VII

Clarisse, marchant d’un bon pas selon son habitude, s’entendit

rejoindre. C’était Desnouettes qui lui demanda où elle allait; comme

elle lui disait qu’elle faisait des courses, il la supplia d’y renoncer.

--Clarisse, j’ai besoin de vous...

Elle devina de quoi il s’agissait; elle avait décidé qu’elle ne se

mêlerait plus de cette affaire, et elle secoua la tête. Mais il insista,

très vite:

--Non, non, ce n’est pas un service que j’ai à vous demander,

aujourd’hui... C’est un conseil, une grave consultation morale...

Il l’entraîna, ils traversèrent la rue et pénétrèrent dans le Jardin

anglais, presque vide en cette fin d’après-midi. Les pelouses étaient

sèches comme le sol des allées. Contre le ciel gris, les arbres se

découpaient, minces, nus et fragiles, sauf quelques pins et quelques

cèdres dont la fourrure noire rendait par contraste les autres branches

plus frileuses. Mais Desnouettes ne voyait rien de cette délicatesse

frissonnante. Il exultait:

--Ma chère amie, j’aime... Oui, j’aime. Enfin!

--Encore, voulez-vous dire.

--Ne plaisantez pas, je vous prie. Souvent j’ai cru aimer, ce n’était

que les tâtonnements d’un cœur aveugle. C’est cela: les tâtonnements

d’un cœur aveugle. Aujourd’hui...

Il poussa du pied un caillou solitaire; il étendit les bras comme pour

s’étirer.

--Amoureux de qui? demanda Clarisse.

--Mais d’Elle, naturellement.

Ils arrivèrent au lac. L’eau était d’un vert pâle qui donnait froid. Une

bande de mouettes criaient ensemble leur plainte mécanique. Des canards

ramaient de leurs petites pattes contre le courant, et leur énergie

désespérée ne suffisait qu’à les maintenir sans les faire avancer. Au

ciel de grands nuages tristes gonflaient d’énormes joues blanches,

lourdes de neiges prochaines. Mais Desnouettes ne sentait rien de toute

cette mélancolie glacée: sa joie lui réchauffait le sang. Clarisse

l’interrogea:

--Voulez-vous parler de Mme Gaillardoz?

--Sans doute, il n’y a qu’elle au monde.

--Eh bien, dispensez-moi de vos confidences, car je ne veux rien savoir

de votre intrigue.

--Mais ce n’est pas une intrigue, s’écria Desnouettes. C’est l’amour, le

vrai amour!

Clarisse trouva qu’il dépassait la mesure. Elle voulut le ramener à des

expressions plus convenables:

--Savez-vous ce qu’elle pense de vous?

--Je ne lui ai encore rien dit.

--C’est prudent: je crois qu’à vous avancer trop, vous risqueriez d’être

déçu.

Elle avait le ton sec de qui veut donner une leçon. Mais il n’y prit pas

garde. Ses tics nerveux tiraillèrent sa face dans tous les sens, et il

ajouta:

--Attendez... si je ne lui ai rien dit encore, je lui ai fait

comprendre... Et du moment qu’elle ne me témoigne aucune désapprobation,

c’est que... Non, non, je connais les femmes.

--En êtes-vous bien sûr? Croyez-vous donc qu’elles sont toujours

pareilles, et qu’aucune n’aura de secret pour vous?

Il essaya de répondre, mais Clarisse, qui ne tenait pas à en entendre

davantage, lui coupa la parole:

--Vous vouliez me demander un conseil. Lequel?

Il retint son chapeau qu’un souffle froid faisait s’envoler et,

entraînant sa compagne le long de la promenade, il avoua:

--Ce n’était qu’un subterfuge pour que vous m’écoutiez. Ah, Clarisse, il

faut que je parle d’elle, et à qui d’autre qu’à vous qui saurez vous

taire. Si vous me repoussez, j’irai tout dire au premier venu!

Clarisse baissa la tête. Malgré elle, une sorte de curiosité l’attachait

à ce bavardage. Desnouettes reprit, avec un mélange de pédanterie et

d’excitation:

--Je l’ai vue hier dans une soirée. Ravissante! Cette bouche rouge et

petite comme une cerise, cet air perpétuel de se moquer. Et une

délicieuse robe noire et blanche, drôlement ajustée: elle seule

s’habille avec une telle hardiesse ironique. Est-elle une «fausse

coquette», comme il y a de fausses maigres? Je ne sais.

Le portrait parut à Clarisse flatté, mais ressemblant. On existe donc

d’une manière particulière aux yeux de celui qui vous recherche,

pensa-t-elle. Tout, dans votre personne, lui est un motif à vous goûter

davantage... Cependant Desnouettes, sans prendre le temps de respirer,

conta les détails de la soirée. «Assurément, il se vante, comme

toujours, mais peut-être moins que d’habitude. Serait-il aimé? Lui,

Desnouettes? Pourquoi et qu’a-t-il fait pour le mériter?...» Clarisse

voulut s’informer:

--Que lui avez-vous dit?

Il recommença ses récits enthousiastes, puis tout à coup s’arrêta et, la

regardant d’un air soupçonneux:

--Ah, mais vous irez la chapitrer, je le devine... Vous me questionnez,

mais c’est pour mieux intervenir entre nous...

Clarisse se mordit les lèvres et d’un ton catégorique:

--Mon cher, si j’avais pris un instant au sérieux vos confidences,

croyez-vous que je vous aurais permis de continuer?

Desnouettes, stupéfait, murmura:

--Il n’y a pas à dire, quand vous voulez remettre les gens à leur place,

cela ne traîne pas.

--Vous imaginez-vous que ma cousine prêterait sincèrement l’oreille aux

compliments d’un autre que son mari? Mais elle devrait prendre garde de

ne pas donner prise à la médisance, ni encourager de vaines illusions.

--Vous me comprenez mal...

--Non, je vous comprends très bien, et c’est pourquoi je vous avertis.

Ils étaient parvenus au quai des Eaux-Vives et ils regardèrent le port

dans son autre sens. Un bac arriva, vira au ponton en chassant des

vagues et des canards balancés. Quelques personnes débarquèrent,

passèrent hâtivement. Plus loin, un chaland était amarré: il n’avait de

vivant qu’une fumée mince qui sortait par une cheminée de l’entrepont.

Desnouettes parut enfin frappé par cette désolation de l’hiver. Il

frissonna. Clarisse de son côté regretta sa trop brusque réponse. Si

elle voulait un jour ou l’autre empêcher Desnouettes de commettre

l’irréparable, il fallait demeurer son amie et conserver sa confiance.

Elle l’interpella, en souriant un peu.

--Parlez-moi plutôt de vos précédentes conquêtes. Et ne me dites pas les

noms...

Ranimé, quoique encore un peu vexé de ses remontrances, il fit

l’important et se défendit de ne rien trahir. La jeune femme allait

changer de sujet lorsque tout à coup il commença:

--C’était une petite fleuriste...

On le reconnaissait en entier dans ses histoires, avec ce qu’il avait de

léger, de sincère, de prétentieux, d’ardent. Parfois il s’arrêtait sur

une formule, il la répétait avec satisfaction. Ou bien, cédant à sa

manie de psychologie, il émettait des observations générales... Par

contraste, Clarisse songea que le petit Fabre-Gilles ne lui ressemblait

guère. Il n’avait pas cette vanité trop voyante. On le devinait plus

concentré, plus riche de sensibilité neuve et pas gaspillée. Elle

continua le parallèle, et chaque chose que disait Desnouettes, elle en

fit profiter l’autre. Desnouettes se livrait à toutes ses impulsions;

lui, il était réservé; Desnouettes prêtait à la raillerie, même

lorsqu’il était ému; lui, il était grave. Desnouettes devenait vite

familier, lui ne quittait jamais un air de noblesse hautaine. Malgré ses

aventures, Desnouettes ignorait assurément ce qu’était l’amour, il

manquait trop de sérieux, de force d’âme, de conviction profonde.

Laurent Fabre-Gilles, lui, n’avait sans doute jamais aimé. Il était trop

jeune. Mais quand son heure viendrait...

--Si nous retournions sur nos pas, proposa Desnouettes qui avait épuisé

ses histoires.

Elle y consentit. C’était à son tour de ne plus entendre la plainte

maussade des canots amarrés, tirant sur leur chaîne et claquant l’eau;

de ne plus voir s’ouvrir sur sa tête l’immensité triste du ciel. Elle

avait dans le cœur un sentiment qui lui tenait chaud. Et elle demeurait

insensible au paysage inquiet et neigeux.

Le soir, Hubert se plaignit du jeune homme.

--Pourquoi?

--Il ne s’intéresse pas à son travail. Il commet des erreurs à chaque

instant.

Sans rien dire, Clarisse tourna ce grief en éloge: Laurent Fabre-Gilles

valait mieux que sa besogne. Pourtant elle avait été habituée à

considérer avec respect la banque Damien & Cie. Mais elle décida ce

soir-là que les affaires n’avaient pas le prestige que son ignorance

leur avait longtemps prêté. Ce «bureau» qu’elle entendait citer tous les

jours, perdit à ses yeux son caractère absolu.

Hubert continua d’ennuyer sa femme en lui parlant de politique. Une loi,

pour laquelle il avait voté, venait d’être repoussée par le peuple, et

il s’en indignait. Il émettait son opinion de manière tranchante, comme

pour signifier qu’il n’entrerait à aucun prix dans les raisons d’un

contradicteur, d’ailleurs inexistant. Réfugiée au fond d’une bergère,

sans penser à rien, Clarisse se tenait tranquille.

Hubert arrêta net ses récriminations, s’approcha d’elle et voulut

l’embrasser. Elle se retira.

--Hé bien? fit-il.

Son ardeur politique bouillonna en lui, se transforma en désir. Battu

sur un terrain, il voulut triompher sur un autre, et tout de suite.

--Non, Hubert, laisse-moi.

--Mais pourquoi donc?

Elle se dégagea des bras qui voulaient la saisir. C’est qu’elle venait

de revoir le jardin glacé par l’hiver--et d’éprouver dans son cœur le

sentiment chaleureux. Elle balbutia:

--Je suis souffrante.

--Qu’est-ce que tu as?

--La migraine...

Et elle obtint sa liberté.

* * * * *

Quelques jours plus tard, Fanny vint chercher sa cousine. Clarisse, un

peu étonnée de cette démarche, y consentit volontiers et toutes deux

s’en allèrent chez Mme de Griffeuilhe. Celle-ci les reçut au fond d’un

salon obscur qu’on eût dit rempli de pièges cachés. Elle fit l’aimable

avec les deux jeunes femmes, leur adressa quelques compliments, mais ne

put s’empêcher, à la fin, de leur dire:

--Je suis heureuse de vous voir ensemble, mes chères petites. On m’avait

prétendu que vous étiez en froid.

--Quelle idée, madame?

--C’est que vous êtes si différentes: l’une, très mondaine, l’autre

sérieuse, l’une...

Fanny l’interrompit:

--Ma cousine a pour moi beaucoup d’affection. Vous le voyez, nous ne

nous quittons guère! C’est qu’elle me juge telle que je suis, sans

croire les interprétations fâcheuses...

Dehors, dès l’escalier, Fanny éclata de rire:

--Est-elle mauvaise, cette vieille! Je savais qu’elle disait pis que

pendre de moi et prétendait que nous étions brouillées. J’ai tenu à me

montrer chez elle avec vous, sous votre égide. Voilà pourquoi je suis

venue vous chercher.

Clarisse sourit de cette combinaison et protesta qu’elle n’avait guère

d’autorité sur Mme de Griffeuilhe.

--Allons donc! Vous seule trouvez grâce à ses yeux. Elle vous considère

comme une femme modèle. Au fond, elle se sert de vous pour mieux

vilipender les autres. Alors vous comprenez combien c’est excellent pour

moi d’être garantie par vous.

--Écoutez, Fanny...

--Non, non, ne me grondez pas. Ne vous plaignez pas de me rendre

service. Pour moi, je n’aime que les gens qui me sont utiles.

Elle était, comme le voyait très bien Mme de Griffeuilhe, le contraire

de son interlocutrice: moqueuse, imprévue dans ses paroles, et câline.

Clarisse se sentait toujours un peu choquée par elle, mais croyait

devoir lutter contre cette impression. Fanny reprit:

--Avez-vous grande envie de continuer ces visites? Je meurs de soif.

Allons goûter quelque part. Tenez, à la Métropole.

De son premier mouvement, Clarisse allait refuser. Et puis, toujours

pour se vaincre, elle accepta.

Comme elles entraient dans le hall de l’hôtel, au son de musiques

faciles, un homme se leva d’une table et vint à leur rencontre. C’était

Desnouettes.

--Chère amie, je commençais à être d’une impatience...

Fanny regarda Clarisse avec son demi-sourire de côté, et dit:

--Cela aussi, c’était combiné. Asseyons-nous.

Clarisse s’assit, vexée. Quel rôle lui faisait-on jouer là? Très droite

sur sa chaise, évitant de regarder sa cousine, elle considéra

Desnouettes. Il était selon son habitude, nerveux et essoufflé. Il

entourait les deux femmes d’un tourbillon incessant de paroles. On eût

dit un jongleur faisant bondir dans l’air des boules brillantes et

toujours relancées.

Sans l’interrompre, Fanny beurrait son pain grillé et le dévorait.

Clarisse se demanda comment elle pouvait se contenter d’un pareil

bavardage. Un homme qui ne sait pas se taire, songea-t-elle, n’est pas

un homme séduisant. Mais Fanny saurait-elle deviner chez quelqu’un sa

vie intérieure? Et alors, cessant de blâmer ce rendez-vous,

l’empressement du jeune homme, la complaisance de la jeune femme,

Clarisse se borna à les écouter avec une grave ironie. Elle éprouva le

sentiment agréable d’être supérieure à sa cousine, d’être meilleure

qu’elle, et, quoique moins jolie, moins élégante et moins spirituelle,

plus apte à comprendre les finesses morales.

--Vous rappelez-vous, dit Desnouettes, notre promenade au bord de

l’Arve, quand vous vous êtes tellement mouillé les pieds...

--Prenez garde, s’écria Fanny, Mme Damien ignore le secret de nos

rencontres. Vous évoquerez plus tard ce souvenir.

Soudain Clarisse vit Desnouettes s’interrompre d’un air piteux, comme le

jongleur lorsqu’il laisse tomber ses boules. Fanny dit, paisiblement:

--Voici mon mari.

Et comme Clarisse se retournait, elle ajouta:

--Je lui ai dit de venir nous rejoindre ici dès qu’il serait libre.

Décidément, Clarisse n’y comprenait plus rien. Avec lequel de ces deux

hommes Fanny était-elle sincère? Lequel voulait-elle rendre jaloux?

Gaillardoz s’avança entre les tables, dit bonjour sans la moindre

surprise et s’installa avec la préoccupation de confort qu’il apportait

dans toutes les circonstances.

Clarisse s’irrita contre lui, contre ses épaules carrées, son corps bien

nourri, sa voix sonore. Ne voyait-il pas que Desnouettes faisait la cour

à sa femme? Et s’il le voyait, pourquoi conservait-il sur sa face pleine

un sourire d’homme épris et rassuré? Ce colosse aurait renversé son

fébrile rival du revers de la main; pourquoi, avec tous les attributs de

la force, n’usait-il pas de son autorité? Les gens qui l’entouraient,

qui bavardaient aux tables voisines, cette musique de violons, ce

va-et-vient, parurent à Clarisse d’une médiocrité affreuse. La salle

était vide. Il y manquait quelque chose,--ou quelqu’un,--pour redonner

la vie à cette foule sans âme, un sens élevé à ces paroles vaines.

Desnouettes, qui avait passé par l’étonnement, la gêne, la colère,

recommença de parler. De nouveau ses boules de jongleur dessinèrent dans

l’air des figures fugaces. Fanny montra à la foule un visage innocent.

«Pourtant, se dit Clarisse, elle est peut-être coupable!» Mais aussitôt

elle repoussa cette idée en se reprochant de l’avoir formulée. Elle la

repoussa par honnêteté native, par solidarité de famille, et aussi faute

d’imagination pour la développer. Elle n’ignorait pas l’existence du

mal, certes, mais elle ne l’avait jamais constaté dans son entourage.

Elle ne lui prêtait aucun attrait. Elle y pensait comme à une chose

triste et étrangère. Ce désir, qui ne la quittait pas, d’être

bienveillante et loyale, l’avait toujours empêchée d’observer utilement

autour d’elle. Le sentiment de son propre devoir à accomplir détourne

d’autrui.

Alors elle se morigéna, elle s’obligea à être aimable, à quitter son

«air Bourgueil». Gaillardoz lui répondit avec cordialité. Sous ses gros

sourcils, touffus comme des moustaches, il avait des yeux plus ironiques

qu’on ne le pensait d’abord. Sa bonne humeur, son sang-froid suffirent à

dissiper le malaise provoqué par son apparition. Et grâce à lui, il n’y

eut plus rien que de régulier et de légitime autour de cette table.

* * * * *

On avait indiqué à Clarisse, qui avait besoin de dentelles, une

marchande «en chambre» chez laquelle on trouvait des «occasions»

extraordinaires. C’était à la Servette. Clarisse ne connaissait guère ce

quartier de jardins étroits, de villas démodées parmi lesquelles se

dresse, de loin en loin, une vaniteuse maison à cinq étages, toute

neuve. Elle suivit des rues solitaires qui se coupaient au hasard,

s’égara, et, comme elle cherchait auprès de qui se renseigner, elle

n’entendit que le sifflement d’un merle. Par-dessus la haie, elle le

regarda qui sautillait sur le sable d’une allée, tournait son bec jaune

vers elle, et recommençait éperdument à dire sa joie.

Continuant sa marche, plus lente, Clarisse s’étonna de prendre plaisir à

flâner. C’était une de ces journées de printemps hâtif, promesse

soudaine que la saison ne tient pas toujours, mais qui suffit à

attendrir. Clarisse qui, d’habitude, préférait l’air vif ou même la bise

d’hiver, savoura cette tiédeur, et songea avec complaisance au prochain

renouveau, comme si elle en espérait quelque chose.

Elle finit par trouver le rez-de-chaussée, au fond d’un enclos déjà

rempli de primevères, où Mme Grandchamp, la dentellière, tenait son

commerce. Elle fit quelques achats à cette forte femme, de ton

énergique, à la poitrine rebondie, puis, comme elle s’en allait, elle

croisa presque sur le seuil son oncle, Amédée Roset. Il parut surpris,

inquiet même de la voir:

--Que faites-vous donc ici, Clarisse? Vous connaissez Mme Grandchamp?

Cependant, rebroussant chemin, il entraîna la jeune femme dans l’avenue.

Elle expliqua:

--C’est une très brave femme qu’on m’a recommandée. Elle vit seule et a

besoin de gagner.

Il soupira. Clarisse, croyant qu’il n’avait pas entendu, reprit d’une

voix plus haute:

--Je ne connaissais pas ce quartier. Je le trouve charmant, retiré,

silencieux...

Ils marchaient sur un trottoir de terre battue où ils étaient les seuls

promeneurs. A gauche et à droite, de petits pavillons essayaient de se

dissimuler derrière des bosquets sans feuilles. Elle ajouta:

--Je ne pensais pas vous y rencontrer.

Cette fois l’oncle Amédée toussa, la dévisagea avec ce regard triste qui

lui donnait l’air d’un pauvre honteux. Il releva le col du paletot

verdâtre qu’il portait toujours, puis désignant de sa canne une bâtisse

entourée d’échafaudages:

--Tenez, fit-il, ils achèvent le toit.

Des longues années qu’il avait passées chez un architecte--toute son

existence de petit employé,--il avait conservé un goût très vif pour la

construction; l’intérêt de son vieil âge était de suivre le progrès des

travaux publics. Il partait pour des après-midi entières et allait,

comme à des rendez-vous, surveiller aux quatre coins de la ville des

édifices nouveaux qui s’élevaient vers le ciel. L’érection d’un monument

le passionnait pendant des mois, et rien n’égalait la curiosité qu’il

promenait parmi les démolitions de quartiers insalubres.

--D’ici dix ans, murmura-t-il avec orgueil, il y aura ici des rangées

d’immeubles.

Rassuré comme chaque fois qu’il menait la conversation et n’appréhendait

pas d’être interrogé, il déclara:

--Hubert m’a parlé de vos réparations à la Cômerie. J’irai voir cela un

de ces jours.

Clarisse cherchait toujours à faire plaisir; elle lui proposa:

--Hubert doit y aller bientôt: vous devriez l’accompagner.

Il la comprit, et ses yeux brillèrent de confiance. Clarisse ne

l’intimidait pas comme les autres personnes, parce qu’elle le laissait

parler et ne lui posait jamais de questions. Il l’aimait bien. Il

admirait sans rancune son existence heureuse et régulière, son esprit de

décision, et ce qu’il appelait sa chance. Car l’humanité pour lui se

partageait en veinards et en déveinards. Il se rangeait sans hésiter,

avec résignation, parmi les derniers, tandis que sa nièce resplendissait

loin de lui, dans le paradis de la bonne fortune. Et comme il était

superstitieux, il lui était reconnaissant de ses moindres attentions

qu’il prenait pour des fétiches.

Il lui saisit la main, la serra dans ses doigts maigres aux ongles trop

longs.

--C’est entendu, ma chère enfant. Hubert m’écrira le jour et l’heure,

n’est-ce pas?

Il fit mine de s’en aller tout à coup, fuyant, selon son habitude,

l’adieu qu’il n’aurait point entendu, mais il s’arrêta, et d’une voix

changée:

--Je connais Mme Grandchamp. C’est une vieille amie. Vous avez raison,

elle est femme de mérite, et elle travaille... Que voulez-vous? Elle n’a

pas eu de chance.

Puis, craignant d’en avoir trop dit, il s’échappa de son petit pas

pressé.

La puritaine et l'amour · 第 7 / 26 题