XI

M. Jean-Étienne Bourgueil était dans sa bibliothèque où un rhume le

confinait depuis plusieurs jours. Le cou enveloppé d’un foulard blanc,

sa tête paraissait singulièrement émaciée, avec son grand nez qui

pointait, ses rares cheveux ramenés en avant et comme emportés par une

silencieuse bourrasque. Clarisse le questionna.

--Eh bien, répondit-il, je tousse et ta mère me soigne. Naturellement,

ta mère triomphe. J’ai aussi parfois un peu de peine à respirer.

Qu’importe! Je ne veux pas faire un sort aux petites misères.

M. Bourgueil avait toujours maté la chair. Depuis des années il dormait

dans une chambre sans cheminée ni radiateur, sur un lit de camp. A

table, il ne buvait que de l’eau. Il n’était pas du tout sensuel, ce qui

expliquait à un certain point son fanatisme doctrinaire. Ni gourmand, ni

artiste, ni sceptique, ni indulgent, il n’était occupé que d’idées

générales mais qu’il rendait passionnées. Son intelligence ardente et

forte, nourrie de philosophie antique et d’humanisme chrétien, aimait à

grouper les événements de l’histoire en larges perspectives

d’hypothèses, ou bien à faire combattre entre elles les abstractions

pour donner ensuite à celle qu’il préférait une magnifique couronne

d’éloquence. Ses plus belles heures, il les avait passées au travail,

lisant, annotant, écrivant, méditant, loin du monde et de la nature,

mais recréant un monde et une nature selon sa pensée et les peuplant de

nobles chimères. Dans ses yeux, usés par les veilles, le regard prenait

maintenant une sorte de lassitude.

--Ah! fit-il, je suis quand même fatigué.

--Vous devriez vous soigner, dit Clarisse avec inquiétude.

Elle chérissait son père, mais ce sentiment, dont elle ne se rappelait

pas la naissance, était plus latent que déclaré. M. Bourgueil n’aurait

pas admis, d’ailleurs, qu’on lui témoignât de petites attentions, des

tendresses féminines. Et elle l’admirait encore plus qu’elle ne

l’aimait. Dès sa petite enfance elle avait subi le prestige de cet homme

impératif et absorbé, parfois grondeur, et dont elle n’avait jamais

entendu parler autour d’elle qu’avec beaucoup de respect. Sa famille,

son monde s’enorgueillissaient de le compter parmi eux. Cependant sa

pensée audacieuse aurait effrayé plusieurs des siens, s’ils l’avaient

comprise. Dans le public, on était fier de son talent, de sa réputation

européenne: on le lisait peu, mais on le louait de continuer, avec

quelques autres, la grande tradition genevoise de savants et de

philosophes. Sa notoriété ne devait rien à la mode: par son œuvre aussi

bien que par sa personne il excluait toute idée de familiarité.

Lorsque Clarisse vit son père mélancolique, elle le jugea plus rapproché

d’elle, plus apte à la comprendre. Attendrie de commencer une

confidence, elle murmura:

--Si vous passez de mauvais moments, laissez-moi vous dire que

moi-même...

Mais comme il n’écoutait jamais très bien les autres, il crut qu’elle

s’attendrissait sur lui et voulut redresser sa royauté chancelante:

--N’exagère pas mes paroles. Peu m’importe que ma carcasse gémisse.

Aussi longtemps que je pourrai travailler, je ne me plaindrai pas. Tant

pis si l’on souffre. L’histoire enseigne que les grandes choses

s’accompagnent toujours de douleur. Il ne faut pas se dorloter, ni

déguiser sa paresse sous la maladie.

Clarisse se crut visée quoiqu’il ne cessât de penser à lui.

--Vous ne pensez qu’à des sorts tragiques, répliqua-t-elle sans mesurer

son audace. Mais il y a des misères plus modestes, des inquiétudes

quotidiennes dont on ne s’explique pas le sens et qu’il serait bien

légitime de vouloir guérir. Vous me parlez de l’histoire, je vous parle

de la vie de tous les jours, de vous, de moi...

--Je ne regrette pas de souffrir, ajouta-t-il sans s’offusquer de cette

interruption, parce que c’est la rançon de ma vie, et que je ne regrette

pas ma vie. Mais tu ne peux comprendre les ambitions d’un homme, et sa

fierté d’avoir accompli sa tâche, sa mission, peut-être.

Il maintenait ses distances, majestueusement. Pour lui, Clarisse était

toujours la petite fille, l’enfant qui se tient tranquille sur sa chaise

et qui assiste, sans l’entendre, à la conversation des grandes

personnes. Elle en fut froissée. Elle répondit:

--Je vous assure que je partage votre idée. Les femmes, il est vrai,

n’ont pas une œuvre proprement dite à réaliser, mais elles ont leur vie,

leur cœur qui les préoccupe...

M. Bourgueil ramena sur ses genoux les pans de sa robe de chambre et

daigna réfléchir à ce que disait sa fille.

--Continue, fit-il.

--Les femmes attachent de l’importance à d’autres choses que vous, mais

celles-ci leur importent grandement. Oh! je ne prétends pas comparer.

Leur mission, comme vous dites, et quand elles n’ont pas d’enfant, n’est

pas hors d’elles: elle se confond avec leur existence... Aussi

sont-elles anxieuses de ne pas la manquer...

Clarisse s’arrêta, ne sachant plus très bien ce qu’elle voulait

expliquer. Son père vint à elle, et, sans même incliner son profil

d’oiseau décharné, il tapota sa joue.

--Tu as mille fois raison, dit-il en souriant.

Et ce sourire amical, mais qui refusait la discussion, prouva à Clarisse

que son père ne supposait même pas qu’elle eût une pensée indépendante.

Pourtant, elle voulait un conseil ou une consolation. Elle était venue

pour cela. Et son père devait l’aider, oublier un instant sa propre

personne et tous les livres dont il était l’auteur, pour tendre les bras

à sa fille malheureuse... Elle vit les grandes bibliothèques étageant

leurs reliures, et reprit avec un accent de soumission:

--Papa, vous avez écrit l’_Histoire de la liberté_ et elle vous a rendu

célèbre. Vous savez combien j’en suis fière? Mais laissez-moi vous

demander si elle est achevée?

--Que veux-tu dire?

Si peu observateur qu’il fût, il devina chez Clarisse une

arrière-pensée. Il jeta sur elle un regard surpris, presque mécontent,

puis il le tourna avec plus de douceur vers les huit volumes,

pareillement reliés de noir et d’or, qui s’alignaient sur un rayon à

portée de sa main. Clarisse reprit en hésitant, étonnée elle-même des

mots qui lui venaient à l’esprit:

--Votre histoire, c’est, comment dirais-je? l’histoire d’un combat...

--Oui, c’est juste, un combat pour la liberté.

--Ne croyez-vous pas qu’il dure encore, et qu’il existe pour tous les

hommes, humblement? Chaque jour, c’est bien ce problème que nous devons

résoudre dans nos destinées particulières. Ce serait un chapitre nouveau

à écrire. Moi-même, en ce qui me concerne...

--Mon œuvre est une œuvre de philosophie politique, s’écria le vieux

Bourgueil, piqué par le reproche d’avoir été incomplet.--Elle est

achevée. D’ailleurs je considère les ensembles, je ne m’occupe pas des

destinées particulières. Je ne m’en occupe pas, tu entends... Qu’est-ce

qui t’a fourré ces idées dans la tête?

--Personne, je vous assure...

--On m’a reproché d’être trop systématique, je le sais! Je ne pensais

pas que tu reprendrais cet argument qu’ont développé certains envieux...

Il s’arrêta. Il savait qu’une de ses petitesses était de sentir trop

vivement les critiques. Il s’efforçait de dissimuler cette mesquinerie,

et voilà qu’il venait de la trahir. Il pria Clarisse de s’expliquer.

--Eh bien! il me semble que pour être tout à fait libres, nous devons

nous efforcer de ne pas nous laisser engourdir par la banalité de nos

habitudes. Est-ce qu’il n’y a pas une lutte pour la sincérité, ou plutôt

pour la liberté d’être sincère. Nos relations de famille, de société

nous empêchent parfois d’être véridiques vis-à-vis de nous-mêmes. Les

autres nous empêchent d’oser... Enfin si je me sens tout à coup

déprimée, sans courage, entraînée sans que je le veuille vers je ne sais

quel but, mon indépendance se voit compromise. Me comprenez-vous? C’est

pour moi que je vous parle.

--Les femmes n’ont jamais su traiter d’idées générales, affirma M.

Bourgueil sur un ton de dédain, et rassuré par le désordre des arguments

qu’on lui présentait.

--Mais ce ne sont pas des idées générales, papa! s’écria Clarisse avec

angoisse.

--Tu commences par me proposer des objections théoriques et tu continues

par des raisons personnelles. Tu cherches l’application de mes doctrines

dans ta propre existence. C’est mêler les questions.

Clarisse ne sut que répondre. Elle avait cru ingénieux d’attirer son

père sur le terrain qu’il préférait, mais elle se trouvait incapable de

diriger la discussion. Les idées qui lui venaient à l’esprit ne

s’accordaient pas ensemble et elle était tentée de choisir celles qui

l’exprimaient elle-même, plutôt que celles qui correspondaient au sujet

débattu.

Le vieux Bourgueil prit sur son bureau une liasse de feuilles imprimées

et l’agita:

--Tiens, voilà une coupure de l’_Edinburgh Review_ que j’ai reçue hier.

Tout un article de la revue est consacré à ton père. L’auteur fait

quelques réserves de détail--elles sont intéressantes d’ailleurs--mais

il souscrit à mes conclusions. Il vante la marche générale de l’ouvrage,

l’ordonnance des parties. Certaines pages sur la Révolution française

l’ont particulièrement retenu...

--Mais, papa...

--Tu te rappelles, le chapitre où je montre dans la Révolution un

mouvement religieux qui s’ignore lui-même. Cette thèse a été critiquée à

gauche et à droite, mais je l’estime vraie, et l’avenir lui rendra

justice. Tiens, ce chapitre je l’ai écrit au moment de tes fiançailles,

et tu t’es mariée juste huit jours après qu’il a paru en revue. Tu ne

pensais qu’à Hubert à cette époque... Et tu voudrais maintenant remettre

en discussion ce qui m’a pris tant d’années de recherches et de travaux?

C’est enfantin!

M. Bourgueil, que les remarques de sa fille avaient mécontenté, redevint

condescendant tellement il se sentit le plus fort. Il reprit:

--Et Hubert, au fait? Comment va-t-il, mon gendre? Sa finance lui

laisse-t-elle des loisirs? Qu’est-il en train de traiter?

--Oh! répondit Clarisse, je ne saurais vous renseigner car il ne me

parle jamais de ses affaires: d’ailleurs je ne les comprendrais sans

doute pas davantage que la philosophie politique...

--Tant mieux, fit naïvement M. Bourgueil, s’il ne t’ennuie pas avec des

histoires de Bourse et d’assemblées d’actionnaires. La banque m’a

toujours paru un triste métier. Je me souviens que mon père avait

l’habitude de dire...

Clarisse ne l’écouta plus. M. Bourgueil la décevait comme l’avaient

déçue la vieille Winiger ou Pigueret. Elle ne savait pas comment

s’exprimer et il exigeait d’elle, pour la comprendre, des

explications systématiques et générales. Elle lui en voulut de son

autoritarisme,--elle qui était inquiète et troublée... Un bruit de

porte, qui vint jusqu’à eux, l’arracha à ses pensées. Puisque son père

ne lui était d’aucun secours, elle irait demander l’appui de sa mère.

--Voilà maman qui rentre, fit-elle. Je vais la rejoindre.

--Va lui tenir compagnie, dit M. Bourgueil. C’est l’heure où je dois

dormir...

Dans le salon aux tapisseries bibliques, Mme Bourgueil tendit les bras à

sa fille pour l’embrasser.

--Bonjour, ma chérie, comme je suis contente de te voir!

Mais, tout de suite, elle devina quelque chose que le père n’avait pas

su discerner.

--Tu es pâle? Qu’as-tu donc?

--J’ai des ennuis.

--Des ennuis? Viens me les dire.

Mme Bourgueil prit la main de sa fille dans ses bonnes mains tièdes,

l’obligea à s’asseoir près d’elle. Clarisse pensa qu’il serait facile de

raconter son cœur. Elle commença lentement, s’efforçant d’être sincère,

de bien traduire ce qu’elle éprouvait d’insolite et d’incompréhensible.

--Eh bien! voilà... Oh! c’est très vague... Je ne saisis pas bien

moi-même... Il s’agit de moi, de ma vie qui se transforme sans que je le

veuille.

--Hubert n’est pas gentil avec toi?

--Oh! si.

--Tu lui reproches quelque chose?

--Oh! non.

--Merci, Clarisse, tu me soulages! Ah! je viens d’avoir très peur.

J’imaginais... je ne sais quoi... Mais tant que vous serez unis, ton

mari et toi, tout ira bien. Vous n’avez pas d’enfants, il est vrai, et

c’est un grand chagrin pour moi, je t’assure. Raison de plus pour rester

étroitement liés... D’ailleurs, vous êtes faits l’un pour l’autre. Vous

avez les mêmes goûts, les mêmes habitudes. Au fond, Hubert te

ressemble,--en moins bien, mais il te ressemble!

Mme Bourgueil exécutait avec innocence cette fausse peinture. Pour

l’achever, elle ajouta:

--Je ne vous ai jamais entendus vous disputer. N’est-ce pas?

--Vous avez raison.

--Oh! je sais que Hubert pourrait être parfois plus courtois, plus

aimable... Avec moi, par exemple, il manque un peu d’empressement. Mais

je ne lui en veux pas: il est très préoccupé de ses affaires. Et dame,

on ne saurait lui en vouloir puisqu’il gagne de l’argent et te fait une

existence agréable. Je me résigne à le voir bâiller dès neuf heures,

quand il vient dîner ici.

--Je vous répète, maman, qu’il ne s’agit pas d’Hubert.

--Et moi je te répète de ne pas laisser la vie relâcher votre affection.

Clarisse regarda la tapisserie qui représentait David et Abigaïl. Et

elle songea que David n’éprouvait pas de l’affection, lui, mais de

l’amour: aussi, Abigaïl l’accueillait avec un geste de prière et

d’invite à la fois... Pourquoi sa mère n’employait-elle pas ce mot

«amour» au lieu du terme convenable d’«affection»? Ce mot, jamais autour

d’elle on ne se risquait à l’articuler. Sans doute paraissait-il

excessif, peut-être impudique. Elle-même, en ce moment, aurait été

presque gênée de le dire tout haut.

--S’il ne s’agit pas d’Hubert, de quoi te plains-tu donc? demanda Mme

Bourgueil.

Clarisse reprit courage. Elle se rapprocha, avec, sur son visage doux et

paisible d’habitude, une expression résolue, et elle vit sa mère

inquiète, tourmentée avant même de savoir, et toute prête à se rendre

malheureuse.

--Il n’y a rien, déclara-t-elle, entre Hubert et moi, mais peut-être

vaudrait-il mieux qu’il y ait quelque chose, un grief que l’on puisse

formuler et combattre. Tout est calme et habituel dans nos relations. Je

suis sa femme, et il est mon mari. Cela vous paraît suffisant. Mais

j’éprouve depuis quelque temps une grande lassitude, et des besoins que

je ne sais formuler.

--Clarisse!

--Un dégoût, un ennui que je n’ai jamais connus me saisissent tout à

coup. Qu’est-ce que cela signifie? Ce qui me plaisait, ne m’attire plus.

Je n’ai plus l’impression de suivre une route droite, et qui me mène

quelque part. Parfois je me demande si je ne serais pas capable de

commettre de mauvaises actions. Pourquoi?

--Clarisse!

Mme Bourgueil était douloureusement surprise. Elle dit, sur un ton de

reproche:

--Tu ne vas pas me raconter que tu souhaites autre chose que ton

bonheur; que l’existence que nous t’avons faite ne te suffit plus.

--Qui sait?

--Mais ce serait la porte ouverte à des tentations que tu ne soupçonnes

pas, ma pauvre enfant, mais qui te feraient bien du mal si elles

venaient à t’effleurer... J’ai moins de sagesse, moins d’intelligence

même que toi, mais je pressens ce que tu ignores, ce que tu ne peux pas

connaître...

--Pourquoi me prêter cette ignorance?

--Parce que, pour en venir à dédaigner son bonheur régulier et les

devoirs que la Providence vous assigne, il faut avoir passé par des

aventures, des complications... après tout, je ne sais pas très bien

lesquelles, mais que je devine terribles, et qui sont très éloignées de

nous, et principalement de toi. Toi si simple, si honnête, si pure...

Toi qui, toute petite, étais si sage. Ah! c’est impossible. Cela ne te

ressemble pas.

--Cela ne m’a pas ressemblé assurément, mais cela me ressemblera

peut-être.

Mme Bourgueil ne voulut pas admettre les hypothèses extravagantes de sa

fille. Elle entreprit d’écarter ce qui risquait de la contredire ou de

l’attrister. Lorsque la réalité la gênait elle réussissait à n’en pas

tenir compte et couvrait ses yeux de ses deux mains.

--Ma pauvre Clarisse, fit-elle, comme un étranger se tromperait sur toi

en t’écoutant. Tes phrases t’expriment si mal. Je te sais incapable

d’une pensée qui n’appartienne pas à ton mari, d’une pensée qui ne soit

pas loyale...

--Vous vous faites des illusions sur moi, murmura Clarisse.

--Pas du tout. Tu ne vas pas m’apprendre ton caractère.

--Pourtant...

Mais Mme Bourgueil voulait empêcher Clarisse de se compromettre. Elle

l’interrompit avec force:

--Tu es ma fille. Rien de ta vie ne m’est caché. Tu te calomnies en

imaginant je ne sais quels désirs impossibles. Tu es trop scrupuleuse,

et ta conscience se forge des fantômes... Ou bien, est-ce Fanny qui t’a

monté la tête?

--Mais non, maman.

--Non! Alors c’est M. Desnouettes? Je ne comprends guère votre intimité.

Clarisse ne voulut pas que la conversation s’attardât sur les

personnalités. Pour détourner sa mère de cette piste qu’elle sentait

dangereuse, elle battit un peu en retraite:

--Peut-être est-ce que j’exagère?

Sa mère tenta tout de suite d’exploiter ce léger avantage:

--Mais j’en suis certaine, moi. Tu n’es pas une rêveuse. Tu es

raisonnable. Tout le monde le sait. C’est l’éloge qu’on me fait toujours

de toi.

Clarisse songea combien il est difficile d’échapper à l’opinion des

autres. Ceux qui nous touchent de près ne se rendent pas compte que nous

changeons. Ils nous chérissent toujours, mais pour des motifs souvent

périmés. Nous sommes prisonniers de l’apparence qu’ils voient, et

obligés par leur logique bien plus que par la nôtre.

Mme Bourgueil, à cause du silence de sa fille, croyait l’avoir

convaincue. Alors elle s’attendrit.

--Voilà bien ton portrait, dit-elle. Pourquoi serait-il modifié? Cela me

ferait tant de peine que tu ne sois plus ma petite Clarisse. Et tu ne

veux pas me faire de la peine, n’est-ce pas?

--Mais non.

--Comprends-tu, ma joie, c’est de vous voir heureux. Si le ménage de ma

fille n’allait plus, je serais bien tourmentée. Qu’est-ce que je

deviendrais, moi? C’est que ma vie dépend de la tienne.

Jamais Clarisse n’avait causé de chagrin à personne. A cause de sa mère,

elle hésita à poursuivre ses plaintes. Il y eut un silence et Mme

Bourgueil soupira de satisfaction.

--Dire, murmura-t-elle, que c’est moi qui te donne des conseils, à toi

que j’ai toujours écoutée!

Rassurée maintenant, elle jugea adroit de faire une petite concession,

et reprit:

--Je sais bien qu’une jeune femme a parfois des tristesses sans cause,

des chagrins fictifs plus pénibles que des chagrins réels. Mais je t’en

prie, quitte cet air mélancolique: souris-moi.

Clarisse eut un pâle sourire, plus mélancolique encore. L’autre

continua, pour montrer qu’elle n’était pas injuste, ni fermée à toute

compréhension:

--Moi aussi, j’ai connu de ces mauvaises heures...

Alors sa fille se mit à sourire tout à fait. Mme Bourgueil, avec ses

cheveux blancs soigneusement coiffés, son air noble et naïf, n’avait

jamais dit une parole défendue, n’avait jamais eu une pensée qu’elle ne

pût avouer à l’instant même, et avait écoulé une existence parfaitement

heureuse et résignée. L’idée de ses «mauvaises heures» était comique!

D’ailleurs Clarisse avait trop de respect envers ses parents pour se les

représenter autrement que maîtres de leur vie et de leur cœur. Il lui

était impossible de leur prêter un passé, des hésitations, des

défaillances. Toute leur expérience ne pouvait donc servir de rien.

Chaque génération doit résoudre à tour de rôle les mêmes problèmes, et

les destinées successives s’ajoutent mais ne se corrigent pas l’une par

l’autre. Clarisse se leva pour partir, comprenant après coup l’inutilité

de sa visite.

--Écoute, lui dit sa mère afin de prouver encore sa bonne volonté,

veux-tu que je parle à Hubert?

--Oh! non, répliqua vivement Clarisse.

Elle sortit de chez ses parents sans nul réconfort et plus incertaine

que jamais. L’un n’avait pas même cherché à la comprendre, et l’autre

l’avait si mal comprise. Cependant il lui fallait retrouver son

équilibre. A qui demander l’appui nécessaire? Elle pensa au pasteur

Lachault. Et tout de suite l’idée de cet homme austère, judicieux,

singulièrement perspicace la rassura: lui seul saurait découvrir la

cause de son malaise, et lui indiquer le parti à prendre. Sa déception

se transforma en espérance, une espérance fiévreuse. D’un pas allongé,

elle se dirigea vers la rue des Chaudronniers; elle savait qu’il

recevait ce jour-là. Il lui sembla qu’elle se rendait chez un médecin,

et qu’il allait la guérir.

Elle arriva à la porte de sa maison et pénétra dans le vestibule. M.

Lachault habitait au troisième. Déjà le fait de se rapprocher de lui

aida Clarisse à voir un peu plus clair. Elle se représenta M. Lachault,

son accueil bref et dépourvu de toute fausse cérémonie, sa voix nette,

un peu métallique, ses yeux perçants qui avaient fouillé tant d’âmes.

Elle avait l’impression d’être déjà devant lui, pour cette auscultation

morale, et elle éprouvait à l’avance la pudeur du malade qu’on fait

déshabiller afin de mettre à nu sa tare ou son infirmité. Alors, la

perspective de l’interrogatoire imminent et lucide qu’elle allait subir

révéla à Clarisse ce qui se passait en elle. Et pendant qu’elle montait

l’escalier elle sut avec évidence ce que M. Lachault allait amener au

jour, comme raison profonde de ses troubles. D’un mot, il la

renseignerait:

--Laurent Fabre-Gilles.

Elle s’arrêta dans sa montée. La seule approche du questionnaire faisait

donc surgir la réponse! Ce qu’elle allait demander à un autre, elle-même

le savait sans s’en douter. Une voix intérieure venait de lui dénoncer

son mal. Si elle ne s’intéressait plus à sa vie coutumière, c’est parce

qu’elle s’intéressait trop à ce jeune homme; si tout lui semblait vide

et triste, c’est parce qu’il lui manquait. Elle souffrait d’une absence.

Était-ce possible? Un regret si puéril suffisait à empoisonner sa vie?

Oui...

Que dirait donc M. Lachault? Oh! certes, il ne l’accablerait pas. Elle

était innocente de son propre aveuglement dont elle venait tout juste de

s’apercevoir. Jusque-là elle avait agi avec naïveté, avec honnêteté. La

certitude qu’elle n’était pas en faute la réconforta et elle reprit

courage pour gravir l’escalier, ce sombre escalier de pierre grise dont

les marches lui semblaient si hautes.

Brusquement sa pensée fit un détour et découvrit une hypothèse nouvelle.

Certes M. Lachault n’allait pas la maudire. Mais après avoir dévoilé

cette plaie secrète, il voudrait la fermer. Il lui dirait: «Chassez loin

de vous cette image trop plaisante. Ce regret vous lancine et vous

décourage, interdisez-vous d’y penser. Oubliez ce jeune homme.» Voilà ce

qu’il dirait, ce qu’elle serait obligée d’entendre. Et autant il serait

indulgent à son aveu, autant il serait implacable pour obtenir son

renoncement. Ce M. Lachault était un terrible inquisiteur! Elle

entendait déjà ses objurgations violentes, l’appel irrité à sa

conscience chrétienne. Elle ne pourrait pas contester ses paroles, elle

serait traquée, prise. Il exigerait le sacrifice!

--Oublier Laurent Fabre-Gilles!

Elle dut s’arrêter. La même voix intérieure que tout à l’heure venait de

s’élever. Et elle ajouta ces mots avec une expression si passionnée dans

son angoisse que Clarisse les crut prononcés tout haut:

--C’est impossible.

Toute la volonté de Clarisse s’écroula. Comme une pierre hissée le long

d’une pente et qui, n’étant plus retenue, retombe, elle tourna sur

elle-même et redescendit l’escalier qu’elle venait de monter avec tant

d’hésitations. En bas seulement, elle retrouva plus de calme.

Là, elle se mit à rougir. «Comme je suis lâche», pensa-t-elle.

Maintenant qu’elle n’était plus à la minute de franchir le seuil, elle

se gourmanda. «Je ne me reconnais plus.» Cette remarque augmenta son

trouble: elle ne retrouvait pas ses points d’appui habituels; le

mouvement et l’association de ses idées ne s’organisaient plus comme

auparavant. Tout son être intérieur changeait de plan, et elle ne savait

comment se décider au milieu de ce désordre.

Après quelques minutes d’incertitude, elle résolut de remonter; son

amour-propre ne voulait pas rester sous le coup d’une pareille défaite.

Mais à peine atteignait-elle le premier étage que de nouveau elle

éprouva une sorte de paralysie. Tout à l’heure elle venait chez le

pasteur Lachault pour échapper à un ennui et à une inquiétude vagues, et

pour retrouver, grâce à ses conseils, le bonheur dont elle se sentait

dépouillée. Maintenant, elle reconnaissait que là-haut elle trouverait

le chagrin, la privation et une pire tristesse. Pour rassembler ses

forces, elle fit appel à l’idée de devoir, ce grand balancier de son

être, mais en vain. Elle ne sut plus par quels moyens résister ou se

contraindre. Alors elle se résigna à parlementer avec elle-même pour

obtenir un sursis. Et elle fut entraînée tout de suite à se faire des

concessions.

«En somme, pensa-t-elle, l’important pour moi, c’était d’être

renseignée: je le suis. Je connais maintenant la raison de mes troubles.

Ai-je besoin d’aller voir M. Lachault puisque je sais si bien ce qu’il

me dira? Je préfère agir par moi-même.» Elle songea encore qu’il

faudrait attendre longtemps dans un petit salon morose, puis expliquer

son cas à un auditeur sévère justement surpris d’entendre de telles

paroles dans sa bouche. Tout à l’heure, il lui était facile d’aller à

une consultation; il lui était beaucoup plus dur de s’obliger à un aveu,

un aveu qui étonnerait, qui scandaliserait. Elle profanerait ainsi un

sentiment--condamnable bien sûr--mais qui n’avait rien de vil, et qui au

grand jour paraîtrait banal et honteux.

--Cela, jamais.

Clarisse redescendit l’escalier pour la seconde fois. Lorsqu’elle fut

dans la rue, elle partit au hasard. Il lui fallait le grand air et le

mouvement, afin de comprendre ce qui se passait en elle et pourquoi

s’était produit ce brusque arrêt de volonté. Pour la première fois de sa

vie, il lui avait été impossible d’accomplir une décision régulièrement

prise. Une force nouvelle, étrangère, était intervenue. Elle pressa son

allure afin d’obéir au rythme accéléré de ses pensées. Du fond de son

âme montait comme un remous, ou plutôt une source bouillonnante. Après

le va-et-vient contradictoire de tout à l’heure, ce flot s’affirmait

avec plénitude. L’incohérence se dissipait: elle commença d’y voir

clair.

Son incapacité d’entrer chez M. Lachault, sa fuite loin du seul être qui

l’aurait privée de Laurent Fabre-Gilles n’étaient pas l’effet du hasard.

Un tel résultat avait été patiemment préparé, à son insu d’ailleurs.

Depuis quand subissait-elle cette longue intoxication? Ce jeune homme

l’avait tout de suite intéressée: elle se rappela, dans les premiers

temps où elle le connaissait, l’obsession de son image. Bien vite, elle

s’était persuadée qu’elle avait une responsabilité à son égard, mais son

but secret était de le rejoindre, de s’occuper de lui, de s’imposer à

lui. Que de roueries elle avait mis innocemment en œuvre jusqu’au jour

où, à sa propre stupeur, un geste lui avait échappé qui avait trahi son

arrière-pensée. Mais là encore, aveuglée par son honnêteté, elle n’avait

pas aperçu le ressort caché de son acte. Depuis cet épisode de la

Cômerie, elle avait éloigné Laurent, mais Laurent était demeuré dans sa

vie, mêlé à toutes ses minutes. Il était la réalité de tous les fantômes

qui l’avaient troublée: sa tristesse, c’était Laurent; son ennui,

c’était Laurent; sa lassitude, c’était Laurent.

Depuis plusieurs mois donc, elle agissait comme une somnambule qui ne

sait pas qu’elle obéit au magnétiseur. Tandis qu’elle menait au grand

jour son existence habituelle, elle conduisait sans le savoir et

parallèlement une existence mystérieuse. Des pensées sous-jacentes

s’étaient enchaînées l’une à l’autre, des désirs secrets avaient fleuri

à l’ombre; et ainsi s’était constituée dans son âme et dissimulée sous

des subterfuges, une seconde âme, différente de la vraie. Clarisse

croyait se connaître et elle ne connaissait pas son double fond. Elle

logeait dans sa propre personne, une étrangère. Et celle-ci, qui s’était

fortifiée à ses dépens, maintenant élevait la voix, donnait des ordres.

C’était elle qui, dans l’escalier du pasteur, avait parlé tout haut...

Alors Clarisse eut un mouvement de révolte. Son goût natif de

l’indépendance, son besoin de compréhension et de logique s’irritèrent

devant tant d’obscurités. Maintenant qu’elle l’avait démasquée, elle

chasserait l’intruse.

Le hasard de sa course l’avait amenée dans une avenue déserte du

quartier de Champel. Elle se sentit fatiguée, s’assit sur un banc. Et

puis tout à coup, elle se releva, elle se remit à marcher, prit un

chemin qui descendait une côte abrupte entre deux murs. Si cette

«intruse» n’était pas une étrangère? Si c’était son âme véritable qui,

longtemps méconnue, engourdie, s’était progressivement réveillée au

contact d’un sentiment plus chaud que ses sentiments habituels? Loin

d’être atteinte dans sa personnalité, elle l’affirmerait donc en

écoutant cette voix mystérieuse. Ce qu’elle avait pris jusqu’à présent

pour son vrai caractère, ce n’étaient peut-être que des habitudes, des

répétitions, des imitations--mais sans rien d’original. Elle n’avait

donc vécu que d’une illusion. Elle s’était crue libre, et elle n’avait

fait qu’obéir; franche, et elle avait toujours menti. Au fond

d’elle-même dormait son être réel. Elle aurait pu écouler des années

entières avant de le savoir, et mourir peut-être sans l’avoir jamais su.

Or voici que l’être réel sortait de l’indéfini et de l’obscur, et qu’il

s’imposait dans son évidence.

Clarisse leva les yeux, en proie à une émotion violente. Elle était

devant l’Hôpital cantonal. Ces longs bâtiments alignaient des rangées de

fenêtres comme une caserne. Des hommes et des femmes franchissaient les

grilles pour entrer et pour sortir. Elle les considéra avec l’intérêt

d’un naturaliste devant une espèce mal étudiée. Suivaient-ils en

l’ignorant un modèle qu’ils n’avaient pas choisi? Ou bien avaient-ils su

reconnaître leur réalité, avaient-ils délivré au fond d’eux-mêmes les

forces latentes?

Elle regarda les fenêtres de l’hôpital, qui brillaient au soleil

couchant. Derrière ces vitres il y avait de la souffrance et de la mort.

Elle songea aux misérables qui agonisaient en cette minute, et elle

éprouva pour eux une indicible pitié--elle qui commençait à vivre.

Elle revint vers la haute ville, les pieds couverts de poussière, et

brûlée par le soleil de printemps qui ajoutait à sa fièvre. «Lorsque

nous naissons charnellement, pensa-t-elle, nous n’évaluons pas à son

prix le don magnifique de l’existence. Mais moi, je le reçois avec ma

pleine raison.» Elle jeta autour d’elle des regards curieux, s’attendant

à voir jusqu’aux choses même changer d’aspect et apparaître sous une

forme imprévue. Le beau crépuscule qui dorait les maisons, l’atmosphère

recueillie où tous les bruits s’apaisaient, elle les goûta comme pour la

première fois. Son aube s’associa à cette fin du jour, avec la même

confiance dans les éternels recommencements. Il lui sembla que son corps

aussi était comme nouveau, et son visage changé. Quand elle arriva chez

elle et qu’on vint lui ouvrir la porte, elle se dit qu’on ne la

reconnaîtrait pas.

Au moment où elle pénétrait dans le salon, une voix l’arrêta:

--Hé bien! comme tu rentres tard...

Hubert. Elle l’avait complètement oublié. Elle avait été chercher

conseil auprès de son père, de sa mère, elle avait voulu aller chez M.

Lachault, mais elle n’avait pas eu l’idée de lui demander son avis...

--D’où viens-tu?

--J’ai fait des visites, des courses...

--Et tu n’as pas pensé à la date d’aujourd’hui? Ça, c’est bien la

première fois.

Hubert souriait, en affectant sa fausse bonhomie.

--Je ne sais ce que tu veux dire, murmura Clarisse.

--Eh! c’est l’anniversaire de notre mariage.

Comme sa femme n’ajoutait rien, il ne voulut pas triompher trop

bruyamment de son manque de mémoire, et il reprit:

--Bah! ne te frappe pas... Il ne faut pas attacher trop d’importance aux

dates. Et puis, nous sommes un vieux ménage.

Mais Clarisse, sans l’écouter, se demanda avec gravité ce que son âme

nouvelle pensait d’Hubert.

La puritaine et l'amour · 第 10 / 26 题