XV

Vers le soir, ils revinrent.

Autour de la maison, les rosiers qui s’étaient appesantis sous la

chaleur monotone de l’après-midi, semblaient se redresser, s’étirer dans

l’air plus éventé. Clarisse regarda le jardinier inonder les

plates-bandes et crut revivre à son tour, comme une rose rafraîchie,

dans la langueur murmurante et apaisée du jardin.

Laurent parut sur la terrasse et s’avança vers elle. Elle n’était plus

gênée comme la veille. Peu spontanée, défiante d’elle-même, il lui

fallait toujours s’habituer aux choses pour les goûter. Maintenant le

bonheur ne l’effrayait plus, et son plaisir se répandit en elle sans

contrainte. Quand elle vit le jeune homme à ses côtés, là, vivant, avec

son regard et son souffle, elle oublia tout ce qui n’était pas lui. Il

parla, sur le ton de politesse un peu obséquieuse qu’il affectait, et

elle l’écouta. La tête baissée, elle respira sa présence. Elle fût

demeurée longtemps ainsi, sans rien demander d’autre.

De la salle à manger, Hubert les héla. Ils dînèrent avec plus d’entrain,

déjà apprivoisés les uns aux autres. Clarisse, qui n’avait rien à

raconter de sa journée oisive, questionna les deux hommes. Hubert se

plaignit de la chaleur qui régnait dans les bureaux, puis il commença

une ou deux phrases qu’il n’acheva pas, les yeux vagues, et comme

inquiet de se compromettre. Laurent avait déjeuné avec Desnouettes:

celui-ci annonçait sa prochaine visite à la Cômerie... Tout de suite,

Clarisse se demanda si Desnouettes avait parlé d’elle. Mais comment

savoir les détails de cette conversation? Elle envia les gens que

rencontrait Laurent, avec lesquels il bavardait à son aise.

--Vous connaissez Desnouettes? demanda Hubert.

--Oui, nous sortons quelquefois ensemble...

Clarisse dressa l’oreille. Si Desnouettes paraissait bien informé sur le

compte du jeune homme, était-ce parce qu’il l’entraînait dans ses

aventures? Léger comme toujours, avait-il contribué à le dévoyer? D’un

ton presque agressif, elle dit:

--Prenez garde, Desnouettes n’est pas bien sérieux!

--Oh! madame, répliqua Laurent, ne soyez pas sévère: il a tant

d’admiration pour vous.

Il s’arrêta, gêné, comme s’il en avait trop dit. Mais elle abandonna du

coup son ressentiment et trouva Desnouettes charmant d’avoir fait son

éloge au jeune homme.

Ils gagnèrent la terrasse. Sous le ciel pur et vaste il faisait clair.

C’était encore le jour, mais un jour sans soleil et comme condamné. Déjà

Hubert s’installait, étendait ses jambes. Clarisse songea à la mission

qu’elle s’était assignée: il fallait l’entreprendre le soir même,

combiner un tête-à-tête pour s’expliquer avec Laurent. Elle proposa de

lui montrer le jardin potager qui se trouvait de l’autre côté de la

route.

--Ma foi, dit Hubert, je vous laisse aller.

Clarisse et Laurent firent le tour de la maison, traversèrent la cour

aux marronniers. Assis sur un banc devant la ferme, un valet et une

servante se levèrent pour leur souhaiter bonsoir.

--Bonsoir, répondit Clarisse.

Elle se pencha vers Laurent et murmura:

--Ils sont fiancés.

Ce n’était pas vrai: elle venait de l’inventer pour le lui dire.

La route passée, ils pénétrèrent dans le jardin potager, très ancien et

entouré de hauts murs comme un jardin de couvent. Le long des allées

qu’ils suivirent, des poiriers étendaient leurs branches sur des fils de

fer. Un buis vénérable et touffu entourait les légumes, mêlé par places

de plants de verveine et d’estragon. Comme la veille, une chauve-souris

voleta dans l’air, devant eux, mais ils firent semblant de ne pas la

voir. Ils marchèrent avec lenteur, sans parler, et, dans le jour

finissant, devinèrent à l’odeur les bordures d’œillets blanc et les

carrés de fraises.

«Quand nous serons arrivés au puits, se dit Clarisse, je parlerai...»

Au moment d’entamer son sujet, elle éprouvait la crainte sourde de

commettre une maladresse. Mais elle était certaine d’obéir à son devoir,

aussi, à la hauteur du puits, elle commença:

--Vous savez, cher monsieur, j’ai des reproches à vous faire.

--Lesquels?

Comme il était difficile de s’exprimer! Les phrases qu’elle avait

préparées l’abandonnèrent. Cette conversation lui parut soudain d’une

extrême inconvenance... Il redemanda:

--Quels reproches?

Elle recommença avec lenteur:

--On m’a raconté sur vous des choses... qui m’ont ennuyée; des choses...

que je n’ai cru qu’à moitié... Néanmoins, je crois devoir...

--Quoi donc?

--Qui sont ces deux Argentines avec qui vous causiez l’autre jour, au

tennis?

Elle comptait l’interloquer par une question directe, et en prendre

avantage pour poursuivre. Mais il répondit avec son rire bref:

--Ce sont des personnes de petite vertu!

--Alors, c’est donc vrai?

Et elle répéta naïvement, mais sans le nommer, ce que Desnouettes lui

avait laissé entrevoir sur Laurent. Celui-ci écouta, puis, avec le même

ton persifleur:

--On vous a bien renseignée. Tout cela est vrai.

Clarisse eut les larmes aux yeux. Elle avait toujours espéré que

Desnouettes mentait, ou exagérait; elle avait même pensé que Laurent

allait protester contre ces accusations, et avec tant de sincérité et de

noblesse, qu’elle n’aurait plus qu’à lui demander pardon, confuse et

heureuse... Mais non: Laurent proclamait en quelques mots qu’il n’était

pas l’être différent des autres qu’elle avait cru. Pourquoi était-ce

lui, précisément, et non pas n’importe quel jeune homme auquel elle ne

s’intéressait pas, Nicolas Bourgueil, par exemple, son petit cousin.

Mais voilà, c’était de Laurent Fabre-Gilles qu’il s’agissait.

Enhardi par l’espèce de trouble où il la voyait, Laurent lui demanda:

--Pourquoi me posez-vous ces questions, madame?

Elle reprit courage et, vite, elle lui expliqua que sur la demande de

ses parents, elle s’occupait de lui plus qu’il ne le pensait. Elle ne

voulait pas être indiscrète, bien sûr, mais enfin il était très jeune

encore et elle souhaitait lui éviter certaines imprudences, certaines

fautes... Tout en proférant ce petit sermon elle se sentit soutenue par

sa conviction. Elle s’enthousiasma pour mieux le convertir. La passion

qu’elle versait dans ses exhortations, et qui venait d’une autre source,

allait peut-être le toucher! Jamais elle n’avait davantage désiré qu’il

fût vertueux.

Il attendit qu’elle eût fini, il attendit qu’elle eût recommencé à dire

plusieurs fois les mêmes choses sous d’autres formes. Puis, quand elle

ne sut plus qu’ajouter, il lui rétorqua:

--Je vous remercie, madame, de votre sollicitude... Mais vous vous

mettez en peine pour peu de chose...

--J’emploie ici le langage qu’emploierait votre père ou votre mère.

S’ils étaient à ma place...

Il l’interrompit, et avec une aisance qu’elle ne lui connaissait pas:

--Laissons ma mère. Ses idées sont pareilles aux vôtres, et quoique je

n’aie eu, de ma vie, une conversation sérieuse avec elle, je crois que

nous nous entendrions fort peu... Quant à mon père, eh bien, je suppose

qu’il s’est conduit à mon âge comme je le fais aujourd’hui.

Sa timidité avait disparu: il parlait avec une netteté agressive et

semblait traiter d’un sujet qu’il avait médité longtemps. Clarisse

murmura avec douceur, pour le calmer:

--Ne vous emportez pas à dire, par besoin de contradiction, des choses

que vous ne pensez pas réellement au fond de vous-même et qui vous

expriment si mal. Est-ce par modestie que vous redoutez de paraître

délicat et scrupuleux?

--Mais tout le monde...

--Il ne faut pas que vous soyez comme tout le monde.

Elle souhaitait d’autant plus le convaincre qu’en se dérobant il

discréditait l’idéal moral auquel elle était fidèle, et ébranlait ainsi

sa propre fidélité.

--Croyez bien, reprit-elle--car tout en le blâmant elle voulait encore

le louer--que je vous excuse sur quelques points. Vous êtes jeune, plein

d’ardeur et vous plaisez. Mais ne serait-il pas beau de résister à ces

entraînements, d’attendre celle qui serait votre égale, je veux dire la

jeune fille que vous épouserez?

Cette jeune fille hypothétique, Clarisse, qui ne la craignait pas, la

para de qualités nombreuses. Mais Laurent ne fit que ricaner. La veille,

Clarisse l’avait agacé en se moquant de lui, maintenant la situation

était renversée; il plaisanta et elle finit par se froisser de cette

raillerie.

--Pourquoi rire? dit-elle. Êtes-vous donc si fier de vous?

--Comment ne le serais-je pas, à voir qu’on étudie avec un tel zèle ma

vie privée?

--Mais enfin, c’est mon devoir de vous avertir, de vous réprimander

même.

--Merci bien, fit-il sur un ton presque malhonnête, je n’ai besoin de

personne pour me conduire.

Et s’adressant à lui-même, le regard en avant, il ajouta:

--Je suis un homme.

Le ton aurait dû la fâcher: elle n’y fit presque pas attention. Ce

qu’elle retint ce fut son dernier mot. Un homme! Mais non, il n’était

qu’un enfant. Elle ne voulut pas renoncer au préjugé qui l’autorisait à

s’occuper de lui.

--Comprenez-moi, dit-elle. Je veux votre bien...

Il ne répondit pas. Alors, d’une voix tendre, avec la hardiesse des

êtres purs, elle insista:

--J’espère que vous ne doutez pas de l’intérêt que je vous porte.

Il ne répondit pas davantage.

Cette nuit-là, Clarisse fut longue à s’endormir. Pour la première fois,

un doute était entré dans sa conscience, et elle n’était plus tout à

fait sûre d’avoir raison. Certes, elle continuait à condamner le

libertinage, mais elle se demandait s’il ne fallait pas faire une

exception pour Laurent. Elle se rendait compte que sa sévérité risquait

de le perdre en l’irritant. Or ce qui l’avait surtout attristée, ce

n’était pas tant que Laurent fût un débauché mais qu’il lui échappât.

Elle frémit en se rappelant avec quel mépris il avait fait allusion aux

idées de sa mère: mieux valait, peut-être, ne pas se solidariser avec

elle, si l’on ne voulait pas encourir ce mépris-là.

Ces réflexions l’effrayèrent. Voilà donc à quelles compromissions elle

parvenait! Elle s’interrogea avec inquiétude. Pourquoi ses pensées, ses

jugements, prenaient-ils un autre cours, l’entraînant vers d’autres

horizons? Elle espérait purifier Laurent et cette intention si louable

finissait par la corrompre elle-même. Qu’arrivait-il?

Si sa démarche auprès de Laurent avait réussi, s’il s’était reconnu

coupable et s’il avait déclaré se repentir--comme dans une morale en

action--elle n’aurait pas mis en doute la sincérité des mobiles qu’elle

invoquait. Mais elle les suspecta précisément parce qu’elle avait

échoué. Le succès aveugle sur soi-même, l’insuccès renseigne. Elle

s’aperçut pourquoi Laurent était sorti vainqueur de cette première

conversation. Elle sentit qu’il fallait immédiatement réparer cet échec,

ne pas permettre au jeune homme d’en prendre avantage.

Aussi finit-elle, durant ces heures d’insomnie, par renoncer à le

catéchiser, du moins provisoirement. Dans l’intérêt même du jeune homme,

elle conclut qu’elle ne devait pas se montrer intransigeante, mais

chercher à sympathiser avec lui et l’attirer ensuite, petit à petit,

vers un ordre de sentiments qu’il semblait détester. Elle vit qu’il

était absurde d’espérer un brusque repentir. Même il fallait éviter avec

grand soin de provoquer chez lui une révolte catégorique. Du moment

qu’il se refusait à partager ses idées, il était plus habile d’avoir

l’air--jusqu’à un certain point, naturellement--de partager les siennes:

l’essentiel étant d’avoir des idées en commun. Dès qu’elle eut fait

quelques pas dans cette voie, son allure s’accéléra. Tant qu’elle avait

espéré ramener Laurent, elle n’avait pas demandé mieux que de blâmer sa

conduite, afin de rendre plus sensible, plus éclatant son retour.

Puisqu’il se dérobait au remords, mieux valait s’abstenir par politique

de le juger. Elle ne chercha plus qu’à le connaître. Sa curiosité, que

ne gênaient plus des considérations de principe, se donna carrière.

Une heure sonna à la pendule d’albâtre. Clarisse ne dormait toujours

pas. Par les fenêtres ouvertes, mais dont les volets étaient clos, elle

entendit les roulades d’un rossignol. C’était une suite de petites

cascades, de trilles, de notes longuement tenues, de pluies de

perles,--musique argentine que Clarisse trouva d’une insipide

médiocrité. Elle n’avait aucun romantisme dans l’esprit. Elle ignorait

beaucoup de choses de la vie, mais elle ne cherchait pas à remplacer ses

ignorances par des subterfuges. Le rossignol l’agaça par ce qu’il

déversait dans la nuit de fausse poésie et de prétentieuse banalité. Ce

qu’elle éprouvait n’était ni «poétique», ni banal: c’étaient des

émotions puissantes et amères qui montaient en elle comme une marée. Un

être humain l’intéressait donc si prodigieusement! Elle avait donc

besoin pour vivre heureuse, non seulement de le tenir à ses côtés, mais

de connaître l’intérieur de son âme! Or, ses tentatives pour le pénétrer

échouaient toujours. Il ne se doutait pas de son désir singulier,

peut-être absurde, et il ne laissait qu’entrevoir par échappées son

esprit et son existence véritables. Sous le toit de la Cômerie, il

apparaissait plus étranger que jamais. Sa chambre se trouvait au bout du

corridor, il dormait à quelques pas de Clarisse; il était si près--mais

sa pensée si loin.

* * * * *

Clarisse s’arrêta à l’ombre des marronniers pour dire bonjour à Mme

Lecerf, la fermière, dont les deux petites filles se dissimulaient

derrière elle.

--Bonjour, Rosa, bonjour, Caroline, fit Clarisse.

Rosa et Caroline étouffaient de timidité. Leur mère voulut les tirer de

ses jupes pour les présenter poliment. Chaque fois, c’était le même

drame: les petites n’osaient jamais. Mais leur mère tenait à ce qu’elles

s’exécutassent et faisait contribuer ainsi tous ses interlocuteurs à

l’éducation de ses filles.

--Laissez donc, intervint Clarisse, cela me suffit.

--Non, madame, répondit la fermière irritée, cela ne suffit pas.

Elle empoigna les petites qui se débattaient en se couvrant la figure de

leurs mains sales, leur infligea une semonce criarde, les poussa devant

elle:

--Maintenant, dites bonjour convenablement et enlevez vos mains.

On vit apparaître deux figures craintives, dont les bouches tordues se

préparaient au sanglot. Elles essayèrent d’obéir, mais quand elles

eurent levé les yeux vers Clarisse, elles s’échappèrent en poussant des

cris aigus. Leur mère les rattrapa bien vite, les ramena et, les serrant

par les bras:

--Caroline, dis bonjour.

Caroline, horriblement pincée, balbutia:

--Bonjour, madame.

--Et toi, Rosa!

Rosa pleurait de souffrance, de peur et de honte. Reniflant et bavant

elle murmura bonjour. Alors satisfaite, leur mère les gifla toutes deux,

et elles s’en allèrent, en larmes, appuyées l’une sur l’autre.

Clarisse ne put s’empêcher de dire à Mme Lecerf qu’elle la trouvait bien

sévère.

--Ah! vous croyez, madame? répondit la fermière. Eh bien! j’en ai élevé

quatre avant ces deux-là, quatre qui ont bien tourné, je vous le

promets. Pourquoi? parce que je les ai menés raide. Les garçons et les

filles, allez, c’est plein de mauvais instincts. Ils ne seront braves

que si vous êtes exigeante... L’indulgence les pousse au mal.

Et elle se redressa, acariâtre et sûre d’elle-même.

Clarisse s’en alla au potager. Oui, pour les enfants Lecerf, le système

était bon peut-être. Mais il existait des natures plus fines qui

voulaient moins de rigueur. C’était plus adroit de paraître consentir

sur certains points, afin de se concilier la confiance, d’accorder par

moments et puis de réclamer plus tard. Certes, il ne fallait pas

généraliser, et l’intransigeance demeurait le plus souvent nécessaire.

En principe, Mme Lecerf avait raison, de même que le pasteur Lachault

avait raison en principe. Mais il y avait des cas particuliers. Laurent

Fabre-Gilles était un cas particulier.

La puritaine et l'amour · 第 14 / 26 题