vous laisse aller.
Clarisse et Laurent firent le tour de la maison, traversèrent la cour
aux marronniers. Assis sur un banc devant la ferme, un valet et une
servante se levèrent pour leur souhaiter bonsoir.
--Bonsoir, répondit Clarisse.
Elle se pencha vers Laurent et murmura:
--Ils sont fiancés.
Ce n’était pas vrai: elle venait de l’inventer pour le lui dire.
La route passée, ils pénétrèrent dans le jardin potager, très ancien et
entouré de hauts murs comme un jardin de couvent. Le long des allées
qu’ils suivirent, des poiriers étendaient leurs branches sur des fils de
fer. Un buis vénérable et touffu entourait les légumes, mêlé par places
de plants de verveine et d’estragon. Comme la veille, une chauve-souris
voleta dans l’air, devant eux, mais ils firent semblant de ne pas la
voir. Ils marchèrent avec lenteur, sans parler, et, dans le jour
finissant, devinèrent à l’odeur les bordures d’œillets blanc et les
carrés de fraises.
«Quand nous serons arrivés au puits, se dit Clarisse, je parlerai...»
Au moment d’entamer son sujet, elle éprouvait la crainte sourde de
commettre une maladresse. Mais elle était certaine d’obéir à son devoir,
aussi, à la hauteur du puits, elle commença:
--Vous savez, cher monsieur, j’ai des reproches à vous faire.
--Lesquels?
Comme il était difficile de s’exprimer! Les phrases qu’elle avait
préparées l’abandonnèrent. Cette conversation lui parut soudain d’une
extrême inconvenance... Il redemanda:
--Quels reproches?
Elle recommença avec lenteur:
--On m’a raconté sur vous des choses... qui m’ont ennuyée; des choses...
que je n’ai cru qu’à moitié... Néanmoins, je crois devoir...
--Quoi donc?
--Qui sont ces deux Argentines avec qui vous causiez l’autre jour, au
tennis?
Elle comptait l’interloquer par une question directe, et en prendre
avantage pour poursuivre. Mais il répondit avec son rire bref:
--Ce sont des personnes de petite vertu!
--Alors, c’est donc vrai?
Et elle répéta naïvement, mais sans le nommer, ce que Desnouettes lui
avait laissé entrevoir sur Laurent. Celui-ci écouta, puis, avec le même
ton persifleur:
--On vous a bien renseignée. Tout cela est vrai.
Clarisse eut les larmes aux yeux. Elle avait toujours espéré que
Desnouettes mentait, ou exagérait; elle avait même pensé que Laurent
allait protester contre ces accusations, et avec tant de sincérité et de
noblesse, qu’elle n’aurait plus qu’à lui demander pardon, confuse et
heureuse... Mais non: Laurent proclamait en quelques mots qu’il n’était
pas l’être différent des autres qu’elle avait cru. Pourquoi était-ce
lui, précisément, et non pas n’importe quel jeune homme auquel elle ne
s’intéressait pas, Nicolas Bourgueil, par exemple, son petit cousin.
Mais voilà, c’était de Laurent Fabre-Gilles qu’il s’agissait.
Enhardi par l’espèce de trouble où il la voyait, Laurent lui demanda:
--Pourquoi me posez-vous ces questions, madame?
Elle reprit courage et, vite, elle lui expliqua que sur la demande de
ses parents, elle s’occupait de lui plus qu’il ne le pensait. Elle ne
voulait pas être indiscrète, bien sûr, mais enfin il était très jeune
encore et elle souhaitait lui éviter certaines imprudences, certaines
fautes... Tout en proférant ce petit sermon elle se sentit soutenue par
sa conviction. Elle s’enthousiasma pour mieux le convertir. La passion
qu’elle versait dans ses exhortations, et qui venait d’une autre source,
allait peut-être le toucher! Jamais elle n’avait davantage désiré qu’il
fût vertueux.
Il attendit qu’elle eût fini, il attendit qu’elle eût recommencé à dire
plusieurs fois les mêmes choses sous d’autres formes. Puis, quand elle
ne sut plus qu’ajouter, il lui rétorqua:
--Je vous remercie, madame, de votre sollicitude... Mais vous vous
mettez en peine pour peu de chose...
--J’emploie ici le langage qu’emploierait votre père ou votre mère.
S’ils étaient à ma place...
Il l’interrompit, et avec une aisance qu’elle ne lui connaissait pas:
--Laissons ma mère. Ses idées sont pareilles aux vôtres, et quoique je
n’aie eu, de ma vie, une conversation sérieuse avec elle, je crois que
nous nous entendrions fort peu... Quant à mon père, eh bien, je suppose
qu’il s’est conduit à mon âge comme je le fais aujourd’hui.
Sa timidité avait disparu: il parlait avec une netteté agressive et
semblait traiter d’un sujet qu’il avait médité longtemps. Clarisse
murmura avec douceur, pour le calmer:
--Ne vous emportez pas à dire, par besoin de contradiction, des choses
que vous ne pensez pas réellement au fond de vous-même et qui vous
expriment si mal. Est-ce par modestie que vous redoutez de paraître
délicat et scrupuleux?
--Mais tout le monde...
--Il ne faut pas que vous soyez comme tout le monde.
Elle souhaitait d’autant plus le convaincre qu’en se dérobant il
discréditait l’idéal moral auquel elle était fidèle, et ébranlait ainsi
sa propre fidélité.
--Croyez bien, reprit-elle--car tout en le blâmant elle voulait encore
le louer--que je vous excuse sur quelques points. Vous êtes jeune, plein
d’ardeur et vous plaisez. Mais ne serait-il pas beau de résister à ces
entraînements, d’attendre celle qui serait votre égale, je veux dire la
jeune fille que vous épouserez?
Cette jeune fille hypothétique, Clarisse, qui ne la craignait pas, la
para de qualités nombreuses. Mais Laurent ne fit que ricaner. La veille,
Clarisse l’avait agacé en se moquant de lui, maintenant la situation
était renversée; il plaisanta et elle finit par se froisser de cette
raillerie.
--Pourquoi rire? dit-elle. Êtes-vous donc si fier de vous?
--Comment ne le serais-je pas, à voir qu’on étudie avec un tel zèle ma
vie privée?
--Mais enfin, c’est mon devoir de vous avertir, de vous réprimander
même.
--Merci bien, fit-il sur un ton presque malhonnête, je n’ai besoin de
personne pour me conduire.
Et s’adressant à lui-même, le regard en avant, il ajouta:
--Je suis un homme.
Le ton aurait dû la fâcher: elle n’y fit presque pas attention. Ce
qu’elle retint ce fut son dernier mot. Un homme! Mais non, il n’était
qu’un enfant. Elle ne voulut pas renoncer au préjugé qui l’autorisait à
s’occuper de lui.
--Comprenez-moi, dit-elle. Je veux votre bien...
Il ne répondit pas. Alors, d’une voix tendre, avec la hardiesse des
êtres purs, elle insista:
--J’espère que vous ne doutez pas de l’intérêt que je vous porte.
Il ne répondit pas davantage.
Cette nuit-là, Clarisse fut longue à s’endormir. Pour la première fois,
un doute était entré dans sa conscience, et elle n’était plus tout à
fait sûre d’avoir raison. Certes, elle continuait à condamner le
libertinage, mais elle se demandait s’il ne fallait pas faire une
exception pour Laurent. Elle se rendait compte que sa sévérité risquait
de le perdre en l’irritant. Or ce qui l’avait surtout attristée, ce
n’était pas tant que Laurent fût un débauché mais qu’il lui échappât.
Elle frémit en se rappelant avec quel mépris il avait fait allusion aux
idées de sa mère: mieux valait, peut-être, ne pas se solidariser avec
elle, si l’on ne voulait pas encourir ce mépris-là.
Ces réflexions l’effrayèrent. Voilà donc à quelles compromissions elle
parvenait! Elle s’interrogea avec inquiétude. Pourquoi ses pensées, ses
jugements, prenaient-ils un autre cours, l’entraînant vers d’autres
horizons? Elle espérait purifier Laurent et cette intention si louable
finissait par la corrompre elle-même. Qu’arrivait-il?
Si sa démarche auprès de Laurent avait réussi, s’il s’était reconnu
coupable et s’il avait déclaré se repentir--comme dans une morale en
action--elle n’aurait pas mis en doute la sincérité des mobiles qu’elle
invoquait. Mais elle les suspecta précisément parce qu’elle avait
échoué. Le succès aveugle sur soi-même, l’insuccès renseigne. Elle
s’aperçut pourquoi Laurent était sorti vainqueur de cette première
conversation. Elle sentit qu’il fallait immédiatement réparer cet échec,
ne pas permettre au jeune homme d’en prendre avantage.
Aussi finit-elle, durant ces heures d’insomnie, par renoncer à le
catéchiser, du moins provisoirement. Dans l’intérêt même du jeune homme,
elle conclut qu’elle ne devait pas se montrer intransigeante, mais
chercher à sympathiser avec lui et l’attirer ensuite, petit à petit,
vers un ordre de sentiments qu’il semblait détester. Elle vit qu’il
était absurde d’espérer un brusque repentir. Même il fallait éviter avec
grand soin de provoquer chez lui une révolte catégorique. Du moment
qu’il se refusait à partager ses idées, il était plus habile d’avoir
l’air--jusqu’à un certain point, naturellement--de partager les siennes:
l’essentiel étant d’avoir des idées en commun. Dès qu’elle eut fait
quelques pas dans cette voie, son allure s’accéléra. Tant qu’elle avait
espéré ramener Laurent, elle n’avait pas demandé mieux que de blâmer sa
conduite, afin de rendre plus sensible, plus éclatant son retour.
Puisqu’il se dérobait au remords, mieux valait s’abstenir par politique
de le juger. Elle ne chercha plus qu’à le connaître. Sa curiosité, que
ne gênaient plus des considérations de principe, se donna carrière.
Une heure sonna à la pendule d’albâtre. Clarisse ne dormait toujours
pas. Par les fenêtres ouvertes, mais dont les volets étaient clos, elle
entendit les roulades d’un rossignol. C’était une suite de petites
cascades, de trilles, de notes longuement tenues, de pluies de
perles,--musique argentine que Clarisse trouva d’une insipide
médiocrité. Elle n’avait aucun romantisme dans l’esprit. Elle ignorait
beaucoup de choses de la vie, mais elle ne cherchait pas à remplacer ses
ignorances par des subterfuges. Le rossignol l’agaça par ce qu’il
déversait dans la nuit de fausse poésie et de prétentieuse banalité. Ce
qu’elle éprouvait n’était ni «poétique», ni banal: c’étaient des
émotions puissantes et amères qui montaient en elle comme une marée. Un
être humain l’intéressait donc si prodigieusement! Elle avait donc
besoin pour vivre heureuse, non seulement de le tenir à ses côtés, mais
de connaître l’intérieur de son âme! Or, ses tentatives pour le pénétrer
échouaient toujours. Il ne se doutait pas de son désir singulier,
peut-être absurde, et il ne laissait qu’entrevoir par échappées son
esprit et son existence véritables. Sous le toit de la Cômerie, il
apparaissait plus étranger que jamais. Sa chambre se trouvait au bout du
corridor, il dormait à quelques pas de Clarisse; il était si près--mais
sa pensée si loin.
* * * * *
Clarisse s’arrêta à l’ombre des marronniers pour dire bonjour à Mme
Lecerf, la fermière, dont les deux petites filles se dissimulaient
derrière elle.
--Bonjour, Rosa, bonjour, Caroline, fit Clarisse.
Rosa et Caroline étouffaient de timidité. Leur mère voulut les tirer de
ses jupes pour les présenter poliment. Chaque fois, c’était le même
drame: les petites n’osaient jamais. Mais leur mère tenait à ce qu’elles
s’exécutassent et faisait contribuer ainsi tous ses interlocuteurs à
l’éducation de ses filles.
--Laissez donc, intervint Clarisse, cela me suffit.
--Non, madame, répondit la fermière irritée, cela ne suffit pas.
Elle empoigna les petites qui se débattaient en se couvrant la figure de
leurs mains sales, leur infligea une semonce criarde, les poussa devant
elle:
--Maintenant, dites bonjour convenablement et enlevez vos mains.
On vit apparaître deux figures craintives, dont les bouches tordues se
préparaient au sanglot. Elles essayèrent d’obéir, mais quand elles
eurent levé les yeux vers Clarisse, elles s’échappèrent en poussant des
cris aigus. Leur mère les rattrapa bien vite, les ramena et, les serrant
par les bras:
--Caroline, dis bonjour.
Caroline, horriblement pincée, balbutia:
--Bonjour, madame.
--Et toi, Rosa!
Rosa pleurait de souffrance, de peur et de honte. Reniflant et bavant
elle murmura bonjour. Alors satisfaite, leur mère les gifla toutes deux,
et elles s’en allèrent, en larmes, appuyées l’une sur l’autre.
Clarisse ne put s’empêcher de dire à Mme Lecerf qu’elle la trouvait bien
sévère.
--Ah! vous croyez, madame? répondit la fermière. Eh bien! j’en ai élevé
quatre avant ces deux-là, quatre qui ont bien tourné, je vous le
promets. Pourquoi? parce que je les ai menés raide. Les garçons et les
filles, allez, c’est plein de mauvais instincts. Ils ne seront braves
que si vous êtes exigeante... L’indulgence les pousse au mal.
Et elle se redressa, acariâtre et sûre d’elle-même.
Clarisse s’en alla au potager. Oui, pour les enfants Lecerf, le système
était bon peut-être. Mais il existait des natures plus fines qui
voulaient moins de rigueur. C’était plus adroit de paraître consentir
sur certains points, afin de se concilier la confiance, d’accorder par
moments et puis de réclamer plus tard. Certes, il ne fallait pas
généraliser, et l’intransigeance demeurait le plus souvent nécessaire.
En principe, Mme Lecerf avait raison, de même que le pasteur Lachault
avait raison en principe. Mais il y avait des cas particuliers. Laurent
Fabre-Gilles était un cas particulier.