_Charles VI_, ainsi qu'on a déjà pu s'en convaincre, est conçu dans les

meilleurs sentiments. C'est un opéra éminemment patriotique. L'amour du

pays, la haine de l'étranger en ont inspiré toutes les scènes, en ont

dicté tous les vers. Voilà un grand point, et qui doit rendre la

critique indulgente sur beaucoup d'autres. N'était cette grave

considération, l'on pourrait désirer sans doute un sujet de pièce plus

facilement appréciable, plus intéressant et plus dramatique, un plan

plus habilement construit, des scènes liées avec plus d'art et mieux

développées, des caractères plus franchement accusés, une versification

moins décolorée, des moyens d'effet d'un meilleur choix que cet

abominable spectacle du quatrième acte, que repousseraient les

boulevards, et qu'on n'a pu voir à l'Opéra sans stupeur; on pourrait

demander au compositeur des mélodies plus heureuses,--si mélodies il y

a,--ou du moins une mélopée moins monotone et moins pesante; mais si

l'ouvrage n'est pas récréatif, il est moral, et c'est l'essentiel. Les

auteurs sont des hommes vertueux et bien pensants: on ne peut leur

refuser au moins la couronne civique; et le spectateur, s'il ne s'amuse

pas toujours, ne peut du moins s'empêcher d'estimer leurs intentions et

leur caractère.

Sérieusement, et autant qu'on en peut juger après une première audition.

MM. Delavigne et M. Halévy me paraissent s'être également trompés.--Qui

ne se trompe pas quelquefois?--Cela peut-il entamer leur réputation, et

nuire à leur gloire? Non, sans doute, et mille fois non! M. Delavigne

n'en a pas moins fait _Louis XI_ et _les Enfants d'Édouard_. M. Halévy

n'en a pas moins produit les chants inspirés de _la Juive_. Il y a dans

la vie de tout artiste, de bons et de mauvais moments. La postérité

recueille les uns, et oublie les autres: les contemporains doivent faire

de même.

Il y a, néanmoins, dans cet ouvrage, des détails heureux et des

situations bien trouvées. L'entrée du roi, au second acte, est fort

belle, et son premier mot: _J'ai faim!_ produirait un grand effet, si

l'incommensurable ritournelle qui le précède n'avait presque fait

oublier au spectateur qu'Isabelle préside un banquet pendant que Charles

VI a faim. La scène où Odette joue aux cartes avec le roi est ingénieuse

et bien traitée; mais les détails avortent quand l'ensemble est

défectueux.

Quant à la musique, il y aurait presque de l'impertinence à l'apprécier

en détail après une seule représentation. Un second article lui sera

spécialement consacré.

Ce qu'on peut juger immédiatement, c'est la décoration et la mise en

scène. De ce côté, l'administration a déployé une grande magnificence.

Les costumes, fort exacts et très-bien étudiés, font le plus grand

honneur au goût de M. Lormier, qui en a fourni les dessins. Ils sont

d'ailleurs d'une richesse presque fabuleuse. Jamais on n'avait vu sur la

scène de l'Opéra tant de soie, tant de satin, de fourrures et de

velours. Le cortège qui défile sur la scène, au troisième acte, est d'un

admirable effet. Infanterie, cavalerie, artillerie, rien n'y manque. Les

chevaux même y étaient les plus brillantes parures. Les armures d'or et

d'acier y éblouissent les regards. M Léon Pillet a trouvé le moyen de

faire pâlir les merveilles de _la Reine de Chypre_ et de _la Juive_.

Aurait-on osé s'y attendre, et pourrait-on demander davantage?

Les décorations sont fort belles, surtout celles du cinquième acte. Il y

en a deux: la première est une vue prise au bord de la Seine, près de

Saint-Denis. C'est un tableau charmant, plein de calme et d'une

fraîcheur délicieuse. L'autre représente la nef, le choeur et les

bas-côtés de la cathédrale de Saint-Denis, telle qu'elle était alors,

avec ses voûtes peintes et ses vitraux coloriés. On ne saurait imaginer

rien de mieux conçu, de mieux étudié, de plus hardiment exécuté, rien

enfin de plus imposant et de plus magnifique.

_(La fin à la prochaine livraison.)_

Cours publics.

_Le collège de France.--La Sorbonne.--Les Professeurs._

(Suite et fin.--Voyez p. 14.)

_Littérature latine et grecque._--M. PATIN et M. EGGER.

M. Patin et M. Egger, à la Sorbonne, traitent, l'un de la comédie latine

et de Térence en particulier, l'autre des origines de la comédie

grecque. M. Patin s'est acquis depuis longtemps une réputation de

finesse et d'élégance classique, consacrée naguère par les suffrages de

l'Académie Française. On se souvient que M. Sainte-Beuve a comparé M.

Patin à l'abeille attique, butinant sur les fleurs de l'Hymette;

malheureusement, M. Patin professe depuis bien des années, et l'on

vieillit de bonne heure dans ce pénible métier de l'enseignement. Les

rares qualités du savant professeur, son élégance exquise, la pureté de

son goût, la délicatesse de son esprit, ressemblent aujourd'hui à de

belles fleurs séchées dans un in-octavo. M. Patin parle du bout des

lèvres, d'une façon pincée, qui semblerait prétentieuse si l'on ne

connaissait d'ailleurs l'honnêteté de l'homme et la modestie du savant.

M. Egger prouve que la science, que la philologie même peut quelquefois

s'allier à des qualités un peu plus mondaines. En l'écoutant, on se

rappelle ce que disait Labruyére de l'érudition, au chapitre des

Jugements: «Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains

esprits la honte de l'érudition... L'on trouve chez eux une prévention

toute établie contre les savants, à qui ils ôtent les manières du monde,

le savoir-vivre, etc. Il semble néanmoins que l'on devrait décider sur

cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter

si le même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences,

qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne

pourrait point encore servir à être poli.» Cette politesse de l'esprit

se traduit dans le cours de H. Egger par une certaine élégance facile de

parole et de style, par un heureux mélange de la science et de la

littérature; en un mot, on y trouve, aimables et intéressants,

Epicharme, Eupolis, Cratinus, dont il ne reste que des fragments de vers

et des moitiés de mots d'une authenticité fort contestable.

_Théologie_-M. L'ABBÉ COEUR.

M. l'abbé Coeur, l'un des prédicateurs les plus distingués de notre

temps, occupe à la Sorbonne la chaire _d'éloquence sacrée_, et cherche

dans la morale chrétienne les preuves divines du catholicisme. Debout,

comme dans la chaire évangélique. M. l'abbé Coeur répand sur son

auditoire la parole de vie, oubliant volontiers qu'il est professeur,

qu'il s'adresse plutôt à des disciples qu'à des ouailles. Le ruban de la

Légion-d'Honneur brille sur sa poitrine, et semble ajouter encore à

l'autorité de son éloquence, en rappelant les services éminents qu'il a

rendus à l'Église et à la religion. Jeune encore, M. l'abbé Coeur, le

front haut, l'oeil inspiré, la voix brève, animée, a toujours la fougue

du missionnaire qui ne fait point de controverse, mais veut aller au

coeur et toucher les endurcis. Son succès est immense: il compte dans

son auditoire des personnages considérables, dont la seule présence est

un éloge. Pourtant, puisque M. l'abbé Coeur est en Sorbonne, qu'il soit

permis à nous, profanes, de lui adresser quelques critiques littéraires

et mondaines: de lui reprocher, par exemple, des fautes de prosodie, des

syllabes trop brèves, d'autres, au contraire, trop allongées; de plus,

une certaine monotonie de gestes, enfin des mouvements de bras pénibles,

qui ressemblent parfois à des contorsions. Je sais que l'orateur

chrétien se soucie peu de ces vanités, mais le professeur doit y prendre

garde.

_Histoire_.--M. MICHELET _Collège de France_.

M. Michelet ne veut pas charger ses auditeurs de faits et de dates;

assuré d'ailleurs des vieilles sympathies du public, il essaie d'initier

ses nombreux disciples aux secrets les plus intimes de sa méthode

historique. M. Michelet, chacun le sait, aime surtout à isoler un fait

pour en saisir le côté pittoresque et la pensée philosophique Son cours

n'est que le récit de ses impressions personnelles, de ses prédilections

historiques et littéraires. M Michelet est à l'âge où l'on se souvient

volontiers, et où l'on se complaît dans la mémoire de ses émotions

passées, de ses affections d'autrefois. Il parle simplement, comme avec

lui-même, par petites phrases détachées, dont le lien n'existe souvent

que dans la pensée de l'orateur. Le public ne devine pas d'abord la

transition, et trouve quelquefois la leçon un peu décousue, parce qu'on

le mène des bords du Rhin à la bibliothèque Sainte-Geneviève, des poèmes

indiens au Panthéon; mais il y a dans tous les détails tant d'esprit et

de grâce, souvent même un sentiment si profond et si vrai, que l'on ne

se sent pas le coeur de penser même à une critique. Peu jaloux de la

gloire posthume, M. Michelet ne laissera pas de mémoires à publier après

sa mort: mais il nous raconte tous les jours en chaire sa vie

d'historien, de poète, de rêveur. Il veut nous montrer comment il a

compris, comment il a aimé l'histoire, et nous léguer à la fois et cette

intelligence et cet amour.

Nous regrettons vivement de ne pouvoir aussi passer en revue les autres

cours publics, qui méritent tous une mention spéciale; au moins

citerons-nous encore à la Sorbonne les savantes et consciencieuses

leçons de M. Charpentier, professeur d'éloquence latine; de M. Ozanam,

professeur de littérature étrangère; les spirituels enseignements de M.

Geruzez; et, au Collège de France, les cours très-suivis de MM. Ampère

et Burnouf, qui occupent les chaires de littérature française et latine.

Maintenant, à ces justes éloges nous sera-t-il permis de joindre

quelques critiques tout aussi légitimes, à notre sens?

Bien certainement nous ne reprendrons pas en détail les différents cours

que nous venons d'énumérer; nous ne chicanerons pas M. Saint-Marc

Girardin sur quelques scènes du drame moderne, que nous comprenons

autrement que lui. M. E. Quinet sur quelques théories poétiques qui nous

semblent assurément contestables; mais nous nous bornerons à une

critique générale, s'appliquant à toutes les chaires, et ressortant

d'ailleurs de nos observations préliminaires.

Ne serait-il pas vrai de dire, par exemple, que messieurs les

professeurs du Collège de France et de la Sorbonne, pour la plupart, se

préoccupent moins de l'enseignement lui-même que de leurs propres

leçons, moins du public que de leur _livre?_ Il est manifeste en effet,

pour le moins clairvoyant, que la pensée du _livre_ domine dans toutes

ces leçons; M. Simon développe sa thèse sur Proclus et achève de

s'édifier sur la philosophie alexandrine: M. Egger, si consciencieux

d'ailleurs, prépare évidemment son mémoire pour l'Institut; M.

Saint-Marc Girardin y va même plus franchement; son livre est écrit, et

avant de le donner à l'impression, il le relit une dernière fois avec le

public, faisant comme ces peintres qui exposent d'abord un tableau dans

leur atelier avant de l'envoyer au salon. Le reproche que nous adressons

ici à messieurs les professeurs, c'est de faire leur cours un peu trop

pour eux-mêmes, de se considérer dans leurs chaires plutôt comme des

savants et des écrivains que comme des professeurs; c'est, en un mot, de

faire exclusivement les affaires de leur esprit de telle sorte que la

critique pourrait se borner presque à donner un bulletin bibliographique

de la Sorbonne et du Collège de France, appréciant tel cours comme une

thèse de doctorat, tel autre comme un mémoire pour l'Académie des

Inscriptions; celui-ci comme une suite de feuilletons critiques,

celui-là comme un volume de mélanges historiques et philosophiques. Les

cours de la Sorbonne et du Collège de France ressemblent le plus souvent

à ces séances publiques de l'Athénée, de l'Institut, des Sociétés

savantes, où chaque membre vient lire au fauteuil quelques pages

écrites. Pour peu que l'exemple de M. Saint-Marc Girardin fasse des

imitateurs, les professeurs se lasseront bientôt de parler; ils

achèveront de considérer leurs disciples comme des lecteurs, et

monteront en chaire avec leur manuscrit. Aujourd'hui, du moins, on peut

dire, en empruntant l'expression vulgaire, qu'ils parlent comme _un

livre_.

Sans doute le public trouve son compte à cette communication d'essais

distingués que messieurs les professeurs veulent bien lui faire; un bon

livre est certainement meilleur quand l'auteur lui-même prend la peine

de le lire, quand cette lecture est débitée d'une façon élégante,

spirituelle, animée; et de notre temps, où on lit si peu et si mal, où

l'on commence volontiers un livre par la fin, comme s'il s'agissait d'un

volume chinois, c'est rendre au public un service signalé que de lui

faire de semblables lectures. Mais, encore un coup, est-ce bien là

l'enseignement? y a-t-il un maître? y a-t-il des disciples? M. Michelet

ne s'aperçoit-il pas qu'il a dépassé son public, et que bien peu des

auditeurs le peuvent suivre sur les hauteurs où il s'est désormais

placé? M. Simon ne devrait-il pas penser qu'il est chargé de nous

apprendre l'histoire de la philosophie, et que toute cette histoire

n'est pas dans l'école d'Alexandrie? Croit-il que le public ait à finir

d'acquérir, comme lui, une véritable spécialité alexandrine? Ne

serait-il pas temps enfin de devenir un peu plus élémentaire, en variant

son sujet, au lieu de raffiner sur des matières à peu près épuisées?

Qu'arrivera-t-il de tout cela? le public ne s'attache pas; il va un jour

entendre une leçon de tel ou tel professeur; il sort satisfait le plus

souvent, néanmoins il reviendra, s'il peut, si l'occasion se présente;

chaque leçon est un chapitre bien détaché, faisant un tout complet, qui

n'a besoin ni de ce qui précède, ni de ce qui suit. On reprochait à

l'auteur du poëme des _Jardins_ d'avoir fait un sort à chacun de ses

vers, sans songer à la fortune de l'ouvrage; on pourrait dire de même

que messieurs les professeurs s'occupent de faire un sort à chacune de

leurs leçons, à chacun de leurs chapitres, sachant bien que leurs

auditeurs se renouvellent sans cesse, et qu'il faut plaire à ceux qui

passent. Les cours, pour la plupart, vivent de détails et manquent d'une

idée générale; le seul qui soit véritablement suivi est celui de M.

l'abbé Coeur, parce qu'il ne s'adresse pas seulement à l'esprit, parce

que la pensée morale y vivifie la pensée intellectuelle, et forme le

lien naturel des différentes leçons.

Espartero

(Suite et fin.--Voir nº, p. 10.)

Lorsqu'il fut élevé au commandement en chef de l'armée du Nord,

Espartero tenait pour le parti des modérés, et quoique ses opinions

politiques fussent faiblement prononcées, il était en butte aux injures

du parti exalté; mais bientôt l'ambition de tenir un rang considérable

dans le gouvernement, la vanité, les obsessions et les flatteries dont

il était entouré, la conspiration permanente qui s'était établie dans

dans le sein de son état-major, et dont il était l'âme, les résistances

du gouvernement de la régente à ses prétentions exagérées l'éloignement

peu à peu des modérés, et le jetèrent dans les bras du parti contraire,

qui en a fait son chef. Nous allons le suivre dans cette marche.

Espartero reçut le commandement peu après les scènes de la Granja. Les

suites de cet événement excitèrent son mécontentement, qui s'accrut de

griefs particuliers, et tout en affectant de ne se mêler que de l'armée,

il encouragea la résistance au ministère né de l'émeute de la Granja, et

appartenant au parti exalté. L'armée était rentrée dans Madrid après la

retraite de don Carlos, qui avait tenté de surprendre cette capitale.

Des officiers de la garde adressèrent à la reine, au mois d'août 1837,

une pétition pour demander le renvoi de ses ministres; ceux-ci

demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d'insubordination

fussent traduits devant un conseil de guerre. Espartero s'y refusa. Les

ministres, qui d'ailleurs ne s'entendaient pas sur les moyens de rendre

à l'armée son rang naturel dans les pouvoirs de l'État, donnèrent leur

démission. Le parti modéré salua Espartero comme un sauveur, et lui

offrit la présidence du conseil et le département de la guerre dans le

nouveau cabinet. Il n'accepta pas; mais il fit donner le ministère de la

guerre au général Maix, sur le dévouement duquel il pouvait compter,

tout en se couvrant d'une modestie qui cachait mal la joie qu'il

éprouvait de ce triomphe. Bientôt, quoiqu'il prétendit se tenir éloigné

du gouvernement, il acquit une influence considérable sur la direction

du parti modéré; son quartier-général devint insensiblement un pouvoir

dans l'État; il força tous les ministres, les uns après les autres, à

compter avec lui, et à satisfaire à ses demandes; enfin, dans les

négociations qui précédèrent la convention de Bergara, il agit de sa

propre autorité, et procéda en souverain, sans en référer au ministère.

Le cabinet plia devant lui, et n'osa pas le rappeler au devoir. Les

ovations qu'il reçut après la retraite de don Carlos en France

achevèrent de l'enivrer, et de le convaincre qu'il pouvait tout tenter.

Cependant le ministère avait peine à tenir tête à la majorité exaltée

que les élections de 1839 avaient amenée aux cortès; il profita de la

force que la pacification des provinces basques venait de donner au

gouvernement, pour hasarder une dissolution et faire un appel au pays.

En même temps, des hommes connus pour appartenir aux opinions les plus

modérées furent introduits dans le cabinet. A une autre époque, ces

actes auraient été du goût d'Espartero, qui, par suite surtout de ses

habitudes de discipline, avait en aversion le parti révolutionnaire;

mais toute solidarité politique entre lui et le gouvernement disparut

devant une question d'amour-propre. Trois ministres avaient été

remplacés, et parmi eux le ministre de la guerre; les cortés avaient été

dissoutes, et Espartero n'avait pas été consulté: il en fut blessé

profondément.

Il y avait auprès d'Espartero un homme qui jouissait de toute sa

confiance, le brigadier Linage, ambitieux, habile, n'appartenant à aucun

parti et prêt à les servir tous. Il s'était rendu nécessaire à

Espartero, dont il était le secrétaire, le conseiller, le factotum.

Livré au parti exalté, il travaillait sans relâche à indisposer

Espartero contre le ministère, et il était aidé dans cette tâche par les

commissaires anglais, qui avaient su se concilier l'estime et l'amitié

du généralissime, tandis que les agents français auprès du

quartier-général étaient sans aucune influence. Averti des dispositions

d'Espartero, les exaltés travaillèrent de tous leurs efforts à les

exploiter à leur profit. Une polémique s'établit dans les journaux sur

le sentiment du duc de la Victoire au sujet des mesures du cabinet. Ce

fut alors que parut dans la _Gazette d'Aragon_ une lettre de Linage dans

laquelle il était dit en substance que le général, sans prétendre

s'immiscer dans les affaires du gouvernement, tenait pour fâcheuses la

dissolution des cortés et la modification du cabinet. Cette lettre fit

beaucoup de bruit; si Espartero ne l'avait pas dictée, du moins elle

n'avait pu être écrite qu'avec son autorisation. Les ministres offrirent

leur démission; la régente la refusa, et somma Espartero de s'expliquer

sur la lettre de son secrétaire. La réponse du duc fut évasive. Le

ministère demanda la destitution de Linage; Espartero n'y consentit

point, lui fit seulement écrire dans le même journal une autre lettre

modifiant la première sans la contredire, et l'incident parut terminé.

Les élections, qui eurent lieu sur ces entrefaites, donnèrent une

immense majorité au parti modéré. Ce succès humilia Espartero, et tandis

que le ministère croyait être assez fort pour se roidir contre les

exigences et les prétentions du généralissime, les exaltés travaillaient

avec plus d'ardeur que jamais à le séparer davantage du parti des

modérés et à l'attirer dans leurs rangs: ils ne tardèrent pas à réussir.

Espartero s'offensa des résistances qu'il trouvait dans le cabinet et

même dans la volonté de la reine régente: ses expressions habituelles de

dévouement se refroidirent insensiblement; il devint de jour en jour

plus impérieux. Au moment de faire des promotions dans l'armée, il

proposa insolemment Linage, dont tous les ministres avaient demandé la

destitution, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques membres du

cabinet considérèrent cette proposition comme une insulte; mais il

fallait en finir avec Cabrera, le dernier champion de la cause carliste,

et Espartero était seul capable d'en venir à bout. Le gouvernement céda;

Linage eut son brevet de maréchal-de-camp, et les trois ministres, dont

l'entrée dans le cabinet avait déplu à Espartero, se retirèrent. Cette

concession, loin de le calmer, ne fit qu'accroître sa confiance. Il

restait dans le ministère deux hommes qu'il haïssait comme des ennemis

personnels, M. Perez de Castro, président du conseil, et M. Arrazola,

ministre de la justice: il ne songea plus qu'à les renverser, afin qu'il

fût bien démontré que tout devait se courber devant son autorité.

Cependant la nouvelle session des cortés s'ouvrait et donnait au

ministère l'appui d'une majorité forte et compacte. Le cabinet crut que

le moment était venu de porter un coup décisif au parti exalté, et il

proposa la fameuse loi sur les _ayuntamientos_, ou les municipalités.

Instituées aussitôt après les événements de la Granja, et dans les

formes réglées par la constitution de 1812. c'est-à-dire sur des bases

extrêmement démocratiques les municipalités exerçaient une grande action

sur les élections. La nouvelle loi changeait le système établi, et les

enlevait à l'influence des associations populaires. Les dernières

élections avaient prouvé que, même avec des municipalité élues sous

l'empire de la constitution de 1812. les élections pouvaient donner une

majorité au parti modéré; que serait-ce donc, pensa le ministère, quant

le pouvoir municipal, source de l'élection, ne serait plus livré au

grand nombre! Les exaltés, sentant bien que c'était pour eux une

question de vie ou de mort, se préparèrent au combat; leur unique espoir

était en Espartero qui était plus puissant et plus populaire que jamais;

ils le désignaient hautement comme leur chef, et rien dans ses paroles,

dans sa conduite ne protestait contre cette qualification. En ces

circonstances, la reine régente signifia brusquement au président du

conseil la résolution qu'elle avait formée d'aller à Barcelone avec sa

fille, dont l'état de santé exigeait l'usage des bains sulfureux.

Jusqu'à présent on n'a pas encore découvert le motif réel de ce voyage,

que rien ne commandait puisqu'il y a des bains sulfureux en Espagne

ailleurs qu'à Barcelone, et moins loin de la capitale. De toutes les

explications la plus vraisemblable est que le but de la reine Christine

était de voir Espartero; car, chose étrange, bien qu'elle entretint avec

lui depuis longtemps une correspondance privée qui avait souvent

inquiété ses ministres, elle ne l'avait encore vu qu'une et dans un

temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Elle n'avait rien

épargné pour se l'attacher; elle l'avait comblé de titres et d'honneurs;

elle avait appelé auprès d'elle la duchesse de la Victoire, et lui avait

donné le premier rang à la cour: elle fondait donc sur lui beaucoup

d'espérances. De son côté, Espartero n'avait jamais laisse échapper une

occasion de protester de son dévouement pour sa souveraine, même au

milieu de ses plus violents démêlés avec les ministres. Peut-être aussi

la reine régente comptait-elle essayer sur lui la force de

l'entraînement qu'elle a presque toujours exercé sur ceux qui l'ont

approchée, par la séduction de son esprit, de ses charmes et de ses

manières. Dans quel dessein? on l'ignore, mais on va voir combien elle

s'était trompée, si ses calculs ont été tels qu'on le suppose.

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 · 第 4 / 7 段