XIV

Clarisse se réinstalla à la Cômerie selon les rites réguliers de son

existence. Une fois de plus, elle fit ouvrir la maison, frotter les

parquets, pendre les rideaux. Elle surveilla ces travaux domestiques

avec le même calme autoritaire que d’habitude.

Pourtant, elle allait recevoir dans cette maison rouverte un hôte qui ne

ressemblait guère à ceux des années précédentes. Mais après les regrets,

les angoisses, les jalousies qu’elle venait de traverser, la campagne la

fit verser dans une paix étrange et comme stagnante. Elle avait souffert

de l’absence de celui auquel elle pensait toujours: sur le point de le

revoir, elle s’immobilisa dans cette attente et ne souffrit plus. Elle

se prépara à n’être pour le jeune homme qu’une hôtesse attentive. Sûre

de ne jamais laisser voir ses sentiments, Clarisse savait bien que rien

ne se passerait entre eux de coupable ou d’imprévu. Cette conviction

l’enfonça de bonne foi dans sa quiétude. Ce n’était pas que vertu

apprise et fierté naturelle, mais aussi naïveté, faiblesse d’imagination

et manque total d’expérience. Les femmes auxquelles une aventure semble

toujours possible connaissent les risques qu’elles courent et savent se

défendre. Mais celles qui sont honnêtes ne se méfient ni d’elles-mêmes

ni des circonstances parce que la certitude de leur honnêteté les

tranquillise à l’excès.

D’un autre côté, Clarisse était décidée à réparer en quelque mesure le

mal qu’elle avait laissé commettre. Elle voulait atténuer les reproches

que lui avait faits sa conscience, et qui continuaient à entretenir en

elle un remords latent, une confusion humiliée. Elle ne distinguait pas

encore les moyens qu’elle emploierait pour sermonner le jeune homme.

Mais son idée, arrêtée en principe, était de le purifier. Ses souillures

ne le rendaient pas moins intéressant. Au contraire. Ce qu’il avait de

mystérieux et de réprouvé augmentait ses attraits. Il ne s’agissait plus

de le préserver, comme un innocent, mais de le faire revenir sur ses

fautes, de les lui faire avouer pour mieux s’en repentir, et, en le

ramenant au bien, de le ramener à elle. Elle n’avait jamais haï, ni

méprisé les pécheurs que les hasards avaient mis en sa présence. Elle

les avait plaints. Ici encore, et même avec plus de ferveur, elle

s’apitoya.

Les jours passèrent. Hubert quittait la maison le matin de bonne heure

pour aller prendre son train. Il déjeunait à Genève. Puis il revenait le

soir, juste pour dîner. Clarisse écoulait ses heures dans la solitude.

Une femme romanesque les eût consacrées à la rêverie. Elle, elle

visitait la ferme, le hameau, donnait des ordres au jardinier, dressait

un inventaire du linge de table... Cette année les roses étaient

florissantes et tapissaient la façade grise aux volets bleus: Clarisse

faisait de gros bouquets dont elle remplissait la maison, mais elle ne

songeait pas à les respirer longuement. Les crépuscules descendaient

avec lenteur sur les grands prés qui s’étendaient devant la terrasse, où

les foins n’étaient pas fauchés encore. Clarisse ne s’attardait pas à

regarder l’ombre venir, ni les grandes herbes onduler d’un seul

mouvement, à peine perceptible. Elle n’était pas habile à enrichir son

cœur de toutes les beautés du monde; sans se préoccuper des

sollicitations du dehors, elle attendait, elle attendait.

Un soir, son mari fut en retard. Clarisse, au salon, cousait une petite

robe d’enfant pour une amie qui allait être mère. Soudain elle entendit

le bruit de la voiture sur le gravier. «Voilà Hubert», se dit-elle, et

elle continua de coudre. Mais Hubert, au lieu de venir de suite la

rejoindre, comme d’habitude, s’attarda au vestibule: une autre voix se

mêla à la sienne. «C’est lui!» songea Clarisse. Elle se leva toute

droite, et la petite robe tomba à ses pieds. Mais elle s’obligea à se

rasseoir.

Les voix se rapprochèrent, la porte s’ouvrit.

--Passez donc.

Laurent entra. Dès l’abord Clarisse fut frappée de sa mine pâle. Elle

comprit qu’il n’était plus le même. Quand elle lui donna la main, elle

crut s’adresser à un étranger, ou plutôt à un frère aîné et inconnu du

Laurent de naguère.

D’une voix plus ennuyée que jamais, Hubert expliqua qu’il avait invité

le jeune homme le matin même et qu’il l’avait décidé à venir

immédiatement. Inutile d’attendre, n’est-ce pas? Il venait d’ordonner

qu’on l’installe dans la chambre rouge.

--Dans la chambre rouge...

Et Clarisse se rappela que, lors de leur visite en mars, c’était dans

cette même pièce tendue d’andrinople que Laurent et elle, penchés à la

fenêtre, avaient regardé s’épanouir le printemps...

A cause de l’heure tardive, ils se mirent tout de suite à table. Par les

baies ouvertes venait un jour verdâtre, filtré à travers les arbres

voisins. Clarisse fit allumer la suspension. Sous la lumière qui le

colorait, elle se réhabitua à Laurent, ce Laurent si lointain dans ses

souvenirs, et dont la présence recommençait sur elle sa mystérieuse

séduction. Elle détournait les yeux vers son mari, vers les fenêtres qui

s’obscurcissaient, vers un tableau dans son cadre doré, puis elle

revenait au jeune homme, irrésistiblement, pour l’observer, le

dévisager, se repaître de lui, et chaque fois qu’elle rencontrait son

regard, elle sentait un petit choc, une commotion qui descendait par

degrés dans son être et la rendait heureuse.

Le voilà donc, non plus vague sur un fonds de mémoire, mais réel, avec

son beau visage régulier, allongé, son teint mat, ses gestes un peu

convenus de jeune homme bien élevé et qui s’applique. Il s’inclinait

volontiers en parlant, dans une intention de déférence; il écoutait avec

grand soin, et scandait les paroles de son interlocuteur de son petit

rire brusque. Au fait, et ses mains? Clarisse se rappela sa déception de

ne pouvoir s’en souvenir; elle se donna le plaisir de considérer ses

doigts, longs et forts, aux ongles bombés. Il lui sembla qu’elle le

possédait mieux, désormais, puisqu’elle avait complété son image.

L’essentiel était de l’avoir retrouvé et de le tenir près d’elle: elle

remit à plus tard de l’exhorter.

Après dîner, ils allèrent, selon l’usage, s’installer sur la terrasse

devant la maison, dans des fauteuils de paille. Au delà du bassin dont

le jet d’eau, en retombant, faisait valoir le calme de la soirée, les

prés s’étendaient, dominés de loin en loin par les chênes magnifiques.

Dans la maison, la femme de chambre faisait les couvertures, et on

l’entendait, par les fenêtres ouvertes, qui passait d’une pièce à

l’autre.

Hubert avait apporté une boîte de cigares.

--Fumez-vous?

Laurent dit qu’il ne fumait pas. Clarisse murmura avec une

indéfinissable ironie:

--Comme vous êtes sage!

Elle ne le distinguait plus guère, dans l’ombre accrue, mais quel

plaisir de l’interpeller ainsi directement, de tout près. Qu’elle était

contente!

--Tiens, fit Hubert, une chauve-souris!

Ils levèrent les yeux et ils virent, contre le ciel demeuré clair, la

silhouette instable et malheureuse de la bête. Laurent s’écria:

--Ah! je n’aime pas ces animaux-là! Croyez-vous qu’elle vienne sur nous?

De nouveau, sans presque le vouloir, Clarisse lui rétorqua en

plaisantant:

--Mais vous êtes peureux, monsieur Fabre-Gilles! Craindre une

chauve-souris, à votre âge!

Il ne répondit pas. Hubert ne dit rien non plus: c’est qu’il tirait sur

son cigare dont on voyait briller le petit feu rouge. Clarisse se

demanda pourquoi elle avait employé ce ton de raillerie. L’ombre était

presque complète à présent, mais elle devina qu’elle l’avait fâché. Il

était près d’elle, et pourtant elle venait de l’éloigner, de le

repousser par l’accent involontaire de ses paroles.

Elle voulut lui parler de nouveau, plus gentiment. Elle s’adressa

d’abord à son mari:

--Quand donc commencera-t-on à faire les foins?

--Demain.

--Déjà? C’est dommage; je préfère quand les prés sont hauts et remplis

de fleurs...

Elle se tourna dans l’obscurité vers Laurent, et dit:

--Ne trouvez-vous pas?

Il prit un temps, comme pour marquer qu’il voulait bien répondre mais

sans se presser, et il raconta que, lorsqu’il était enfant, il adorait

les tas de foin parce qu’il s’y roulait avec son frère et ses sœurs...

Clarisse aima tout de suite ce souvenir et elle se plut à le voir petit

garçon, courant dans les prairies. Mais, pour la troisième fois, sa voix

se fit moqueuse, presque dure:

--Si cela vous amuse encore, vous pourrez ici vous rouler sur les

meules... comme un petit garçon!

Dès qu’elle eut prononcé ces paroles, elle l’entendit, sur le gravier,

qui reculait son fauteuil. Et elle se désola d’exprimer si mal, par

maladresse, par besoin de le régenter toujours, ce qu’elle éprouvait

véritablement à son égard. Peut-être avait-elle obéi à un mouvement

spontané de défense, et sa taquinerie n’était-elle qu’une mise en garde?

Certainement elle l’avait froissé. S’il allait lui en vouloir? Vexée,

elle demeura silencieuse. Elle n’avait aucun droit sur lui, il n’avait

aucun motif de lui pardonner: il leur manquerait les éléments d’une

réconciliation... Ah, qu’ils étaient donc séparés!

Hubert bâilla, repris par son sommeil habituel.

--Vous savez que nous devons nous lever de bonne heure, dit-il. A la

campagne, on se couche tôt.

--Mais je ne demande pas mieux que de rejoindre mon lit, répliqua

Laurent. Et puis j’ai ma valise à défaire.

Clarisse les précéda dans la maison.

--Prenez-vous quelque chose le soir? demanda-t-elle d’une voix qu’elle

s’efforça de rendre aimable.

--Jamais, madame.

Ils montèrent l’escalier en silence. En haut, au moment de se séparer,

Laurent porta la main de Clarisse à ses lèvres. Geste banal, mais

qu’elle ne lui connaissait pas. Déjà, il gagnait sa chambre, sans

détourner le visage. Elle se dirigea vers la sienne, suivie d’Hubert qui

ne se donnait plus la peine de dissimuler ses bâillements.

Leur chambre était une vaste pièce, tendue d’une cretonne bleue et

blanche, meublée de fauteuils recouverts de housses, et de poufs bas et

capitonnés. Une grosse commode de l’époque Louis-Philippe supportait une

pendule d’albâtre à cadran doré. Au-dessus du lit, pendait un tableau à

la façon de Léopold Robert, qui représentait des paysans dans la

campagne romaine; en face, il y avait des gravures anglaises de chiens

et de chevaux.

Hubert ronflait déjà. Clarisse, en se déshabillant, s’étonna que la

soirée se fût si vite écoulée et d’une façon si peu sensationnelle.

Quoi, après tant de semaines de séparation, ils se retrouvaient

ensemble, et ils n’échangeaient que des paroles banales!

Le matin, d’habitude, elle ne sortait pas d’un demi-sommeil quand s’en

allait Hubert. Il l’embrassait et elle retombait à sa somnolence. Mais

le lendemain elle s’éveilla en même temps que lui, elle le regarda à son

insu qui allait et venait dans la chambre. Quand il s’approcha pour lui

dire adieu, elle ferma les paupières et ne bougea pas.

Il partit, elle l’entendit qui descendait l’escalier. Maintenant il

déjeunait avec Laurent; ensuite ils prendraient la voiture pour aller à

la station.

Alors Clarisse se leva, mit ses mules, sa robe de chambre, et ouvrit la

porte: le corridor était vide. Elle se hâta jusqu’à la bibliothèque, qui

donnait sur la cour, elle écarta un peu le rideau, le battant de la

fenêtre, et elle aperçut, à l’ombre des marronniers, la voiture

découverte, le cocher sur le siège, le cheval qui avec sa queue chassait

les mouches. L’air était encore frais de la nuit.

Hubert et Laurent sortirent de la maison. Clarisse les vit de dos monter

dans la victoria qui s’était avancée devant le perron. Elle était

contente d’apercevoir le jeune homme dès le matin, dès le départ, pour

le protéger en quelque sorte et afin qu’il revînt vers elle sans

encombre... Le cocher rassembla ses rênes, toucha le cheval: la voiture

s’ébranla, tourna à l’entrée de la cour où les roues, un instant,

étincelèrent au soleil,--puis tout disparut.

Pendant la journée le souvenir de Laurent tint compagnie à Clarisse.

Elle était inquiète de l’avoir froissé. S’il allait montrer au retour un

visage plus fermé encore que d’habitude!... Ensuite, elle songea qu’elle

oubliait toujours la différence d’âge qui les séparait. Parce qu’elle

pensait constamment à lui, elle finissait par le concevoir comme son

contemporain et son égal. Mais lui n’avait aucune raison d’envisager

ainsi leurs relations. Au contraire. Elle l’intimidait peut-être, et il

la respectait assurément. Il la mettait à côté de ses parents, de ses

maîtres. Elle avait dix ans de plus que lui, et dix ans, pour un tout

jeune homme, c’est incalculable! Elle était à ses yeux une grande

personne--de même qu’il lui paraissait un enfant.

Cette situation ne contristait pas Clarisse; elle y voyait le motif

principal de s’occuper de Laurent. S’il avait eu le même âge qu’elle,

jamais elle ne l’aurait considéré avec cette tendre familiarité, avec

cette autorité affectueuse. Jamais elle n’aurait osé lui faire la leçon.

Or, elle y comptait. Il n’était pas un homme qui agit en connaissance de

cause, et avec lequel il serait choquant de discuter certains sujets. Il

était un adolescent qui, mal surveillé, avait commis quelques erreurs.

Elle trouvait tout naturel de le mettre en garde, et de lui montrer les

imprudences de sa conduite. Elle se jugeait plus expérimentée que lui et

apte à ce qu’elle appelait une «tâche de relèvement».

Sans doute n’aurait-elle pas grand’peine à ramener Laurent à des

sentiments meilleurs. Si vite intimidé, il s’empresserait d’obéir. Et

maintenant qu’il était revenu près d’elle, Clarisse sentit s’apaiser sa

jalousie, qu’avaient stimulée l’absence et l’impossibilité de rivaliser

avec des inconnues. Elle pensa qu’elle reprendrait bien des avantages au

contraire, puisqu’elle allait, en lui faisant de la morale, le connaître

davantage et l’influencer. Il serait touché de sa sollicitude; il

comprendrait combien elle était attentive et bienveillante. Peut-être

sentirait-il, sans en deviner le foyer, la chaleur de son sentiment...

Elle le verrait tous les jours, l’écouterait, lui parlerait, le

tiendrait dans son intimité comme un enfant qu’on tient dans les plis de

sa jupe.--Clarisse ne demandait rien de plus.

La puritaine et l'amour · 第 13 / 26 题