DU MÊME AUTEUR

Au Temps de la Jeunesse Un vol.

Vivre Un vol.

Les Désirs du Cœur Un vol.

L’homme dans le Rang Un vol.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

Copyright 1917 by Payot et Cie.

A Madame G. H.

Hommage de fidèle amitié.

I

--Mais vous, Clarisse, s’écria Desnouettes, vous êtes une puritaine...

une incontestable puritaine!

La jeune femme lui jeta un coup d’œil interrogateur.

--Moi? Expliquez-vous donc...

Autour d’eux s’élevait le bruit du dîner de famille Bourgueil. La grande

table, chargée de fleurs, miroitante d’argenteries et de cristaux,

assemblait une vingtaine de personnes occupées deux à deux à des

conversations particulières. Desnouettes, nerveux et blême, commença sa

démonstration:

--Eh bien, d’abord, vous êtes pieuse, pratiquante même...

--Si vous voulez.

--Très charitable...

--Allons donc!

--Comment, allons donc?... Hubert et vous, vous êtes riches mais vous

vivez sans luxe. Jamais de voyages, pas d’auto. Vous recevez peu. Par

contre, vous soutenez des familles entières de pauvres gens, vous

remettez d’aplomb les bonnes œuvres en faillite...

--Mais c’est mon mari qui...

--N’interrompez pas mon raisonnement. Vous êtes bienfaisante, simple

dans vos habitudes, sincère dans vos paroles. Vous vous habillez sans

faste. Vous ne lisez pas de vaines littératures. Je ne vous ai jamais

entendue dire du mal de vos amis, et je n’oserais pas vous tenir des

propos lestes. Que vous le vouliez on non, je vous appelle une

puritaine.

Comme il parlait trop vite et sans arrêt, le souffle lui manqua.

Clarisse en profita pour lui répondre de sa voix raisonnable et douce:

--Vous exagérez, mais je vous pardonne. D’ailleurs, être puritaine, on

dit que c’est une tradition genevoise.

--Voilà justement ce qui m’intéresse chez vous, reprit Desnouettes avec

une verve nouvelle. Aujourd’hui, Genève a cessé d’être la «sombre cité

de Calvin». L’atmosphère y est heureuse, la vie aimable et ornée.

Toutefois, certains milieux conservent les mœurs abolies. Si je suis

loin de regretter les lois somptuaires, j’éprouve une vive curiosité

pour telles personnes bien dressées, rigoristes, de langage convenu,

susceptibles sous des dehors froids, et qui apportent du raffinement

dans les cas de conscience. Ailleurs on se permet tout. Ici, il y a des

choses vraiment défendues. Peut-être les âmes austères, grâce à leurs

préjugés et leurs scrupules, sont-elles plus complexes que les âmes

jouisseuses... Or, j’adore la complexité, puisque je suis psychologue!

Il but hâtivement, au risque de s’étrangler, une gorgée de vin, puis

repartit à toute allure:

--J’étudie de la sorte un certain nombre de caractères des deux sexes,

revêches, anguleux, d’une franchise quelquefois excessive, riches de

pensées secrètes, de silences, d’imaginations inavouées, nourrissant au

fond d’eux-mêmes une ou deux passions--rarement des passions

amoureuses,--des dévouements très nobles, des manies, des idéalismes

orgueilleux ou sublimes, enfin un goût amer du sarcasme et de la

contradiction. Si vous saviez combien je les admire et combien ils me

rebutent! Leur commerce, pas toujours souriant, prête à d’étonnantes

observations morales. Les Genevois étaient dignes de Stendhal et de

Balzac qui sont venus ici et les ont regardés...

Satisfait de cette dernière pointe, Desnouettes arrêta son discours et

tourna son visage pâle, tiraillé de tics nerveux, vers les autres

convives.

Au milieu de la table, dominait le père de Clarisse, le vieux

Jean-Étienne Bourgueil, chef de la branche aînée. En face de lui, et

contrastant avec sa tête glabre d’historien doctrinaire, sa femme

dodelinait un visage bienveillant et poupin sur un corps tassé dans de

la soie noire et des dentelles anciennes. «Courte, mais bonne», l’avait

surnommée Desnouettes. Plus loin, Amédée Roset, le frère de Mme

Bourgueil, petit comme elle, portait sur ses traits une expression

qu’elle n’avait pas, l’expression tendue et mélancolique de l’homme à

l’oreille dure qui guette de phrase en phrase. A côté de lui, la

ravissante Fanny Gaillardoz plaisantait son voisin de droite, l’avocat

Gouvieux, que Desnouettes n’aimait pas parce qu’il lui coupait toujours

la parole. Plus loin, c’était Mme Henri Bourgueil dont le profil et les

épaules de statue avaient naguère enchanté les salons romains: son mari,

frère cadet de Jean-Étienne, après avoir représenté la Suisse en Italie

pendant une dizaine d’années, avait donné sa démission de ministre, et

ils étaient rentrés au pays pour se consacrer à l’éducation de leurs

quatre fils. Desnouettes affectait volontiers de s’attrister sur cette

Vénus dont la beauté, vouée au seul amour conjugal, disait-il, s’était

alourdie dans ses maternités. Il la quitta des yeux pour regarder à côté

d’elle le mari barbu et jovial de Fanny Gaillardoz, ensuite, plus loin,

Hubert Damien, le mari de Clarisse, à la face ronde et aux prunelles si

claires qu’elles semblaient toujours sur le point de se dissoudre, de

s’évanouir dans le sommeil ou dans la mort. Et passant encore en revue

quelques autres cousins et cousines, Desnouettes ne put s’empêcher

d’admirer une fois de plus cette _gens_ Bourgueil dont il ne faisait pas

partie, ce dîner de famille où il n’était invité que comme ami, et qui

représentait une si respectable valeur sociale.

Ces convives s’unissaient les uns aux autres par une solidarité de fait

et de volonté. Ils étaient riches presque tous, mais sans ostentation.

Ils témoignaient de qualités analogues: la probité, la persévérance dans

le travail, le dévouement à la chose publique, mais c’était par

tradition plus encore que par vertu. Leur culture d’esprit était réelle,

toutefois l’histoire, le droit, les sciences y tenaient une place plus

importante que la poésie. Surtout ils se considéraient, presque

naïvement, comme une race particulière et choisie par la Providence pour

donner l’exemple. L’application qu’ils mettaient à remplir leurs devoirs

leur rendait l’orgueil naturel. Il y avait quelque chose du sentiment

dynastique dans leur sentiment de famille. Depuis des siècles les

Bourgueil avaient fourni à la République des savants, des pasteurs, des

magistrats, dont les parchemins, les portraits, les mobiliers ornaient

leurs demeures d’aujourd’hui et nourrissaient leur fierté. Ils tenaient

à leurs souvenirs comme à des droits spirituels, seuls restes de leurs

privilèges abolis. Sûrs et satisfaits d’eux-mêmes et de leurs

généalogies, conscients des obligations politiques et morales que leur

créait leur passé, désireux de jouer un rôle sans que ce fût toujours

par intérêt personnel, ils se retrouvaient volontiers tous les quinze

jours à ce repas de famille où ils prenaient une notion exacte de leurs

ressources, de leur caractère et de leur parenté. D’ailleurs, ils ne

déméritaient ni par le talent, ni par la fortune. Du haut de son cadre,

Gaspard Bourgueil, l’ami de Théodore de Bèze, avec sa mine jaune et son

rabat, comme, du haut de son socle, Bénédict Bourgueil, sculpté par

Houdon, et qui joua _Zaïre_ sur le théâtre de Voltaire, contemplaient

avec satisfaction l’assemblée de leurs descendants, et montraient le

même air volontaire sur leurs visages rasés, le même nez proéminent que

Jean-Étienne Bourgueil présidant la table et trônant parmi les siens.

Clarisse réveilla Desnouettes de sa méditation:

--Et ma cousine Fanny, est-elle une puritaine?

Il s’empressa de dévisager celle qu’on lui nommait: la jolie Mme

Gaillardoz riait à pleine gorge. Il voulut s’expliquer, mais les termes

exacts ne vinrent pas à son esprit. Alors il soupira, car il n’était

content que lorsqu’il avait condensé sa pensée en une formule:

--Votre cousine... non certes... Elle est si vive... si...

Brusquement, il cessa de bafouiller, et se penchant vers Clarisse:

--Pourquoi me demandez-vous cela? Vous a-t-on raconté quelque chose?

Clarisse s’étonna à son tour. Elle n’était au courant de rien, ayant

horreur des potins et ne sollicitant jamais les confidences. Les secrets

des autres ne l’intéressaient pas, ou plutôt elle ne songeait pas que

les autres eussent des secrets.

Desnouettes reprit son aplomb.

--J’admire beaucoup Mme Gaillardoz. C’est une nature si

extraordinairement féminine, si contradictoire souvent...

--Mais non, mais non. Elle est comme tout le monde, elle ne pense qu’à

une chose à la fois.

--Quelle erreur, chère amie. Vous, vous êtes complètement maîtresse de

vous-même. Mais il existe des natures moins heureuses, plus

compliquées...

On se levait de table et il dut s’interrompre. On passa au salon.

C’était une vaste pièce à boiseries grises, tendue de belles tapisseries

où dominaient les rouges et les verts, et dont les scènes bibliques

étaient bordées de fleurs et de fruits en guirlandes: elles

représentaient Déborah après son crime, Esther au festin d’Assuérus,

entre les lances des gardes, et, sur une autre paroi, le roi David

venant à la rencontre d’Abigaïl. Des rideaux d’un riche damas pourpre

étaient tirés sur les fenêtres; la cheminée de marbre noir encadrait un

feu de bûches. Le café fut servi dans des tasses de vieux Nyon.

Puis les hommes se rendirent en cortège au fumoir. Desnouettes faisait

profession de ne s’intéresser qu’aux femmes: aussi, renfermé dans un

silence qui lui était, d’ailleurs, pénible à soutenir, affecta-t-il de

regarder, dans l’importante bibliothèque, le dos des livres. Au milieu

d’une rangée, reliés de sombre avec leurs titres en or, se présentaient

les ouvrages du maître de maison, et notamment sa grande _Histoire de la

Liberté_ qui l’avait rendu célèbre en Europe. Tome Ier: _Athènes_; tome

II: _Florence_; tome III: _La Réforme_; tome IV... Tout en lisant,

Desnouettes ne pouvait s’empêcher d’entendre, derrière lui, l’auteur, le

vieux Bourgueil qui, à propos d’un incident de la politique quotidienne,

se livrait à son éloquence habituelle:

--Le monde, quoi qu’on dise, reviendra aux éternelles idées directrices;

il ne peut compromettre pour une aventure, le salut de son avenir.

Son frère le diplomate, flattant sa jolie barbe blanche bien assortie à

son visage d’un rose soigné, lui rétorqua:

--Des idées directrices? Il n’y en a pas; il n’y a que du va-et-vient;

et les hommes, comme des bouchons de liège, dansent malgré eux dans les

remous...

--Je crois à l’intervention de l’homme dans les événements et je crois

qu’elle se multiplie en raison du progrès. A l’origine, les sociétés ont

besoin d’un chef unique. Mais, à mesure qu’elles se civilisent, le

maître devient moins utile, et l’enfant commence à marcher seul. Le sens

de l’évolution humaine, c’est l’apprentissage de la liberté. Ceux qui se

laissent diriger s’aperçoivent qu’ils peuvent à leur tour agir sur les

choses et sur eux-mêmes; ils prennent ainsi l’ambition de marquer le

monde à leur ressemblance... Il y a du César dans le fond de toute

âme...

M. Henri Bourgueil n’avait pas du tout l’âpreté enthousiaste de son

frère. Il pensait mettre de la profondeur à paraître léger, et

s’imaginait railler par tradition diplomatique et scepticisme mondain,

alors qu’en réalité il obéissait à une timidité naturelle et à une peur

de la critique, qui l’empêchaient d’affirmer. Son amour des belles

relations lui venait du besoin de se rassurer sur lui-même. Désireux

d’observer toutes les convenances, la solitude, la nudité, la sincérité

lui eussent causé une égale confusion. Il admirait son frère, mais ne le

jalousait point, car il préférait n’être pas célèbre. Il lui répondit

avec une malice apprêtée:

--Tu es un historien et je ne connais que le présent. La pratique des

affaires enseigne à ne compter que sur le hasard. Un souverain, un

général, un ministre font des gestes et donnent des signatures, mais ils

obéissent à un nombre considérable de faits extérieurs, d’influences

anonymes, et d’irrémédiables nécessités...

La tradition des dîners de famille exigeait ainsi que les deux frères, à

propos des questions du jour, opposassent leurs points de vue en un

dialogue toujours recommencé. Ils discutaient volontiers, l’un avec un

mélange de solennité et de violence, l’autre disert et méticuleux,

n’étant pas toujours si différents qu’ils le pensaient, mais prenant

bien garde de ne pas s’accorder, car ils aimaient leurs éternelles

controverses.

--A propos, fit l’avocat Gouvieux, qui est-ce qui a été à l’assemblée

générale d’Ain-Bessem?

La Société d’Ain-Bessem avait été fondée par des banquiers genevois pour

exploiter un domaine agricole au Maroc. Depuis trois ans, elle donnait

de beaux bénéfices.

--Moi, répondit Hubert Damien d’un ton bourru.

--Est-il vrai que le dividende a été fixé à huit pour cent?

--Oui. Ils ont tort.

--Pourquoi donc? fit Gouvieux, inquiet. Il avait «en portefeuille»,

comme il disait, un certain nombre de ces valeurs qu’il jugeait

«intéressantes».

--Eh bien, répondit Hubert, parce qu’ils devraient augmenter leurs

réserves dans de beaucoup plus fortes proportions. Leurs titres y

gagneraient de la stabilité.

--Puisque vous parlez d’affaires, dit M. Henri Bourgueil à son neveu, me

conseillez-vous de vendre mes Uritanys? Ces valeurs brésiliennes ne me

plaisent pas.

--A combien sont-elles cotées? demanda Gouvieux.

--Au pair, je crois.

--On prétend qu’elles vont baisser quand on connaîtra le résultat du

dernier exercice.

Amédée Roset, la main en cornet sur l’oreille, avait saisi en partie les

aphorismes de son beau-frère Jean-Étienne, mais cette conversation

financière lui parut trop dure à suivre. D’ailleurs, elle ne le

regardait pas. Serré dans une petite jaquette démodée et pas très

propre, l’air modeste, il n’avait rien du capitaliste; et il aurait

frémi à l’idée de déplacer les quelques obligations de villes et de

cantons qui formaient son maigre revenu. Sans faire de bruit, il gagna

un autre groupe où il tâcha de comprendre. Justement Gaillardoz

racontait une anecdote; l’oncle Amédée n’en savoura guère les détails,

tendu qu’il était dans son appréhension de manquer le mot de la fin. Et

il le manqua en effet, mais il se mit à rire comme les autres.

Hubert s’approcha de son beau-père, Jean-Étienne Bourgueil.

--J’ai entendu parler aujourd’hui d’un de vos anciens amis.

--Lequel?

--Richard Fabre-Gilles, de Nîmes.

--Comment, qui vous a parlé de lui?

--Son petit-fils.

Hubert expliqua que M. Georges Fabre-Gilles, banquier à Nîmes, avec qui

il était en relations d’affaires, lui avait demandé de prendre son fils

Laurent dans ses bureaux pendant quelques mois. Rien n’était plus

simple: la maison Damien & Cie avait l’habitude d’accueillir chaque

année des volontaires allemands, italiens ou français, attirés par la

réputation de la finance genevoise. Le jeune homme, tout nouvellement

arrivé, était venu dans l’après-midi rendre visite à son futur patron,

et il avait parlé de son grand-père Richard.

Le vieux Bourgueil releva vers le plafond son nez lamartinien:

--Quel souvenir! Nous nous sommes rencontrés à Athènes, lors de mon

premier voyage en Grèce. Plus tard, je l’ai revu chez lui, nous avons

échangé une longue correspondance. Mais il y avait bien quinze ans que

nous ne nous étions plus donné signe de vie quand il est mort.

--Faisait-il des affaires?

--Non, de l’archéologie. Comment est son petit-fils?

--Oh, insignifiant...

--Fabre-Gilles? N’y a-t-il pas eu une alliance de ce nom-là avec les de

Végabre, la famille de notre mère? demanda M. Henri Bourgueil.

--Attends. Il y a deux branches de Végabre: l’une qui est allée

s’établir en Angleterre au commencement du XVIIIme siècle, et dont un

membre en effet s’est marié à Nîmes et y est mort. L’autre branche s’est

éteinte, faute d’héritier mâle, lors du mariage de notre mère, en mil

huit cent trente-neuf...

--... Trente-huit.

--Permets. Je tiens aux dates précises. Nos parents se sont épousés en

avril mil huit cent trente-neuf. Notre père, qui était de mil huit cent

dix, avait vingt-neuf ans. Notre mère était de mil huit cent dix-huit.

--Tu as raison. Mais tu oublies une autre alliance. Notre grand-oncle

Antoine Mérienne avait également épousé, vers mil sept cent

soixante-quinze, une Végabre. Ceux-là étaient d’Aubonne, où ils

possédaient un château. C’était une bonne famille de la Côte.

--Comment, fit Gaillardoz, vous êtes parents des Mérienne. Est-ce la

même famille que Théodore Mérienne, mon camarade?

--Sans doute. Nous cousinons encore.

«Parler d’argent, ensuite de généalogies, pensa Desnouettes, ce sont les

thèmes habituels. Mais ce sont des thèmes ennuyeux.» Il préféra songer à

Fanny Gaillardoz. Il l’avait définie: une coquette. Fort de cette

définition, il avait commencé à lui faire une cour selon les principes.

Pour séduire, il n’agissait pas au hasard, mais suivait une tactique.

Dans le cas présent, les résultats n’avaient pas été fameux.

«Assurément, c’est une coquette, ajouta-t-il avec le souci de ne pas

renoncer à une formule, mais une coquette d’une espèce particulière.»

Alors, il chercha à dresser un autre plan de campagne, et maudit cette

interminable conversation de fumoir.

Enfin l’on revint au salon. Fanny, debout près du piano, feuilletait de

la musique. Desnouettes se précipita. Jusque-là il avait affecté auprès

d’elle une courtoisie de bon ton; il se mit, par contraste et à

l’improviste, à lui débiter des galanteries presque libertines.

Fanny le regarda d’un œil arrondi sous son beau sourcil noir, puis elle

recommença à tourner les pages. Comme elle venait de s’accouder, le

jeune homme dominait son épaule blanche, sa poitrine décolletée sur

laquelle se baissait son profil mince, sa bouche en cerise qui faisait

une moue de moquerie. Enfin elle n’y tint plus et murmura:

--Mais c’est scandaleux, ce que vous me dites... Et ici, en plein dîner

de famille...

Desnouettes se sentit encouragé. «C’est bien cela, pensa-t-il, elle

cache son jeu, mais elle a des intentions.» Fanny ajouta, avec un

demi-sourire de côté qui lui était habituel:

--Regardez donc...

De nouveau, Desnouettes jeta un coup d’œil circulaire. Le vieux

Bourgueil, droit devant la cheminée, glabre et emphatique, la main

passée dans son gilet, continuait à paraphraser des idées générales; son

frère l’écoutait, calé dans un fauteuil et aplatissant entre ses deux

mains comme pour la repasser, sa barbe d’argent. Autour de la grande

table, sous la lampe, des femmes travaillaient à des ouvrages. Un peu en

retrait, Clarisse penchait sur une broderie sa tête bien coiffée. Trois

jeunes filles sur un sofa se racontaient des histoires puériles avec de

fous rires impossibles à réprimer. L’avocat Gouvieux persistait à

demander des conseils financiers à Hubert Damien qui avalait ses

bâillements: on voyait ses yeux se plisser et sa gorge se contracter

sous l’effort. Amédée Roset, résigné au silence, assis sur une chaise

basse, attendait.

--Vous êtes indigne, murmura Fanny en raillant, de troubler cette

atmosphère.

--Avouez que cela vous amuse.

--Croyez-vous que je m’amuse de si peu? fit-elle avec brusquerie et lui

tournant le dos.

Mme Bourgueil avait une faiblesse: elle aimait porter le soir de nobles

toilettes, ce qu’elle appelait des «robes de style». Elle rapprocha son

fauteuil de sa fille.

--Clarisse, je ne suis pas contente de ma couturière, elle perd la

tradition, elle veut me pousser à des extravagances. J’ai bien envie de

l’abandonner. Que me conseilles-tu?

Clarisse continua sa broderie. Elle était habituée à ce que sa mère la

consultât sur toutes ses démarches. Elle demanda de sa voix paisible:

--Avez-vous quelqu’un d’autre en vue?

Mme Bourgueil soupira et regarda ses magnifiques dentelles: l’idée de

trahir la couturière qui l’habillait depuis trente ans lui parut soudain

monstrueuse.

--Ah, si tu pouvais m’accompagner chez elle, tu l’obligerais à faire ce

que je veux. Tu as tellement plus d’autorité que moi...

Et comme Clarisse souriait, elle ajouta:

--Mais si, mais si. Personne ne te résiste.

Mme Henri Bourgueil se leva. Elle ne semblait jamais se rendre compte

combien, quoique un peu lourde, elle était classiquement belle; ses

attitudes étaient sculpturales à son insu. Elle traversa le salon d’un

pas de déesse, vint s’asseoir à son tour près de Clarisse, et la chaise

cria sous sa majesté.

--Renseigne-moi, dit-elle. On m’a beaucoup vanté l’École nouvelle de

Céligny, et j’ai l’idée d’y mettre François. Qu’en penses-tu?

Comme sa belle-sœur, comme toute la famille, Mme Henri Bourgueil tenait

à l’opinion de Clarisse, et son adhésion à un projet le faisait paraître

légitime et raisonnable.

--François, ajouta-t-elle, est un peu diable, il a besoin d’être

surveillé. J’irai parler au directeur. De tous mes enfants, c’est

Nicolas qui me préoccupe le moins. Il est si travailleur, si

consciencieux.

Et elle entama l’éloge de Nicolas. L’éducation de ses quatre garçons

était son souci principal. Sa beauté de matrone s’animait dès qu’elle

parlait de ses fils.

L’oncle Amédée dit tout à coup:

--J’ai été ce matin au sermon de M. Lachault, à Saint-Pierre.

--Sur quoi a-t-il prêché, mon oncle? demanda Clarisse, en articulant

avec soin pour se faire mieux saisir.

--J’étais près de la chaire, répondit-il, j’ai très bien entendu.

La bonne Mme Bourgueil déclara qu’elle ne tenait plus à l’écouter: elle

le trouvait trop sévère, et n’allait pas à l’église pour qu’on la

décourageât. Le pasteur Lachault était un homme d’une âpre éloquence, un

prophète de l’Ancien Testament. Il ne prêchait pas, il dénonçait. Il

requérait à la face de Dieu, comme un procureur, contre les péchés

innombrables de l’humanité.

--J’ai longtemps hésité à lui confier l’instruction religieuse de

Nicolas, dit Mme Henri Bourgueil.

Son mari, s’étant approché, déclara d’un air fin:

--Sa sévérité bien connue n’éloigne personne, tant on a besoin qu’un

pasteur ou un médecin prenne au sérieux les fautes ou les maux qu’on

vient leur confier. M. Lachault peut à peine suffire aux entretiens, aux

conseils qu’on réclame de lui. Il est très couru!

--C’est, paraît-il, un théologien remarquable, fit l’oncle Amédée.

--Mais surtout un connaisseur de l’âme humaine. Ses yeux sont perçants

et sa conscience inflexible. Dès qu’on se trouve devant lui, il vous

devine, il met le doigt sur votre plaie, et il vous oblige à guérir.

--Eh bien, je trouve cela indiscret, s’écria la bonne Mme Bourgueil.

Clarisse dit, d’une voix lente qui fit taire les autres:

--C’est un grand chrétien.

Tout de suite, chacun oubliant son avis particulier, se rallia à ce

jugement: il parut être, parce que Clarisse l’avait prononcé, la juste

expression d’une vérité incontestable.

Là-dessus, dans le silence, à travers les fenêtres fermées, résonna le

carillon de la cathédrale qui annonça la demie de dix heures: la pendule

du salon lui fit écho tout de suite, car dans la famille on avait le

goût de l’exactitude et l’on réglait les pendules. Alors chacun se leva

et prit congé. Plusieurs autos, qui attendaient à la porte, emmenèrent

les principaux couples, mettant pour quelques minutes dans ce quartier

déjà endormi de la haute ville et tout blême d’une neige récente, une

animation imprévue.

Les Damien, qui habitaient à deux pas, rentrèrent à pied. Hubert raconta

en bâillant à sa femme que son père se souvenait très bien de Richard

Fabre-Gilles. La bise, soufflant fort, l’interrompit un instant au coin

du Bourg-de-Four, et ils se hâtèrent vers la rue de l’Hôtel de Ville où

était leur maison.

Clarisse demanda:

--Quand mon père l’a-t-il connu?

--En Grèce, autrefois...

Ils arrivèrent devant leur porte, une haute porte cochère qui grinça

lorsque Hubert l’ouvrit. Ils traversèrent la cour, montèrent l’escalier.

Mais comme, selon son habitude, le concierge avait tout éteint de bonne

heure, ils durent gravir l’escalier à tâtons, dans le noir.

--Sapristi, s’écria Hubert, j’oublie toujours mes allumettes...

Clarisse songeait aux dernières paroles de son mari et revoyait ce petit

Fabre-Gilles qui était venu leur rendre visite dans l’après-midi: un

jeune garçon très intimidé, qui n’était resté qu’un instant et n’avait

prononcé que peu de paroles. Tandis qu’elle montait ainsi, dans

l’obscurité, sa pensée ranimait son image, et elle croyait le voir

encore et l’entendre.

--Comment, nous voilà déjà en haut? fit-elle en atteignant leur palier.

La puritaine et l'amour · 第 2 / 26 题