XIII

Clarisse savait que Fanny jouait au tennis tous les jours vers cinq

heures au parc des Eaux-Vives. Certainement elle y rencontrerait

Desnouettes. Elle aurait ainsi l’occasion de lui faire des remontrances

puisqu’on persistait à la charger de pareilles commissions. Mais c’était

une corvée bien ennuyeuse.

Elle s’achemina le long du quai vers les Eaux-Vives. Dans le port

régnait un vif mouvement de bacs pressés qui croisaient leurs sillages.

Des pavillons claquaient au mât d’un loueur de canots. Plus loin, des

baigneurs, debout sur des pontons, poussaient des cris à l’instant de

plonger. Hors de l’étreinte des jetées, le lac étalait sa nappe bleue,

élargie, où le soleil traînait des filets d’argent. Et sur la route,

soulevant une poussière qui n’était pas encore celle de l’été mais une

poudre délicate, des autos passaient, chargées de personnes satisfaites

qui, à l’heure du crépuscule, dîneraient sous des tonnelles, au bord de

l’eau.

Quittant ce paysage lumineux, Clarisse pénétra dans le parc. Là, les

arbres, des buissons de toute espèce étouffaient le promeneur et l’on ne

voyait plus que par éclaircies, où à travers des branches retombantes,

les pelouses d’un vert cru rutiler au soleil. Le long des allées,

faisant des taches blanches ou roses, jouaient des enfants. Clarisse

ralentit sa marche pour mieux jouir de cette douceur, de cette

limpidité.

Elle parvint à l’entrée des tennis et passa la barrière. La première

personne qu’elle vit fut Fanny qui se leva pour venir à sa rencontre.

Mais la seconde fut Laurent, debout à quelque distance et qui regardait

le jeu.

--Vous ici? demanda Fanny à sa cousine.

Clarisse n’eut pas besoin de s’interroger davantage pour être renseignée

sur elle-même. La simple vue du jeune homme lui causa un brusque

battement de cœur. Il lui sembla que le soleil s’était rapproché de la

terre, et que les arbres étaient deux fois plus hauts que d’habitude; le

chant des oiseaux faisait un vacarme inouï. Pourtant son visage demeura

immobile, et elle répondit à Fanny avec calme, mais d’une voix qui lui

parut étrangère:

--Oui, je voulais me promener.

Ensuite elle regarda de nouveau: Laurent était toujours là. Dieu

permettait qu’il fût toujours là. Et, parce qu’il tournait le dos, il ne

savait pas qu’elle aussi était là.

Fanny dit qu’elle ne jouait pas encore: il y avait trop de monde. Le

club était envahi par des Grecs, des Roumains bien encombrants.

--Je n’ai fait qu’une partie avec le petit Fabre-Gilles, qu’on m’a

présenté hier... Au fait, il m’a parlé de vous.

--Ah!... Pourquoi?

--Il m’a dit qu’il vous connaissait. Venez donc vous asseoir.

Clarisse suivit Fanny, s’assit à ses côtés, prête à lui obéir en toutes

choses. Mais les fanfares soulevées ne s’éteignaient pas. C’était une

vaste rumeur de joie, un cri éclatant répété par vingt échos. Elle se

sentait comme délivrée. Et le monde n’avait plus rien de triste ou de

maussade. Ce grand parc ombreux où le soleil descendait dans une buée

d’or, ces hommes et ces femmes vêtus de blanc qui couraient avec

souplesse et se renvoyaient des balles légères, c’était l’image de

l’existence elle-même, chaude, odorante et profonde: il n’y avait sur la

terre qu’une belle lumière apaisée, des rires et la liberté de soi-même.

Desnouettes s’approcha, une raquette sous le bras, avec un excès fébrile

d’empressement:

--Enfin, je vous vois, ma chère amie. Quel dommage que vous n’ayez pas

assisté à la partie que j’ai jouée tout à l’heure. Je suis vraiment en

forme. Mon système--un système qui me rend imbattable--consiste à me

tenir près du filet, et chaque fois que...

Il fut interrompu car on venait le réclamer pour une autre partie.

--Attendez, fit Clarisse, j’ai quelque chose à vous dire.

Mais alors quelqu’un passa. C’était Laurent. Il tenait les yeux baissés,

il les releva devant elle, la salua avec cérémonie, hésita comme pour

s’arrêter, puis continua. Elle reçut ainsi qu’un coup dans la poitrine

ce regard qu’elle avait si longtemps désiré. Cependant elle lui opposa

un visage insensible et ne rendit qu’un salut plein de réserve.

L’extérieur de son être, une fois de plus, ne l’exprima pas.

--Eh bien! que me voulez-vous? demanda Desnouettes.

Clarisse répondit, la gorge serrée:

--C’est trop long, je vous dirai cela plus tard.

--Alors, venez me voir jouer. Je suis sûr que mon système vous

intéressera.

Elle l’accompagna jusqu’au groupe de ses partenaires, et, restée debout,

suivit la partie. Elle était seule. Elle se reprocha avec amertume de ne

pas avoir salué plus aimablement le jeune homme. Peut-être se serait-il

arrêté... Mais elle avait obéi à une discipline spontanée, elle avait

recouru à un moyen automatique de défense en prenant son «air

Bourgueil». Elle se représenta Laurent, sa sveltesse, son cou libre, son

profil ambré. La blancheur intacte de ses vêtements, son extrême

jeunesse, sa figure pensive renforcèrent en elle l’idée séduisante qu’il

était timide, mélancolique et pur... Ah! pourquoi ne l’avait-elle pas

retenu?

Elle tourna involontairement la tête, en proie à la gêne légère des

personnes qui se sentent observées. Et, pour la troisième fois, elle

aperçut celui qui la préoccupait, appuyé un peu plus loin au grillage,

et la contemplant. Dès qu’il se vit découvert, il baissa les yeux comme

à son habitude. De son côté, elle se remit tout de suite à suivre le

jeu, avec une expression attentive, mais sans chercher à juger les

coups. Les balles qui passaient et repassaient obéissaient à des lois

inconnues qu’elle ne comprenait pas.

Cependant, bientôt elle devina que Laurent avait recommencé à la

surveiller: son regard, appesanti sur elle, la réchauffait comme un

rayon de soleil. Elle ressentit une vanité enfantine en même temps que

poignante à être l’objet de son attention. Elle ne souhaita rien de plus

que cet intérêt qu’il lui témoignait de la sorte, sans se douter qu’elle

le savait. Elle demeura immobile, arrêtant même le cours de ses pensées

pour ne pas effaroucher cette impression de bonheur.

Des gens circulèrent derrière elle, en causant. Elle redouta qu’ils ne

vinssent à ses côtés: c’eût été rompre ce mystérieux dialogue, ce lien

inavoué qui se tissait entre eux deux: elle voulait à tout prix rester

seule et n’exister que pour celui qui la regardait... Les gens ne

s’arrêtèrent pas. Et la seconde d’après, tremblante, elle regretta leur

départ, car elle pressentit que Laurent venait de faire un pas vers

elle.

Elle glissa un regard de côté. Le jeune homme, d’un air indifférent,

avec une lenteur calculée, s’avançait le long du grillage. Il s’arrêta,

parut s’intéresser à un beau coup, puis reprit sa sournoise démarche.

Allait-il l’aborder? Et que répondrait-elle? Elle se figura brusquement

qu’elle se trahirait dès les premiers mots, qu’il se passerait quelque

chose d’irréparable et d’affreux. Elle éprouva au fond de sa chair comme

une brûlure. Alors, confuse, effrayée, pudique, elle n’eut plus qu’une

envie: la fuite.

Desnouettes changea de camp. En allant de l’un à l’autre il dit quelques

mots à deux petites Américaines du Sud, brunes de peau, qui le

couvrirent de compliments. Clarisse lui jeta:

--Je suis obligée de m’en aller. Venez me voir un de ces jours.

--C’est entendu.

Puis elle s’éloigna, la tête droite, l’air très fier, mais se maudissant

elle-même. Alarmée par l’idée de trahir son secret, humiliée d’avoir

entrevu que son âme nouvelle était une âme offerte, une âme prête aux

concessions comme aux servitudes, elle se sauva de celui qu’elle

désirait de toutes ses forces et qui ne se douta pas que cette fuite

était le plus passionné des aveux.

Une fois hors d’atteinte, elle commença de se calmer. Et au moment de

passer le guichet de la sortie, elle se retourna, elle l’aperçut de

loin. Il était assis sur un banc entre les deux petites Américaines du

Sud, et il riait avec elles. Elle discerna ses dents, d’une blancheur

éclatante dans sa face ambrée. Jamais jusqu’alors elle ne l’avait vu

rire.

* * * * *

Clarisse ne put s’empêcher de repenser à ces deux Américaines. Elles

l’agaçaient. Et elle pensa aussi à ce rire de Laurent qui contredisait

l’image qu’elle s’était formée de lui. Peut-être, depuis le temps

qu’elle ne l’avait pas vu, s’était-il apprivoisé, égayé. Mais elle

préférait sa mine sérieuse, et elle s’irrita de ne pas avoir eu de part

à cette transformation. Néanmoins autant elle se sentait disposée à être

réservée, mélancolique à ses côtés quand elle le jugeait tel, autant,

par contradiction, elle se sentait apte, maintenant, à rire avec lui.

S’il avait changé, elle était prête à changer aussi son attitude, afin

de ne pas être concurrencée par d’autres qui le comprendraient mieux.

«D’ailleurs, songea-t-elle, Desnouettes le connaît puisqu’ils se sont

dit bonjour. Je pourrai l’interroger quand il viendra. Desnouettes est

si bavard qu’il racontera tout.»

Quelques jours plus tard, Desnouettes arriva, ravi à la fois et agité.

Sur son visage tiraillé, vingt sentiments se peignaient en une minute.

Il exprima à Clarisse son plaisir de la voir, son regret de ne pas

l’avoir vue davantage, son espérance de la revoir bientôt. Bondissant à

une autre idée, il reprit l’exposé de sa méthode au tennis, et déclara

qu’il allait concourir dans des matchs, à Saint-Moritz. Clarisse profita

de cette porte ouverte:

--Partez, mon ami, partez pour Saint-Moritz et sans retard...

Il parut surpris:

--Pourquoi?

--Parce que vous êtes en train de nuire ici à une femme qui ne mérite

pas de courir une aventure.

--Je ne comprends pas.

--Vous savez de qui je veux parler: je n’en dirai pas davantage sinon

qu’on commence à bavarder sur votre compte à tous les deux. Je suis

certaine que vous ne voudrez pas donner plus longtemps crédit à une

fable que vous êtes le premier à trouver absurde...

Ouf, c’était dit! Clarisse se félicita d’être arrivée sans encombre au

bout d’une phrase difficile. Desnouettes avait rougi:

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Fanny...

Il rougit plus encore d’avoir par étourderie prononcé ce prénom, et,

furieux contre lui-même, se fâcha:

--Écoutez, je sais me conduire. Votre leçon, si leçon il y a... Mais

enfin qui diable vous a raconté...

--Vous oubliez la famille, mon cher, qui sait tout et qui surveille.

Elle ne voulut pas l’irriter outre mesure car il lui était nécessaire.

Puisqu’elle avait accompli la tâche dont on l’avait chargée, elle désira

l’amener à des récits plus intéressants pour elle. Aussi quand il lui

demanda d’un air contrit si elle lui en voulait, elle répondit:

--Mais non. Je veux seulement vous mettre en garde.

A son tour, pour se gagner Clarisse, il murmura:

--Ah! vous êtes une amie comme il y en a peu. D’un jugement si pondéré,

et si juste dans vos conseils! Vous êtes sage comme Minerve. Sage comme

Minerve, c’est bien le mot.

Clarisse s’inquiéta de ces éloges qu’elle n’était pas sûre de mériter.

Quand les autres se trompent sur votre compte, on aime mieux que ce soit

à propos de vos défauts que de vos qualités. Elle voulut l’amadouer

encore, et, moitié souriant:

--C’est aussi que vous êtes un dangereux séducteur. Et il faut bien,

puisque je suis votre amie, que je m’occupe un peu de vos imprudences.

Qu’étaient-ce encore que ces deux oiseaux des îles qui vous regardaient

jouer au tennis?

--Ah! pour cela il faut demander au petit Fabre-Gilles...

Clarisse se mordit les lèvres, puis, avec quelque nervosité:

--Il les connaît?

--S’il les connaît? Dites plutôt qu’elles ne lui ont rien laissé

ignorer...

Inconscient de sa cruauté, il revint à ses projets de Saint-Moritz.

Clarisse l’arrêta avec brusquerie:

--Permettez. Je veux en savoir davantage sur le petit Fabre-Gilles.

--Pourquoi donc?

--Voilà. Il est très jeune. Ses parents nous l’ont beaucoup recommandé,

à Hubert et à moi. Nous sommes responsables de lui en quelque sorte. Je

serais--nous serions désolés que... Qu’est-ce que c’est que ces

Américaines?

Le visage de Desnouettes exprima l’admiration.

--Vous me causez une joie profonde, s’écria-t-il. Je vous retrouve à

travers toutes les circonstances, fidèle à votre caractère. Ma

psychologie n’a donc pas été mise à défaut. Puritaine, vous avez même le

souci de la vertu des autres! Cela est bien. Très bien.

--Ne plaisantez pas, je parle sérieusement.

--Moi aussi. Mais alors que tant d’autres se démentent, vous obéissez à

votre ligne. Toutefois, j’ai le regret de vous dire que votre protégé...

--Eh bien?

--Eh bien! il a du succès et il en profite.

Desnouettes, qui prétendait avoir reçu les confidences du jeune homme,

n’hésita pas à les trahir, notamment à propos des deux Argentines dont

la réputation était douteuse et auxquelles il faisait une cour assidue.

Ce n’était pas sa seule aventure: il se jetait dans le plaisir avec une

ardeur violente et la curiosité de tous les excès. Clarisse ne pouvait

en croire ses oreilles. Irritée contre Desnouettes, elle lui demanda:

--En êtes-vous sûr?

Il s’empressa de lui donner des détails précis qui la renseignèrent

complètement. L’irritation de Clarisse se tourna contre Laurent qui

l’avait trompée, puis contre elle-même parce qu’elle s’était trompée.

Cependant, pour mieux feindre, elle dit, en ayant l’air de se moquer:

--Eh bien! ma surveillance n’a pas été très efficace!

Desnouettes revint à ce qui l’intéressait:

--Alors, vous ne m’en voulez pas pour l’histoire, le potin qu’on vous a

raconté sur moi et sur...?

Clarisse fit un geste indifférent. Il répliqua:

--Ah bon! merci. Parce que j’ai besoin de votre indulgence... Et tenez,

je puis bien vous avouer que, jusqu’à présent, ce n’est qu’un potin. Il

ne s’est rien passé du tout.

Clarisse semblait si absorbée qu’il ne voulut pas partir sans avoir

réveillé son attention.

--Mais je vous préviens, déclara-t-il, mes plans sont dressés...

Il fit trois pas vers la porte:

--Et il se passera quelque chose, c’est moi qui le dis!

Puis il s’en alla, comme un héros de théâtre.

* * * * *

Clarisse venait de découvrir un autre Laurent, un incompréhensible

Laurent. Elle souffrit à l’extrême de cette découverte imprévue.

Beaucoup de femmes admirent chez l’homme l’initiateur, le maître

expérimenté. Clarisse, elle, avait été charmée par un adolescent qu’elle

croyait généreux et pur. Elle manquait d’imagination pour se représenter

ce que valent les ressources de l’expérience. Son idéal l’aveuglait sur

son tempérament. La débauche de Laurent la scandalisa dans son

puritanisme, dans sa conception étroite et noble des mœurs. N’ayant

jamais eu de frère, n’ayant jamais questionné son mari sur sa vie de

garçon, ayant repoussé par sa seule attitude certaines confidences, elle

était sur ce sujet aussi naïve, aussi intransigeante qu’une jeune fille

bien élevée.

Les renseignements de Desnouettes furent comme un démenti brutal à ses

croyances les plus chères. Laurent n’était pas le jeune homme candide,

farouche, qu’elle avait supposé. Il ne se tenait pas à l’écart des

autres, préservé par une sorte d’ombre pudique où, seule, elle avait su

le choisir. Qu’avait-elle désormais de commun avec ce nouveau

Fabre-Gilles? Il tombait de la région lumineuse et vague où la pensée de

Clarisse allait le rejoindre, pour se mêler à la foule banale où elle ne

le retrouvait pas. Et de son côté que pouvait-il éprouver pour Mme

Hubert Damien, sinon de l’indifférence ou peut-être de l’ironie? Il

s’éloignait d’elle, elle s’écartait de lui.

Elle reprit dès le début l’histoire de leurs relations. Devant chaque

silhouette que lui rendit sa mémoire, elle s’arrêta, étonnée. Lorsqu’il

était assis chez elle, là, sur cette chaise, ou bien dans le jardin de

la Cômerie; lorsqu’elle lui parlait avec une tendresse moqueuse qui

s’ignorait encore, et une exigeante autorité, il n’était donc pas un

enfant timide et secret? Sa duplicité cachait ses désordres. Elle se

révolta contre cet inconnu qui venait de retirer silencieusement son

masque; il n’était pas seulement un pécheur mais un traître. Son beau

visage pensif avait menti... Qu’il est difficile de changer les couleurs

d’un portrait! Clarisse s’efforçait tristement de modifier une image

qu’elle aurait préférée intangible, mais toujours, sous l’effigie

nouvelle qu’elle composait, reparaissait l’effigie ancienne, ainsi

qu’une chère obsession qu’on n’arrive pas à oublier. Comment désavouer

ces souvenirs légers, presque impalpables, mais qui étaient ses seuls

souvenirs romanesques?

Alors, par souci personnel de ne pas s’appauvrir, elle décida qu’il ne

lui avait pas menti dès le début, mais qu’il avait dû changer, et

justement depuis qu’elle avait cessé de le voir. Durant ces quelques

semaines, il avait certainement subi des influences mauvaises et il

était devenu tel que Desnouettes le décrivait. Grâce à cette

explication, elle lui rendit un peu de son estime. Heureuse de ne pas

être obligée de renoncer au Laurent du passé, elle lui pardonna presque

ce qu’elle considérait comme une infidélité dans le présent.

Ce qui l’inclinait encore à l’excuser, c’était le remords qui la

tourmentait. Laurent avait déchu, mais parce qu’elle l’avait renvoyé à

sa solitude. Par orgueil égoïste de se préserver elle-même, pour éviter

un risque hypothétique, elle avait permis à un plus grand mal de

s’accomplir. Elle avait manqué à son devoir. Que dirait-elle à M.

Fabre-Gilles, le père, s’il venait à lui reprocher sa négligence? Elle

se souvint de sa lettre austère, cette lettre qui l’avait si

profondément touchée en lui montrant un beau rôle à remplir. De quelle

façon avait-elle répondu à cet appel? Et que dirait-elle à Laurent s’il

lui faisait les mêmes reproches,--car elle pensait qu’un jour il se

repentirait de sa conduite présente. Mais alors il serait trop tard pour

se repentir, il était déjà trop tard aujourd’hui. Cette âme intacte

s’était pour toujours corrompue, et elle, Clarisse, était la coupable...

Ainsi, sa conscience lui fit les mêmes reproches que son cœur, et comme

elle avait l’habitude d’écouter celle-là mieux que celui-ci, elle fut

tout à fait convaincue. Aux regrets de s’être trompée sur le jeune homme

se mêla l’amertume de sa faute. Elle se détesta non seulement d’avoir

été une dupe, mais d’avoir été une complice, même involontaire.

Et elle se reprocha son aveuglement. Parce qu’elle avait consenti à

s’occuper de lui, elle avait cru que ce petit Fabre-Gilles lui

appartenait, et qu’entre eux deux s’était nouée une sorte de sympathie

qui n’avait pas besoin de s’exprimer. Lorsqu’elle songeait à lui, elle

n’était pas loin de penser qu’elle le faisait ainsi songer à elle.

Allons donc! Elle s’apercevait maintenant qu’elle ne le possédait pas,

qu’il demeurait libre et qu’il avait été porter ailleurs ce qu’elle

n’avait pas pensé à lui demander. Habituée à diriger ses proches sans

conteste, elle s’attrista de n’avoir eu aucune action sur celui qu’elle

mettait à part de tous. Elle ne lui était pas nécessaire pour vivre.

Elle se sentit atteinte dans sa clairvoyance et dans son autorité par

l’indépendance et le libertinage de Laurent.

Afin de mieux le comprendre, elle essaya de se représenter ses

désordres, mais les quelques traits qu’elle rassembla manquèrent au

début de toute vraisemblance. A la place de scènes animées, c’était un

vide confus où elle ne distingua rien. Où, quand et comment tout cela se

passait-il? Quel air prenait alors le jeune homme, quels étaient sa voix

et ses gestes? Elle ne le savait pas: elle n’avait pas été élevée à

faire de pareilles suppositions. Et si, parfois, l’anxiété de sa

recherche évoquait tout à coup une femme, n’importe quelle femme, à ses

côtés, alors, sans poursuivre, elle ressentait une brusque et naïve

colère. La chaîne de ses raisonnements s’interrompait, et, pour quelques

minutes, elle avait mal.

Car sa tristesse n’était pas continue. Elle n’avait pas à se répéter que

tel événement s’était produit, et garder constamment à l’esprit la

notion de cet événement, jusqu’à en amortir la pointe. Il s’agissait de

choses qu’elle n’avait pas vues, et d’une situation qui ne se résumait

pas en un mot. Elle n’en prenait pleine conscience que par à-coups. Et

ces projections inattendues, grâce à leur effet de surprise, et aussi à

leur caractère hypothétique, étaient d’autant plus douloureuses.

Toutefois elle ne pouvait s’empêcher de les susciter à nouveau. Obligée

d’inventer les circonstances de son chagrin pour le concevoir, elle en

était de la sorte le propre artisan, Ainsi, petit à petit, elle se

perfectionna dans l’art de se tourmenter. Elle qui était si franche, si

optimiste, elle sut de mieux en mieux comment se faire sournoisement

mal.

Sa pensée, devenue plus ingénieuse, revint aux petits Argentines de

l’autre jour. Elle n’avait gardé d’elles qu’un souvenir presque effacé,

qu’elle compléta hâtivement et injustement. «Petites exotiques

prétentieuses, songea-t-elle, bêtes et mal élevées. Ah! comme il se

trompe! Pourquoi se laisse-t-il prendre à ces grâces fardées, à ces

ruses animales? Il vaut tellement mieux qu’elles!»

Quand même, elles l’emportaient! L’autre jour elles riaient avec lui.

Que d’intimité dans un rire partagé, dans une parole accueillie avec de

la joie!... Peut-être étaient-ils rentrés ensemble. L’une, la préférée,

il l’avait serrée contre lui. Ou bien toutes les deux! Peut-être leurs

bouches s’étaient jointes. Et là, Clarisse, immobile mais frémissante,

réussit à compléter des spectacles qu’elle ne se croyait pas capable de

concevoir. Son imagination s’enhardit à la suite de son cœur, et, de

tâtonnements en tâtonnements, s’effrayant elle-même mais stimulée par

l’affreux désir de savoir, finit par rétablir des morceaux entiers de

réalité. De jour en jour, afin de mieux comprendre, elle devint plus

audacieuse. Elle s’habitua ainsi peu à peu, et sans s’en douter, à des

choses qui l’auraient horriblement choquée naguère.

De ces songeries, naquit une haine véritable pour les femmes qui avaient

eu quelque chose de Laurent et qui, sans le savoir, étaient ses rivales.

Elle ne pouvait leur pardonner d’avoir obtenu sa préférence et de ne pas

se douter, peut-être, de leur bonheur. Elle se croyait leur victime,

comme si elles l’avaient élue exprès, et comme si elles n’avaient agi

que pour la faire souffrir. Elle aurait voulu les connaître, jouer un

rôle entre Laurent et ses complices, être trahie enfin plutôt qu’oubliée

ou méconnue. Elle élargit ainsi sa souffrance jusqu’à son amour-propre,

et par là se glissa un vague désir de vengeance, un vœu mal défini de

reprise. Tout son être commença de s’intéresser à une revanche.

Alors elle se demanda par quels moyens les autres femmes--celles qui

plaisaient à Laurent--avaient séduit sa jeunesse? Clarisse était trop

peu coquette pour le pressentir avec exactitude. Et d’une manière

fugitive elle se compara: ne les valait-elle pas? Ou bien n’avait-elle

pas su se faire valoir? Certes elle n’entendait pas offrir à Laurent

autant que ces rivales. Mais une sage amitié lui aurait peut-être suffi.

Il n’aurait pas cherché ailleurs de troubles délices si elle avait

consenti à lui laisser voir sa sympathie. Ah! le jour de la Cômerie, que

n’avait-il pu sentir à travers ses paupières fermées l’ardente candeur

de ce baiser involontaire... L’autre jour encore, peut-être qu’une

simple parole l’aurait satisfait. Mais elle était partie sans rien dire.

Toujours et obstinément elle avait mis de la distance entre eux...

Peut-être croyait-il qu’elle le dédaignait? Et une seconde idée vague

commença à ramper au fond d’elle-même, l’idée qu’elle avait été injuste

envers lui, et qu’elle lui devait un dédommagement pour une froideur

qu’il n’avait pas méritée.

D’ailleurs n’avait-elle pas toute sa vie trop gardé ses distances, à

cause de cet «air Bourgueil» qui la glaçait aux moments où elle aurait

dû s’épanouir. Elle ne savait pas faire des avances. C’était la faute

d’une susceptibilité délicate et d’un sentiment exagéré de sa dignité

personnelle, mélange de faiblesse et de noblesse... A ce point de ses

réflexions, Clarisse ne se borna plus à être jalouse des femmes que le

jeune homme avait choisies, elle devint jalouse de lui. Lorsqu’elle le

croyait chaste et sincère, elle se reconnaissait en Laurent; mais

puisqu’il n’était ni chaste, ni sincère, elle en vint presque à

regretter de l’être, elle, toujours. Elle commença--tellement elle était

désorientée--à l’envier tout bas de mener cette existence libre qu’elle

condamnait tout haut. Elle l’admira presque d’obéir à ce qu’elle appela

ses passions--elle qui ne se jugeait point passionnée. Que de plaisirs

il connaissait, malgré sa jeunesse, dont elle était demeurée ignorante.

Tandis qu’elle écoulait une existence monotone, il remplissait la sienne

de toutes sortes de choses brillantes et mal définies. Ainsi, elle avait

beau vouloir le blâmer, il lui semblait qu’il avait quand même raison.

Elle repassa si souvent par les mêmes impressions successives et

contradictoires qu’elle finit par leur ôter toute fraîcheur, comme le

cheval qui tourne en cercle use un rond d’herbe sous ses sabots. Tantôt

elle en voulait à Laurent d’être coupable--vis-à-vis de la morale ou

vis-à-vis d’elle-même, elle ne distinguait plus très bien. Tantôt elle

subissait son prestige d’être entreprenant et aimé. Ces contrastes

embrouillaient sa pensée. Pour en sortir, pour s’affirmer à son tour

elle souhaita de s’imposer à celui qui la délaissait. Mais comment?

L’aimer, c’était être pareille aux autres, et demeurer son inférieure.

En aimer un autre? Impossible. Elle n’aurait voulu se venger de Laurent

que par Laurent lui-même. D’ailleurs elle ne prononçait pas le mot

amour.

* * * * *

Modifier l’idée qu’on se fait de quelqu’un entraîne souvent à modifier

l’idée qu’on se fait de soi-même. Déjà Clarisse--qui jusqu’alors avait

prétendu régir son jeune ami--commençait à changer, non sous son

influence puisqu’il était absent, mais sous l’influence de ce qu’elle

pensait de lui. Elle ne s’étonna pas de cette transformation parce

qu’elle en pressentit l’inévitable cause. C’était son âme profonde qui

s’enhardissait à vivre et s’affirmait, à travers ces alarmes

d’incertitude et de jalousie. Ardente et grave, elle rejetait les

scrupules et les explications dont on cherchait à l’enlacer. Elle

devenait plus vigoureuse à mesure qu’elle savait mieux ce qu’elle

voulait. Et elle était si belle, si résolue déjà dans ses desseins que

Clarisse finit par céder à la satisfaction obscure de la sentir palpiter

en elle--comme une mère se réjouit que l’enfant qu’elle porte soit fort.

Pourquoi regretter que Laurent eût changé, et lui en vouloir,

puisqu’elle-même était différente? Il témoignait par ses actes qu’il

s’était renouvelé; elle, elle cachait dans son cœur le secret de sa

renaissance. Mais ils n’étaient plus tels qu’à leur première rencontre.

Leurs deux êtres de ce jour-là avaient disparu. Ils étaient neufs l’un

pour l’autre, inconnus, pleins de ressource... Toutefois, Laurent n’en

savait rien. Clarisse s’attrista de penser qu’il la jugeait sur son

apparence périmée. Il conservait d’elle une image fausse: que dirait-il

de l’image véritable? Étaient-ils destinés à se mieux comprendre

maintenant qu’ils étaient devenus étrangers?

Hélas, ils ne se rencontraient pas. Si elle s’était retrouvée en sa

présence, Clarisse lui aurait dissimulé ses pensées brûlantes. Mais il

les ignorait. Tout le monde ignorait son secret. Alors, imprudemment,

elle ne s’interdit plus d’y penser sans cesse. Elle ne comprit pas

qu’elle travaillait à ruiner ses protections morales et que, par contre,

elle encourageait un désir qui n’aurait plus besoin, ensuite, que d’une

occasion pour se satisfaire. Elle crut avoir fait assez en faisant le

silence,--mais elle renferma de la sorte l’ennemi chez elle, et il gagna

de proche en proche, s’installa d’autant mieux qu’il ne communiquait

plus avec le dehors.

Le meilleur moment de sa vie, après toutes les anxiétés du jour, c’était

le soir quand elle se couchait. Bien vite, à ses côtés, son mari tombait

dans le lourd sommeil qui lui était habituel. Mais elle ne pouvait

dormir. Étendue dans son lit, profitant du calme de la chambre, elle se

représentait Laurent, Laurent montrant des yeux sombres et tentateurs,

et les dents blanches de son sourire. Comme il la regardait! Elle

l’évoquait avec un effort éperdu, acharnée à remplacer ce que son

souvenir avait d’incomplet, heureuse à la moindre illusion de réalité.

Le temps passait. Parfois Hubert se tournait en soupirant dans

l’obscurité. Clarisse, les yeux ouverts, continuait à disputer à

l’inconnu, à l’impossible, à l’absurde celui qui était toujours absent.

Mais à la longue la fuyante image, trop de fois ressassée,

s’évanouissait et Clarisse se rendait compte combien son effort était

stérile. Tandis qu’elle veillait, toute seule, Laurent était ailleurs.

Mais avec qui, et que faisait-il? Quelle anxiété que de ne pas savoir, à

une minute exacte, où sont les autres. Elle souhaitait d’être

omnipotente, comme Dieu, et de regarder l’humanité d’en haut, pour la

connaître dans tout ce qu’elle cache. Elle enviait Dieu de savoir à

l’instant même à qui pensait Laurent.

Certes, il ne pensait pas à elle. Durant ces heures de la nuit, il

cherchait auprès d’une autre son plaisir, et il savait le lui rendre...

Clarisse souffrait à la mort de ces baisers pressentis. L’ombre avait

supprimé toute contrainte: sur un lit pareil au sien, elle voyait un

couple enlacé. Elle ne pouvait distinguer sa compagne, mais elle

contemplait Laurent, sa chère tête pâlie par la volupté--une volupté à

laquelle elle demeurait étrangère. Elle ne se doutait pas auparavant à

quel point une image inventée peut faire mal.

Une nuit, l’angoisse fut trop forte. Elle ne put admettre plus longtemps

d’être seule. Pour mieux susciter sa personne et sa ressemblance, elle

eut l’idée de murmurer son nom:

--Laurent...

D’abord à voix basse, à peine articulé. Elle crut qu’elle le disait à

travers un demi sommeil. Puis elle le répéta un peu plus haut, avec une

intonation doucement caressante:

--Laurent!...

Ce prénom prononcé était, dans cette chambre silencieuse, quelque chose

de réel comme une présence. Vraiment le fantôme du jeune homme venait

d’apparaître. Ce n’était plus la rêverie muette et isolée, mais le

commencement d’un dialogue, un appel qui sollicitait une réponse...

L’impression fut si vive que Clarisse, avide d’entendre sa voix qui

allait répliquer sans doute, oublia sa prudence et redit--tout haut,

cette fois, avec un accent de certitude:

--Laurent!!...

Mais rien ne répondit à son attente. Personne ne l’avait entendue. Il

ignorerait toujours qu’elle l’avait appelé si ardemment du fond de sa

solitude nocturne. Et des larmes lui vinrent aux yeux, un flot de larmes

chaudes, des larmes désespérées.

* * * * *

Un matin à déjeuner, Hubert proposa à Clarisse:

--Le temps est beau, la saison est en avance. Si nous allions nous

installer à la campagne?

D’un éclair, Clarisse, qui rapportait tout à sa préoccupation, vit la

conséquence: c’était renoncer à tout espoir de rencontrer Laurent. Elle

dit avec une expression indifférente, mais le cœur bouleversé:

--Déjà, crois-tu?

Hubert, qui avait été chapitré par Mme Bourgueil, inquiète de la mine de

sa fille, insista:

--Oui, la campagne te fera du bien.

Il se leva, puis, se retournant, ajouta comme une chose sans importance:

--Nous oublions un peu le petit Fabre-Gilles. Je vais l’inviter à passer

quelques jours à la Cômerie.

La puritaine et l'amour · 第 12 / 26 题