IV

Les jours qui suivirent, Clarisse mena ses comités d’œuvres plus

rondement que de coutume. Desnouettes, qui la rencontra dans la rue,

s’étonna de la trouver plus jolie qu’il ne pensait, en dépit d’une robe

qu’il n’aimait pas. C’est que la figure de Clarisse valait surtout par

l’expression de ses traits légers. Son teint n’était pas éclatant, mais

pur, frais, d’une délicatesse morale, semblait-il, aussi bien que

physique. Son cou un peu long faisait souvent pencher sa tête, dans une

pose attentive. Elle n’avait pas tant de beauté que de physionomie.

Aussi risquait-elle de paraître insignifiante aux personnes pressées, ou

d’attirer par contre et retenir, selon le reflet qui montait de son âme

à son visage.

Son mari éprouva les effets de cette humeur aimable, et il y eut entre

eux un renouveau de bonne entente. Huit années auparavant, ils s’étaient

épousés, sans grand élan, il est vrai, mais avec bienveillance et bonne

foi. Ils se connaissaient depuis toujours. Entre eux, pas de mensonges,

ni de surprises. Ils appartenaient au même monde, leurs familles

traitaient d’égale à égale. Quand Hubert, après deux ans passés dans les

affaires à Londres et à New-York, revint à Genève pour prendre sa place

dans la maison de banque paternelle, il ne demandait qu’à se marier,

afin de s’installer définitivement. Il revit Clarisse, il la trouva

«changée en bien», et elle lui plut beaucoup. Clarisse venait de refuser

l’un après l’autre deux jeunes hommes: le premier parce qu’il n’était

pas de son rang, le second parce que, de notoriété publique, il était un

viveur, et tous deux parce qu’elle ne les aimait pas. Elle fut sensible

aux attentions que lui témoigna Hubert, elle redouta de refuser un

troisième parti en si peu de temps: ils s’épousèrent. On vit là un beau

mariage, l’union de deux anciennes familles, parmi une nombreuse parenté

accourue de partout.

Hubert, en dépit de quelques aventures, avait au fond toujours dédaigné

les femmes. Jamais il n’avait souffert par elles; il ne leur avait

jamais rien sacrifié. Il sut gré à Clarisse d’être une épouse sans

coquetterie, parfaitement simple et loyale. Il aurait cru indigne

d’elle, et inutile aussi bien qu’ennuyeux, de lui dire des flatteries ou

de se montrer sentimental.

L’amour physique n’avait pas transformé moralement Clarisse. Elle s’y

était soumise puisque c’était la volonté légitime de son mari, mais ni

l’un ni l’autre n’étaient des voluptueux. Parfois cependant, à cause

d’un souvenir, d’une comparaison, par l’effet naturel de la saison ou de

la jeunesse, l’un des deux sentait un recommencement d’amour: l’autre

s’y prêtait de bonne grâce et ils pouvaient se croire épris de nouveau.

Bien rarement ils se trouvaient ensemble dans le même état de la chair.

Aussi ces flambées soudaines, qu’ils ne savaient entretenir,

s’éteignaient-elles assez vite. Ils assistaient sans trop de regret à ce

déclin, et retournaient à la régularité habituelle de leurs relations

conjugales.

Le grand intérêt d’Hubert, c’était sa banque. Ce garçon d’apparence

endormie avait accepté comme un destin naturel d’être bien portant, bien

marié, bien pourvu de rentes, de parents et d’amis, et il ne demandait

rien d’autre à la vie, à celle du moins qu’on lui connaissait. Dans son

bureau par contre, il se réveillait de son indifférence superficielle.

Laissant à ses fondés de pouvoir les besognes courantes dont la longue

et honorable pratique avait fait la prospérité de la maison, il

spéculait. Du fonds de son tempérament paresseux montait alors une

excitation délicieuse qu’il n’avait jamais connue ailleurs, et dont il

réclamait impérieusement le retour. Telle était la raison de son

assiduité au bureau et à la Bourse: il lui fallait le bonheur anxieux du

risque. La seule fièvre dont il était capable lui venait du jeu, et non

pas n’importe lequel--il n’avait jamais tenu une carte--mais celui de la

finance. Il ne cherchait pas à gagner de l’argent, car il n’était ni

intéressé, ni avare: il poursuivait des sensations fortes. Il croyait

exercer un métier, et il ignorait qu’il satisfaisait une passion. Ce

n’était pas dans un musée, dans un théâtre, dans une salle de tribunal

ou de délibérations politiques, dans un cabaret, dans un laboratoire,

dans une chambre de femme, qu’il avait savouré les plus puissantes

émotions de son existence: c’était entre les quatre murs tristes de son

cabinet de travail, parmi les cotes, les dépêches et aux appels

stridents du téléphone.

Dès qu’il quittait son bureau pour rentrer chez lui ou pour aller chez

ses amis, Hubert redevenait apathique ou maussade. Il cherchait ainsi à

protéger le travail de sa pensée spéculative qui ne s’arrêtait pas. Huit

années de mariage l’avaient engraissé. Son visage, jadis agréable,

s’était bouffi; de grosses paupières couvraient ses yeux trop pâles où

rien ne semblait se passer. Il demeurait volontiers assis, bâillait,

n’écoutait jamais les conversations où il n’était pas pris directement à

partie. Sans doute aurait-il été jugé ennuyeux si la plupart des

interlocuteurs qu’il rencontrait dans son monde ne l’avaient été

davantage. Et il était certainement peu poli: mais le genre

caractéristique des Damien consistait, depuis des générations, à manquer

d’urbanité. Hubert, quand il ne répondait pas aux saluts, pensait suivre

une tradition de famille et prouver par un sans-gêne de manant qu’il

était aristocrate.

Clarisse s’approcha pour l’embrasser.

--Oui, ma chérie, dit-il avec un accent de contrariété.

Elle sentit sa froideur, s’assit sur le bras de son fauteuil et demanda:

--Fatigué?

--Non, non. Tout va bien.

Tout n’allait pas bien au contraire, et il était préoccupé de la baisse

à New-York. Mais il ne parlait jamais de la banque dans son ménage. Il

avait horreur qu’on s’occupât de ses affaires personnelles.

--Qu’as-tu fait aujourd’hui? demanda-t-il pour détourner les questions.

--J’ai été voir ma tante Henriette.

--Que dit-elle de ses quatre fils?

--Ils vont aller passer quelques jours à la montagne. Faire du ski...

Hubert haussa les épaules. Il n’aimait pas les sports. Il raconta qu’on

lui avait parlé à la Bourse d’un accident récent survenu à

Saint-Cergues. D’ailleurs les hôtels étaient mal chauffés et on y

attrapait des fluxions de poitrine.

Clarisse voulut lui dire qu’elle avait rencontré le petit

Fabre-Gilles... Elle revenait de chez sa tante, au crépuscule. Elle

longeait la promenade du Pin, elle avait regardé les arbres qui se

détachaient sur le ciel encore clair et doré: il lui semblait les voir

toujours. Et soudain, comme elle ramenait les yeux sur le trottoir, elle

avait croisé le jeune homme. Il avait passé près d’elle sans la

reconnaître. Il était vêtu de noir. Elle aurait dû l’arrêter, lui

adresser la parole... Depuis cette minute, elle ressentait une sorte

d’étonnement, et elle conservait dans sa mémoire, sans pouvoir s’en

défaire, le souvenir précis de cet étranger sombre, marchant vite, sous

un ciel étrange. Elle s’impatientait du retour périodique de ces images

détaillées à la fois et mystérieuses, indépendantes de sa volonté et

comme chargées d’une signification qu’elle ne comprenait pas.

Ne pouvant se retenir plus longtemps, elle s’adressa à son mari qui,

replongé dans le journal, n’avait pas remarqué son silence:

--J’ai rencontré le petit Fabre-Gilles.

--Ah?

Il plia son journal, et dit, sans se presser:

--Son père m’a écrit une nouvelle lettre.

--Une lettre? Montre donc.

Hubert haussa les épaules.

--Voilà des parents qui se font bien du souci! Qu’ils laissent donc ce

garçon se débrouiller tout seul. Quand j’étais en Amérique...

Clarisse, sans l’écouter, lisait la lettre. M. Fabre-Gilles y parlait de

son fils avec un autoritarisme anxieux. On devinait qu’il craignait pour

lui les hasards d’une existence inconnue. Ses phrases trahissaient de

l’inquiétude, de l’austérité, presque de la jalousie. Il demandait à

Hubert de s’intéresser à Laurent, de lui ouvrir sa maison, afin qu’il ne

fût pas seul et exposé aux tentations du dehors. «C’est une nature un

peu sauvage, écrivait-il, et que je ne connais pas bien moi-même.

Jusqu’à présent, il ne m’a guère donné d’ennuis, mais voici les années

décisives! On voudrait être l’ami de ses enfants, et parfois ils vous

témoignent une froideur, presque une méfiance qui désespèrent. N’hésitez

pas à le surveiller, à l’interroger au besoin, et même à le punir s’il

le faut: je vous délègue ma sévérité paternelle.»

Clarisse laissa retomber la main qui tenait la lettre, en proie à des

impressions d’une vivacité extraordinaire. D’abord elle était touchée

par cette appréhension mélancolique, cette susceptibilité sincère et

peut-être maladroite. Elle s’empressa de partager une telle sollicitude

pour un jeune être désarmé, dont il est juste de protéger l’innocence et

la faiblesse. Puis elle connaissait trop bien le plaisir d’ordonner pour

ne pas sympathiser avec cet homme dominateur auquel le monde allait

disputer la possession de son fils. Le vague portrait que traçait M.

Fabre-Gilles ne s’opposait pas à ce qu’elle pensait du jeune homme, de

ce passant mélancolique qu’elle venait de rencontrer au crépuscule.

Enfin surtout cette lettre--et elle la relisait encore--lui proposait un

devoir à remplir. A travers les termes employés, elle reconnaissait son

propre style, son propre désir d’être honnête, d’être sérieuse, d’être

pure. Elle n’aurait pas parlé d’autre manière pour son enfant. Tout ce

qu’elle avait de meilleur répondait à la requête, non dépourvue de

grandeur et de gravité, de ce père chrétien. Sa conscience

s’ébranlait...

--Hubert, fit-elle d’une voix lente. M. Fabre-Gilles a raison, nous

devons nous occuper de son fils.

Hubert haussa les épaules. Elle reprit:

--Nous avons vis-à-vis de ce jeune homme une responsabilité.

--Mais que veux-tu qu’il lui arrive?

--Je l’imagine assez facilement, répondit Clarisse un peu agacée.

«Il est vrai, songea-t-elle, que Hubert est très pris! Peut-être

vaudrait-il mieux me charger moi-même d’une tâche si maternelle». Elle

ne se déroberait pas à ce devoir puisqu’elle en avait reconnu

l’exigence. Elle l’expliqua à son mari.

--Occupe-toi de ce garçon, dit-il d’un ton rasséréné puisqu’il ne

s’agissait plus de se déranger lui-même... Après tout, tu as raison,

nous avons charge d’âme. Et puis, j’aime mieux être en bons termes avec

la maison Fabre-Gilles, qui est une excellente banque de province...

Tiens, je te l’enverrai un de ces jours prendre le thé avec toi.

Clarisse ne dit rien. Toute activité nouvelle lui plaisait, mais

celle-ci plus particulièrement. Une fois de plus, elle aurait la

satisfaction d’exercer une influence. Elle n’hésita pas à reconnaître

l’intérêt que lui inspirait Laurent Fabre-Gilles puisqu’elle

s’intéressait à lui pour son bien. Et elle se sentit impatiente de se

mettre à l’œuvre.

Hubert fut frappé de l’expression de sa femme, et il eut brusquement

envie de l’embrasser. Mais elle lui échappa. Alors, tout à coup

réveillé, il la rattrapa et la prit dans ses bras. Elle ne se déroba

plus à son baiser, et il la sentit abandonnée dans son étreinte.

--Tu me plais, ce soir, fit-il.

Elle regarda son mari avec plaisir. Il la câlina contre lui, l’embrassa

encore, lui murmura quelque chose à l’oreille, et elle, baissant la tête

et heureuse, accepta.

* * * * *

D’une fenêtre de son salon, Clarisse regardait au dehors la fin du jour.

Le ciel était d’argent, reluisant par places de reflets qui allaient

mourir. Au pied de la Treille, le jardin des Bastions, assombri déjà,

emmêlait ses ramures noires. Les premiers réverbères commençaient à

s’allumer. Clarisse contemplait tantôt le vide glacé d’en haut, les

nuages annonciateurs de neiges prochaines, et tantôt, en bas, le

scintillement des lumières qui se multipliaient pour combattre la nuit

tombante, le flamboiement des magasins au ras des rues, les feux mobiles

des autos et des tramways. Mais elle ne rêvait pas devant ce double

spectacle: sa pensée précise combinait ses visites du lendemain.

Tout à coup elle eut l’impression qu’on entrait derrière elle dans la

pièce: elle se retourna et vit Laurent Fabre-Gilles.

Il paraissait très intimidé. Il expliqua maladroitement:

--Monsieur Damien m’a envoyé vous voir...

Clarisse voulait qu’il se montrât à son avantage. Elle coupa sa phrase

et répliqua:

--Oui, je vous vaux quelques heures de congé!

Et elle le regarda avec attention, sans s’occuper de son silence

interdit. Ses cheveux étaient noirs; son visage régulier, allongé, avec

des sourcils épais au-dessus de ses paupières baissées; sa bouche

étroite à peine ombrée d’un commencement de moustache. Il paraissait si

peu dégagé de l’enfance, ou du moins de l’adolescence, qu’elle se sentit

en face de lui très «grande personne».

Elle lui demanda:

--Êtes-vous déjà venu à Genève?

Il répondit qu’il n’y était jamais venu auparavant. Sa voix grave

contrastait avec son air d’extrême jeunesse.

--Connaissez-vous quelques personnes?

Non, il ne connaissait personne.

--Où habitez-vous?

Il expliqua qu’il s’était installé dans une pension pour étrangers,

boulevard de la Cluse, numéro 180.

Gêné par le mutisme où il retombait après chaque parole, il leva un

instant les yeux vers Clarisse, montrant des prunelles sombres; ensuite

il les baissa de nouveau. Mais elle ne dit rien, exprès, afin

d’augmenter un peu sa gêne, se plaisant ainsi à être la plus forte. Elle

le tenait à sa disposition, et il ne lui échapperait pas comme l’autre

jour, quand il l’avait croisée sans la reconnaître.

--Vous êtes né à Nîmes, n’est-ce pas?

--Oui, madame.

--Avez-vous voyagé?

Il avait été deux fois à Marseille, voilà tout.

--Seulement? Que de découvertes vous avez à faire!

Il rit, d’un petit rire nerveux qu’elle entendit là pour la première

fois et qu’elle trouva un peu bête. Alors elle reprit, d’une manière

engageante:

--En attendant, il faut travailler. Vous intéressez-vous aux affaires?

Il récita:

--Je suis très content d’avoir commencé la pratique.

--Vous verrez, vous apprendrez beaucoup de choses dans la banque de mon

mari. Vous allez passer ici quelques mois?

--Oui, madame.

--Et après?

Après il irait à Londres.

--Et après?

--Je ne sais pas...

Peut-être commençait-il à se méfier d’un interrogatoire si précis. Une

seconde, son regard se fit attentif, curieux à son tour, puis il reprit

son expression de petit jeune homme bien élevé.

--Avez-vous des frères et des sœurs? demanda Clarisse.

Là, il s’anima un peu, comme s’il ne risquait plus de se trahir. Il

avait deux sœurs mariées, l’une à un avocat, l’autre à un propriétaire

campagnard: elles avaient toutes deux des enfants. Son frère aîné était

à Paris, où il faisait de la littérature. Mais ce frère, qui avait

trente-cinq ans, revenait peu à la maison. Clarisse songea que Laurent

avait dû être élevé en rejeton tardif, à l’écart, entre des parents

âgés, et sans compagnon.

--Et votre grand-père, reprit-elle, l’avez-vous connu?

--Très peu. Il m’aimait beaucoup. On dit chez moi que je lui

ressemble...

Clarisse se rappela soudain ce que M. Bourgueil avait raconté de son ami

d’autrefois. Et il se fit alors dans son esprit un étrange et brusque

travail de substitution. Elle cessa d’écouter son interlocuteur, mais

elle s’occupa de lui bien davantage qu’en l’écoutant. Elle venait enfin

de rencontrer ce qu’elle réclamait sans le savoir depuis le début de

l’entretien: l’occasion de s’intéresser à son sujet. Elle fit à

l’improviste bénéficier le jeune Fabre-Gilles de ce qu’elle avait appris

sur l’ancien, et elle interpréta son attitude et ses paroles à la

ressemblance de son grand-père. S’il était réservé, c’est qu’il était

méditatif, peut-être fier; s’il était taciturne, c’est qu’il était

mélancolique, peut-être malheureux. Comme l’autre jadis, il était loin

des siens, seul, exilé...

--N’oubliez pas, s’écria-t-elle, que notre maison vous est ouverte.

Considérez M. Damien comme un ami.

Il remercia avec une politesse appliquée. Mais Clarisse, entrant

toujours plus dans son hypothèse, ne se contenta plus de se renseigner

et voulut encore intervenir:

--Si vous vous sentez trop isolé; rapprochez-vous de nous... Peut-être

pourriez-vous changer de pension?

D’un air indifférent, et sans s’apercevoir du ton plus vif que prenait

toujours Clarisse quand elle se mettait à commander, il dit qu’il ne

voulait pas changer. Elle insista, retrouvant sa pente naturelle qui

n’était pas d’analyser mais d’agir. Alors il murmura:

--Je tiens à rester où je suis. J’y ai rencontré des personnes très

agréables...

Ce dernier mot l’inquiéta. Elle le jugeait depuis quelques minutes si

délicat, si fin, qu’elle craignit tout de suite qu’il fût menacé.

--Quelles personnes?

--Un Hongrois, qui joue très bien du violon.

Elle fut soulagée. Elle ne voulait pas qu’il démentît l’idée qu’elle se

formait de lui. Désormais, elle avait sur lui un parti pris autoritaire.

Jusque là elle ne connaissait qu’une image de Laurent, qui était venue

plusieurs fois s’imposer à sa mémoire: derrière l’image s’évoquait

maintenant une personne morale, un certain type dont elle fixait les

grandes lignes et qui lui plaisait.

Cependant il s’était levé et s’embrouillait dans une formule de départ.

Clarisse, désireuse de trouver chez lui d’autres points de repère,

l’obligea à se rasseoir.

--Faites-vous de la musique?

Non, il se bornait à écouter son Hongrois... Sur quoi l’interroger

encore? Ses questions étaient banales, mais il fallait les essayer avant

de trouver une piste qui menât plus loin. Pour le joindre de plus près,

alors elle demanda:

--Quel âge avez-vous?

--Dix-huit ans.

Tout de suite, elle estima que cet âge était conforme à ce qu’elle

attendait de lui. Elle le considéra avec un sourire et dit, autant pour

lui faire sentir sa propre prépondérance que pour le complimenter:

--Comme vous êtes jeune...

Mais il ne paraissait pas goûter les remarques trop personnelles. Il se

leva, et cette fois avec un élan qui témoignait d’un ferme propos de

partir--et il s’en aperçut, sans doute, car, pour compenser, il se mit à

être cérémonieux. Elle dut le mener jusqu’à la porte pour l’aider à s’en

aller.

V

Les Gaillardoz continuaient de scandaliser la famille. Mais ils ne s’en

troublaient pas. Lui, Gaillardoz, s’apercevait bien de cette réprobation

tacite, mais il y opposait une malice très fine dissimulée sous ses

dehors robustes de Jupiter tonnant, aux sourcils touffus. La famille,

qui n’osait pas l’aborder de front, estimait qu’il était aveuglé sur le

compte de sa femme, la ravissante Fanny, à laquelle il passait tous ses

caprices. La famille trouvait qu’ils dépensaient trop. La famille

jugeait qu’ils voyaient des gens qui n’étaient pas de leur monde... Et

Fanny, jolie, élégante, méchante parfois, énigmatique surtout, choquait

à journée faite la famille.

Le soir où elle dîna chez eux, Clarisse se sentit chargée d’une

responsabilité bien lourde. Les deux hommes étaient allés fumer; elle se

trouva tête à tête avec sa cousine, sans trop savoir comment s’acquitter

de ses deux commissions, celle de sa mère et celle de Desnouettes.

Suivant le pli de son éducation, elle débuta par la plus difficile:

--Fanny, vous allez me trouver très indiscrète...

Le teint de Fanny, ce soir, était parfaitement clair. Mais elle avait

promis. Elle continua, en réponse à l’air étonné de la jeune femme:

--Je ne suis qu’une intermédiaire... Je vous transmets une

observation...

--Laquelle, dites vite?

--Eh bien, voilà: on estime que peut-être...

Fanny se mit à rire en s’écriant qu’elle devinait tout. Clarisse ne

l’espérait guère, mais l’autre insista:

--Si, si. On se plaint de moi dans la famille. Alors ce dernier

reproche...

Elle affecta une mine contrite. Clarisse sourit à son tour:

--Eh bien, on vous reproche de vous peindre le visage... C’est absurde,

car si vous avez un joli teint, il n’est que naturel, et je le constate

ce soir encore.

Fanny haussa les épaules:

--Vous vous trompez, chère amie.

Elle ouvrit un petit sac qu’elle avait à portée de la main, en tira un

bâton de fard, et, se dévisageant dans une glace de poche, elle se

rougit les lèvres. Puis elle ajouta, avec beaucoup de calme:

--Les sourcils, je les ai faits avant dîner.

Elle se rejeta au fond du canapé et murmura, avec une moue de sa bouche

en cerise:

--Oh, comme ces gens-là m’agacent! Clarisse, je vous en prie, ne prenez

pas cet air scandalisé!

Clarisse n’était pas scandalisée, mais elle trouvait que sa cousine

avait tort. Elle lui dit:

--Ne croyez-vous pas qu’à votre âge, il est inutile...

--A mon âge, je suis libre de me colorier la figure en jaune, si je le

veux... Et si l’on prétend m’en empêcher...

--Voyons, Fanny, vous n’agissez que par contradiction. Cela vous

amuse-t-il vraiment?

Un peu agacée, et cédant à cet esprit de contradiction qu’elle

reprochait à son interlocutrice, Clarisse vanta la simplicité, blâma le

mensonge. Sûre d’avoir raison, sa parole devint plus sèche, plus

autoritaire, comme si elle parlait à un enfant qui ne veut pas obéir...

L’autre finit par l’interrompre:

--Voilà de beaux conseils. Mais qui vous a chargé de me les transmettre?

Clarisse hésita, Fanny insista:

--Ma pauvre amie, vous n’êtes pas assez rouée: c’est la mère de mon

mari.

--Écoutez, Fanny...

--Ah vous n’allez pas dissimuler à votre tour, «farder» la vérité!

Elle se mit devant la glace de la cheminée, prit dans son sac un crayon

de khôl et s’allongea les yeux.

--Tenez, fit-elle, voilà pour ma belle-mère!

Puis elle revint vers Clarisse, se pencha en souriant de côté:

--Je ne vous en veux pas, vous savez... Ni à elle non plus... Et

maintenant, abordons d’autres sujets!

Clarisse, vexée, se sentait légèrement ridicule. Fanny, qui avait l’air

de deviner toutes ses pensées, lui dit:

--Racontez-moi quelque chose. Avez-vous vu Desnouettes?

Pressentant qu’un moyen de rabattre l’assurance de sa cousine serait

peut-être de débiner le jeune homme, Clarisse s’écria:

--Ah, par exemple, qu’il est donc absurde, qu’il est donc ridicule!

--Pourquoi?

--Il est persuadé que vous lui en voulez.

--Moi? s’exclama Fanny d’un air ravi.

--Oui. Je lui ai affirmé qu’il n’en était rien, et que vous ne lui

accordiez pas la moindre attention. Mais il s’imagine qu’il vous fait la

cour.

--Il est bête de le dire.

--Aussi l’ai-je bien découragé. Il m’avait chargé de vous demander si

vous aviez un parti pris contre lui. Je vais lui dire que non, qu’il

vous est aussi indifférent que possible, et, soyez tranquille, il

n’insistera plus.

--Ah mais pardon, s’écria Fanny avec un rire un peu forcé, ne le

découragez pas trop. Ne m’enlevez pas mes adorateurs. Ce pauvre

Desnouettes! Il se tuerait--ou ne viendrait plus me voir.

--Lui? Il ne se tuera jamais pour personne.

--Prenez garde de ne pas le défier!

--En tout cas, pas pour vous...

Clarisse s’arrêta net, surprise de l’âpreté qu’elle mettait dans ses

paroles, et un peu confuse. Elle était fâchée que ce bref dialogue l’eût

remuée à ce point; elle était en train de rougir sous le regard de sa

cousine devenue silencieuse. Il y eut un silence. Puis, s’efforçant

d’avoir l’air de ne pas attacher d’importance à toutes ces choses, elle

demanda à Fanny:

--Eh bien, votre dernier mot?

--Dites à Desnouettes qu’il est absurde en effet, et ridicule, de vous

faire faire ses commissions. S’il a des scrupules, qu’il vienne me

trouver.

Gênée, Clarisse murmura:

--Fanny, ne soyez pas imprudente.

Fanny se leva, affecta son demi-sourire de côté, plein d’une fausse

innocence, puis prenant son amie par le bras:

--Je sais l’affection que vous avez pour moi, et je compte sur elle.

Mais ne vous effrayez pas. Et allons rejoindre nos maris.

Elles gagnèrent le fumoir. C’était une pièce confortable qu’éclairait

avec douceur la lumière voilée d’une lampe. Les sièges larges et

profonds, recouverts de cuir, étaient flanqués de petites tables où l’on

pouvait atteindre, sans presque allonger le bras, des cigarettes, une

tasse de café ou un livre. Gaillardoz accueillit les deux jeunes femmes

avec l’empressement joyeux qu’il manifestait toujours.

--Comme c’est aimable de venir nous trouver dans cette caverne remplie

de fumée. Clarisse, un petit verre d’eau-de-vie? Non? Bien sûr? C’est

dommage, car elle est bonne. Dois-je jeter mon cigare?

--Naturellement, dit Fanny.

Il tira encore une bouffée, regarda avec regret son long Corona à moitié

fumé, puis, malgré les protestations de Clarisse, le jeta dans le feu.

--Fanny, vous êtes sans pitié, remarqua Hubert en continuant à fumer le

sien.

Il était à demi vautré sur un divan et essayait de dissimuler des

bâillements de plus en plus nombreux. Dès neuf heures et demie, il avait

envie d’aller se coucher. On voyait passer dans ses prunelles décolorées

comme des ondes de sommeil.

Clarisse, cherchant une conversation de tout repos, dit:

--Vous savez que notre oncle Henri va avec ses quatre fils à

Saint-Cergues.

Gaillardoz poussa un cri:

--Quelle bonne idée! Si nous allions les rejoindre, Fanny? Hein, un

premier janvier dans la neige, là-haut!

--J’aimerais mieux Villars: il paraît qu’on s’y amuse beaucoup plus.

--Nous irons à Villars. Tu danseras tous les soirs, et tu remporteras

tous les succès!

Sa femme se plaignit de ses clameurs. Alors il se redressa, le sourire

aux lèvres, et cambra son large torse. Son attitude était celle d’un

lutteur forain, mais une expression narquoise courait sur sa face

puissante.

--Est-il beau, mon énorme mari! s’écria Fanny presque malgré elle.

--Certes, répondit Gaillardoz, il est magnifique.

Il affecta de faire valoir ses muscles, avec des gestes d’athlète, puis,

se retournant:

--Et vous, les Damien, viendrez-vous à Villars?

Hubert s’effara. Il avait horreur de se déplacer. Il répéta ce qu’il

disait toujours: les hôtels étaient mal chauffés. Sa préoccupation

profonde, qu’il n’avouait pas, était de ne pas s’éloigner de son bureau.

Pour changer de thème, Fanny demanda:

--Que faites-vous ces temps-ci?

--J’ai après-demain un arbre de Noël pour de petites orphelines.

--Charitable Clarisse, s’écria Gaillardoz, voilà une distraction que je

ne vous envie pas.

--Voyons, dit sa femme, tu ne vas pas te moquer de ces enfants?

Il protesta et offrit même ses services.

--Je vous prends au mot, répondit sa cousine; envoyez-nous des jouets;

nous avons si peu de chose à leur donner à ces pauvres petites, et cela

leur fait tant de plaisir!

--Vous verrez qu’il oubliera, dit Fanny.

* * * * *

Gaillardoz n’oublia pas, au contraire, et Clarisse ne put s’empêcher de

sourire devant l’amoncellement de ses paquets. Il avait dû se ruiner.

Tout en coupant les ficelles, elle songea que, là encore, la famille

l’accuserait de dilapider son patrimoine.

Clarisse se trouvait dans une vaste salle, au pied d’un arbre auréolé de

lumières et qui sentait bon la forêt. Les petites filles entrèrent.

Elles avaient des robes pareilles et leurs figures se ressemblaient, à

cause du sentiment unique qui se peignait sur toutes. Elles se tenaient

immobiles, la bouche ouverte, sans très bien comprendre, et leurs yeux

reflétaient les bougies. Clarisse vint à elles, les engagea à se

rapprocher. Elles la regardèrent d’abord avec inquiétude, sans la

reconnaître tout à fait, et craignant qu’on ne les arrachât à ce

spectacle extraordinaire. Plus près du sapin, elles sentirent mieux la

chaleur égale, elles virent les noix dorées, les fils d’argent. Et

plusieurs, soudain, la tête renversée en arrière, découvrirent l’étoile

plantée sur la dernière branche. Alors, comme si on les délivrait de

leur timidité, ce fut une explosion de joie et, toutes, elles tendirent

les bras vers l’arbre, dans leur désir de posséder ces choses

brillantes.

Clarisse, au milieu d’elles, et s’occupant de chacune, trouva poignant

ce désir puéril, d’une violence si naïve et si pure. Quand on est une

grande personne, pensa-t-elle, on n’éprouve plus ces minutes d’extase.

Et elle devint mélancolique à l’idée que ces petites filles, plus tard,

lors de ces mêmes anniversaires, seraient seules, et qu’elles

écouteraient, sans y prendre part, la joie des autres. Elle plaignit

ceux dont personne ne s’occupe, qui sont silencieux et timides... Puis

elle s’aperçut qu’elle ne pensait plus aux orphelines, qu’elle pensait à

Laurent Fabre-Gilles, éloigné des siens durant les fêtes de Noël. Il lui

parut un orphelin aussi, en tout cas un exilé. Elle le revit, taciturne,

et de nouveau elle le crut en proie à un chagrin qu’elle ne connaissait

pas.

Mais comme son visage de jeune Arabe mélancolique s’imposait à sa

mémoire avec trop d’évidence, elle voulut chasser cette image qui

l’engourdissait. Elle se rapprocha des orphelines: maintenant

rassemblées, elles chantaient en chœur. Une seule, à l’écart se taisait.

Elle était toute petite, et portait de grosses lunettes noires qui

couvraient la moitié de sa face. Elle semblait encore plus abandonnée

que les autres. Clarisse la prit brusquement dans ses bras. L’enfant,

d’abord effrayée, sentit que cette dame l’aimait et tourna vers elle sa

figure aveuglée par les deux ronds noirs. Clarisse alors l’embrassa:

elle avait un besoin poignant en cette minute de consoler les

malheureux, de leur témoigner sa pitié. Son cœur, tout à l’heure inquiet

et incertain, se fondit en une vaste aspiration à la charité. Et tandis

qu’elle serrait cette petite, des larmes mouillaient ses paupières.

La puritaine et l'amour · 第 5 / 26 题