La maison des Hubert Damien fait partie de cette rangée de belles
demeures, bâties pour la plupart au XVIIIme siècle dans le goût
français, qui couronnent au midi la cité. D’un côté, elles donnent sur
l’étroite rue des Granges, inégale et pavée, ou sur la rue, à peine plus
large, de l’Hôtel de Ville; de l’autre, s’élevant sur de hautes
terrasses, elles dominent l’ancien rempart et les frondaisons de la
Treille. En contrebas s’étendent le vaste jardin des Bastions, des
quartiers entiers dont les toits fument et miroitent, puis, au delà, des
collines chargées de bois et de maisons, enfin la campagne, bordée à
gauche par les falaises rayées du Salève, à droite par le Jura qui
s’éloigne. Au-dessus de ce large paysage, le ciel paraît immense.
Clarisse avait souvent remarqué l’étonnement des personnes qui lui
rendaient visite pour la première fois: elles venaient de suivre la rue
resserrée, de traverser la cour humide, de gravir l’escalier sombre,
puis, entrant dans le salon, elles recevaient tout à coup cette lumière
dans les yeux, et, attirées par l’espace, ne pouvaient se retenir
d’aller aux fenêtres. Desnouettes prétendait que beaucoup d’habitants de
ces maisons étaient à leur image: ils offraient au passant un visage
sérieux ou maussade, mais leur intimité révélait des surprises et
s’ouvrait sur des horizons. Clarisse, plus pondérée, lui reprochait
d’être paradoxal.
C’est qu’elle avait admis, une fois pour toutes, la beauté de sa demeure
dont la façade claire semblait, au sommet du coteau, arrêtée en plein
vol, et qu’elle ne croyait pas devoir s’extasier hors de propos. Elle
n’aimait pas les exubérances, qu’elle estimait toujours peu sincères, ni
les interjections, qu’elle trouvait bruyantes. Elle n’aimait pas non
plus à remettre en question, fût-ce pour s’en réjouir à nouveau, ce
qu’il y avait de définitif dans son existence. Tout étalage la choquait.
Elle était l’exacte contraire d’une parvenue. Son sens délicat de la
mesure, de ce qui convient, son tact un peu prude la faisaient parfois
juger insensible. Certaines personnes, tout en l’admirant, en l’enviant
en secret, la disaient froide. Elle vivait sans hésitations ni rêveries
inutiles. Où aurait-elle trouvé l’occasion d’une plainte ou d’un regret?
Depuis son enfance, puis au cours de sa première jeunesse, et ensuite
durant ses huit années de mariage, chaque chose lui était venue à son
heure. Elle était trop raisonnable pour inventer de l’inédit, de
l’impossible ou de l’étrange.
Ce qui achevait de satisfaire Clarisse, c’est qu’elle se sentait
entourée d’affection et de respect. On lui était reconnaissant de se
montrer bonne et sage, et de donner ainsi, sans ostentation ni effort,
et tout naturellement, l’exemple. Desnouettes, que sa perfection
irritait, lui avait dit un jour qu’elle était conservatrice de vertus
traditionnelles: sur quoi elle avait haussé les épaules. Elle ne se
croyait pas meilleure que les autres. Par une chance extraordinaire elle
n’avait jamais été victime de l’envie, et elle se trouvait en accord
avec son monde qui ne l’empêchait pas de jouer le rôle qu’elle
préférait. Et enfin, de même qu’elle était en harmonie avec les hommes,
elle l’était avec Dieu. Sa piété était normale. Elle n’éprouvait aucune
peine à croire, ayant accepté la religion comme le reste. Rien en elle
n’était répréhensible ou douloureux: pourquoi aurait-elle fui la
Providence, pourquoi l’aurait-elle contestée? Au contraire, Dieu
apparaissait comme la confirmation suprême, la justification de Clarisse
Damien et de la tâche qu’elle remplissait dans une société en ordre. Ses
croyances augmentaient sa sécurité.
Ne professait-elle pas, d’ailleurs, que seules les personnes inactives
se tourmentent? Elle disait, d’une façon simpliste, que la mélancolie
est le résultat de l’oisiveté. Étant bien portante et pratique, elle
agissait. Par devoir aussi bien que par habitude, elle tenait son ménage
avec grand soin, économe, sachant le prix des choses, soucieuse de ne
pas être trompée, mais jamais avare, ni mesquine. Elle rendait
fréquemment visite à ses parents, aux membres de sa famille, à ses
amies. Elle sortait avec son mari: peu de théâtre, mais quelques dîners
où participaient toujours les mêmes personnes, des conférences, des
concerts;--ils croyaient tous deux aimer la musique parce qu’elle ne les
ennuyait pas, et, ayant choisi cet art pour s’y intéresser, ils ne
s’occupaient pas des autres. Au printemps, ils allaient s’installer à la
Cômerie, une propriété de famille qu’ils possédaient dans les environs
de Genève. A l’automne ils revenaient rue de l’Hôtel de Ville. Et le
cycle recommençait, un cycle aux obligations réglées d’avance, aux
divertissements prévus.
Mais surtout Clarisse avait ses charités. Elle était trop Bourgueil pour
ne pas rechercher les responsabilités et pour ne pas se plaire au
commandement. Présidente de deux comités de bienfaisance, trésorière
d’un asile pour filles repenties et d’un dispensaire, elle organisait
trois fois par an des comptoirs à des ventes, et s’occupait activement
de la paroisse. Elle mettait dans son dévouement un certain
autoritarisme qui éclaircissait les questions et tranchait les
difficultés, mais elle exprimait sa volonté avec une voix douce et
enjouée. Elle ramenait d’un mot juste les discussions qui s’égaraient
entre femmes bavardes, peu pressées de conclure et qui n’observaient
jamais leur tour de parole. Même quand son jugement était trop sommaire,
elle emportait l’adhésion grâce à sa certitude d’avoir raison, qu’elle
tenait de son père, mais qui était chez elle plus innocente et plus
gentille... Cependant, aux réunions où il fallait discuter et voter,
Clarisse préférait les charités plus personnelles, plus discrètes.
Combien d’êtres malheureux et souffrants la voyaient entrer dans leur
chambre, leur apporter un cadeau ou une bonne parole! Elle aimait
s’occuper d’eux, les influencer et les diriger.
Ainsi, rue du Soleil-Levant, dans une triste mansarde sur la cour, il y
avait un petit garçon malade, enveloppé de draps sales, et qui ne
cessait de gémir que lorsqu’elle lui tenait la main. Dans la Cité,
c’étaient trois sœurs qui avaient connu un meilleur sort avant d’être
complètement ruinées, et dont elle devait écouter chaque fois l’éternel
défilé de souvenirs. A la Pélisserie, elle montait cinq étages d’un
escalier noir et visqueux pour rendre visite à un vieillard, Pigueret,
ancien batelier du lac, presque aussi sourd que l’oncle Roset, et qui
réclamait d’elle des lectures pieuses: il lui fallait hurler des
passages de l’Écriture, et souvent les voisins de palier venaient rire
derrière la porte. Mais sa préférée, c’était, rue des Belles-Filles, la
vieille Winiger, qui était un peu folle.
Là, on se trouvait dans une pièce basse de plafond et prenant jour d’une
fenêtre à guillotine. Le lit disparaissait sous un énorme édredon rouge
et blanc. Aux murs étaient épinglées des gravures de modes périmées:
jeunes dames à petit chapeau rond et la taille rehaussée d’une tournure,
messieurs à favoris. Dans un fauteuil se pelotonnait, ramassée sur
elle-même comme pour se défendre, avec un air de vieille fée qui n’a pas
encore jeté tous ses sorts, Mme Winiger.
Comme d’habitude, elle accueillit ce jour-là Clarisse avec mille cris
puérils et des questions dont elle n’attendait pas la réponse. Mais tout
le temps de ses phrases sans suite, ses yeux égarés s’attachaient au
paquet que tenait la visiteuse.
--Je vous apporte votre châle, dit Clarisse.
La vieille se jeta dessus, défit en tremblant la ficelle, tira le châle
de laine et essaya de s’en envelopper. Clarisse l’aida et, comme elle
regardait la nuque ridée, les mèches blanches,--tout à coup, sans même
qu’elle l’eût sollicitée, sa mémoire lui présenta l’image très nette de
Laurent Fabre-Gilles entrant dans son salon, l’autre dimanche, les yeux
baissés, silencieux...
Mme Winiger riait de plaisir dans son châle. Clarisse s’approcha du lit,
tapa les oreillers, tendit les couvertures.
--Je vous ai fait porter du bouillon. Était-il à votre goût?
Ah, le bouillon lui avait fait du bien. Seulement il lui aurait fallu
autre chose...
--Quoi donc?
La vieille recommença à s’agiter. Elle prit Dieu à témoin, et les
hommes, qu’elle ne demandait rien, qu’on était bien bon pour elle,
qu’elle était si reconnaissante...
--Mais que voulez-vous?
Elle regarda Clarisse avec une expression qui devenait joviale: «Voilà,
le médecin m’avait conseillé de...» Elle ferma un œil pour avertir
qu’elle allait dire une bonne farce, ensuite, d’une voix flûtée:
--... de boire du champagne!... Oui, chaque soir, avant de me coucher.
Puis elle affecta une mine pudique, à demi choquée, comme s’il
s’agissait d’une indécence, et elle guetta. Clarisse, qui était de bonne
humeur, promit de lui en faire porter une bouteille.
--Mais vous n’en boirez pas trop à la fois, recommanda-t-elle avec
inquiétude.
--Peuh, je sais bien ce que c’est que le champagne. J’en ai bu quand
j’étais jeune... Une cuillerée, c’est la dose.
Elle reprit son bavardage, ses miaulements et ses éternuements de chat.
Mais Clarisse s’en alla.
Dehors, les vieilles rues étouffaient sous le brouillard. Clarisse
marcha vite pour échapper à l’humidité. Elle aimait d’ailleurs cette
atmosphère épaissie qui avait de la saveur, où les passants
disparaissaient comme des ombres. Son pas était réglé, allongé. Elle
sentait tout son être en ordre et bien portant. Et, par un retour de
scrupule, elle se reprocha un instant cette satisfaction sans cause
évidente: «Quelle complaisance facile parce que je viens de me donner
l’occasion d’être charitable!» Mais cet optimisme était si agréable
qu’elle s’y laissa aller sans chercher davantage.
Elle n’avait à aucun degré l’habitude de s’analyser. Sa vie extérieure
était fort remplie, mais sa vie intérieure était très simple. Elle
n’observait pas les moindres variations de son humeur, et ne s’imaginait
pas qu’il y eût des obscurités ou des mystères en elle; elle se
considérait comme une personne ordinaire. L’idée ne lui serait jamais
venue de tenir un journal, d’entretenir une correspondance sentimentale.
Elle n’avait pas d’amie intime et n’éprouvait pas le besoin d’en avoir.
Elle n’aurait pas admis qu’on fût indiscret. On ne s’y risquait pas
d’ailleurs, car, malgré sa bonne grâce, elle avait parfois une
expression un peu distante, son «air Bourgueil», comme elle disait
elle-même, et qui l’affligeait dès qu’elle s’en rendait compte. Seul,
Desnouettes finissait par être assez familier. Elle était indulgente à
sa faconde où elle trouvait un contraste à sa propre douceur. Et puis
elle se plaisait à lui faire la leçon.
Il vint la trouver vers la fin de l’après-midi, toujours fébrile:
--Il y a des siècles que je ne vous ai vue!
--Nous avons dîné ensemble la semaine dernière,--remarqua-t-elle autant
par désir d’exactitude que par malice.
--Vous m’avez beaucoup manqué. J’ai énormément de plaisir à causer avec
une femme aussi intelligente que vous.
Clarisse n’était pas gênée par les compliments, mais elle les trouvait
inutiles. En général, son attitude décourageait les hommes de lui en
faire, sauf Desnouettes l’aveugle. Comme elle se taisait, il dit:
--Voilà, j’ai un service à vous demander.
Et il raconta qu’il était extrêmement inquiet de l’opinion que Mme
Gaillardoz se faisait de lui. Il l’avait rencontrée l’autre jour chez
des amis, et ils avaient bavardé tête à tête. Très gaiement. Peut-être
avait-il été un peu loin dans ses propos. Depuis ce jour, quand il la
rencontrait, elle répondait avec froideur à son salut.
--Vous l’avez rencontrée souvent?
--Une fois.
--Eh bien, que voulez-vous que je fasse?
--Demandez à votre cousine ce qu’elle pense de moi.
Clarisse lui fit remarquer qu’il pourrait le demander lui-même.
Desnouettes, agacé, se dit que cette bonne amie était un peu candide.
Alors il recommença ses explications, en phrases pressées, et finit par
obtenir qu’elle «tâterait» Fanny.
Ensuite, quoique rassuré, le jeune homme ne voulut pas s’en aller tout
de suite. Il prit un air avantageux et déclara:
--Vous vous étonnez sans doute de mes manières. C’est que j’observe un
plan général soigneusement élaboré. A chaque être humain correspond une
méthode qu’il suffit d’employer avec adresse pour le maîtriser ou le
séduire. J’obtiens ainsi des résultats extraordinaires, que la
discrétion malheureusement, et aussi la modestie, m’interdisent de
citer. Ne jugez donc pas mes subtilités trop absurdes.
--Je ne vous trouve pas absurde.
--Si, si, je vois bien que vous ne me comprenez pas tout à fait... Je
perçois très vite ces infimes désapprobations... Comment dirai-je? Je
possède comme des antennes morales.
Satisfait de sa formule, il répéta, avec préciosité:
--Des antennes morales...
Clarisse sourit, il continua:
--Je suis sûr qu’en ce moment vous êtes un peu, un tout petit peu fâchée
contre moi.
--Mais non.
--Mais si. Je vous devine... Savez-vous que je vous devine beaucoup plus
que vous ne le croyez?
Clarisse n’avait rien de caché, mais elle n’aimait pas qu’on la devinât.
Il s’agissait là d’une question de convenance. Son âme, c’était comme sa
chambre à coucher: un lieu non pas mystérieux, mais réservé à elle et à
son mari.
--Mon bonheur, ajouta Desnouettes avec pédanterie, c’est d’observer les
gens à leur insu, de percer leurs secrets. Chacun de nous cache quelque
chose. Comment le découvrir? Voilà mon étude favorite...
--Voulez-vous, dit Clarisse, me passer une bûche. Le feu va s’éteindre.
Desnouettes passa la bûche, puis, sautant à une autre idée:
--Penchée sur le feu, Clarisse, et l’entretenant pour tous, vous
m’apparaissez comme une Vestale!
--Non, une maîtresse de maison.
Hubert entra au moment où Desnouettes s’en allait. Il était fatigué,
avec de grands cernes sous ses yeux pâles. Il se jeta dans un fauteuil
et gémit:
--Ce soir, je me coucherai de bonne heure.
Clarisse, qui regardait toujours les flammes, vit nettement surgir
d’entre elles le jeune Fabre-Gilles. Encore une fois, l’image la frappa
par sa scrupuleuse exactitude. Il se tenait un peu penché en avant, et
son visage régulier, imberbe, bruni, avait quelque chose de méditatif.
Dans le même instant, elle entendit son mari qui disait:
--J’ai mis ce matin le petit Fabre-Gilles à la correspondance.
--Tiens, c’est curieux, je pensais justement à lui, s’écria-t-elle.
--Dis donc, Gaillardoz est venu me voir. Nous dînons chez eux le quinze,
paraît-il...
--Sans doute, répondit Clarisse, qui n’oubliait jamais un rendez-vous.
--Cela m’était sorti de la tête. J’espère que ce n’est pas un grand
dîner...
Clarisse fit un geste involontaire, comme pour chasser une pensée
inutile.