VIII

--Hubert, iras-tu bientôt voir les travaux de la Cômerie?

Hubert leva les épaules avec incertitude. Une révolution venait

d’éclater au Mexique, et justement il était engagé à fond dans des

affaires mexicaines. Depuis une semaine, la lecture des dépêches et des

cotes donnait à cet homme d’apparence ennuyée des émotions délicieuses.

A vrai dire, le côté réel de la crise le touchait peu: les massacres,

les incendies, les crimes qui se succédaient là-bas ne constituaient pas

à ses yeux des faits, mais des signes. Les entreprises qu’exprimaient

les titres menacés--chemins de fer, ports, compagnies d’eaux et

d’éclairage,--il ne se les représentait guère, n’étant pas ingénieur,

mais banquier. Sa spéculation, semblable sur ce point à la spéculation

métaphysique des philosophes, était abstraite, désintéressée des choses,

pure même de toute avidité pécuniaire. Il n’avait pas peur de se ruiner.

Devant le risque, il éprouvait une clairvoyance extraordinaire, à peine

fiévreuse. Sa jouissance, comme il arrive chez les grands voluptueux,

était lucide. Mais c’était une jouissance chaste et une volupté toute

cérébrale, faite de calcul et d’hypothèse. Que lui importait la Cômerie!

Il pria donc Clarisse, sans lui donner d’explications, d’y aller à sa

place et d’emmener l’oncle Roset comme il avait été convenu.

--Mais quel jour choisir?

Clarisse allait répondre au hasard, puis elle se reprit:

--Demain, dit-elle, je ne peux pas. Jeudi, c’est le jour de maman.

Vendredi... je ne peux pas non plus... Reste samedi.

--Eh bien, samedi, c’est entendu.

--Mais, j’y songe, samedi le bureau ferme à midi. Si je proposais au

petit Fabre-Gilles de venir avec nous. Il y a bien longtemps que nous

n’avons rien fait pour lui. Qu’en penses-tu?

--Comme tu voudras...

--Eh bien, je lui écrirai. Tu es bien d’accord?

Hubert, préoccupé du Mexique, acquiesça. Clarisse écrivit à l’oncle

Roset. Puis il fallut prévenir Laurent. Elle ne l’avait pas revu depuis

qu’elle lui avait imposé de déménager. Or dans l’intérêt même de la

tâche qu’elle avait assumée, il ne fallait pas qu’il eût d’elle une

opinion défavorable. Elle devait acquérir sur lui une influence utile.

Cette promenade à la Cômerie lui permettrait de le revoir et de lui

faire comprendre que sa sollicitude n’était dictée que par une sincère

sympathie.

Le samedi, vers deux heures, l’oncle Amédée et le petit Fabre-Gilles se

trouvèrent à la gare. Clarisse les présenta l’un à l’autre, rapidement,

puis elle les emmena vers le train. Dans le wagon, elle fut obligée de

parler toute seule, car ils se taisaient tous deux, pour des raisons

différentes. Ensuite, ayant fait les efforts qu’elle jugeait

convenables, elle se mit à regarder par la portière. Hors de ville, dans

la banlieue, c’était un paysage gris et brun de premier printemps. Le

long des haies, les bourgeons commençaient à rougir. Aux jardins de

maraîchers, aux villas minuscules succédèrent des prés bordés d’arbres,

de vrais chemins de campagne.

A la station où ils descendirent, ils étaient attendus par un cocher à

grosses moustaches, à casquette plate, qui menait une victoria fatiguée.

Clarisse expliqua à Laurent que la Cômerie appartenait depuis cent vingt

ans à la famille de son mari. Il l’écoutait avec une politesse

déférente, et se félicitait de ne pas être au bureau.

--Vous verrez, ajouta-t-elle pendant le trajet de la station au village,

on se croirait ici dans un pays perdu. Nous avons des chênes

magnifiques, des bois, un vieux hameau groupé autour de sa fontaine. Sur

la place s’ouvre la grille de notre cour; on entre, d’un côté il y a la

ferme basse et noire, et, vis-à-vis, la maison dont les autres faces

donnent sur un parc à moitié abandonné.

Le parc n’était pas si abandonné que le disait Clarisse. Mais elle

cédait à l’envie de rendre sa maison plus séduisante, de peindre le fond

de son propre portrait. Pourtant elle suspendit des descriptions plus

intéressées que des éloges, et demanda à son oncle:

--Vous n’avez pas froid?

Il fit signe que non et elle lui sourit. Elle voulait qu’il fût content,

et qu’il eût entre eux trois une entente de bonne camaraderie.

Comme ils approchaient du village, ils dépassèrent le facteur et

Clarisse fit arrêter la voiture:

--Bonjour, Monney, comment vont vos rhumatismes?

Le facteur les rejoignit en traînant la jambe, et souleva sa casquette.

--Bonjour, madame Damien, merci, ça va.

Clarisse lui demanda des nouvelles de sa fille. Elle n’était pas encore

accouchée? Savait-on quelque chose du dernier fils qui était à la

caserne? Elle posait ces questions d’une voix nette, en personne qui

veut se tenir au courant. Laurent, pensa-t-elle, la connaîtrait mieux

après cette après-midi passée ensemble: il sentirait qu’elle était

décidée, pratique, et qu’il n’avait, comme les autres, qu’à se remettre

à elle pour se laisser conduire.

Ils arrivèrent au hameau, passèrent la grille, et descendirent de

voiture dans la cour.

--Regardez, mon oncle, voici les premiers travaux. On a refait le

portail qui vraiment menaçait ruine. Et puis on a pratiqué des mansardes

dans le toit.

L’oncle Roset déclara:

--Le portail, c’était nécessaire. Mais ces mansardes! Comment avez-vous

pu faire ces mansardes? Elles rompent toute l’harmonie de la façade...

--Hubert tenait à avoir des chambres nouvelles.

Le vieil homme fronça les sourcils, fit la moue, en personnage compétent

auquel on demande une expertise.

--Il aurait fallu respecter les proportions. Elle est jolie, votre

façade, les proportions du toit n’y sont plus.

Il se recula, dessina dans l’air avec des gestes la silhouette de la

maison. Clarisse se rapprocha de Laurent qui, éloigné de quelques pas,

releva sur elle avec une soudaine confiance ses paupières toujours

baissées. Alors, elle fut certaine qu’il n’avait aucun ressentiment et,

rassurée, lui dit à mi-voix:

--Voilà mon oncle qui s’indigne!

Laurent sourit. Son visage, rajeuni encore par cette gaieté, parut celui

d’un gamin. Elle ne voulut pas laisser voir combien il lui plaisait et,

se retournant:

--Ah, voilà Mme Lecerf!

Mme Lecerf, la fermière, était une personne importante et malade,

hautaine et pâle. Lorsque Clarisse s’informa de sa santé, elle prit une

expression aigrement ironique et répondit qu’elle avait craché du sang

tout l’hiver. Ensuite elle ajouta que les ouvriers lui avaient donné

bien du tracas.

--Des malhonnêtes gens, madame. Et puis qui salissent partout.

--Mais c’est fini maintenant, dit Clarisse.

Mme Lecerf en convint avec amertume. Poussant une série de soupirs, elle

sortit des clefs de son tablier pour ouvrir les portes. Clarisse proposa

aux deux hommes, pendant ce temps, de faire le tour de la maison.

De l’autre côté, devant le perron sur lequel donnaient des

portes-fenêtres, s’étendait une terrasse sablée où foisonnaient les

mauvaises herbes, puis une pièce d’eau dont la bordure de pierre était

rongée de mousses jaunes; plus loin s’étendait une vaste pelouse. A

gauche, se dressait un noyer, puis des chênes dont les silhouettes

dépouillées frémissaient. Au bout du pré, s’allongeait transversalement,

bordée de haies, la route où il ne passait presque jamais personne.

Après, les champs et les arbres reprenaient. Clarisse expliqua à

Laurent:

--C’est ici que nous nous tenons le soir, dans la belle saison. Même

durant les plus grandes chaleurs, il y a toujours de l’air.

Elle voulait que Laurent considérât cette maison, ce jardin comme des

lieux où il était bon de vivre. L’oncle Amédée partageait cet avis. Sans

jalousie, d’un ton sentencieux où il faisait tenir sa philosophie

simpliste de l’existence, il dit:

--Ah, vous avez de la chance de vivre ici!

--Ou bien, continua Clarisse, nous nous installons sous le noyer. Le

bassin de pierre est presque vide aujourd’hui, mais quand nous sommes là

on le remplit et on fait marcher le jet d’eau... Et puis, regardez mes

rosiers.

Contre la façade grise aux volets bleus montaient des treillages où se

suspendaient des ramures sèches. Mais l’intensité de persuasion de la

jeune femme était telle que Laurent crut entendre retomber l’eau dans le

bassin et crut voir fleurir les roses.

Mme Lecerf vint leur dire que la maison était ouverte. Ils retournèrent.

Comme l’atmosphère du vestibule était froide, l’oncle Amédée alla

chercher son foulard qui était resté dans la voiture. La fermière monta

au premier étage et Clarisse emmena Laurent.

--Venez avec moi, dit-elle. Je vais vous montrer le salon.

Profitant du demi-jour qui régnait dans le vestibule, ils suivirent un

corridor qu’imprégnait une odeur de prune et de moisi, puis entrèrent à

tâtons dans une pièce complètement obscure mais qu’on devinait vaste à

cause de sa sonorité.

--Je ne voudrais pas me cogner aux meubles, dit Clarisse. Avez-vous des

allumettes?

Il avait une boîte, il frotta. La petite flamme laissa entrevoir des

fauteuils et des chaises drapés de housses et assemblés sous un lustre.

Puis l’allumette s’éteignit et ils se retrouvèrent dans l’obscurité.

--Recommencez, fit Clarisse, je ne m’y reconnais plus.

Laurent alluma encore, et ils avancèrent. Cette fois ils étaient devant

une grande glace verdâtre qui renvoya bizarrement leurs vagues images.

Ils ne dirent rien, et, au bout d’un instant, l’allumette s’éteignit.

Impatientée, Clarisse avança de quelques pas pour gagner une fenêtre,

mais elle heurta un meuble et s’arrêta, désorientée. Son optimisme avait

disparu. Elle souhaita que le jour se fît, car elle éprouvait une

angoisse puérile à être dans le noir. Il lui sembla que cette

invisibilité lui conférait une liberté étrange, comme si l’ombre

supprimait sa personnalité et la rendait pareille à n’importe qui: elle

ne possédait plus ni visage ni nom. Pendant une seconde, elle eut

l’indéfinissable impression d’être au bord de tout le possible, de tout

l’improbable... Laurent fit entendre son petit rire bref:

--Mes allumettes ne prennent pas!

Alors Clarisse s’aperçut au son de sa voix qu’il s’était éloigné d’elle.

Elle l’avait cru tout près, à portée de la main, mais il était à l’autre

bout de la pièce. Elle s’avança, trouva une fenêtre, l’ouvrit, poussa

énergiquement les volets: le soleil entra d’un coup et l’auréola d’une

lumière dorée.

--Aidez-moi.

Il se mit à ouvrir les volets avec entrain. Quand ils eurent fini, ils

se retournèrent. Toutes les ombres avaient disparu, l’odeur de prune se

dissipait: dans la vaste pièce sans mystère, les choses et les gens se

trouvaient à leur place.

--Je vous oblige à travailler, dit Clarisse.

Elle vit se lever vers elle le regard de ses prunelles marron, chargé

cette fois d’une expression inédite de bonne amitié. Et elle éprouva de

nouveau le besoin de s’expliquer.

--Vous savez, je n’ai jamais aimé les paresseux. Moi-même, je m’occupe

beaucoup, j’agis de mille manières. On me plaisante là-dessus dans ma

famille. On me dit que...

Bien qu’il ne lui eût rien demandé, elle s’efforça de le renseigner sur

elle. Elle ne se contenait plus de lui faire connaître le décor de son

existence, elle voulait qu’il la connût elle-même. En prenant les

devants, elle ne lui permettrait pas de la juger de façon indépendante.

Elle alla jusqu’à dire du mal de sa personne, en se moquant: elle avoua

qu’elle était autoritaire, exigeante, susceptible. Raconter ses défauts,

c’est encore parler de soi, mais elle prenait garde de ne pas les

montrer sous un jour antipathique. Avec quelqu’un d’autre, elle se

serait peut-être méfiée, mais vis-à-vis de ce tout jeune homme, qui ne

témoignait d’aucune ironie, elle se laissait aller à sa propre duperie.

Le principal c’était d’intéresser Laurent.

L’oncle Amédée vint les rejoindre.

--Et ici?

--Le plafond a été remis en état.

Ils levèrent les yeux tous les trois, mais l’oncle Amédée seul fut

sincère.

--Bon, fit-il en connaisseur, ça va bien.

Laurent voulut dire quelque chose à son tour et demanda qui était le

portrait accroché en face d’eux: un homme maigre, d’une cinquantaine

d’années, aux moustaches tombantes, à l’expression ennuyeuse et

découragée.

--C’est mon beau-père. Il est mort il y a dix ans.

--Je l’ai pas mal connu autrefois, s’écria l’oncle Amédée. Nous lui

avons bâti un petit hôtel aux Tranchées, dans un style trop riche.

Pauvre homme! Il a perdu sa femme à la naissance d’Hubert. Il a cherché

à faire une carrière politique, il n’a récolté que des insuccès. Il

était malade du cœur. Il est mort dans un accident d’ascenseur.

Il s’approcha du portrait qui le regardait d’un air amer et dégoûté, et

il l’interpella, avec défi:

--Un déveinard!

Puis il se tourna vers Laurent:

--Et vous, jeune homme, avez-vous de la chance?

Laurent parut interdit, ensuite il se mit à rire:

--Oui, dit-il.

Son interlocuteur l’observa d’un œil soupçonneux afin de savoir comment

se manifestait pour lui la Fortune. Il était jeune, charmant de sa

personne, avec, sous sa politesse et sa réserve, une ardeur qu’il

devina. Alors le bonhomme eut un soupir.

Ils montèrent au premier. Sur les marches usées et basses de l’escalier,

traînaient des feuilles mortes de l’automne précédent. Contre le papier

du mur apparaissaient des taches d’humidité: traces froides de l’hiver.

Ils entrèrent dans une chambre, tendue d’andrinople rouge, et le

plancher endormi craqua sous leurs pas comme s’il s’éveillait. Des

plaques de suie étaient tombées dans l’âtre. Ici, cela sentait le bois

frais et la cretonne. Longtemps fermée, la maison conservait dans

chacune de ses pièces une odeur particulière.

Clarisse ouvrit une armoire qui résista, grinça pour se plaindre: au

fond, elle retrouva une ombrelle qu’elle avait oubliée et qui

l’attendait. Ce fut une petite secousse donnée à sa mémoire d’où

montèrent de vagues rappels, des réminiscences qu’elle n’aurait pu

préciser mais qui l’émurent. Elle eut, l’espace d’une minute, la notion

aiguë, désespérante, du temps qui s’en va et qui ne reviendra jamais et

qu’on n’a peut-être pas employé comme il aurait fallu. Avec une soudaine

mélancolie, elle songea à tous les étés qu’elle avait déjà vécus dans

cette maison, aux innombrables journées de lumière, aux innombrables

nuits d’étoiles qui avaient déjà passé sur ce vieux toit de tuiles.

Elle marcha à la fenêtre et s’y accouda. La différence était bizarre à

sentir, entre l’air tiède du dehors et l’air refroidi du dedans. Mais

celui du dehors pénétrait de plus en plus, circulait d’une chambre à

l’autre grâce aux portes restées ouvertes. Cela faisait un léger courant

d’air réchauffé, un flottement tiède. L’atmosphère devenait de plus en

plus agréable à goûter: on en sentait la caresse sur le visage. Et ce

souffle moite comme une haleine faisait éclore la maison, les meubles,

les rideaux, les souvenirs, qui étaient restés engourdis pendant de

longs mois. Étreinte par le soleil de mars, la Cômerie s’animait,

souriait comme une femme entre les bras de celui qu’elle aime.

A côté de Clarisse, et subissant comme elle l’influence de cet éveil

mystérieux, se tenait Laurent. Tournant le dos à la pénombre humide de

la maison, ils se penchèrent vers la terrasse, les prés, l’œil glauque

de la pièce d’eau, et respirèrent la douceur de ce jeune paysage

verdoyant par places de petites feuilles et de nouvelles pousses. Un

jour, cette terre à peine vêtue, ces arbres presque dépouillés encore se

réjouiraient de feuillages complets, d’herbes hautes et de floraisons.

Ce serait au bout d’un lent travail dont la jeune femme et son compagnon

pressentaient, sans bien les concevoir, les débuts, les tâtonnements, la

persévérance... Soudain, interrompant leur contemplation paresseuse,

quelque part, un coq chanta. Et très vite, après un premier éclat de

voix, il recommença ses appels, il les lança dans toutes les directions,

il les affirma comme s’il eût craint de n’être pas compris.

Alors Clarisse se détourna vers Laurent. Rapprochés par l’étroitesse de

la fenêtre à laquelle ils s’appuyaient, elle voyait de près son visage

allongé, ses yeux attentifs, sa bouche étroite et sérieuse. Elle le

dévisagea, le dominant de sa personne. Elle devina qu’il n’était pas

insensible à cette tiède après-midi; elle le sentit prêt à lui obéir

comme un docile enfant auquel elle dicterait ses devoirs.

Mme Lecerf cria d’en bas que le goûter était préparé dans la salle à

manger. Ils y descendirent et furent rejoints par l’oncle Amédée qui

revenait de la nouvelle salle de bains. La fermière avait allumé un feu

de bois dans le poêle de faïence ancienne, qui ronflait comme un orgue.

Sur la table elle avait préparé du thé, des confitures, un gros pain de

ménage.

--Mon oncle, s’écria Clarisse, laissez-moi vous servir!

Le bonhomme retira son foulard et regarda autour de lui avec

satisfaction. Les proportions de cette pièce à boiseries lui avaient

toujours plu. Et puis l’amitié qu’il portait à sa nièce s’attendrissait

devant les tartines qu’elle lui préparait d’une main sûre, sans faire de

miettes inutiles. Et il murmura avec un air de confidence:

--Vous savez, Clarisse, vous auriez pu faire votre salle de bains dans

l’autre aile. J’ai pris des mesures.

Il sortit son carnet où il avait inscrit des chiffres et il exposa

complaisamment son idée, avec la certitude facile des personnes qui

n’entendent jamais les objections. Puis, penché sur sa tasse fumante,

les yeux à mi-clos de plaisir et suçant sa tartine, il interpella

Laurent:

--Eh bien, jeune homme, vous plaisez-vous dans la banque?

Enhardi, il posait cette question parce qu’il était sûr de la réponse.

Mais Laurent, répliquant à côté, dit qu’il avait beaucoup travaillé

durant la semaine et M. Roset redevint soucieux, mit sa main en cornet.

Clarisse s’empressa d’intervenir:

--Vrai? Vous avez travaillé tant que cela?

--Certainement, madame. Hier c’était la fin du mois: j’ai dû rester au

bureau jusqu’à deux heures du matin...

--C’est juste, mon mari est rentré tard. Mais alors vous devez être très

fatigué...

Déjà elle le plaignait. Lui se rengorgea, puis, avec son petit rire

bref, nerveux comme un sanglot, il ajouta:

--Et ce matin, j’y étais de nouveau à huit heures...

--Voulez-vous que je demande à mon mari de vous dispenser...

Il l’interrompit, protesta. Clarisse lui dit:

--Racontez-moi pourquoi vous avez été retenu si tard.

Laurent, satisfait de révéler à des ignorants des choses qu’il ne

connaissait lui-même que depuis peu, expliqua son travail. Il parla du

bureau comme un écolier parle de sa classe. Il décrivit ses chefs, ses

camarades, leurs relations réciproques, il cita quelques-unes de leurs

plaisanteries favorites, de leurs surnoms. Clarisse s’étonna qu’il fût

devenu si bavard: dans sa voix passait même quelque accent du midi. Ce

qu’il disait lui sembla un peu mesquin, mais en l’écoutant elle le

regardait, et elle trouva dans sa personne l’intérêt que n’offrait pas

son discours.

Mme Lecerf revint sur ces entrefaites et pria aigrement Clarisse de

visiter le poulailler. Elle n’en avait guère envie, pourtant elle crut

devoir y aller et dit aux deux hommes:

--Attendez-moi, je reviens dans quelques minutes.

La fermière la mena à travers la cour et lui montra d’abord le grand

marronnier dont la maîtresse branche, en janvier, s’était brisée sous le

poids de la neige. Les deux petites filles de Mme Lecerf les

rejoignirent. Leur mère les obligea à dire bonjour, et ce fut long, car

elles commencèrent d’abord par pleurer. On put enfin obtenir d’elles un

marmottement confus derrière des coudes levés qui fut jugé suffisant.

Le poulailler avait été rebâti en briques. Mme Lecerf en fit valoir d’un

air pincé le mérite:

--Voilà les poules mieux logées que bien des malheureux... Petites,

petites, petites.

Claire dut assister à une distribution de grains. La fermière les

répandait avec hauteur, mais elle n’égalait pas la superbe du coq, verni

de rouge et de jaune, qui affectait de ne rien voir et marchait avec

précaution le long du grillage. «Est-ce lui, songea Clarisse qui

chantait si fort tout à l’heure?» Elle revécut en un éclair l’impression

si nouvelle qu’elle avait eue à écouter ce cri redoublé d’espérance

lorsqu’elle était penchée au-dessus du jardin à côté du petit

Fabre-Gilles et serrée contre lui. Inattentive désormais à Mme Lecerf,

elle retourna vers la maison.

Comme elle approchait de la salle à manger, elle fut surprise du silence

qui y régnait, puis, une fois entrée, elle se mit à sourire. L’oncle

Amédée avait disparu. Et Laurent, confortablement installé à côté du

poêle, dormait... Sans doute, seul dans cette pièce chauffée, n’avait-il

pu résister au sommeil en retard de la nuit précédente. Il dormait, les

bras allongés, la bouche un peu ouverte. Clarisse s’attendrit en le

contemplant: il avait l’air si juvénile. Et si désarmé: il reposait,

étendu sur le canapé comme sur un lit. Tous deux étaient ensemble, et

personne ne les observait. Ainsi que dans le salon obscur, Clarisse se

sentit étrangement libérée. Et il lui parut très beau, ce visage d’Arabe

un peu pâli par la fatigue où passait le reflet de rêves inconnus, très

belle cette bouche offerte qui laissait luire les dents...

Cependant il fallait le réveiller. Clarisse s’approcha pour le toucher à

l’épaule. Mais comme elle était à côté de lui, tout à coup, sans y

réfléchir et sans même le vouloir, invinciblement séduite, elle se

pencha et posa ses lèvres sur sa joue tiède...

Ensuite elle se redressa, écarlate: il n’avait pas bougé. Elle sortit en

hâte, gagna la terrasse. Qu’avait-elle fait? Elle tourna le coin de la

maison, trouva l’oncle Amédée qui dessinait le profil du portail sur le

revers d’une enveloppe.

--Nous partons, cria-t-elle. Allez dire au cocher d’avancer.

Puis elle revint sur ses pas. Laurent parut sur le perron.

--Il faut partir?

--Oui, fit-elle sans le regarder.

Il n’avoua pas qu’il avait dormi. Tous trois montèrent dans la voiture.

Au jour tombant l’air se refroidissait et ils ne dirent pas grand’chose

jusqu’à la station. Le train les emmena à travers un crépuscule

infiniment triste. Sur le quai de Genève, Clarisse jeta son adieu à ses

compagnons, avec une brusquerie qu’ils ne s’expliquèrent pas. Et elle

s’en alla le long des rues éclairées et bruyantes, écartant violemment

de son esprit toute réflexion.

La puritaine et l'amour · 第 8 / 26 题