III

Clarisse se demanda comment elle occuperait son après-midi. Hubert

venait de partir pour le bureau. Elle commença par s’asseoir à sa table

et pendant une heure elle mit ses comptes à jour, mais son esprit était

distrait. Alors elle appela sa cuisinière et lui commanda les repas du

lendemain. Après quoi, la cuisinière rentra dans sa cuisine, et Clarisse

retomba à sa solitude.

Irait-elle payer une note chez son fourreur? En général, elle tenait à

régler ses dettes le plus tôt possible. Mais elle écarta ce projet avec

une sorte d’impatience... Irait-elle voir sa mère? Mais, son habitude

était de rendre visite à Mme Bourgueil le matin, ou bien le jeudi qui

était son jour. Peut-être sa mère serait-elle sortie. Eh bien, elle

demanderait son père! M. Bourgueil, il est vrai, s’étonnerait d’être

ainsi dérangé à l’improviste. N’importe!

Dès qu’elle fut déterminée, elle se sentit d’excellente humeur. Elle

retrouvait son équilibre en recommençant à agir. Elle mit son chapeau et

sortit. Comme elle tenait à ne pas arriver trop tôt, elle passa chez son

confiseur afin de commander des petits fours. C’était le confiseur

patenté de la famille qui se servait déjà chez son père et son

grand-père. Sa boutique était étroite, mais son mérite reconnu.

Justement une cliente qu’on servait avant Clarisse était en train de

féliciter le patron:

--Alors, vous êtes heureux?

--Ils sont énormes,--répondit l’homme au tablier blanc, avec une vanité

joviale peinte sur sa face bien nourrie.

--Juliette n’a pas trop souffert? Il faut qu’elle prenne garde...

--Énormes tous les trois, à ne pas savoir lequel est le plus gros!

Il accompagna la dame jusqu’à la porte et revint, toujours hilare, vers

Clarisse.

--Je voudrais... fit-elle.

--D’abord je ne voulais pas le croire, et puis quand je les ai vus...

--Mais quoi donc?

--Mes fils, madame. Depuis ce matin je suis père de trois jumeaux!

Il était si glorieux que Clarisse ne put s’empêcher de se réjouir aussi.

Elle mêla ses félicitations à la commande. Et l’autre inscrivait et

répétait: «Des tartelettes à la crème, oui, madame, pour ce soir...

C’est un cas très rare, m’a dit le médecin... Une douzaine de cerises à

l’eau-de-vie, je les soignerai.» Il s’embrouillait un peu, dans l’excès

de sa joie, mais il se montrait très désireux de bien faire, et

d’étonner sa clientèle, maintenant que la Providence lui avait donné une

marque, à ce point éclatante, de sa faveur particulière.

Clarisse en l’écoutant ne fit aucun retour sur elle-même. Elle n’avait

pas d’enfant, mais sur ce point, comme sur les autres, elle ne

souhaitait pas ce dont elle était privée. Son existence était trop

occupée pour qu’elle en pût remarquer les vides. Jamais elle n’avait eu

besoin de plus d’affection qu’elle n’en possédait. Elle n’imaginait pas

les ressources dont son cœur eût peut-être été capable, si elle avait eu

un enfant...

En arrivant au Bourg-de-Four elle demanda:

--Madame est là?

Tout de suite elle fut rassurée. Mme Bourgueil, tenant sur ses genoux

son petit chien familier, était dans le salon aux tapisseries bibliques,

entre David, Assuérus et Déborah. Une vieille amie, Mme de Griffeuilhe,

lui faisait ses confidences.

Mme de Griffeuilhe était redoutée à juste titre. Ses deux filles

s’étaient enfuies de chez elle pour aller se marier à l’étranger. Son

mari était mort de ses taquineries. Elle occupait activement sa

vieillesse à colporter des histoires que son ingéniosité savait rendre

dangereuses. Papelarde, roulant de gros yeux engageants, la langue

embarrassée comme si elle suçait un éternel bonbon, elle mentait avec

bonhomie et insinuait sans en avoir l’air. Elle avait trop besoin des

autres pour être ostensiblement méchante. Mais elle ressemblait, sous

ses voiles de veuve, à une araignée dans sa toile, en deuil de ses

victimes.

Elle fit un accueil câlin à Clarisse, et lui posa quelques questions sur

ses amies--sa maxime étant qu’il n’est jamais inutile de s’informer,

surtout quand il s’agit de la «jeune génération». D’ailleurs, elle

préférait suspendre, devant ce témoin, les récits extraordinaires

qu’elle faisait à la bonne Mme Bourgueil. Celle-ci excusait sa

visiteuse, et trouvait très naturel de ne la jamais croire qu’à moitié.

Comme la conversation ralentissait, Clarisse, pour dire quelque chose,

parla des trois jumeaux.

--Trois jumeaux? fit Mme de Griffeuilhe, brusquement intéressée. Où

cela?

Clarisse raconta l’histoire. L’autre ramena ses voiles afin de

dissimuler sa curiosité terrible.

--Trois jumeaux! répéta-t-elle. J’y vais.

Et elle disparut. Jimmy, brusquement réveillé, sauta sur le tapis et

l’accompagna jusqu’à la porte de ses aboiements minuscules. Pour le

faire cesser, Mme Bourgueil agita un fouet d’enfant qu’elle tenait à

portée de sa main débonnaire. La petite bête, observant ses distances,

ne se tut qu’à son gré.

--Papa est-il là?

--Oui, il travaille. Il viendra tout à l’heure. Je ne t’attendais pas

avant demain.

--Mon après-midi était libre, murmura Clarisse.

--Eh bien, puisque te voilà, je vais te raconter tout de suite ce qu’on

attend de toi.

--De moi?

Mme Alexandre Gaillardoz, la belle-mère de Fanny, était venue récemment

trouver Mme Bourgueil pour se plaindre des allures de sa belle-fille.

Fanny ne poussait-elle pas l’originalité jusqu’à se peindre les lèvres?

Naturellement, elle n’avait rien osé lui dire! Mais elle en avait touché

deux mots à son fils, qui s’était rebiffé et avait défendu sa femme. Son

fils était absurde, prétendait Mme Alexandre Gaillardoz, et Fanny se

faisait du tort. Alors elle avait pensé que, peut-être, Clarisse, qui

était l’amie de Fanny, pourrait...

--Mais, maman, interrompit Clarisse, ce n’est pas possible; jamais Fanny

ne m’écoutera...

--J’oubliais de te dire que Mme Gaillardoz t’a naturellement couverte

d’éloges que j’ai trouvés très raisonnables.

Clarisse haussa les épaules et s’écria:

--Est-il bien vrai que Fanny se peigne les lèvres? Et si c’est vrai,

n’est-elle pas libre de le faire?

Mme Bourgueil, toujours prête à suivre l’avis de sa fille, déclara--ce

qui n’était pas tout à fait exact--qu’elle avait fait les mêmes

objections, mais qu’on avait insisté.

--Il paraît bien, ajouta-t-elle, que Fanny prend un genre impossible.

Mme de Griffeuilhe me disait tout à l’heure...

--Oh, Mme de Griffeuilhe!

--Elle n’est pas la seule! Je t’avoue que dans la famille on commence à

trouver...

--Comment?

--Mais oui, la famille s’étonne... L’autre soir encore, à dîner...

--Ah!... dans la famille, on s’étonne...

Clarisse hésita. La question changeait d’aspect. Autant elle trouvait

légitime la liberté individuelle de Fanny, autant elle jugeait

inconvenant d’associer certaines excentricités au dogme Bourgueil. Sa

mère, que son désir d’être toujours d’accord avec elle rendait

perspicace, devina cette hésitation et voulut l’aider à modifier son

avis.

--Oui, je t’assure, on en parle... On ne comprend pas que toi, tu ne

dises rien...

Clarisse se sentit dominée par la famille, et cessa de résister: la

Famille faisait partie de ce qu’elle ne discutait jamais. Quand elle vit

Clarisse décidée, sa mère se rallia comme elle, et sans réserve, au

projet.

--Je suis bien contente. Ce que tu diras fera beaucoup d’effet à Fanny.

Elle t’admire tellement. Mais oui, je t’assure. Le fait est que tout le

monde a pensé à toi pour cette... ambassade. D’ailleurs, vous dînez

bientôt chez eux, n’est-ce pas?

Mme Bourgueil, qui n’était devant la vie qu’une ignorante débordant

d’indulgence, avait la certitude que sa fille viendrait toujours à bout

de toutes les difficultés. Les compliments qu’on lui faisait sur

Clarisse--car son faible était connu--lui causaient du plaisir, certes,

mais lui paraissaient bien anodins comparés à ce qu’elle pensait

elle-même.

--Voyons, Jimmy, dit-elle, ne nous ennuie pas...

Le griffon, qui avait longuement frotté contre le fauteuil de sa

maîtresse son petit corps aux poils emmêlés, voulait attirer maintenant

l’attention du public en faisant le beau et en tournant sur ses deux

pattes de derrière: la gueule ouverte, recourbant entre ses dents aiguës

une langue de jambon, il semblait rire. Mais il disparut instantanément

sous le fauteuil au bruit de la porte, et devinant le nouveau venu.

C’était M. Bourgueil. Il était enveloppé d’une vaste robe de chambre qui

le drapait comme une toge. Tout en lui prenait un caractère oratoire.

--Je ne trouve pas ton père bien portant, ces jours-ci, fit Mme

Bourgueil. Nous conseilles-tu de faire venir le docteur?

--Ma chère, déclara le héros vieilli penchant son profil de médaille,

laissez-moi le soin de ma santé. Vous savez que je ne crois pas aux

médecins.

--Mais enfin, Clarisse, qu’en penses-tu?

Clarisse se taisait, cherchant en elle-même comment diriger la

conversation. Elle avait besoin de son père: elle se rangea de son côté.

--Papa a raison. A quoi bon se droguer?... Tenez, mettez-vous près du

feu, étendez vos jambes sur ce tabouret.

Elle écarta une lampe dont la lumière le gênait et l’installa en

souriant. Sa mère n’osait pas la contredire. Néanmoins, s’adressant à

Jimmy qui sous la table la considérait de ses noires prunelles, elle

murmura:

--Moi, je suis pour appeler le médecin quand on est malade.

Ensuite elle soupira. Elle obéissait à son mari comme à sa fille. M.

Bourgueil n’était pas un méchant homme, mais il était dédaigneux et

autoritaire, et pendant quarante ans n’avait jamais admis que sa femme

eût une autre opinion que la sienne. Comme elle s’était pliée à cette

tyrannie, c’était un très bon ménage.

--Hubert va bien?

--Oui, il est fort occupé en ce moment. Je me demande s’il n’entreprend

pas trop de choses. Vous savez que son associé vient de partir pour le

Midi. Peut-être n’est-il pas assez secondé. Ses employés...

--Bah! fit M. Bourgueil, on travaille mieux quand on est seul. Est-ce

que le journal est arrivé?

--Non, pas encore, répondit sa femme. Il est chaque jour plus en retard.

Clarisse s’empressa de revenir à la piste qu’on venait de croiser.

--Je vous assure... il devrait avoir plus d’employés, et peut-être plus

de jeunes gens en stage...

--Au fait, est-il content du petit Fabre-Gilles?

Elle murmura d’un air indifférent:

--Je ne sais pas... je crois que oui...

Au dehors, on entendit le carillon de la cathédrale, très pur dans l’air

gelé, tout de suite imité par la pendule sur la cheminée de marbre noir.

Clarisse se sentit satisfaite, comme si de tout l’après-midi, elle

n’avait visé que cette minute. Elle demanda:

--Vous avez beaucoup connu son grand-père, n’est-ce pas?

--Oui, autrefois.

--Comment vous êtes-vous rencontrés en Grèce?

--J’ai toujours pensé que sa famille l’avait envoyé là-bas pour le

consoler...

--Le consoler?

--Oh! il ne m’a pas fait de confidences, et je ne trahis aucun secret.

Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus réservé. Tout cela, d’ailleurs, est

si vieux! J’avais cru deviner un chagrin chez lui. Plus tard, à Nîmes,

on m’a raconté qu’il avait été fiancé à une jeune fille, qui en avait

épousé un autre...

--Ah!

Il y eut un silence, puis Clarisse questionna de nouveau:

--C’est une vieille famille de Nîmes, les Fabre-Gilles?

Elle se plaisait à prononcer ce nom auquel elle trouvait une sonorité

particulière, et comme une signification. Étant Bourgueil, elle se

sentait solidaire de cette autre lignée citadine et rapprochée d’elle

par leur commune antiquité. Son père reprit:

--Tu sais qu’on me demande d’être un des rapporteurs au prochain congrès

de philosophie, à Bologne?

Clarisse voulait savoir encore. Elle demanda:

--Dites, les Fabre-Gilles...

--J’hésite encore à accepter. Cependant il y a longtemps que je veux

aller passer trois mois en Italie.

--Mais, objecta sa femme, vos travaux, vos livres?

--Hé, j’en trouverai là-bas. Tiens, Clarisse, je vérifierai à Florence

ou à Sienne, comme dans cette Grèce dont nous venons de parler, que la

civilisation réellement humaine ne fleurit que dans les petits États.

C’est une de mes conceptions favorites. Je découvrirai là-bas des

documents pour l’appuyer. Et il faut bien l’époque bassement utilitaire

que nous vivons, et où ne comptent que la quantité, le poids, l’argent,

la matière et le nombre, pour l’avoir méconnue. L’avenir de l’Europe

serait dans le rétablissement des anciennes républiques et principautés,

aux dépens des grandes puissances matérialistes.

Il se leva, fit quelques pas, saisi par son idée; c’était un

improvisateur autoritaire qui se lançait volontiers dans des théories

générales qu’il ornait de façon heureuse, grâce à son admirable culture,

plus qu’il ne les fondait solidement. Il puisait dans sa sincérité la

certitude qu’il avait raison, et affirmait avec une force qui intimidait

beaucoup de monde. Il croyait discuter lorsqu’il ne faisait que

proclamer. Les réalisations pratiques ne l’occupaient pas. Il aimait à

semer, et abandonnait le souci des moissons à ceux qu’il appelait--avec

sa hauteur magnifique d’un homme comblé par l’existence--les «gens

intéressés»...

Il s’arrêta dans sa marche, tournant vers le plafond son visage

anguleux, et, imposant de la main silence aux deux femmes, il continua:

--Savonarole, Machiavel, grandes figures! J’irai les interroger...

Mais Clarisse reprit, obstinée:

--Papa, il y a longtemps que vous ne les avez revus, les Fabre-Gilles?

--Richard, mon ami, est mort il y a trente ans. Et tiens, puisque tu me

parles de lui, je le revois tout à coup: un beau garçon, du type

classique, avec des traits réguliers brunis par le soleil de Provence.

Il demeurait volontiers silencieux et, de nous deux, c’était moi qui

paraissais le Méridional. Très fier, il savait se dominer et ne m’a

jamais trahi cette déception dont je te parle. Je ne crois pas que son

mariage lui ait apporté l’oubli. Il a dû mourir silencieux et inconsolé.

--Ah!...

--Sa femme, reprit M. Bourgueil en cédant à son besoin perpétuel

d’affirmer, a écoulé près de lui son existence sans pressentir, j’en

suis sûr, cette douleur, et la générosité de son compagnon. Les femmes

sont parfois bien coupables...

--Coupables de quoi, mon ami? demanda innocemment Mme Bourgueil.

Le vieux Jean-Étienne laissa tomber sur elle son regard qui s’était

perdu au loin. Lui aussi était une grande intelligence, lui aussi

n’avait pas toujours été compris par sa femme, si excellente qu’elle

fût. Aurait-elle pu partager ses ardeurs cérébrales, la foi qui l’avait

réchauffé durant des années dans son cabinet de travail, lorsqu’il

surexcitait ses thèses, enfiévrait, pour mieux les solliciter, ses

paperasses et ses notes! Il se tourna vers Clarisse:

--Vois-tu, mon enfant, chaque année élargit autour de nous le cercle de

l’isolement. Les amis nous quittent les uns après les autres. Nous

devons, par l’enrichissement progressif de notre âme, préparer notre

heure dernière qui sera celle de l’absolue et définitive solitude.

Clarisse, recueillie en elle-même, se recula dans l’ombre, au pied de la

tapisserie où le roi David s’avançait, galant et cuirassé, parmi les

verdures. Maintenant, elle était renseignée. Et comme le silence du

salon n’était plus interrompu que par le crépitement du feu dans la

cheminée, elle dit adieu et s’en alla.

La puritaine et l'amour · 第 4 / 26 题