--Hubert, iras-tu bientôt voir les travaux de la Cômerie?
Hubert leva les épaules avec incertitude. Une révolution venait
d’éclater au Mexique, et justement il était engagé à fond dans des
affaires mexicaines. Depuis une semaine, la lecture des dépêches et des
cotes donnait à cet homme d’apparence ennuyée des émotions délicieuses.
A vrai dire, le côté réel de la crise le touchait peu: les massacres,
les incendies, les crimes qui se succédaient là-bas ne constituaient pas
à ses yeux des faits, mais des signes. Les entreprises qu’exprimaient
les titres menacés--chemins de fer, ports, compagnies d’eaux et
d’éclairage,--il ne se les représentait guère, n’étant pas ingénieur,
mais banquier. Sa spéculation, semblable sur ce point à la spéculation
métaphysique des philosophes, était abstraite, désintéressée des choses,
pure même de toute avidité pécuniaire. Il n’avait pas peur de se ruiner.
Devant le risque, il éprouvait une clairvoyance extraordinaire, à peine
fiévreuse. Sa jouissance, comme il arrive chez les grands voluptueux,
était lucide. Mais c’était une jouissance chaste et une volupté toute
cérébrale, faite de calcul et d’hypothèse. Que lui importait la Cômerie!
Il pria donc Clarisse, sans lui donner d’explications, d’y aller à sa
place et d’emmener l’oncle Roset comme il avait été convenu.
--Mais quel jour choisir?
Clarisse allait répondre au hasard, puis elle se reprit:
--Demain, dit-elle, je ne peux pas. Jeudi, c’est le jour de maman.
Vendredi... je ne peux pas non plus... Reste samedi.
--Eh bien, samedi, c’est entendu.
--Mais, j’y songe, samedi le bureau ferme à midi. Si je proposais au
petit Fabre-Gilles de venir avec nous. Il y a bien longtemps que nous
n’avons rien fait pour lui. Qu’en penses-tu?
--Comme tu voudras...
--Eh bien, je lui écrirai. Tu es bien d’accord?
Hubert, préoccupé du Mexique, acquiesça. Clarisse écrivit à l’oncle
Roset. Puis il fallut prévenir Laurent. Elle ne l’avait pas revu depuis
qu’elle lui avait imposé de déménager. Or dans l’intérêt même de la
tâche qu’elle avait assumée, il ne fallait pas qu’il eût d’elle une
opinion défavorable. Elle devait acquérir sur lui une influence utile.
Cette promenade à la Cômerie lui permettrait de le revoir et de lui
faire comprendre que sa sollicitude n’était dictée que par une sincère
sympathie.
Le samedi, vers deux heures, l’oncle Amédée et le petit Fabre-Gilles se
trouvèrent à la gare. Clarisse les présenta l’un à l’autre, rapidement,
puis elle les emmena vers le train. Dans le wagon, elle fut obligée de
parler toute seule, car ils se taisaient tous deux, pour des raisons
différentes. Ensuite, ayant fait les efforts qu’elle jugeait
convenables, elle se mit à regarder par la portière. Hors de ville, dans
la banlieue, c’était un paysage gris et brun de premier printemps. Le
long des haies, les bourgeons commençaient à rougir. Aux jardins de
maraîchers, aux villas minuscules succédèrent des prés bordés d’arbres,
de vrais chemins de campagne.
A la station où ils descendirent, ils étaient attendus par un cocher à
grosses moustaches, à casquette plate, qui menait une victoria fatiguée.
Clarisse expliqua à Laurent que la Cômerie appartenait depuis cent vingt
ans à la famille de son mari. Il l’écoutait avec une politesse
déférente, et se félicitait de ne pas être au bureau.
--Vous verrez, ajouta-t-elle pendant le trajet de la station au village,
on se croirait ici dans un pays perdu. Nous avons des chênes
magnifiques, des bois, un vieux hameau groupé autour de sa fontaine. Sur
la place s’ouvre la grille de notre cour; on entre, d’un côté il y a la
ferme basse et noire, et, vis-à-vis, la maison dont les autres faces
donnent sur un parc à moitié abandonné.
Le parc n’était pas si abandonné que le disait Clarisse. Mais elle
cédait à l’envie de rendre sa maison plus séduisante, de peindre le fond
de son propre portrait. Pourtant elle suspendit des descriptions plus
intéressées que des éloges, et demanda à son oncle:
--Vous n’avez pas froid?
Il fit signe que non et elle lui sourit. Elle voulait qu’il fût content,
et qu’il eût entre eux trois une entente de bonne camaraderie.
Comme ils approchaient du village, ils dépassèrent le facteur et
Clarisse fit arrêter la voiture:
--Bonjour, Monney, comment vont vos rhumatismes?
Le facteur les rejoignit en traînant la jambe, et souleva sa casquette.
--Bonjour, madame Damien, merci, ça va.
Clarisse lui demanda des nouvelles de sa fille. Elle n’était pas encore
accouchée? Savait-on quelque chose du dernier fils qui était à la
caserne? Elle posait ces questions d’une voix nette, en personne qui
veut se tenir au courant. Laurent, pensa-t-elle, la connaîtrait mieux
après cette après-midi passée ensemble: il sentirait qu’elle était
décidée, pratique, et qu’il n’avait, comme les autres, qu’à se remettre
à elle pour se laisser conduire.
Ils arrivèrent au hameau, passèrent la grille, et descendirent de
voiture dans la cour.
--Regardez, mon oncle, voici les premiers travaux. On a refait le
portail qui vraiment menaçait ruine. Et puis on a pratiqué des mansardes
dans le toit.
L’oncle Roset déclara:
--Le portail, c’était nécessaire. Mais ces mansardes! Comment avez-vous
pu faire ces mansardes? Elles rompent toute l’harmonie de la façade...
--Hubert tenait à avoir des chambres nouvelles.
Le vieil homme fronça les sourcils, fit la moue, en personnage compétent
auquel on demande une expertise.
--Il aurait fallu respecter les proportions. Elle est jolie, votre
façade, les proportions du toit n’y sont plus.
Il se recula, dessina dans l’air avec des gestes la silhouette de la
maison. Clarisse se rapprocha de Laurent qui, éloigné de quelques pas,
releva sur elle avec une soudaine confiance ses paupières toujours
baissées. Alors, elle fut certaine qu’il n’avait aucun ressentiment et,
rassurée, lui dit à mi-voix:
--Voilà mon oncle qui s’indigne!
Laurent sourit. Son visage, rajeuni encore par cette gaieté, parut celui
d’un gamin. Elle ne voulut pas laisser voir combien il lui plaisait et,
se retournant:
--Ah, voilà Mme Lecerf!
Mme Lecerf, la fermière, était une personne importante et malade,
hautaine et pâle. Lorsque Clarisse s’informa de sa santé, elle prit une
expression aigrement ironique et répondit qu’elle avait craché du sang
tout l’hiver. Ensuite elle ajouta que les ouvriers lui avaient donné
bien du tracas.
--Des malhonnêtes gens, madame. Et puis qui salissent partout.
--Mais c’est fini maintenant, dit Clarisse.
Mme Lecerf en convint avec amertume. Poussant une série de soupirs, elle
sortit des clefs de son tablier pour ouvrir les portes. Clarisse proposa
aux deux hommes, pendant ce temps, de faire le tour de la maison.
De l’autre côté, devant le perron sur lequel donnaient des
portes-fenêtres, s’étendait une terrasse sablée où foisonnaient les
mauvaises herbes, puis une pièce d’eau dont la bordure de pierre était
rongée de mousses jaunes; plus loin s’étendait une vaste pelouse. A
gauche, se dressait un noyer, puis des chênes dont les silhouettes
dépouillées frémissaient. Au bout du pré, s’allongeait transversalement,
bordée de haies, la route où il ne passait presque jamais personne.
Après, les champs et les arbres reprenaient. Clarisse expliqua à
Laurent:
--C’est ici que nous nous tenons le soir, dans la belle saison. Même
durant les plus grandes chaleurs, il y a toujours de l’air.
Elle voulait que Laurent considérât cette maison, ce jardin comme des
lieux où il était bon de vivre. L’oncle Amédée partageait cet avis. Sans
jalousie, d’un ton sentencieux où il faisait tenir sa philosophie
simpliste de l’existence, il dit:
--Ah, vous avez de la chance de vivre ici!
--Ou bien, continua Clarisse, nous nous installons sous le noyer. Le
bassin de pierre est presque vide aujourd’hui, mais quand nous sommes là
on le remplit et on fait marcher le jet d’eau... Et puis, regardez mes
rosiers.
Contre la façade grise aux volets bleus montaient des treillages où se
suspendaient des ramures sèches. Mais l’intensité de persuasion de la
jeune femme était telle que Laurent crut entendre retomber l’eau dans le
bassin et crut voir fleurir les roses.
Mme Lecerf vint leur dire que la maison était ouverte. Ils retournèrent.
Comme l’atmosphère du vestibule était froide, l’oncle Amédée alla
chercher son foulard qui était resté dans la voiture. La fermière monta
au premier étage et Clarisse emmena Laurent.
--Venez avec moi, dit-elle. Je vais vous montrer le salon.
Profitant du demi-jour qui régnait dans le vestibule, ils suivirent un
corridor qu’imprégnait une odeur de prune et de moisi, puis entrèrent à
tâtons dans une pièce complètement obscure mais qu’on devinait vaste à
cause de sa sonorité.
--Je ne voudrais pas me cogner aux meubles, dit Clarisse. Avez-vous des
allumettes?
Il avait une boîte, il frotta. La petite flamme laissa entrevoir des
fauteuils et des chaises drapés de housses et assemblés sous un lustre.
Puis l’allumette s’éteignit et ils se retrouvèrent dans l’obscurité.
--Recommencez, fit Clarisse, je ne m’y reconnais plus.
Laurent alluma encore, et ils avancèrent. Cette fois ils étaient devant
une grande glace verdâtre qui renvoya bizarrement leurs vagues images.
Ils ne dirent rien, et, au bout d’un instant, l’allumette s’éteignit.
Impatientée, Clarisse avança de quelques pas pour gagner une fenêtre,
mais elle heurta un meuble et s’arrêta, désorientée. Son optimisme avait
disparu. Elle souhaita que le jour se fît, car elle éprouvait une
angoisse puérile à être dans le noir. Il lui sembla que cette
invisibilité lui conférait une liberté étrange, comme si l’ombre
supprimait sa personnalité et la rendait pareille à n’importe qui: elle
ne possédait plus ni visage ni nom. Pendant une seconde, elle eut
l’indéfinissable impression d’être au bord de tout le possible, de tout
l’improbable... Laurent fit entendre son petit rire bref:
--Mes allumettes ne prennent pas!
Alors Clarisse s’aperçut au son de sa voix qu’il s’était éloigné d’elle.
Elle l’avait cru tout près, à portée de la main, mais il était à l’autre
bout de la pièce. Elle s’avança, trouva une fenêtre, l’ouvrit, poussa
énergiquement les volets: le soleil entra d’un coup et l’auréola d’une
lumière dorée.
--Aidez-moi.
Il se mit à ouvrir les volets avec entrain. Quand ils eurent fini, ils
se retournèrent. Toutes les ombres avaient disparu, l’odeur de prune se
dissipait: dans la vaste pièce sans mystère, les choses et les gens se
trouvaient à leur place.
--Je vous oblige à travailler, dit Clarisse.
Elle vit se lever vers elle le regard de ses prunelles marron, chargé
cette fois d’une expression inédite de bonne amitié. Et elle éprouva de
nouveau le besoin de s’expliquer.
--Vous savez, je n’ai jamais aimé les paresseux. Moi-même, je m’occupe
beaucoup, j’agis de mille manières. On me plaisante là-dessus dans ma
famille. On me dit que...
Bien qu’il ne lui eût rien demandé, elle s’efforça de le renseigner sur
elle. Elle ne se contenait plus de lui faire connaître le décor de son
existence, elle voulait qu’il la connût elle-même. En prenant les
devants, elle ne lui permettrait pas de la juger de façon indépendante.
Elle alla jusqu’à dire du mal de sa personne, en se moquant: elle avoua
qu’elle était autoritaire, exigeante, susceptible. Raconter ses défauts,
c’est encore parler de soi, mais elle prenait garde de ne pas les
montrer sous un jour antipathique. Avec quelqu’un d’autre, elle se
serait peut-être méfiée, mais vis-à-vis de ce tout jeune homme, qui ne
témoignait d’aucune ironie, elle se laissait aller à sa propre duperie.
Le principal c’était d’intéresser Laurent.
L’oncle Amédée vint les rejoindre.
--Et ici?
--Le plafond a été remis en état.
Ils levèrent les yeux tous les trois, mais l’oncle Amédée seul fut
sincère.
--Bon, fit-il en connaisseur, ça va bien.
Laurent voulut dire quelque chose à son tour et demanda qui était le
portrait accroché en face d’eux: un homme maigre, d’une cinquantaine
d’années, aux moustaches tombantes, à l’expression ennuyeuse et
découragée.
--C’est mon beau-père. Il est mort il y a dix ans.
--Je l’ai pas mal connu autrefois, s’écria l’oncle Amédée. Nous lui
avons bâti un petit hôtel aux Tranchées, dans un style trop riche.
Pauvre homme! Il a perdu sa femme à la naissance d’Hubert. Il a cherché
à faire une carrière politique, il n’a récolté que des insuccès. Il
était malade du cœur. Il est mort dans un accident d’ascenseur.
Il s’approcha du portrait qui le regardait d’un air amer et dégoûté, et
il l’interpella, avec défi:
--Un déveinard!
Puis il se tourna vers Laurent:
--Et vous, jeune homme, avez-vous de la chance?
Laurent parut interdit, ensuite il se mit à rire:
--Oui, dit-il.
Son interlocuteur l’observa d’un œil soupçonneux afin de savoir comment
se manifestait pour lui la Fortune. Il était jeune, charmant de sa
personne, avec, sous sa politesse et sa réserve, une ardeur qu’il
devina. Alors le bonhomme eut un soupir.
Ils montèrent au premier. Sur les marches usées et basses de l’escalier,
traînaient des feuilles mortes de l’automne précédent. Contre le papier
du mur apparaissaient des taches d’humidité: traces froides de l’hiver.
Ils entrèrent dans une chambre, tendue d’andrinople rouge, et le
plancher endormi craqua sous leurs pas comme s’il s’éveillait. Des
plaques de suie étaient tombées dans l’âtre. Ici, cela sentait le bois
frais et la cretonne. Longtemps fermée, la maison conservait dans
chacune de ses pièces une odeur particulière.
Clarisse ouvrit une armoire qui résista, grinça pour se plaindre: au
fond, elle retrouva une ombrelle qu’elle avait oubliée et qui
l’attendait. Ce fut une petite secousse donnée à sa mémoire d’où
montèrent de vagues rappels, des réminiscences qu’elle n’aurait pu
préciser mais qui l’émurent. Elle eut, l’espace d’une minute, la notion
aiguë, désespérante, du temps qui s’en va et qui ne reviendra jamais et
qu’on n’a peut-être pas employé comme il aurait fallu. Avec une soudaine
mélancolie, elle songea à tous les étés qu’elle avait déjà vécus dans
cette maison, aux innombrables journées de lumière, aux innombrables
nuits d’étoiles qui avaient déjà passé sur ce vieux toit de tuiles.
Elle marcha à la fenêtre et s’y accouda. La différence était bizarre à
sentir, entre l’air tiède du dehors et l’air refroidi du dedans. Mais
celui du dehors pénétrait de plus en plus, circulait d’une chambre à
l’autre grâce aux portes restées ouvertes. Cela faisait un léger courant
d’air réchauffé, un flottement tiède. L’atmosphère devenait de plus en
plus agréable à goûter: on en sentait la caresse sur le visage. Et ce
souffle moite comme une haleine faisait éclore la maison, les meubles,
les rideaux, les souvenirs, qui étaient restés engourdis pendant de
longs mois. Étreinte par le soleil de mars, la Cômerie s’animait,
souriait comme une femme entre les bras de celui qu’elle aime.
A côté de Clarisse, et subissant comme elle l’influence de cet éveil
mystérieux, se tenait Laurent. Tournant le dos à la pénombre humide de
la maison, ils se penchèrent vers la terrasse, les prés, l’œil glauque
de la pièce d’eau, et respirèrent la douceur de ce jeune paysage
verdoyant par places de petites feuilles et de nouvelles pousses. Un
jour, cette terre à peine vêtue, ces arbres presque dépouillés encore se
réjouiraient de feuillages complets, d’herbes hautes et de floraisons.
Ce serait au bout d’un lent travail dont la jeune femme et son compagnon
pressentaient, sans bien les concevoir, les débuts, les tâtonnements, la
persévérance... Soudain, interrompant leur contemplation paresseuse,
quelque part, un coq chanta. Et très vite, après un premier éclat de
voix, il recommença ses appels, il les lança dans toutes les directions,
il les affirma comme s’il eût craint de n’être pas compris.
Alors Clarisse se détourna vers Laurent. Rapprochés par l’étroitesse de
la fenêtre à laquelle ils s’appuyaient, elle voyait de près son visage
allongé, ses yeux attentifs, sa bouche étroite et sérieuse. Elle le
dévisagea, le dominant de sa personne. Elle devina qu’il n’était pas
insensible à cette tiède après-midi; elle le sentit prêt à lui obéir
comme un docile enfant auquel elle dicterait ses devoirs.
Mme Lecerf cria d’en bas que le goûter était préparé dans la salle à
manger. Ils y descendirent et furent rejoints par l’oncle Amédée qui
revenait de la nouvelle salle de bains. La fermière avait allumé un feu
de bois dans le poêle de faïence ancienne, qui ronflait comme un orgue.
Sur la table elle avait préparé du thé, des confitures, un gros pain de
ménage.
--Mon oncle, s’écria Clarisse, laissez-moi vous servir!
Le bonhomme retira son foulard et regarda autour de lui avec
satisfaction. Les proportions de cette pièce à boiseries lui avaient
toujours plu. Et puis l’amitié qu’il portait à sa nièce s’attendrissait
devant les tartines qu’elle lui préparait d’une main sûre, sans faire de
miettes inutiles. Et il murmura avec un air de confidence:
--Vous savez, Clarisse, vous auriez pu faire votre salle de bains dans
l’autre aile. J’ai pris des mesures.
Il sortit son carnet où il avait inscrit des chiffres et il exposa
complaisamment son idée, avec la certitude facile des personnes qui
n’entendent jamais les objections. Puis, penché sur sa tasse fumante,
les yeux à mi-clos de plaisir et suçant sa tartine, il interpella
Laurent:
--Eh bien, jeune homme, vous plaisez-vous dans la banque?
Enhardi, il posait cette question parce qu’il était sûr de la réponse.
Mais Laurent, répliquant à côté, dit qu’il avait beaucoup travaillé
durant la semaine et M. Roset redevint soucieux, mit sa main en cornet.
Clarisse s’empressa d’intervenir:
--Vrai? Vous avez travaillé tant que cela?
--Certainement, madame. Hier c’était la fin du mois: j’ai dû rester au
bureau jusqu’à deux heures du matin...
--C’est juste, mon mari est rentré tard. Mais alors vous devez être très
fatigué...
Déjà elle le plaignait. Lui se rengorgea, puis, avec son petit rire
bref, nerveux comme un sanglot, il ajouta:
--Et ce matin, j’y étais de nouveau à huit heures...
--Voulez-vous que je demande à mon mari de vous dispenser...
Il l’interrompit, protesta. Clarisse lui dit:
--Racontez-moi pourquoi vous avez été retenu si tard.
Laurent, satisfait de révéler à des ignorants des choses qu’il ne
connaissait lui-même que depuis peu, expliqua son travail. Il parla du
bureau comme un écolier parle de sa classe. Il décrivit ses chefs, ses
camarades, leurs relations réciproques, il cita quelques-unes de leurs
plaisanteries favorites, de leurs surnoms. Clarisse s’étonna qu’il fût
devenu si bavard: dans sa voix passait même quelque accent du midi. Ce
qu’il disait lui sembla un peu mesquin, mais en l’écoutant elle le
regardait, et elle trouva dans sa personne l’intérêt que n’offrait pas
son discours.
Mme Lecerf revint sur ces entrefaites et pria aigrement Clarisse de
visiter le poulailler. Elle n’en avait guère envie, pourtant elle crut
devoir y aller et dit aux deux hommes:
--Attendez-moi, je reviens dans quelques minutes.
La fermière la mena à travers la cour et lui montra d’abord le grand
marronnier dont la maîtresse branche, en janvier, s’était brisée sous le
poids de la neige. Les deux petites filles de Mme Lecerf les
rejoignirent. Leur mère les obligea à dire bonjour, et ce fut long, car
elles commencèrent d’abord par pleurer. On put enfin obtenir d’elles un
marmottement confus derrière des coudes levés qui fut jugé suffisant.
Le poulailler avait été rebâti en briques. Mme Lecerf en fit valoir d’un
air pincé le mérite:
--Voilà les poules mieux logées que bien des malheureux... Petites,
petites, petites.
Claire dut assister à une distribution de grains. La fermière les
répandait avec hauteur, mais elle n’égalait pas la superbe du coq, verni
de rouge et de jaune, qui affectait de ne rien voir et marchait avec
précaution le long du grillage. «Est-ce lui, songea Clarisse qui
chantait si fort tout à l’heure?» Elle revécut en un éclair l’impression
si nouvelle qu’elle avait eue à écouter ce cri redoublé d’espérance
lorsqu’elle était penchée au-dessus du jardin à côté du petit
Fabre-Gilles et serrée contre lui. Inattentive désormais à Mme Lecerf,
elle retourna vers la maison.
Comme elle approchait de la salle à manger, elle fut surprise du silence
qui y régnait, puis, une fois entrée, elle se mit à sourire. L’oncle
Amédée avait disparu. Et Laurent, confortablement installé à côté du
poêle, dormait... Sans doute, seul dans cette pièce chauffée, n’avait-il
pu résister au sommeil en retard de la nuit précédente. Il dormait, les
bras allongés, la bouche un peu ouverte. Clarisse s’attendrit en le
contemplant: il avait l’air si juvénile. Et si désarmé: il reposait,
étendu sur le canapé comme sur un lit. Tous deux étaient ensemble, et
personne ne les observait. Ainsi que dans le salon obscur, Clarisse se
sentit étrangement libérée. Et il lui parut très beau, ce visage d’Arabe
un peu pâli par la fatigue où passait le reflet de rêves inconnus, très
belle cette bouche offerte qui laissait luire les dents...
Cependant il fallait le réveiller. Clarisse s’approcha pour le toucher à
l’épaule. Mais comme elle était à côté de lui, tout à coup, sans y
réfléchir et sans même le vouloir, invinciblement séduite, elle se
pencha et posa ses lèvres sur sa joue tiède...
Ensuite elle se redressa, écarlate: il n’avait pas bougé. Elle sortit en
hâte, gagna la terrasse. Qu’avait-elle fait? Elle tourna le coin de la
maison, trouva l’oncle Amédée qui dessinait le profil du portail sur le
revers d’une enveloppe.
--Nous partons, cria-t-elle. Allez dire au cocher d’avancer.
Puis elle revint sur ses pas. Laurent parut sur le perron.
--Il faut partir?
--Oui, fit-elle sans le regarder.
Il n’avoua pas qu’il avait dormi. Tous trois montèrent dans la voiture.
Au jour tombant l’air se refroidissait et ils ne dirent pas grand’chose
jusqu’à la station. Le train les emmena à travers un crépuscule
infiniment triste. Sur le quai de Genève, Clarisse jeta son adieu à ses
compagnons, avec une brusquerie qu’ils ne s’expliquèrent pas. Et elle
s’en alla le long des rues éclairées et bruyantes, écartant violemment
de son esprit toute réflexion.