IX

Clarisse n’avait jamais connu des autres et d’elle-même que des

apparences logiques et naturelles. Née dans ce qu’on appelle la bonne

société, habituée au confort moral, aux mœurs régulières, de tempérament

calme, sans nostalgies ni désirs impossibles, elle ignorait tout

imprévu.

Aussi était-elle prodigieusement étonnée de ce qui s’était passé à la

Cômerie... Comment, on lui avait recommandé un jeune homme; elle s’était

intéressée à lui comme à n’importe quel autre de ses protégés, Mme

Winiger ou le vieux Pigueret; elle avait admis chez lui, chemin faisant,

une qualité d’âme qui rendait ses soins plus légitimes encore--et tout

cela finissait par un irrésistible baiser!... Elle n’avait pas dissimulé

la curiosité et la sympathie qu’elle éprouvait à son égard; elle avait

parlé de lui à son mari, à sa famille; personne, bien entendu, n’y avait

trouvé à redire, et pourtant, si on l’avait vue en cette minute

qu’aurait-on pensé?

Malgré les reproches théoriques qu’elle s’infligeait, elle ne parvenait

pas à se rendre responsable de ce geste furtif, puisqu’elle était pure

de toute volonté coupable. Elle n’avait pas succombé puisqu’il n’y avait

pas eu combat. Elle regretta le fait, elle le blâma, elle décida

d’exercer un contrôle plus serré sur sa conduite, mais elle n’eut pas

l’idée de faire, au dedans d’elle-même, une enquête. Son sérieux natif,

son application honnête à vivre, l’empêchèrent de se considérer

elle-même avec ironie. Elle subsistait avec ses convictions, ses

jugements, ses habitudes--intacte, sauf qu’elle avait embrassé un jeune

homme. Mais ce baiser demeurait extérieur à sa vie.

Hubert lui demanda comment s’était passée la journée, et elle n’hésita

pas à lui répondre qu’elle s’était passée fort bien. Elle donna son avis

sur les réparations et décrivit l’aspect de la compagne. Elle n’omit pas

de mentionner l’oncle Amédée et Laurent... Et tandis qu’elle parlait,

l’idée même qu’elle se faisait de Laurent la rassurait sur son acte

irréfléchi. Il représentait à ses yeux un ensemble de sentiments

honorables qui, en principe, contredisait toute interprétation fâcheuse.

Clarisse ne pensait pas souvent à la tentation, sinon d’une manière

abstraite et pour autrui; elle n’y avait jamais rêvé, et pour elle-même,

sous les espèces d’un jeune garçon. Un instant, peut-être, à constater

le plaisir qu’elle avait éprouvé à poser ses lèvres sur sa joue

aurait-elle pu comprendre... Et alors elle se serait révoltée. Mais cet

instant avait été trop court, et maintenant les nuées l’entouraient à

nouveau. Elle ignorait complètement les surprises des sens. Elle ne

lisait pas de livres qui l’auraient renseignée. Hubert ne s’était pas

soucié de l’instruire, suivant une politique de mari prudent, désireux

de ne pas compromettre chez elle un équilibre sentimental qui lui

suffisait. Les choses de la chair, Clarisse les connaissait d’une façon

méthodique en quelque sorte, à leur heure, et sous la forme d’une

habitude. Émotions permises mais secrètes, auxquelles elle ne faisait

jamais allusion, et qu’elle ne devait jamais à personne d’autre, bien

entendu, que son mari. Or ce qu’elle éprouvait pour Laurent était bien

loin de ressembler à ce qu’elle éprouvait pour Hubert, si bien qu’elle

n’avait pas même l’idée d’établir la comparaison. C’était à la fois plus

et moins--mais elle ne s’apercevait que de ce qui était en moins.

Cependant, puisqu’elle reconnaissait avoir commis une imprudence

involontaire, Clarisse était trop portée à l’action pour ne pas chercher

à prendre une mesure pratique. Elle chassa le reste de gêne qui, malgré

tout, la poursuivait, en décidant de ne plus voir pendant quelque temps

le jeune homme. Elle ne reprendrait leurs relations que plus tard, avec

plus de sang-froid et quand se seraient dissipés cette légère

excitation, cet excès de zèle qui l’avaient entraînée et qui étaient si

contraires à ses habitudes de raison.

C’était un sacrifice, et elle le fit d’autant plus volontiers qu’il ne

portait que sur un détail. Comme beaucoup de personnes disciplinée, elle

acquérait un sentiment de bonne conscience à s’obliger, quelle que fût

la nature de l’obligation. Et elle se persuada d’autant plus de faire

son devoir qu’il s’accompagna d’une certaine tristesse: il lui était

pénible de s’interdire Laurent.

Pour rien au monde, elle ne l’aurait mis au courant de ce qu’elle avait

décidé. Son geste irréfléchi devait demeurer inconnu à tous, mais

surtout à lui. Elle l’aurait plus facilement avoué à Hubert. Ce qu’elle

souhaitait connaître de Laurent, ce qu’elle souhaitait qu’il connût

d’elle, c’était ce qu’ils avaient de meilleur. Elle ne réclamait de lui

qu’une âme généreuse et pure. L’image d’elle-même qu’elle voulait

imposer à Laurent devait n’avoir nul besoin de commentaire ou d’excuse.

Le respect cérémonieux qu’il lui témoignait lui plaisait comme un

hommage et comme une soumission. Elle ne voulait à aucun prix qu’il eût

le droit d’être moins docile ou plus familier...

Mais un jour, à l’improviste, il vint la voir. Elle était seule. Dès les

premières paroles, elle fut déçue par la banalité des phrases qu’il

prononça. Il ne se doutait pas des scrupules qu’elle avait dû combattre

ni de la décision qu’elle avait prise. Il se tenait assis dans le même

fauteuil qu’à sa première visite. Toutefois il avait remplacé son

embarras de naguère par une sorte d’affectation qui lui allait très mal.

Dans ce visage satisfait, Clarisse ne retrouvait pas le visage

abandonné, endormi, dont elle avait senti contre le sien la douceur

chaude.

Après un silence, et comme prenant un parti, Laurent s’écria:

--Je venais vous remercier, madame, pour la journée de samedi.

--N’est-ce pas que la Cômerie est une jolie maison?

--Je veux dire pour votre accueil. Vous m’avez fait oublier ma solitude,

et d’une manière si agréable!

Clarisse se sentit un peu rougir. Ces mots, que Laurent avait prononcés

avec application, l’auraient réjouie la semaine précédente. Mais elle y

vit une allusion involontaire. Elle répondit qu’elle avait été heureuse

de l’emmener là-bas, et qu’il était tout naturel qu’elle s’intéressât à

lui... Elle s’arrêta, songeant que ces phrases si simples pouvaient être

interprétées, et elle acheva, afin de se rendre justice:

--D’ailleurs, j’ai fait très peu pour vous jusqu’à présent... Nous

avions promis davantage à votre père...

--Je vous remercie de ce que vous ferez d’autre. Je sais que vous êtes

très indulgente pour moi.

Clarisse s’irrita d’être si peu maîtresse d’elle-même parce qu’elle se

croyait soupçonnée. Alors, elle prit son grand «air Bourgueil».

--Hélas, cher monsieur, je regrette que, d’ici quelque temps, nous ne

puissions plus vous voir. Je vais probablement m’absenter. Mon mari

désire aller à la montagne.

Le mensonge la servit mieux que la sincérité. Laurent perdit du coup son

air d’assurance, redevint très «petit jeune homme» et se leva pour

partir.

Alors elle crut qu’il s’en allait en même temps de sa vie. Elle se

sentit transportée par le sentiment exaltant mais amer qu’en l’écartant

elle accomplissait son devoir. Rien de vil n’était entre eux: tout se

passait sur les sommets.

--Je pense parfois, fit-elle avec lenteur, que vous devez vous attrister

d’être seul et loin des vôtres. Dites-vous que vous n’êtes pas ici pour

faire seulement un stage dans une banque, mais aussi l’apprentissage de

l’existence. Nous sommes très souvent isolés les uns et les autres, mais

c’est une bonne école. Soyez courageux...

Il la considéra, étonné de ce prêche qu’elle débitait presque

doctoralement, et ne saisissant pas qu’elle voulait dire: «Soyez digne

de moi.» Puis elle continua, avec une gaucherie qui donnait de la

sécheresse à ses paroles:

--Nous ne nous verrons pas pendant quelque temps. Mais l’absence ne

signifie pas l’oubli. J’aurai de vos nouvelles. Travaillez, continuez

dans la voie que vous avez choisie.

Gêné par son accent, où il retrouvait l’écho solennel de son père, ne

sachant comment répondre, il s’inclina pour partir. Elle lui tendit la

main, l’enveloppa d’un regard d’adieu, plein d’une fierté noble. Mais

comme il était encore incliné, elle vit tout à coup sur la peau de sa

nuque un signe, un grain de beauté. Et longtemps après le départ du

jeune homme, cette découverte lui laissa une sorte de malaise...

Par sa décision d’éloigner Laurent, Clarisse dissipa l’humiliation

première que lui avait inspirée son inconséquence. Elle goûta l’orgueil

d’avoir tranché dans le sens le plus digne une question de conscience.

Son amour-propre, elle le mettait à être impeccable comme d’autres

femmes le mettent à être élégantes ou courtisées. Elle éprouvait du

plaisir à ne pas commettre de fautes. Il est vrai qu’il lui était

presque plus facile de s’abstenir que de pécher: manque d’occasions. La

vie ne l’ayant menacée ou atteinte encore en aucune manière, elle

ignorait tout compromis, toute concession à l’inévitable. Quels que

fussent ses scrupules, l’épisode de la Cômerie était impuissant à

ébranler sa certitude d’elle-même. Bien mieux: il la renforçait

maintenant qu’il était résolu.

Et elle fut heureuse aussi d’associer Laurent à sa bonne conduite. Elle

le fit délibérément participer à cette orgueilleuse sagesse, et

l’embellit de sa propre vertu. Si elle s’obligea à ne plus le

rencontrer, rien ne l’empêcha de penser à lui. Au contraire, elle

s’attacha d’autant plus à son souvenir qu’elle se privait de sa

présence. Elle le fit aussi fier, aussi intact qu’elle-même. Ainsi

s’établit, dans sa pensée, un rapport entre ce qu’ils avaient de pareil

et de mieux. Elle pressentit même, pour plus tard, une sorte

d’enrichissement moral l’un par l’autre, une compréhension réciproque,

bref, une amitié exceptionnelle, où elle jouerait le rôle séduisant de

directrice de conscience, de grande amie sérieuse à la fois et enjouée.

Cependant, à mesure que les jours passèrent, le souvenir qu’elle

entretenait avec tant de zèle commença de lui échapper. Non seulement

les mots qu’il avait prononcés, mais aussi la personne physique de

Laurent perdirent à certaines minutes leur netteté. Par exemple, elle

découvrit qu’elle ne se rappelait plus la forme de ses mains. Elle ne

les avait pas remarquées, et ce détail méconnu lui parut très important.

Dans son ensemble elle conservait du jeune homme une image qui tantôt

demeurait vague, et qui tantôt se ranimait avec exactitude, mais à

l’improviste. Parfois elle contemplait devant elle sa silhouette, elle

entendait sa voix dont telles intonations profondes contrastaient avec

son extrême jeunesse, et son rire brusque et comme confus--puis tout

s’évanouissait dans l’oubli. Elle était incapable de le ressusciter à

son gré. C’était comme une ombre qui vous précède, qu’on croit

rattraper, et qui disparaît au moment d’être saisie. Cette chasse à

l’image, cette anxiété de la perdre quand elle était apparue, rendit

plus intense l’obsession de Laurent. Laurent n’était pas quelqu’un que

Clarisse pouvait susciter selon son humeur. Elle était obligée de

demeurer sur le qui-vive pour accueillir son fantôme.

Suivant donc une loi secrète qu’elle ne savait reconnaître, parfois elle

revoyait la Cômerie, la pièce silencieuse aux parquets luisants, la

table chargée de faïence, le canapé, et le jeune homme endormi qui

l’avait tentée. L’évocation était si forte qu’il lui semblait revivre

cet instant, le continuer encore. Étendant les bras, elle était tout à

coup surprise de ne rencontrer personne à côté d’elle.

* * * * *

Gaillardoz vint un jour s’inviter à déjeuner chez les Damien, prétextant

qu’il était célibataire.

--Que devient donc votre femme? lui demanda Hubert d’un ton boudeur.

Fanny, dit-il, avait été se promener en bateau avec des amis. Il était

enchanté que la journée fût si belle et la promenade de sa femme ainsi

mieux réussie. Hubert ne répondit rien.

--Avez-vous lu, demanda Gaillardoz à Clarisse, la brochure que votre

père vient de publier?

--Une brochure? Non. Vous savez que mon père ne raconte rien de ses

projets à l’avance.

--Eh bien, lisez-la. M. Bourgueil propose de considérer la cathédrale de

Saint-Pierre, toutes proportions gardées, comme le Panthéon ou

Westminster, et d’y ériger des monuments à ceux, philosophes, savants,

soldats ou magistrats, qui illustrèrent la République. Je ne sais quel

accueil sera fait à cette idée, mais je la trouve intéressante.

--Je m’imagine que ce projet sera vivement combattu.

--Oui, fit Gaillardoz, nos concitoyens vivent du principe de

contradiction.

--L’un de ces contradicteurs, ajouta Clarisse avec un sourire,--l’un des

plus dangereux, je le prévois déjà: ce sera M. Lachault.

--Le pasteur Lachault? Mais pour quelle raison?

--Il est un homme du Décalogue et de l’Église primitive: toute image

taillée lui sera en horreur.

L’évocation du terrible prédicateur les rendit silencieux. Lorsqu’on

parlait de cet homme si discuté, chacun se demandait à nouveau que

penser de lui. Gaillardoz s’écria avec un accent de raillerie:

--En somme, il est plutôt inconfortable!

--Que voulez-vous dire?

--Je dis qu’on ne doit pas perpétuellement se mettre en travers de son

siècle et qu’à se montrer toujours acariâtre, toujours hostile, toujours

impitoyable, on finit par dégoûter le monde et perdre toute influence.

--Attendez, fit Clarisse agacée par le ton léger de son

interlocuteur,--vous jugez trop vite. M. Lachault n’est pas acariâtre,

il est convaincu; il n’est pas impitoyable, il est sévère. Ce qu’il

estime vrai, il l’affirme; ce qu’il juge mauvais, il le condamne. Je

vous assure qu’il mérite le respect.

--Certes, mais il pousse au noir cette pauvre humanité qu’il vaut mieux

prendre par ses bons côtés. Il flaire partout le pécheur et le criminel.

Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut dénoncer.

--Ah voilà ce qu’on ne lui pardonne pas, s’écria Clarisse en

s’échauffant. Il est lucide! Vous êtes donc de ceux qui préfèrent se

boucher les yeux devant le mal? J’avoue que je ne partage pas cette

indulgence générale. Nous devons être assez courageux pour nous voir

tels que nous sommes: c’est le seul moyen de nous améliorer.

--Voulez-vous une cigarette, Gaillardoz? fit Hubert.

--Volontiers. Merci.

Gaillardoz était surpris du ton de la jeune femme. Il se reprocha

d’avoir provoqué sa mauvaise humeur, et il reprit, plus doucement:

--Croyez-vous qu’il nous soit possible de nous voir nous-mêmes tels que

nous sommes?

--Certes. Je n’ai guère d’illusions sur moi, et je vous assure que je me

connais.

--Personne se connaît-il jamais? Savons-nous de quoi nous sommes

capables, avant l’occasion qui nous le révèle? Et croyez-vous qu’après

nous être connus nous puissions nous corriger?

Clarisse répliqua avec une vivacité nouvelle:

--Comment pouvez-vous poser une pareille question? Il est évident que si

je constate en moi un défaut, je tâcherai de le contraindre, si je

commets une faute je m’efforcerai de la réparer. N’essayons-nous pas

tous de faire le bien?

Gaillardoz se leva, baisa la main de sa cousine étonnée et, avec un bon

sourire:

--J’ai tort de discuter. Vous avez mille fois raison.

--Mon ami, reprit-elle, c’est vous qui avez tort de faire le sceptique.

Il existe des êtres qui cherchent leur propre perfection, qui

s’efforcent vers plus de noblesse, de foi, de vaillance... Nous devons

tâcher de leur ressembler, vous et moi...

--Et moi, fit Hubert en consultant sa montre.

--... et ne pas céder sur les principes sous prétexte que personne ne

les observe. M. Lachault est intransigeant, parce qu’il voit clair, le

bien comme le mal, qui tous deux existent côte à côte. Et parce qu’il

est lucide, il peut vous rendre le précieux service de vous renseigner

sur vous-même. Si vous alliez le trouver, il vous analyserait avec une

clairvoyance extraordinaire; il vous dirait: faites ceci, renoncez à

cela, voici ce qui est bon en vous et digne d’être fortifié, voilà qui

doit être condamné. Je sais qu’il a remis bien des gens sur le droit

chemin de cette façon.

--Oui, fit Gaillardoz qui cherchait la conciliation, c’est un admirable

chirurgien, mais il opère sans endormir.

--Il a raison: la douleur morale est un enseignement.

--Clarisse, vous êtes une femme heureuse! Je ne vous en veux pas

d’ailleurs. Mais je reproche à M. Lachault d’être impeccable. Ses

fautes, s’il en avait commises, lui auraient enseigné l’indulgence.

Quant à moi, je me connais trop bien, hélas, pour ne pas excuser les

autres!

Ils sourirent tous les trois. Puis, l’heure s’avançant, les deux hommes

partirent pour leurs affaires. Restée seule, Clarisse se reprocha

d’avoir eu dans cet entretien si simple un ton brusque et cassant. Mais

elle avait voulu affirmer ses principes! Elle ne se contentait pas,

comme Gaillardoz, de la réalité moyenne, elle réclamait un haut idéal.

Si tout le monde, pensait-elle, professait une philosophie accommodante

qui veut que tout s’arrange et que rien ne soit tragique, que

deviendraient les partis pris généreux, l’esprit de sacrifice? Elle

avait protesté contre ses paroles parce qu’elles dépréciaient par

contre-coup M. Lachault, et elle-même, et Laurent--Laurent dont elle

affirmait les sentiments élevés. Elle ne voulait pas que son souvenir du

jeune homme fût terni au hasard d’une conversation. Elle se montrait

digne de lui comme d’elle-même en défendant leurs croyances communes,

celles du moins qu’elle lui supposait.

* * * * *

Les jours passèrent, le printemps s’installa de plus en plus. Immobile

devant la fenêtre ouverte, Clarisse regardait la belle journée

transparente. Soudain elle sursauta parce que Hubert, qui venait

d’entrer, avait tapé la porte derrière lui. Alors, sans presque le

vouloir, elle exprima tout haut le désir qui lui tenait compagnie:

--La campagne doit être délicieuse. Quand irons-nous à la Cômerie?

--Nous avons bien le temps. Pourquoi y aller plus tôt que d’habitude?

fit Hubert, jetant des journaux en désordre sur la table.

--C’est vrai.

Évidemment, leur sort était fixé pour toujours. Prisonniers de leurs

mœurs régulières, ils ne partiraient pour la campagne qu’à la date

accoutumée. Clarisse n’était libre que de faire tous les ans la même

chose. Elle soupira. «Hé quoi, pensa-t-elle, surprise par ce soupir, ne

suis-je pas heureuse ainsi?» Elle se répondit qu’elle était heureuse.

Mais ce bonheur avait un caractère trop définitif. Peut-être serait-il

sage de déposer quelque temps cette chaîne d’obligations dont elle

sentait tout à coup le poids... Et puis elle songeait qu’elle avait

parlé à Laurent d’un voyage, et ce mensonge la tourmentait.

--Hubert...

--Quoi encore!

Elle s’aperçut alors, au ton sec de son mari, que depuis son entrée il

donnait des signes d’impatience. Elle le questionna, mais il répondit

par des faux-fuyants. Il avait des soucis d’affaires, des choses qu’elle

ne pouvait pas comprendre. Comme toujours, par méfiance, par égoïsme,

par jalousie, il l’écartait de ce qui lui tenait le plus au cœur. Mais

elle vit dans sa mauvaise humeur l’occasion d’obtenir ce qu’elle

voulait.

--Hubert, tu te surmènes, cela ne vaut rien.

--Ah! je me sens éreinté. Au bureau personne ne me seconde...

--Si tu prenais du repos?

Hubert fit quelques pas sans répondre. Pour la première fois il avait

envie de quitter ses affaires, en proie au dégoût du passionné qui se

lasse brusquement, et comme un joueur quand il ne sent plus la veine.

Clarisse, le devinant tenté, insista:

--Depuis notre mariage, nous n’avons pas bougé d’ici. Si nous faisions

une absence?

Pressée par une brusque envie de fuite, de changement, elle continua:

--Que dirais-tu d’un voyage?

Il se taisait toujours, et elle comprit combien ses paroles devaient lui

paraître imprévues. Elle-même si casanière, s’étonnait de les prononcer.

Pour mieux s’expliquer, elle ajouta:

--Je voudrais ne plus voir toujours les mêmes figures. J’aimerais être

une étrangère quelque part.

Hubert s’arrêta net dans sa marche et s’écria avec force:

--Tu as raison. Allons-nous-en...

--Tu veux bien?

--Oui, mais pour un grand voyage, un très grand voyage. Je lâche tout.

Qu’ils se débrouillent! Quand je ne serai plus là ils verront si...

Il s’interrompit encore, pour ne pas livrer ses secrets, ni le motif

particulier de son exaspération, puis, sur un ton plus calme:

--Je ne te propose pas l’Amérique, c’est un peu loin. Lorsque j’étais à

San-Francisco...

Clarisse lui coupa la parole.

--Mais oui, c’est trop loin. Constantinople, peut-être...

--D’accord. Constantinople me plairait. J’ai un ancien camarade de

collège qui a une belle situation dans la Banque Ottomane. Nous irions

le voir... Ah, mais nous ferions le voyage par l’Orient Express, parce

que, tu sais, je n’aime pas du tout les traversées. C’est pour cette

raison que j’exclus tout de suite l’Égypte, ou les Indes...

--L’Égypte! Les Indes!

Ils firent silence, un peu surpris du tour rapide que prenait leur

conversation, et presque intimidés, eux qui n’avaient jamais bougé de

chez eux, d’articuler les noms de ces contrées lointaines, dans leur

salon tranquille. Quel dépaysement! Hubert ne savait du monde immense où

travaillaient ses capitaux qu’une algèbre financière. Quant à Clarisse,

elle n’avait jamais rêvé.

Elle ne voulut pas le laisser refroidir et reprit avec décision:

--Quand partons-nous?

--Je ne sais pas. Pas avant huit jours en tous cas, puisque dimanche

c’est le dîner de famille.

--Bien sûr, il ne peut être question de le manquer.

--Nous pourrons en profiter pour annoncer notre départ. Si nous nous

absentons deux ou trois mois, il faudra prévenir tout le monde, faire

des visites d’adieux.

--Sans doute, fit Clarisse. Mais il ne s’agit pas d’une absence si

longue.

Elle pensait que son projet de voyage aurait plus de chance de réussir

s’il n’était pas trop ambitieux. Et puis elle ne tenait pas à

disparaître complètement pendant des semaines et des semaines et risquer

d’être oubliée. Elle ne voulait être que regrettée.

--Je me demande ce que la famille va dire de notre départ? fit Hubert.

Que de questions! Ce sera bien ennuyeux.

Clarisse ouvrit son agenda qu’elle tenait avec beaucoup d’ordre, et

chercha quelles étaient ses prochaines occupations afin de s’en libérer.

--Le 19, dit-elle, j’ai mon comité de l’orphelinat; j’écrirai pour

m’excuser. Le 21, un essayage, tant pis; le 22, je devais aller à une

vente à Coppet, j’y renonce; le 23, conférence au Lyceum; le 24, réunion

de paroisse; le 26, concert de cette jeune Polonaise qu’on m’a

recommandée et qui soutient sa mère: j’enverrai vingt francs. Ah! mais,

par exemple, le 27, nous avons le mariage du frère de Fanny. Il ne

serait pas convenable de nous en aller juste avant.

--Diable, fit Hubert.

Clarisse se sentit mélancolique: la chaîne était lourde à soulever.

Quant à son mari, elle voyait son premier emportement diminuer déjà.

Comme elle n’ajoutait rien, il murmura:

--Si nous attendions jusqu’au 27, je resterais ici pour la fin du mois.

L’idée de la liquidation adoucissait son humeur. Mais pour légitimer sa

dérobade, il proposa:

--Nous avons envie de faire un voyage, faisons-le. Partons le lendemain

du dîner de famille et revenons pour le mariage.

--Ce serait bien court.

--Ou bien, supprimons le mariage, mais revenons alors pour la

liquidation.

--Constantinople est trop loin pour si peu de temps.

--Tu crois? C’est dommage. Constantinople me tentait. Et pourquoi pas

l’Italie?

--Allons en Italie, soit.

--Mais quelles villes voudrais-tu visiter? Moi, cela m’est complètement

égal... Dis ce que tu préfères, choisis toi-même...

--Venise?

--Peuh, bien «voyage de noce», fit Hubert avec dédain.

--Rome?

--Ton oncle nous couvrirait de lettres de recommandations, ce serait

assommant. Naples? Il paraît qu’il y a une épidémie de fièvre typhoïde.

--Alors, quoi?

Ils se regardèrent, inquiets et incertains. Chacun, de son côté, aimait

à se décider, mais pour les choses de son ressort; ce voyage était si

inattendu que chacun voulait rendre l’autre responsable d’une pareille

originalité. Et puis ils n’avaient pas l’habitude de faire des projets

ensemble. Ils se croyaient d’accord sur des sentiments et des jugements

qu’ils ne remettaient jamais en question, mais ils n’arrivaient pas à

s’entendre quand il s’agissait de choisir à nouveau. L’imprévu faisait

apparaître leur dissemblance. Cependant ils se refusaient à l’avouer,

même à le voir, et jusque dans la simple discussion d’un voyage, ils se

cachaient les vrais motifs qui les faisaient agir.

--Nous pourrions chercher en Suisse, fit Clarisse avec douceur.

--Après tout, pourquoi pas? Ce serait plus raisonnable. Allons passer

trois jours à Montreux.

Mais Clarisse fut plus raisonnable encore. Elle dit:

--Est-ce bien la peine pour trois jours d’abandonner ton bureau?

Hubert se laissa tomber dans un fauteuil, s’étira, affecta son air

habituel de paresse, comme pour mieux écarter l’idée d’un déplacement

quelconque. Il n’osait reconnaître tout haut que les affaires, après son

accès d’impatience et de dépit, recommençaient à le séduire. Comment

prendre du plaisir loin de ses émotions favorites? Il trouva un prétexte

pour masquer l’exigence de sa passion:

--En somme, nous venons de faire de gros frais à la Cômerie. Ce n’est

pas le moment de trop dépenser...

La Cômerie, vieille maison indulgente... Clarisse tourna vers elle ses

pensées avec une vague gratitude. Existait-il au monde un lieu qui valût

celui-là? Plus elle y songeait, plus elle se persuadait qu’elle y serait

heureuse. Là-bas, le bonheur lui faisait signe. Elle répondit à Hubert:

--Comme tu le voudras...

* * * * *

Chez un libraire où elle était allée acheter un livre, Clarisse

attendait que le commis lui remît son paquet, quand la porte s’ouvrit,

et un jeune homme entra.

Au premier coup d’œil, elle crut voir Laurent, et elle ressentit un

petit choc intérieur. Mais non, ce n’était pas lui. Quoique plus âgé, le

nouveau venu lui ressemblait. Il avait le même visage régulier,

toutefois plus lourd, et vulgaire. Il s’adressa à la caissière et

Clarisse entendit qu’il parlait mal le français, avec un accent roumain.

Elle demeura immobile à le considérer sans qu’il s’en doutât. Elle

cherchait à démêler la parenté entre les deux visages: celui-ci, qui lui

était inconnu, et l’autre, qu’elle n’avait pas revu depuis bien des

jours déjà. Elle était contente de raviver au contact de cette réalité

de hasard l’image qu’elle portait obscurément en elle. Mais, se plaisant

à l’illusion de cette présence, dans la même seconde elle en voulait à

cet étranger de ressembler à Laurent et de ne pas être lui. De quel

droit se permettait-il ces similitudes? Comme il se retournait vers

elle, elle s’irrita qu’au lieu du sentiment pensif de l’autre il

montrât, sur des traits analogues, une expression satisfaite, presque

basse.

--Voici, madame.

Le commis lui tendit son paquet, elle le prit et s’en alla.

Dehors, il pleuvait. Abritée sous son parapluie, hâtant sa démarche

régulière, Clarisse se disait qu’un être, malgré ses parentés

d’apparence, est incomparable. Si tel autre a la même bouche, les mêmes

yeux, ce n’est jamais l’identité, l’identité qui est cause qu’on le

préfère. Cette rencontre lui fut une occasion de chercher ce qui rendait

Laurent unique à ses yeux.

Elle l’avait écarté d’elle, mais elle avait la nostalgie de Laurent.

Leurs relations interrompues, pourquoi ne pas les renouer? En

définissant le jeune homme, en le séparant de ceux qui lui ressemblaient

par quelques traits, mais qui n’avaient ni sa jeunesse mélancolique, ni

ses dehors réservés, elle se disait qu’elle le comprenait, qu’elle était

peut-être seule à si bien le comprendre. Alors pourquoi laisser

inachevée l’œuvre qu’elle avait entrevue, cette œuvre d’influence

morale, d’éducation dont elle n’avait esquissé que les premiers

éléments? Mais la séparation était nécessaire: c’était une preuve de

force qu’elle se donnait à elle-même, un témoignage éclatant de son

honnêteté.

La pluie redoubla, rejaillit sur le trottoir. Elle allait rentrer chez

elle, mais elle ne trouverait personne car Hubert, repris d’activité, ne

quittait plus son bureau que très tard. Laurent était-il dehors par ces

averses qui risquaient de l’enrhumer? Peut-être pensait-il à elle, en

cette minute exacte, comme à une grande amie raisonnable? Peut-être,

puisqu’elle regrettait de ne plus le voir, éprouvait-il lui-même un

regret pareil? Que faisait-il? Elle eut une envie démesurée de connaître

d’humbles détails pratiques de son existence.

Mais ces réflexions solitaires qu’elle renfermait en elle et qu’elle se

gardait d’approfondir, lui causèrent une mélancolie désenchantée. Depuis

quelque temps, les choses tournaient court, avortaient. Elle demeurait

dans l’incertitude, avec le regret vague de ses désirs mal définis. Il

lui arrivait de soupirer sans cause. Jamais les journées ne lui avaient

paru si longues. Elle refusa un dîner chez les Gaillardoz, témoigna par

moments d’une mauvaise humeur qui l’étonna elle-même tant elle était

imprévue. Elle s’ennuyait sans oser l’avouer. Et cet ennui qui n’avait

pas de motifs évidents, l’entourait d’une sorte de voile gris aux nœuds

toujours plus serrés, l’entortillait sans qu’elle pût faire un mouvement

pour y échapper. Morne ennui qui pesait sur son existence, découragement

voisin parfois des larmes...

X

On vint en hâte prévenir Clarisse: l’un de ses protégés, le petit garçon

de la rue du Soleil-Levant, était en train de mourir. Quand elle entra

dans la pièce étroite où elle lui avait si souvent rendu visite, il

était mort. Sa mère, une grosse blanchisseuse à la figure rouge, assise

sur une chaise, se tenait immobile et le regardait fixement. Elle avait

interrompu sa lessive, elle était accourue. Puis, ayant assisté à sa

dernière heure, maintenant elle demeurait écrasée, sans comprendre.

Son enfant était devenu très beau. L’expression habituellement

souffreteuse de ses traits avait disparu. La maladie cessait de le

tourmenter: il semblait guéri. Deux voisines qui s’étaient poussées

jusqu’au seuil de la chambre, s’extasiaient à voix basse sur les hasards

de la vie et le grand calme de la mort. Ce gamin dont elles avaient

souvent maudit les cris de souffrance, leur apparaissait comme une

étrange victime, et leurs phrases banales trahissaient d’effroi.

La mère finit par sortir de sa stupeur douloureuse, essuya ses yeux qui

savaient mal pleurer, et dit à Clarisse:

--Il vous aimait, le petit! Qu’aurait-il fait sans vous, bien des

fois... Il vous a réclamée avant de... eh mon Dieu!... Voulez-vous

rester avec lui jusqu’à six heures: il faut que je retourne à mes

savonnages.

La mort de cet enfant inspira une affreuse tristesse à Clarisse. Elle

tint à s’occuper elle-même des formalités et de l’enterrement. Le

service funèbre fut fait par le pasteur Lachault. Elle se rappela avec

quelle confiance le petit laissait dans sa main sa main fiévreuse. Elle

regretta amèrement d’être arrivée trop tard à son chevet d’agonie, de

n’avoir pas revu son sourire hésitant et son regard qui l’implorait.

«Comme il est lamentable, songea-t-elle, de faire défaut à ceux qui vous

espèrent jusqu’à la dernière minute. Une affection vraie est si rare

qu’on ne devrait pas la désillusionner. Faut-il pour témoigner de

l’intérêt aux autres attendre qu’on vous appelle?» Et puis elle se

souvenait des paroles de la mère: «Ce petit m’aimait», et cette simple

pensée lui donnait un grave et profond contentement.

Clarisse n’était pas privée d’affection: liens du sang ou d’une alliance

légitime, liens d’amitié aussi, liens sociaux qui lui étaient assurés

publiquement et sans conteste. Mais, par comparaison, ces attachements

lui parurent monotones et dépourvus de chaleur. Certes, elle se savait

considérée par beaucoup de personnes, mais qui donc la préférait?

Clarisse se reprocha bien vite une telle réflexion: n’avait-elle pas son

mari, ses parents? Toutefois elle ne put s’empêcher de concevoir un

sentiment spontané, qui ne ressemblerait pas aux autres, qui résulterait

d’une nécessité particulière, peut-être secrète, et non du consentement

universel. Elle se disait qu’elle en avait vu la première esquisse chez

ce petit garçon qui était mort, mais que jamais elle ne le connaîtrait

plus complètement.

Comme elle ne faisait rien pour la chasser, sa tristesse se généralisa.

Sous l’impression de cette mort, la vie lui apparut comme une vaste

étendue désolée, sans chemins et sans abris. Presque toutes les

destinées étaient malheureuses puisqu’elles s’interrompaient

brusquement, sans toujours achever leurs désirs. Partout il y avait des

séparations. Chaque homme, chaque femme étaient en deuil de quelqu’un.

Sa vue entière de l’humanité tourna au noir. Un tel pessimisme était la

seule opinion qui pût la satisfaire à cette heure, satisfaire les

besoins obscurs d’un cœur ignorant de lui-même.

Un soir, Clarisse se mit à son bureau pour rédiger le compte-rendu de

son orphelinat. C’était un travail qu’elle faisait chaque année en y

apportant tous ses soins. Il lui valait régulièrement les compliments de

ses lecteurs, étonnés qu’une femme pût montrer tant d’ordre et de clarté

dans un rapport et des statistiques.

Hubert, qui avait allumé un cigare, s’étala dans son fauteuil.

--Ah, soupira-t-il, quelle chance de passer une soirée tranquillement

chez soi.

Comme sa femme, absorbée dans une addition, ne répondait pas, il reprit:

--Tu sais que les Gaillardoz ont acheté une auto? C’est Fanny qui l’a

exigé. Une trente chevaux avec laquelle ils comptent voyager. Gaillardoz

a peut-être tort de toujours céder à sa femme: elle deviendra

insupportable... Insupportable!

Au bout d’un moment, il recommença:

--Tiens, la pendule est encore arrêtée. Il faudra faire venir

l’horloger, ce petit horloger bossu que tu as découvert. Comment diable

s’appelle-t-il?... Mais enfin, pourquoi ne dis-tu rien?

Les questions de son mari dérangeaient beaucoup Clarisse. Ce soir elle

ne parvenait pas à rassembler ses idées et à rédiger ses phrases. Sa

pensée se dissipait dès qu’elle cherchait à la préciser. Habituée à

exécuter immédiatement ce qu’elle voulait, elle éprouva une humiliation

profonde de sentir comme paralysée l’intelligence dont elle était fière.

--Je t’en prie, fit-elle, jette ce cigare. C’est la fumée qui m’entête.

--Mais c’est un très bon cigare. Il m’a été offert au conseil de la

Banque générale par un collègue qui les fait venir de la Havane.

--Eh bien alors, va le fumer ailleurs... Je te le demande.

Hubert fronça les sourcils, cessa de jouer ce personnage bourgeois,

bonhomme et ensommeillé qu’il affectait chez lui, par dissimulation, et

il s’en alla dans son fumoir méditer des opérations de Bourse.

Mais Clarisse, laissée seule n’éprouva pas moins de difficulté dans son

travail. Véritablement, sa pensée était rebelle. Elle griffonna quelques

lignes, les recommença, puis, d’impatience, déchira la feuille.

Qu’avait-elle donc? Pourquoi son cerveau était-il incapable et son cœur

stérile? Elle s’efforçait de se représenter l’œuvre dont elle devait

raconter l’exercice écoulé, mais son cher orphelinat la laissait

indifférente. Les mots ne lui venaient pas, c’est qu’elle ne sentait

rien. Pourquoi cette impuissance dont le papier raturé était la preuve

évidente et qu’elle n’arrivait pas à surmonter?

Ces questions lui parurent plus indiscrètes que celles de son mari, tout

à l’heure. Elle redouta, sans chercher à les préciser, les réponses

qu’il faudrait faire. Elle eut peur de sa propre curiosité. Et ainsi il

lui était impossible de dissiper ou de contraindre des inquiétudes

qu’elle ne voulait même pas définir.

Alors elle reprit son manuscrit et s’appliqua de toutes ses forces. Si

elle arrivait à terminer son rapport, c’est-à-dire si elle retrouvait,

comme naguère, le plein exercice de ses facultés intellectuelles, elle

n’aurait pas besoin de s’interroger davantage. Sous l’empire de cette

conséquence, les idées lui revinrent, et elle se remit à écrire avec une

sorte de fièvre, et comme l’ardeur d’une personne poursuivie qui se

sauve. L’activité renaissante de son intelligence la détourna du mystère

mélancolique qu’elle portait en elle. Phrase après phrase, il lui sembla

affirmer son intégrité morale, défier l’inconnu. Quel soulagement d’être

encore, d’être toujours maîtresse d’elle-même! Son écriture, redevenue

nette et droite, couvrit les pages les unes après les autres, jusqu’à la

dernière qu’elle termina d’un grand parafe victorieux.

Minuit sonna. Hubert était couché depuis longtemps. Maintenant que le

travail était terminé, l’inspiration ne soutenait plus Clarisse qui se

trouva étrangement seule. Elle frissonna à l’idée de retomber dans

d’autres incertitudes. Alors pour éviter le retour de ces faiblesses,

elle se fixa un programme. Dès le lendemain, elle recommencerait ses

visites de pauvres qu’elle avait négligées depuis trop longtemps.

Obéissant à son esprit méthodique, elle résolut d’agir afin de rétablir

son équilibre, et aussi pour éviter de regarder en elle-même.

Le lendemain, Clarisse alla chez Mme Winiger. Elle revit la porte

étroite, l’escalier de pierre aux marches creuses et, dans son petit

appartement du quatrième étage, la vieille insensée.

Mme Winiger la considéra en pinçant sa bouche flétrie:

--Ah, vous voilà, vous? Enfin!... M’aviez-vous donc oubliée?

Clarisse s’excusa:

--Je vous apporte...

--Chut!

La vieille femme crispa sur son bras sa main maigre afin de mieux lui

enjoindre de se taire.

--Prenez garde, fit-elle. On nous écoute peut-être.

--Mais qui donc?

--Baissez la voix, je vous dis...

Clarisse ne comprenait rien à tant de mystère. Et l’autre, avec un grand

air tragique:

--Je suis entourée d’espions, d’ennemis, de gens qui m’en veulent...

Mais oui, Ils sont nombreux, Ils cherchent à savoir, Ils veulent me

nuire... Ah! on ne s’en doute guère, dans le quartier. Silence!...

--Mais je vous assure...

--Soyez tranquille. Je suis résolue à me défendre. Et Ils n’ont encore

rien obtenu.

Cette menace fictive l’intéressait au point qu’elle reprenait des

forces. Clarisse l’avait laissée geignante et malade: elle se dressait,

maintenant, attentive comme une sentinelle. L’oreille tendue, elle se

glissa de son fauteuil, gagna sans bruit la porte pour mieux écouter ce

qui se passait au dehors, puis revint vers sa visiteuse. Une excitation

réelle animait son corps débile. Au déclin de son existence elle avait

trouvé le moyen de s’amuser.

--Si vous saviez, reprit-elle, toutes les ruses qu’Ils essayent pour me

surprendre. Mais je suis plus fine qu’eux tous. Et je ne dirai pas mes

secrets, pas même à vous, vous iriez me trahir... Personne ne les

connaîtra. Tant pis, messieurs et mesdames!

Elle essaya une révérence, fit une grimace de vieille comédienne, puis,

changeant soudain de ton, reprit d’un air sévère:

--Ah! vous me laissiez seule ici au milieu des dangers et maintenant

vous venez me demander pardon.

Clarisse la contempla, un peu attristée, un peu déçue. Son intention

était de lui lire des passages des Écritures. Fallait-il se risquer et

mêler la parole biblique à ces divagations?

--Madame Winiger, voulez-vous que je vous lise la parabole...

--Oui, oui, mais pas trop fort: je crois qu’Ils essayent de percer la

boiserie.

Clarisse se mit à lire. La vieille, très grave, hochait la tête et se

comportait comme si Clarisse soumettait le récit à son approbation. Elle

ponctua la lecture de «Pas mal... D’accord... Hé, hé...». Puis, de temps

à autre, reprise par son obsession, elle se tournait vers la fenêtre ou

vers la porte, pour ne pas relâcher la surveillance. Clarisse parfois

levait les yeux, près de s’interrompre, alors la vieille l’encourageait,

avec le sourire supérieur d’une grande personne indulgente à des

puérilités.

--Continuez donc...

Et elle avait véritablement l’air d’être celle qui se plie par

complaisance aux caprices d’une malade. Après un quart d’heure, Clarisse

n’y tint plus et laissa retomber le livre sur ses genoux. Mme Winiger,

les yeux perdus, murmura:

--Ah c’est bien joli, bien joli... Moi aussi j’en raconterais des

paraboles, si je voulais. Mais, motus!

--Avez-vous besoin de quelque chose? demanda Clarisse sans vouloir

attacher d’importance à ces billevesées.

--J’ai besoin de silence.

--Répondez-moi: qu’est-ce qui vous ferait plaisir? Je puis vous apporter

des fleurs, ou bien des oranges. Un peu de gelée de poulet, peut-être?

--Leur Chef est un grand homme noir dont j’ai refusé la main.

Découragée, Clarisse se leva et voulut s’en aller. De nouveau la vieille

Winiger se laissa glisser de son fauteuil pour accompagner sa visiteuse.

--Prenez garde en sortant: Ils se tiennent tous contre la porte. Je la

fermerai vite derrière vous, sans cela Ils entreraient et se mettraient

sous mon lit. Ils vous questionneront. Oh! Ils sont malins et cajoleurs

quand Ils ne sont pas méchants... Allez, vite, sortez. Mais

dépêchez-vous donc!

Elle tapa la porte, et Clarisse se trouva expulsée sur le palier obscur.

Descendant lentement l’escalier, elle songea combien vaine était sa

visite. Mme Winiger ne l’avait point entendue. D’ailleurs, avait-elle

besoin de consolation? Cette vieille toquée passait ses journées dans le

bonheur, et Clarisse, loin de l’enseigner, aurait dû écouter sa leçon.

«Oui, certes, se disait-elle avec un accent de tristesse et de défi, Mme

Winiger est plus heureuse que moi.»

Obéissant à l’ordre qu’elle s’était donné, elle se dirigea vers la

Pélisserie et monta les cinq étages de Pigueret, le vieux batelier

repenti. Du palier où elle reprenait son souffle, elle l’entendit qui

chantait gaillardement. Elle frappa:

--Entrez, bon sang de bon Dieu! fit une voix joviale.

Elle entra et vit bien qu’à son apparition il cachait sa pipe, la mine

atterrée, et changeait de ton comme d’attitude.

--Hé, madame, comme vous êtes bonne de venir me voir. Justement

aujourd’hui, je vais beaucoup mieux.

--Et vos rhumatismes?

--Le remède que vous avez eu la bonté de m’envoyer a beaucoup diminué

mes douleurs. Grâce à la Providence et à votre charité...

--Laissez donc.

Clarisse fit des yeux le tour de la pièce et rencontra sur la table une

bouteille avec cette étiquette: Rhum. Le regard de Pigueret avait suivi

le sien et, en réponse, prit une expression doucereuse:

--C’est un de mes vieux camarades qui m’a apporté ça. Il dit que c’est

excellent pour les rhumatismes. J’ai voulu essayer, pour ne pas lui

faire de la peine. On nous dit toujours de ne pas faire de la peine aux

autres, et on a bien raison. Alors, n’est-ce pas...

--Combien en avez-vous bu?

--Oh, madame, pensez-vous? Je ne bois pas, je me frotte.

Il dit ces mots avec une indignation vertueuse, puis, quand même, il ne

put s’empêcher de sourire de sa blague que démentait son haleine

alcoolisée. Cependant comme Clarisse ne manifestait pas cette indulgence

complice sur laquelle comptent les pochards, il prit un air contrit et,

avec un soupir:

--Moi et les liqueurs, c’est fini. J’ai bien compris que c’est mal d’en

boire. Parfois, bien sûr, le besoin me reprend. Dame, la goutte, c’est

l’habitude de l’homme. Mais je lutte. Et puis, n’est-ce pas, y a pas:

j’ai signé.

Il tendit la main vers un calendrier édité par la Croix-Bleue et cadeau

de sa bienfaitrice. Mais il avait oublié depuis un mois d’en enlever les

feuillets.

Pigueret le remarqua, et alors, avec une intonation attendrie:

--Vous me lirez bien quelque chose, ma bonne dame.

Clarisse s’excusa et dit qu’elle avait mal à la gorge. Puis, surmontant

son dégoût, elle demanda avec un enjouement forcé:

--Et que devenez-vous? Êtes-vous sorti ces jours derniers?

Oui, il sortait de temps à autre. Il retournait volontiers sur le port,

se chauffer aux premiers soleils. Il regardait les mouettes, les

pêcheurs, les barques, il retrouvait des bateliers. Il bavardait.

Parfois il poussait jusqu’au bout des Eaux-Vives où habitait une de ses

filles qui était charcutière. Et le dimanche, s’empressa-t-il d’ajouter,

il allait à l’église...

--Moi, il me faut Saint-Pierre toutes les semaines!

Clarisse écouta ses histoires qu’elle connaissait par cœur. La figure du

vieil ivrogne, tannée par le vent et la lumière, avait mille petites

rides qui le trahissaient toujours en lui donnant l’air de rire de ses

propres paroles. Elle songea qu’il avait dû être autrefois un fier

sacripant, buvant sec, jurant comme un païen, et tirant des bordées

terribles. Il était devenu patelin, douillet, sournois. Elle l’aurait

préféré encore insolent et brutal.

Pourquoi n’avait-elle jamais aperçu chez ce pauvre homme la lâcheté et

la dissimulation humaines? L’hypocrisie des autres lui fit horreur. Et

elle haussa les épaules en pensant à la charité «chrétienne», qui la

menait chez tant de malheureux: elle souhaitait leur faire du bien, mais

eux n’attendaient d’elle qu’un secours matériel, et mentaient, comme

Pigueret, pour mieux l’obtenir. Ce n’était pas leur faute, c’était la

sienne. Pourquoi vouloir leur imposer ce qu’ils ne demandaient pas? Ses

lectures, ses pieuses exhortations, ses conseils lui parurent ridicules.

Pigueret lui dit, d’un ton papelard:

--M. Lachault est venu me voir...

Par contraste, l’image du grand pasteur fit du bien à Clarisse:

celui-là, c’était une conscience, une volonté. Elle comprit ses

exigences, son besoin de proclamer la vérité qui scandalisaient ses

tranquilles paroissiens. Dans cette mansarde empestée, on sentait mieux

la nécessité du grand vent pour balayer ce qui est impur.

Pigueret ajouta:

--Il voulait me prêter un peu d’argent pour envoyer à ma petite-fille

qui est en apprentissage à Neuchâtel, et puis, justement, il avait

oublié son porte-monnaie. Enfin, je ne discute pas la Providence.

Clarisse vit l’allusion, peut-être le mensonge. Elle se leva, lui donna

vingt francs comme pour payer sa propre délivrance, puis, coupant court

aux remerciements excessifs, elle s’enfuit, la bouche pleine d’amertume.

Ces deux visites lui firent beaucoup de mal. Désormais son activité

quotidienne lui parut sans justification profonde. Elle s’obligea à

continuer les mêmes gestes, les mêmes démarches--qu’aurait-elle fait

d’autre?--mais ils prirent un caractère automatique. L’âme manqua. Pour

les êtres optimistes et sûrs d’eux-mêmes, chaque journée a une saveur

qui suscite l’appétit d’exister: Clarisse continua ses occupations parce

qu’il le fallait bien, et comme on se met à table quand on n’a pas faim.

Elle douta de sa force, de sa certitude, de son orgueil même.

* * * * *

Assis devant son petit déjeuner, Hubert ouvrait son courrier avec le

sérieux qu’il apportait toujours à ce geste. Il coupait les enveloppes

au moyen de son canif et les plaçait à sa gauche; à sa droite il

empilait les lettres. Une de celles-ci le retint: c’était une demande de

secours que lui adressait une pauvre femme veuve et chargée d’enfants.

Sous la maladresse des phrases perçait l’aveu d’une triste misère.

Hubert leva les yeux pour demander conseil à Clarisse. D’habitude elle

déjeunait à huit heures tapant, soucieuse d’être prête en même temps que

lui et de diriger son ménage dès le matin. Mais ce jour-là elle était

restée au lit en invoquant une grande lassitude.

Il hésita, puis passa dans la chambre de sa femme et lui montra la

lettre. Il était exact, méticuleux dès qu’il s’agissait d’argent, mais

il n’était pas avare. Sans jamais en faire étalage, il aimait inscrire

sur ses livres d’importantes libéralités.

--J’ai envie, dit-il, de faire quelque chose pour cette malheureuse.

Veux-tu procéder à une enquête? Si elle dit vrai, il faut agir tout de

suite.

Que de fois ils avaient prononcé de telles paroles! L’exercice de la

charité était ce qui les unissait le plus. Là étaient leur devoir

commun, leur satisfaction partagée. Cependant Clarisse ne répondit pas

tout de suite. La perspective de retourner dans un de ces logis

populaires, de se créer une nouvelle obligation de bienfaisance, lui

était pénible. Hubert, déjà pressé, insista:

--Alors, c’est convenu?

Peut-être, si Clarisse avait été à sa place coutumière, et habillée,

coiffée, et en train de verser à son mari sa tasse de thé, aurait-elle

obéi à sa discipline habituelle. Mais la chaleur du lit où elle

s’attardait, déguisant en lassitude sa paresse découragée, la rendit

lâche: ce changement infime dans ses mœurs lui changea les idées. Elle

répondit:

--Pourquoi se presser? La lettre exagère peut-être... Ne te laisse pas

prendre aux apparences.

--Précisément, il faut s’informer, étudier le cas.

Il traitait ces choses-là comme une affaire, avec sa netteté

professionnelle.

--Iras-tu? Je suis en retard...

--J’irai...

Elle n’y alla pas. Elle envoya sa femme de chambre à l’adresse indiquée,

avec un billet de banque dans une enveloppe. Pigueret lui avait enseigné

sans le savoir le moyen de se libérer. Ensuite elle regretta cette

dérobade; ce qui faisait la valeur de la charité, c’était la visite

personnelle, la parole affectueuse, et l’argent ne venait qu’ensuite,

comme remède matériel. Quand Hubert rentra pour déjeuner, elle raconta

que de violents maux de tête l’avaient retenue chez elle.

--Es-tu malade?

--Non, un peu de fatigue...

Clarisse s’écoutait si peu, en général, qu’il insista pour téléphoner au

docteur. Elle se défendit, elle lui en voulut de ne pas deviner qu’elle

se servait d’un prétexte. Voyant sa mine fâchée, et, pour la satisfaire,

il lui dit:

--Quant à la femme de ce matin, ne t’en préoccupe pas. Après tout c’est

peut-être une intrigante, une hypocrite. Il y en a tant. En tous cas, je

ne veux pas qu’on m’exploite.

Il aurait mieux aimé passer à côté d’une douleur vraie qu’être trompé

par un faux malheur. Jamais personne ne l’avait roulé, ni une femme, ni

un homme d’affaires. Il en tirait une sorte de vanité astucieuse, un

dédain profond pour les naïfs, et il devenait de plus en plus méfiant à

mesure que la vie augmentait les enjeux.

Mais Clarisse s’accabla intérieurement de reproches. Elle n’avait pas

rempli son devoir, et il lui devenait de plus en plus difficile de le

remplir. Elle ne trouvait pas dans son existence personnelle les moyens

de s’arracher à l’inertie mélancolique où elle s’enlisait. Alors elle

résolut de recourir à autrui, et elle se décida à rendre visite à son

père qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Et comme elle se sentait

de plus en plus inquiète, elle y alla le jour même.

La puritaine et l'amour · 第 9 / 26 题