XVI

Le soir, Hubert arriva tout seul au salon où attendait Clarisse.

--Mettons-nous à table, j’ai grand’faim.

--Et notre hôte?

--Il m’a chargé de l’excuser auprès de toi. Des amis de passage à Genève

l’ont invité à dîner. Il rentrera par le train de onze heures.

--Ah?... Quels amis?

--Je ne sais pas.

--Mais comment s’appellent-ils?

--Ma foi, je n’ai pas pensé à lui demander.

Clarisse pendant le dîner fut muette et laissa son mari à ses monologues

interrompus de silences. Au dessert, elle s’éveilla pour questionner:

--Où allait-il dîner?

--Qui ça?

--Laurent Fabre-Gilles.

--Je ne sais pas.

Elle se tut de nouveau. Hubert la regarda avec étonnement:

--Qu’est-ce que tu as?

--Rien.

Elle se demanda s’il ne serait pas bon de mettre Hubert au courant. En

somme, il avait le droit d’apprendre ce qu’elle savait sur leur hôte. Il

pourrait peut-être intervenir de façon plus efficace. Un homme connaît

certaines choses, peut entrer dans certains détails...

Ils avaient passé sur la terrasse. Hubert, qui regardait les roses

grimpantes sur la maison, s’écria que le petit Fabre-Gilles aurait pu se

dispenser d’accepter cette invitation.

--Pourquoi?

--Dame, il est ici depuis deux jours et déjà il nous fait faux bond. Oh!

il n’est pas très poli.

--Tu es injuste, répliqua vivement Clarisse, c’est un garçon bien élevé.

Et elle entama son éloge. Du moment qu’on l’attaquait, d’instinct elle

se précipitait pour le défendre. Hubert prit un ton morose:

--Avec toi, il est aimable, c’est vrai... Mais c’est au bureau qu’il ne

me plaît guère.

--Ah?

--Depuis quelques semaines il se néglige. Il répond mal aux observations

qu’on lui fait. Il vient en retard. Je ne sais pas où il passe ses

soirées, mais le fait est qu’il arrive tout endormi le matin.

--Ah?

--Je devrais peut-être tâcher de savoir à quoi il s’occupe durant ses

heures de liberté.

Alors Clarisse, renonçant à trahir Laurent, s’efforça de protéger ses

secrets:

--Tu t’exagères, dit-elle, quelques retards et quelques inattentions!

--Mais non, je t’assure. C’est comme son dîner de ce soir...

--Eh bien?

--De quels amis s’agit-il? Dieu sait! Il m’en a probablement conté.

--Ah!

--Et tu as raison, j’aurais dû lui demander des détails. D’ailleurs, ce

n’est pas l’essentiel. J’exige que chez moi on travaille.

--Peut-être, fit Clarisse, la banque l’ennuie-t-elle!

--L’ennuyer, comme tu dis ça! Est-ce qu’elle m’ennuie, moi?

--Il y a des caractères qui ne peuvent pas s’y habituer.

--Quel caractère a-t-il, M. Fabre-Gilles? Je n’en sais rien. Il est d’un

renfermé. T’en doutes-tu?

Il s’arrêta, regarda les prés où les faucheurs tout le jour avaient

couché les foins. L’espace en semblait élargi. Il respira l’odeur forte

de l’herbe qui séchait.

--Ah! fit-il, les foins sont beaux à la Cômerie!

Il s’enorgueillissait de sa possession. Clarisse s’étant rapprochée, il

passa son bras sous le sien.

--Regarde...

Dans le ciel encore clair, la lune avait paru. Un grand calme pacifiait

les champs, au soir d’une journée de travail et de chaleur. La terre se

reposait de la moisson. Les chênes, dont la longue file faisait penser à

des silhouettes d’immenses bergers, frissonnaient une dernière fois

avant de s’endormir. Clarisse s’appuya contre son mari: oui, ces champs,

ces arbres, cette vieille et chère maison étaient à eux; c’étaient leur

bien, qu’ils tenaient de leurs pères, et qui les unissait l’un à

l’autre... Et puis soudain elle se redressa: là-bas, au ras du ciel

nocturne et maintenant assombri, montait un vague reflet doré, le reflet

de la ville. Son désir anxieux interrogea l’horizon. Tandis qu’elle

était ici, dans la paix et dans l’ombre, Laurent là-bas, aux lumières...

Que faisait-il? Avec qui était-il? Et son cœur, qui ne pouvait répondre,

souffrit de regret, d’envie et d’ignorance.

Quand Hubert monta se coucher, Clarisse prétexta qu’elle voulait

terminer des comptes. Elle resta dans le salon, les fenêtres ouvertes, à

vérifier des additions en se trompant chaque fois.

Onze heures sonnèrent. L’air porta sur la campagne le sifflet affaibli

d’un train. Il fallait vingt minutes à pied de la station. Elle pensa

que si Laurent la trouvait sur ses cahiers de comptes, il la jugerait

bien bourgeoise, surtout après la soirée qu’il venait de passer. Elle

ferma son bureau. Quelle attitude adopter? Elle prit un livre qui

traînait sur la table. Mais il devinerait alors qu’elle l’avait attendu.

Alors elle s’approcha du plateau que le domestique préparait tous les

soirs et elle se versa du sirop: c’est cela, elle dirait qu’elle était

redescendue pour boire...

Onze heures vingt, onze heures et demie. Il n’arrivait pas. Clarisse

comprit qu’il était resté en ville et que ce dîner n’était qu’un

prétexte. L’hypothèse qui l’avait tourmentée toute la soirée se précisa,

s’imposa: il passait la nuit là-bas tandis qu’elle l’attendait ici. Et

quelle nuit! Elle se sentit malade de tristesse.

Tout à coup elle poussa un léger cri: dans le cadre de la fenêtre

ouverte, une tête venait de surgir. Puis elle reconnut Laurent.

--Ah! dit-elle brusquement réjouie, vous m’avez fait peur!

Il s’excusa: ayant vu le rez-de-chaussée éclairé, il s’était dirigé vers

la lumière.

--Entrez donc, reprit Clarisse, vous prendrez quelque chose.

Il fit le tour par le vestibule et entra dans le salon. Comme il était

venu par la route, ses pieds étaient blancs de poussière. Il avait

chaud. «On marche vite la nuit, dit-il. Je suis en nage.» Il s’essuya le

front. A cause de la lampe après l’obscurité, il battait des paupières.

--Asseyez-vous, vous devez être fatigué. Et voici du sirop.

Elle l’installa, lui apporta son verre. Elle était contente de le

servir. Elle aurait voulu sécher la sueur de son visage, effacer la

poussière de ses souliers. Et puis, elle pensa expliquer sa présence au

salon, à cette heure tardive, et elle dit ce qu’elle avait préparé. Il

parut ne pas l’entendre et trouver tout naturel qu’elle fût là.

Qu’importait à Clarisse! Il était revenu, voilà l’essentiel. Il n’était

pas resté à Genève, il n’avait pas menti.

--Eh bien, demanda-t-elle, c’était amusant ce dîner?

--Oui...

--Vous étiez avec des amis?

--Oui.

--Des amis de passage. Des Français?

--Oui... Non...

Il reposa son verre, prit un air dur, baissa les yeux. Elle vit qu’elle

l’importunait, qu’elle ferait mieux de le laisser tranquille. Mais elle

ne put s’empêcher de continuer, tant elle avait besoin d’être

renseignée.

--Où était-ce?

--Quoi?

--Votre dîner.

--A Bellerive.

--C’est charmant de dîner au bord du lac. On respire mieux après la

journée passée en ville... Il y avait du monde dans le restaurant?

--Je n’ai pas remarqué.

Son ton à chaque réponse devenait plus irrité. Clarisse de nouveau

discerna chez lui un entêtement sournois, de la dissimulation toujours

mais plus agressive, et quelque chose dans le ton de sardonique et de

désenchanté. Elle lui posa encore quelques questions, et sous chacune de

ses phrases brèves, elle découvrit, comme s’il le lui avait dit en face,

que ce dîner «d’amis» était un prétexte. Cette évidence la meurtrissait,

mais au lieu de s’en détourner, elle revenait dessus pour souffrir

davantage.

Il se leva, désireux de rompre l’entretien. Clarisse contempla ce beau

visage fermé sur son secret et que sa mauvaise humeur lui rendit plus

séduisant que jamais. Elle songea que, ce soir même d’autres femmes

l’avaient vu empressé, amoureux peut-être, et alors, maladroite et sans

fierté, elle reprit en essayant de sourire:

--Brune, blonde? Jolie? Toute jeune?

Il parut choqué d’une indiscrétion si gênante. Il faillit répondre trop

vite, puis se domina, et d’un ton sec:

--Vous voulez me faire encore de la morale?

--Pourquoi pas?

--Il est bien tard...

Clarisse sentit qu’il était plus fort qu’elle. Il conservait son

sang-froid tandis qu’elle accumulait les fautes. Pour protéger sa

retraite, elle murmura:

--Vous êtes injuste... Vous n’avez pas confiance en une amie...

--Si ces petites histoires vous intéressent, je vous les raconterai

quand vous voudrez.

Elle sentit le dédain, fit un geste pour indiquer que tout cela lui

était égal, et, voulant reprendre son autorité en terminant elle-même

l’entretien, elle tendit la main à Laurent.

--Bonsoir.

Il prit sa main et se pencha. Mais comme il était penché, Clarisse revit

sur son cou le signe brun qu’elle avait découvert un jour par hasard; et

parce qu’elle vit ce signe, le baiser sur les doigts lui parut

audacieux, presque impudique, et elle retira sa main de ses lèvres...

Laurent se redressa, quitta cérémonieusement le salon sans ajouter un

mot. Quand il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre, tourmentée,

frottant ses doigts baisés comme pour effacer une trace. Dehors, sous la

lune paisible, les prés s’étendaient mollement; des oiseaux se

réveillaient dans les feuillages pour écouter le rossignol éperdu de

tous les soirs. L’air était imprégné de l’odeur sèche et brûlée du

foin... Clarisse se laissa tomber sur une chaise. Elle avait le

sentiment d’être coupable sans bien savoir quel était son péché.

* * * * *

Clarisse le reconnut avec franchise: chaque fois qu’elle s’approchait de

Laurent pour le conquérir,--par ses remontrances ou par sa

sollicitude,--chaque fois il lui échappait, avec une souplesse qu’elle

n’était pas capable de réduire. Et, par ses manières presque insolentes,

il l’empêchait de se duper elle-même. L’insensibilité de Laurent, son

cynisme la démasquaient et l’obligeaient à battre en retraite de

position en position successives. Elle ne pouvait plus entretenir des

illusions sur elle, pas plus que sur lui. Quand elle lui demandait

l’emploi d’une soirée, son émotion lui faisait bien comprendre qu’elle

n’obéissait pas à des motifs désintéressés.

Elle se retrouva donc au point où elle était avant de venir à la

Cômerie: jalouse et sans espoir. Mais naguère, elle souffrait en silence

et loin de Laurent. Maintenant il était sous son toit, sa présence

quotidienne ravivait constamment sa susceptibilité. Sans doute d’ici

quelques jours, il s’en irait, et elle en aurait quelque répit...

Cependant cette pensée la bouleversait. Ah! qu’il ne s’en aille pas,

qu’il demeure! Même si chacun de ses regards était dédaigneux et chacune

de ses paroles cruelle, elle préférait qu’il fût là. Malgré ses

tentatives infructueuses pour le joindre et le dominer, elle ne voulait

pas que tout fût fini entre eux. Et elle chercha déjà par quels moyens

le retenir, quand il annoncerait son départ.

L’idée ne lui vint pas qu’elle était imprudente. Elle s’attrista de voir

Laurent occupé d’autres femmes, mais elle n’imagina pas qu’il pût

s’occuper d’elle. Elle ne pensa pas non plus qu’il pût remarquer son

trouble et tirer une conclusion de son insistance. Elle se rassurait

toujours en se disant: «Il n’a pour moi que de l’indifférence.» Mais

elle eût été heureuse de le sentir doux, gentil, affectueux, sans rien

réclamer d’autre. Ce qu’elle voulait surtout c’est qu’il n’aimât

personne.

Qui aimait-il? Cette demande sans cesse lui serrait le cœur. Et elle y

joignait celle-ci: Qui était-il? Elle avait beau l’interroger, elle ne

le pénétrait pas. Naguère, il se taisait, maintenant il se mettait à

railler. Mais il demeurait toujours distant et mystérieux. Elle lui en

voulait de parer ses questions sans jamais laisser passer un aveu. Par

ses interrogatoires gauches, ou, loin de lui, par ses calculs naïfs,

elle s’épuisait à chercher le chemin de son âme.

Méditant encore sur ses incertitudes, elle se dirigea vers la lingerie

pour donner des ordres, et passa devant la chambre vide du jeune homme.

La porte était entre-bâillée: Clarisse s’arrêta. Un profond silence

d’après-midi d’été régnait dans la maison. Rien ne l’empêcherait de

franchir ce seuil. Peut-être apprendrait-elle ainsi quelque chose sur

cet énigmatique Laurent... Mais elle se gourmanda d’une telle

indiscrétion! «Cependant, pensa-t-elle, un simple regard n’est pas

coupable.» Et le besoin de savoir, sur le point d’être satisfait,

l’emporta. Elle entra.

La chambre était parfaitement en ordre. A droite, le lit, un lit en

acajou, avec des cuivres. A gauche, une armoire cirée, le lavabo entre

les deux fenêtres, puis, près de la cheminée, un petit bureau. Au milieu

de la pièce, sur la table, des journaux et un livre. C’était là qu’il

dormait, qu’il s’habillait. Cette chambre où avaient déjà passé tant

d’amis, de parents, était la sienne pour quelques jours. A l’odeur

habituelle dégagée par l’andrinople rouge des murs s’ajoutait un parfum

de lavande et aussi de cigarette: voilà qui venait de lui.

Pour justifier son intrusion Clarisse s’approcha de la table de

toilette, et vérifia s’il avait du savon, des serviettes. Elle regarda

ses flacons, ses éponges, ses brosses: c’était des objets familiers,

dont il se servait tous les jours. Devant l’armoire, elle hésita parce

qu’elle savait que la porte grinçait. Elle ouvrit: en bas, des

chaussures, puis des vêtements pendus et, sur le rayon supérieur, du

linge. Elle jouissait, pour la première fois de sa vie, de commettre une

mauvaise action: elle conquérait l’intimité--toute matérielle, il est

vrai--de celui qui se dérobait. Pendu aux patères, elle reconnut le

vêtement gris qu’il portait l’avant-veille; elle le frôla de la main et

crut le toucher lui-même...

Les sourcils froncés, certaine qu’elle avait tort, mais anxieuse de le

joindre encore mieux, elle poursuivit ses recherches. Elle vint au

bureau. C’était un petit secrétaire Louis XVI, à marqueterie, et dont la

planchette abaissée laissait voir les tiroirs intérieurs. «Non, pensa

Clarisse, je ne puis pas regarder là.» Mais elle n’avait encore rien

appris d’utile: le secret de Laurent flottait autour d’elle comme

l’odeur de cigarette et de lavande. «Je vais voir s’il a suffisamment de

papier à lettre... Et dans ce buvard?» Elle ouvrit le buvard. Elle

trouva une carte postale préparée: _Monsieur Marey photographe,

Aix-les-Bains, Haute Savoie. Monsieur, je vous prie de m’envoyer au plus

tôt les photographies que je vous ai fait faire l’autre jour._ «Tiens,

il a été à Aix?» Et elle fut choquée de ne pas l’avoir su... Elle tourna

une page du buvard et vit une lettre commencée pour son frère: _Mon cher

Daniel, je t’écris de la campagne pour te remercier des conseils que tu

m’as donnés. Je ferai comme tu me le dis si l’occasion s’en présente..._

La lettre restait en suspens. Quels étaient ces conseils? De quelle

occasion s’agissait-il? Elle feuilleta les dernières pages du buvard: il

n’y avait rien.

Sur la table, elle aperçut un livre: _Mademoiselle Fifi_. Clarisse

n’avait rien lu de Maupassant. La page où Laurent s’était arrêté était

marquée d’une enveloppe à son adresse. Elle la prit: l’écriture était

certainement féminine,--de grands jambages sur un papier mauve. Et voilà

tout. L’enquête était terminée.

Alors, Clarisse se reprocha vivement son indiscrétion. Pourquoi

était-elle entrée, pourquoi avait-elle fouillé? D’ailleurs, pour

quelques jours à la Cômerie, Laurent, bien sûr, n’aurait rien apporté

avec lui de révélateur, un journal, ou des papiers intimes. Rien dans

cette chambre ne pouvait la renseigner. Rien... mais elle n’avait plus

la même assurance qu’en y pénétrant. Venue pour espionner, elle se

sentait guettée à son tour. Tous ces objets inertes, et qui

appartenaient au jeune homme, la dénonceraient peut-être à son retour.

Ou plutôt, ils restituaient si bien sa présence, qu’il était là,

lui-même, à la regarder poursuivre son enquête. Cette odeur de lavande

et de cigarettes, ces vêtements, cette lettre commencée, ce livre--et

Laurent paraissait au milieu, moqueur et dissimulant toujours son

arrière-pensée.

Clarisse n’osait plus s’en aller: l’hôte absent de cette chambre la

tenait en son pouvoir. Elle se disait coupable envers lui, mais elle

était coupable plus profondément envers elle-même. Durant le dernier

quart d’heure elle venait de renoncer à une partie de sa force qui était

d’être intacte et insoupçonnable. Elle s’était désarmée en franchissant

ce seuil, elle s’était préparée à des faiblesses futures. Et puisqu’elle

se laissait maîtriser pareillement par le souvenir du jeune homme,

puisque ces témoins insensibles qui gardaient l’empreinte et l’odeur de

Laurent suffisaient à influencer presque physiquement Clarisse, que

serait-ce quand il reviendrait lui-même? La chambre rouge l’avait prise

comme dans un piège.

Enfin elle s’arracha à cette hantise, elle quitta la pièce, mais elle

baissait la tête en se sauvant.

La puritaine et l'amour · 第 15 / 26 题