Le soir, Hubert arriva tout seul au salon où attendait Clarisse.
--Mettons-nous à table, j’ai grand’faim.
--Et notre hôte?
--Il m’a chargé de l’excuser auprès de toi. Des amis de passage à Genève
l’ont invité à dîner. Il rentrera par le train de onze heures.
--Ah?... Quels amis?
--Je ne sais pas.
--Mais comment s’appellent-ils?
--Ma foi, je n’ai pas pensé à lui demander.
Clarisse pendant le dîner fut muette et laissa son mari à ses monologues
interrompus de silences. Au dessert, elle s’éveilla pour questionner:
--Où allait-il dîner?
--Qui ça?
--Laurent Fabre-Gilles.
--Je ne sais pas.
Elle se tut de nouveau. Hubert la regarda avec étonnement:
--Qu’est-ce que tu as?
--Rien.
Elle se demanda s’il ne serait pas bon de mettre Hubert au courant. En
somme, il avait le droit d’apprendre ce qu’elle savait sur leur hôte. Il
pourrait peut-être intervenir de façon plus efficace. Un homme connaît
certaines choses, peut entrer dans certains détails...
Ils avaient passé sur la terrasse. Hubert, qui regardait les roses
grimpantes sur la maison, s’écria que le petit Fabre-Gilles aurait pu se
dispenser d’accepter cette invitation.
--Pourquoi?
--Dame, il est ici depuis deux jours et déjà il nous fait faux bond. Oh!
il n’est pas très poli.
--Tu es injuste, répliqua vivement Clarisse, c’est un garçon bien élevé.
Et elle entama son éloge. Du moment qu’on l’attaquait, d’instinct elle
se précipitait pour le défendre. Hubert prit un ton morose:
--Avec toi, il est aimable, c’est vrai... Mais c’est au bureau qu’il ne
me plaît guère.
--Ah?
--Depuis quelques semaines il se néglige. Il répond mal aux observations
qu’on lui fait. Il vient en retard. Je ne sais pas où il passe ses
soirées, mais le fait est qu’il arrive tout endormi le matin.
--Ah?
--Je devrais peut-être tâcher de savoir à quoi il s’occupe durant ses
heures de liberté.
Alors Clarisse, renonçant à trahir Laurent, s’efforça de protéger ses
secrets:
--Tu t’exagères, dit-elle, quelques retards et quelques inattentions!
--Mais non, je t’assure. C’est comme son dîner de ce soir...
--Eh bien?
--De quels amis s’agit-il? Dieu sait! Il m’en a probablement conté.
--Ah!
--Et tu as raison, j’aurais dû lui demander des détails. D’ailleurs, ce
n’est pas l’essentiel. J’exige que chez moi on travaille.
--Peut-être, fit Clarisse, la banque l’ennuie-t-elle!
--L’ennuyer, comme tu dis ça! Est-ce qu’elle m’ennuie, moi?
--Il y a des caractères qui ne peuvent pas s’y habituer.
--Quel caractère a-t-il, M. Fabre-Gilles? Je n’en sais rien. Il est d’un
renfermé. T’en doutes-tu?
Il s’arrêta, regarda les prés où les faucheurs tout le jour avaient
couché les foins. L’espace en semblait élargi. Il respira l’odeur forte
de l’herbe qui séchait.
--Ah! fit-il, les foins sont beaux à la Cômerie!
Il s’enorgueillissait de sa possession. Clarisse s’étant rapprochée, il
passa son bras sous le sien.
--Regarde...
Dans le ciel encore clair, la lune avait paru. Un grand calme pacifiait
les champs, au soir d’une journée de travail et de chaleur. La terre se
reposait de la moisson. Les chênes, dont la longue file faisait penser à
des silhouettes d’immenses bergers, frissonnaient une dernière fois
avant de s’endormir. Clarisse s’appuya contre son mari: oui, ces champs,
ces arbres, cette vieille et chère maison étaient à eux; c’étaient leur
bien, qu’ils tenaient de leurs pères, et qui les unissait l’un à
l’autre... Et puis soudain elle se redressa: là-bas, au ras du ciel
nocturne et maintenant assombri, montait un vague reflet doré, le reflet
de la ville. Son désir anxieux interrogea l’horizon. Tandis qu’elle
était ici, dans la paix et dans l’ombre, Laurent là-bas, aux lumières...
Que faisait-il? Avec qui était-il? Et son cœur, qui ne pouvait répondre,
souffrit de regret, d’envie et d’ignorance.
Quand Hubert monta se coucher, Clarisse prétexta qu’elle voulait
terminer des comptes. Elle resta dans le salon, les fenêtres ouvertes, à
vérifier des additions en se trompant chaque fois.
Onze heures sonnèrent. L’air porta sur la campagne le sifflet affaibli
d’un train. Il fallait vingt minutes à pied de la station. Elle pensa
que si Laurent la trouvait sur ses cahiers de comptes, il la jugerait
bien bourgeoise, surtout après la soirée qu’il venait de passer. Elle
ferma son bureau. Quelle attitude adopter? Elle prit un livre qui
traînait sur la table. Mais il devinerait alors qu’elle l’avait attendu.
Alors elle s’approcha du plateau que le domestique préparait tous les
soirs et elle se versa du sirop: c’est cela, elle dirait qu’elle était
redescendue pour boire...
Onze heures vingt, onze heures et demie. Il n’arrivait pas. Clarisse
comprit qu’il était resté en ville et que ce dîner n’était qu’un
prétexte. L’hypothèse qui l’avait tourmentée toute la soirée se précisa,
s’imposa: il passait la nuit là-bas tandis qu’elle l’attendait ici. Et
quelle nuit! Elle se sentit malade de tristesse.
Tout à coup elle poussa un léger cri: dans le cadre de la fenêtre
ouverte, une tête venait de surgir. Puis elle reconnut Laurent.
--Ah! dit-elle brusquement réjouie, vous m’avez fait peur!
Il s’excusa: ayant vu le rez-de-chaussée éclairé, il s’était dirigé vers
la lumière.
--Entrez donc, reprit Clarisse, vous prendrez quelque chose.
Il fit le tour par le vestibule et entra dans le salon. Comme il était
venu par la route, ses pieds étaient blancs de poussière. Il avait
chaud. «On marche vite la nuit, dit-il. Je suis en nage.» Il s’essuya le
front. A cause de la lampe après l’obscurité, il battait des paupières.
--Asseyez-vous, vous devez être fatigué. Et voici du sirop.
Elle l’installa, lui apporta son verre. Elle était contente de le
servir. Elle aurait voulu sécher la sueur de son visage, effacer la
poussière de ses souliers. Et puis, elle pensa expliquer sa présence au
salon, à cette heure tardive, et elle dit ce qu’elle avait préparé. Il
parut ne pas l’entendre et trouver tout naturel qu’elle fût là.
Qu’importait à Clarisse! Il était revenu, voilà l’essentiel. Il n’était
pas resté à Genève, il n’avait pas menti.
--Eh bien, demanda-t-elle, c’était amusant ce dîner?
--Oui...
--Vous étiez avec des amis?
--Oui.
--Des amis de passage. Des Français?
--Oui... Non...
Il reposa son verre, prit un air dur, baissa les yeux. Elle vit qu’elle
l’importunait, qu’elle ferait mieux de le laisser tranquille. Mais elle
ne put s’empêcher de continuer, tant elle avait besoin d’être
renseignée.
--Où était-ce?
--Quoi?
--Votre dîner.
--A Bellerive.
--C’est charmant de dîner au bord du lac. On respire mieux après la
journée passée en ville... Il y avait du monde dans le restaurant?
--Je n’ai pas remarqué.
Son ton à chaque réponse devenait plus irrité. Clarisse de nouveau
discerna chez lui un entêtement sournois, de la dissimulation toujours
mais plus agressive, et quelque chose dans le ton de sardonique et de
désenchanté. Elle lui posa encore quelques questions, et sous chacune de
ses phrases brèves, elle découvrit, comme s’il le lui avait dit en face,
que ce dîner «d’amis» était un prétexte. Cette évidence la meurtrissait,
mais au lieu de s’en détourner, elle revenait dessus pour souffrir
davantage.
Il se leva, désireux de rompre l’entretien. Clarisse contempla ce beau
visage fermé sur son secret et que sa mauvaise humeur lui rendit plus
séduisant que jamais. Elle songea que, ce soir même d’autres femmes
l’avaient vu empressé, amoureux peut-être, et alors, maladroite et sans
fierté, elle reprit en essayant de sourire:
--Brune, blonde? Jolie? Toute jeune?
Il parut choqué d’une indiscrétion si gênante. Il faillit répondre trop
vite, puis se domina, et d’un ton sec:
--Vous voulez me faire encore de la morale?
--Pourquoi pas?
--Il est bien tard...
Clarisse sentit qu’il était plus fort qu’elle. Il conservait son
sang-froid tandis qu’elle accumulait les fautes. Pour protéger sa
retraite, elle murmura:
--Vous êtes injuste... Vous n’avez pas confiance en une amie...
--Si ces petites histoires vous intéressent, je vous les raconterai
quand vous voudrez.
Elle sentit le dédain, fit un geste pour indiquer que tout cela lui
était égal, et, voulant reprendre son autorité en terminant elle-même
l’entretien, elle tendit la main à Laurent.
--Bonsoir.
Il prit sa main et se pencha. Mais comme il était penché, Clarisse revit
sur son cou le signe brun qu’elle avait découvert un jour par hasard; et
parce qu’elle vit ce signe, le baiser sur les doigts lui parut
audacieux, presque impudique, et elle retira sa main de ses lèvres...
Laurent se redressa, quitta cérémonieusement le salon sans ajouter un
mot. Quand il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre, tourmentée,
frottant ses doigts baisés comme pour effacer une trace. Dehors, sous la
lune paisible, les prés s’étendaient mollement; des oiseaux se
réveillaient dans les feuillages pour écouter le rossignol éperdu de
tous les soirs. L’air était imprégné de l’odeur sèche et brûlée du
foin... Clarisse se laissa tomber sur une chaise. Elle avait le
sentiment d’être coupable sans bien savoir quel était son péché.
* * * * *
Clarisse le reconnut avec franchise: chaque fois qu’elle s’approchait de
Laurent pour le conquérir,--par ses remontrances ou par sa
sollicitude,--chaque fois il lui échappait, avec une souplesse qu’elle
n’était pas capable de réduire. Et, par ses manières presque insolentes,
il l’empêchait de se duper elle-même. L’insensibilité de Laurent, son
cynisme la démasquaient et l’obligeaient à battre en retraite de
position en position successives. Elle ne pouvait plus entretenir des
illusions sur elle, pas plus que sur lui. Quand elle lui demandait
l’emploi d’une soirée, son émotion lui faisait bien comprendre qu’elle
n’obéissait pas à des motifs désintéressés.
Elle se retrouva donc au point où elle était avant de venir à la
Cômerie: jalouse et sans espoir. Mais naguère, elle souffrait en silence
et loin de Laurent. Maintenant il était sous son toit, sa présence
quotidienne ravivait constamment sa susceptibilité. Sans doute d’ici
quelques jours, il s’en irait, et elle en aurait quelque répit...
Cependant cette pensée la bouleversait. Ah! qu’il ne s’en aille pas,
qu’il demeure! Même si chacun de ses regards était dédaigneux et chacune
de ses paroles cruelle, elle préférait qu’il fût là. Malgré ses
tentatives infructueuses pour le joindre et le dominer, elle ne voulait
pas que tout fût fini entre eux. Et elle chercha déjà par quels moyens
le retenir, quand il annoncerait son départ.
L’idée ne lui vint pas qu’elle était imprudente. Elle s’attrista de voir
Laurent occupé d’autres femmes, mais elle n’imagina pas qu’il pût
s’occuper d’elle. Elle ne pensa pas non plus qu’il pût remarquer son
trouble et tirer une conclusion de son insistance. Elle se rassurait
toujours en se disant: «Il n’a pour moi que de l’indifférence.» Mais
elle eût été heureuse de le sentir doux, gentil, affectueux, sans rien
réclamer d’autre. Ce qu’elle voulait surtout c’est qu’il n’aimât
personne.
Qui aimait-il? Cette demande sans cesse lui serrait le cœur. Et elle y
joignait celle-ci: Qui était-il? Elle avait beau l’interroger, elle ne
le pénétrait pas. Naguère, il se taisait, maintenant il se mettait à
railler. Mais il demeurait toujours distant et mystérieux. Elle lui en
voulait de parer ses questions sans jamais laisser passer un aveu. Par
ses interrogatoires gauches, ou, loin de lui, par ses calculs naïfs,
elle s’épuisait à chercher le chemin de son âme.
Méditant encore sur ses incertitudes, elle se dirigea vers la lingerie
pour donner des ordres, et passa devant la chambre vide du jeune homme.
La porte était entre-bâillée: Clarisse s’arrêta. Un profond silence
d’après-midi d’été régnait dans la maison. Rien ne l’empêcherait de
franchir ce seuil. Peut-être apprendrait-elle ainsi quelque chose sur
cet énigmatique Laurent... Mais elle se gourmanda d’une telle
indiscrétion! «Cependant, pensa-t-elle, un simple regard n’est pas
coupable.» Et le besoin de savoir, sur le point d’être satisfait,
l’emporta. Elle entra.
La chambre était parfaitement en ordre. A droite, le lit, un lit en
acajou, avec des cuivres. A gauche, une armoire cirée, le lavabo entre
les deux fenêtres, puis, près de la cheminée, un petit bureau. Au milieu
de la pièce, sur la table, des journaux et un livre. C’était là qu’il
dormait, qu’il s’habillait. Cette chambre où avaient déjà passé tant
d’amis, de parents, était la sienne pour quelques jours. A l’odeur
habituelle dégagée par l’andrinople rouge des murs s’ajoutait un parfum
de lavande et aussi de cigarette: voilà qui venait de lui.
Pour justifier son intrusion Clarisse s’approcha de la table de
toilette, et vérifia s’il avait du savon, des serviettes. Elle regarda
ses flacons, ses éponges, ses brosses: c’était des objets familiers,
dont il se servait tous les jours. Devant l’armoire, elle hésita parce
qu’elle savait que la porte grinçait. Elle ouvrit: en bas, des
chaussures, puis des vêtements pendus et, sur le rayon supérieur, du
linge. Elle jouissait, pour la première fois de sa vie, de commettre une
mauvaise action: elle conquérait l’intimité--toute matérielle, il est
vrai--de celui qui se dérobait. Pendu aux patères, elle reconnut le
vêtement gris qu’il portait l’avant-veille; elle le frôla de la main et
crut le toucher lui-même...
Les sourcils froncés, certaine qu’elle avait tort, mais anxieuse de le
joindre encore mieux, elle poursuivit ses recherches. Elle vint au
bureau. C’était un petit secrétaire Louis XVI, à marqueterie, et dont la
planchette abaissée laissait voir les tiroirs intérieurs. «Non, pensa
Clarisse, je ne puis pas regarder là.» Mais elle n’avait encore rien
appris d’utile: le secret de Laurent flottait autour d’elle comme
l’odeur de cigarette et de lavande. «Je vais voir s’il a suffisamment de
papier à lettre... Et dans ce buvard?» Elle ouvrit le buvard. Elle
trouva une carte postale préparée: _Monsieur Marey photographe,
Aix-les-Bains, Haute Savoie. Monsieur, je vous prie de m’envoyer au plus
tôt les photographies que je vous ai fait faire l’autre jour._ «Tiens,
il a été à Aix?» Et elle fut choquée de ne pas l’avoir su... Elle tourna
une page du buvard et vit une lettre commencée pour son frère: _Mon cher
Daniel, je t’écris de la campagne pour te remercier des conseils que tu
m’as donnés. Je ferai comme tu me le dis si l’occasion s’en présente..._
La lettre restait en suspens. Quels étaient ces conseils? De quelle
occasion s’agissait-il? Elle feuilleta les dernières pages du buvard: il
n’y avait rien.
Sur la table, elle aperçut un livre: _Mademoiselle Fifi_. Clarisse
n’avait rien lu de Maupassant. La page où Laurent s’était arrêté était
marquée d’une enveloppe à son adresse. Elle la prit: l’écriture était
certainement féminine,--de grands jambages sur un papier mauve. Et voilà
tout. L’enquête était terminée.
Alors, Clarisse se reprocha vivement son indiscrétion. Pourquoi
était-elle entrée, pourquoi avait-elle fouillé? D’ailleurs, pour
quelques jours à la Cômerie, Laurent, bien sûr, n’aurait rien apporté
avec lui de révélateur, un journal, ou des papiers intimes. Rien dans
cette chambre ne pouvait la renseigner. Rien... mais elle n’avait plus
la même assurance qu’en y pénétrant. Venue pour espionner, elle se
sentait guettée à son tour. Tous ces objets inertes, et qui
appartenaient au jeune homme, la dénonceraient peut-être à son retour.
Ou plutôt, ils restituaient si bien sa présence, qu’il était là,
lui-même, à la regarder poursuivre son enquête. Cette odeur de lavande
et de cigarettes, ces vêtements, cette lettre commencée, ce livre--et
Laurent paraissait au milieu, moqueur et dissimulant toujours son
arrière-pensée.
Clarisse n’osait plus s’en aller: l’hôte absent de cette chambre la
tenait en son pouvoir. Elle se disait coupable envers lui, mais elle
était coupable plus profondément envers elle-même. Durant le dernier
quart d’heure elle venait de renoncer à une partie de sa force qui était
d’être intacte et insoupçonnable. Elle s’était désarmée en franchissant
ce seuil, elle s’était préparée à des faiblesses futures. Et puisqu’elle
se laissait maîtriser pareillement par le souvenir du jeune homme,
puisque ces témoins insensibles qui gardaient l’empreinte et l’odeur de
Laurent suffisaient à influencer presque physiquement Clarisse, que
serait-ce quand il reviendrait lui-même? La chambre rouge l’avait prise
comme dans un piège.
Enfin elle s’arracha à cette hantise, elle quitta la pièce, mais elle
baissait la tête en se sauvant.