Les deux reines partirent, accompagnées de M Prez de Castro, président

du conseil, et de deux autres ministres, celui de la guerre et celui de

la marine. Les exaltés avaient tout préparé pour que la réception faite

aux reines fût significative. A Saragosse, la municipalité leur adressa

une harangue énergique; la population les poursuivit partout des cris de

_vive la constitution! vive la duchesse de la Victoire! à bas la loi sur

les ayuntamientos!_ Ce fut à Lérida que la régente rencontra Espartero.

Dans la première entrevue il fut insignifiant, dit-on, mais dans les

suivantes il fut injurieux, violent, et, se prononça énergiquement

contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des

_ayuntamientos_, et finit par parler en maître. La réception que

Barcelone fit aux deux reines aurait du calmer les craintes qui

assiégeaient l'esprit de la reine et de ses ministres. Le peuple les

avait accueillies avec un enthousiasme extraordinaire; mais la

municipalité de Barcelone attendait pour manifester ses sentiments

hostiles l'arrivée prochaine du duc de la Victoire. L'orage se préparait

donc sourdement: il éclata bientôt. Dès que l'on sut que le duc de la

Victoire approchait de Barcelone, une foule immense se porta à sa

rencontre, l'entoura et le porta comme en triomphe. Sur son passage des

acclamations frénétiques le saluaient, et de temps en temps éclatait le

cri de _mort aux Français!_ qui est comme le cri de ralliement des

exaltés. Le même jour, 13 juillet, Espartero se présenta chez la reine

et renouvela ses impérieuses demandes du renvoi du ministère et du

retrait de la loi sur les _ayuntamientos_, que l'on discutait encore dans

les chambres. La reine régente refusa courageusement, et le lendemain la

nouvelle de l'adoption par les chambres étant arrivée, elle donna sa

sanction à la loi et y apposa sa signature. Dès qu'Espartero eut appris

que la reine régente avait signé, il entra dans une violente colère, se

renferma chez lui, et envoya sa démission dans une lettre écrite par

Linage, en accusant la reine d'avoir manqué sa parole. La démission fut

refusée, et comme Christine lui disait qu'en sa qualité de commandant

des troupes, il lui répondait de l'ordre, Espartero déclara qu'il

fallait choisir entre le ministère et lui, et que si la reine ne

révoquait pas la sanction qu'elle avait donnée à la loi, elle verrait

couler le _sang jusqu'au genou._

Cependant l'état-major et les troupes d'Espartero se répandaient dans la

ville, et mêlaient leurs imprécations contre le gouvernement à celle des

exaltés. Les places publiques et les rues se remplissaient d'hommes à

figures sinistres: une émeute se préparait, selon la menace d'Espartero.

Le 18, les membres de la municipalité s'établirent en permanence à

l'Hôtel-de-Ville; des barricades furent élevées à l'extrémité de toutes

les rues qui débouchaient sur la place où était le palais occupé par les

deux reines; des dépôts d'armes avaient été forcés et livrés au peuple.

Une députation de la municipalité à la tête des insurgés, se rendit à

l'hôtel d'Espartero, qui leur fit bon accueil, parut à son balcon, et

consentit à les accompagner chez la reine régente, pour lui demander le

renvoi des ministres et le retrait de la loi sur les _ayuntamientos_. Il

était alors près de minuit. Christine était avec les trois ministres qui

l'avaient suivie, et qui, devant l'émeute, offraient leur démission.

Espartero entra chez la régente avec sa femme et les généraux Valdes et

Van-Halen. La reine reçut avec une froide réserve ses démonstrations de

dévouement et ses offres de service, accepta la démission de ses

ministres, mais refusa obstinément de révoquer la sanction donnée et de

dissoudre les cortès. Espartero sortit à pied à trois heures du matin,

et alla annoncer aux groupes qui stationnaient sur la place que les

ministres se retiraient; les rassemblements se dissipèrent alors avec

des cris de triomphe. Content d'avoir satisfait sa haine contre les

ministres qui l'avaient bravé, Espartero s'occupa de mettre un terme au

mouvement dont il avait reçu l'impulsion, et, retrouvant son énergie,

mit la ville en état de siège; les exaltes, qui voulaient continuer

leurs démonstrations, furent comprimés et l'ordre se rétablit.

[Illustration: Espartero.]

Sous l'influence de ces événements, un nouveau ministère fut appelé:

contrairement à ce qu'on attendait, il ne fut pas pris dans le parti

exalté, mais parmi les amis d'Espartero, qui, prêtant les mains à cette

combinaison, abandonnait tout ce qu'il avait demandé jusqu'alors. La

reine régente se hâta de quitter cette ville, où son autorité et sa

dignité avaient souffert de si graves atteintes, et dés qu'elle fut

arrivée à Valence, où l'attendait le général O'Donnell et une armée qui

lui était dévouée, elle renvoya ce cabinet et en forma un nouveau,

choisi entièrement dans le parti modéré.

Ici se termine en quelque sorte la biographie d'Espartero; tout ce qu'il

a fait depuis appartient à l'histoire contemporaine de l'Espagne, et est

encore trop près de nous pour qu'il soit peut-être permis de juger

définitivement sa conduite. Qu'il nous suffise de rappeler qu'à la

nouvelle de ce changement de ministère, le parti exalté se souleva dans

toute l'Espagne. La municipalité de Madrid donne le signal de

l'insurrection et se déclare en permanence; la garde nationale prend les

armes et se range sous ses ordres. Espartero, qui était rentré dans son

apathie, est forcé par le parti des exaltés de formuler son adhésion à

la municipalité. Il publie un manifeste où il pose, comme condition de

sa fidélité à la régente, la révocation de la loi sur les

_ayuntamientos_, la dissolution des cortès et le renvoi du cabinet. On

sait ce qui a suivi. Le mouvement révolutionnaire de la capitale se

propage de ville en ville; Espartero entre en maître et en triomphateur

dans Madrid. Appelé par la reine régente à former un cabinet, il se rend

à Valence avec les collègues qu'il a choisis. C'est là qu'après

d'orageuses conférences, Christine se résout, le 10 octobre 1840, à

abdiquer, et se retire en France. Espartero demeure souverain du

royaume, à la tête de la régence, en attendant la majorité d'Isabelle

II.

Depuis ce moment, l'Espagne a continué d'offrir le spectacle le plus

étonnant et le plus déplorable de désorganisation et d'impéritie dans le

pays et dans le pouvoir. Satisfait du poste élevé qu'il occupe,

Espartero paraît indifférent aux luttes et aux rivalités des partis; son

gouvernement se résume en une longue série de mystifications pour toutes

les ambitions et toutes les espérances. L'Angleterre s'était flattée

que, pour prix de l'appui qu'elle avait prêté au parti exalté et à

l'élévation du régent, un traité de commerce ouvrirait les ports

d'Espagne à ses produits manufacturiers; mais ce traité, jusqu'à présent

ajourné, le sera peut-être encore longtemps. Les exaltés pensaient qu'il

leur serait permis de réaliser leurs idées politiques sous le patronage

du régent, à la fortune duquel ils ont tant aidé, mais depuis deux ans

toutes leurs tentatives de se saisir du pouvoir ont été vaines. D'un

autre côté, tout était à faire en Espagne, il fallait créer

l'administration, organiser la justice, constituer les finances: voilà à

quel prix l'Espagne eut pu se constituer, voilà quels étaient ses

besoins les plus pressants. Rien n'a été fait. Ce malheureux pays a été

livré au despotisme militaire, et au plus déplorable désordre financier

et administratif qu'on ait encore vu, même en France.

Mais la déception générale a donné naissance à une coalition qui

comprend les vainqueurs et les vaincus de septembre, les modérés et les

exaltés, en un mot, tous ceux qui tiennent pour le gouvernement

constitutionnel, contre Espartero, isolé au milieu de toute la nation et

sans autre appui que l'armée. Tel était l'état des choses au

commencement de novembre de l'année dernière, au moment où la réunion

des cortès allait avoir lieu, réunion d'autant plus inévitable, que le

budget n'étant voté que jusqu'au 1er janvier 1843, il fallait bien

convoquer les chambres pour leur demander de nouveaux subsides. Dès le

premier jour, une forte opposition s'est dessinée, et les deux chefs de

la coalition ont été élus, à une forte majorité, l'un président, l'autre

vice-président des cortès. Espartero était dans une situation fort

critique, quand un événement fortuit, le soulèvement de Barcelone, est

venu faire, une diversion, dont il s'est empressé de profiter. On sait

tous les détails de sa campagne contre cette ville malheureuse. Ce ne

sont pas les barbaries de Van-Halen et de Zurbano qui ont fait rentrer

Barcelone sous l'obéissance du duc de la Victoire, ni qui ont empêché

l'insurrection de se répandre; c'est l'absence d'un drapeau. Le

lendemain du bombardement les élections municipales ont eu lien, et leur

résultat a été si hostile au gouvernement, qu'il a été obligé de casser

la----- municipalité. La presse a recouvré sa voix, et fait entendre à

toute heure ses menaces de vengeance et de haine. A Madrid, la nouvelle

du bombardement de Barcelone a soulevé l'indignation publique. La

presse, écho fidèle des sentiments de la population tout entière, s'est

émue, et a exprimé hardiment l'opinion du pays. Les députés catalans ont

demandé au régent, par une lettre vigoureuse, le renvoi immédiat des

ministres qui ont conseillé ces violences. Un acte d'accusation contre

le ministère avait été préparé par les mêmes députés et devait être

déposé sur le bureau des cortès à leur réunion. Devant cette explosion

qui se préparait, Espartero a dissous les cortés et a convoqué la

nouvelle chambre pour le 3 avril prochain.

Tel est l'état présent de l'Espagne. Il est impossible de prévoir le

résultat des élections qui se préparent, mais assurément de leur choix

dépendra le retour de l'ordre et de la légalité, si audacieusement

violés par le soldat ambitieux qui a saisi le pouvoir sans avoir la

force d'en faire bon usage. Avant deux ans Isabelle II aura atteint sa

majorité; Espartero se résignera-t-il à abandonner le pouvoir souverain

dont il aura joui et abusé pendant plusieurs années? voudra-t-il

continuer sa dictature militaire? dans quelle vue? il n'a point

d'héritier. Ces graves questions se présentent d'elles-mêmes à l'esprit

de tous ceux qui ont suivi le développement de la tragi-comédie qui se

joue depuis près de dix ans en Espagne. Mais d'en chercher la solution

probable, qui y songe? Tant d'habiles gens se sont trompés dans leurs

calculs et leurs prévisions, que le parti le plus sage est peut-être,

comme le disait un de nos plus spirituels diplomates, _d'attendre et de

regarder; c'est déjà beaucoup que de bien voir._

[Illustration.]

Translation de l'Épée d'Austerlitz

AUX INVALIDES..

M. le maréchal duc de Reggio, accompagné du général Petit, des généraux

Athalin et Gourgaud, qui avaient été délégués par le Roi, et de tout

l'état-major de l'hôtel des Invalides, a procédé à l'enlèvement de la

couronne impériale, du chapeau et de l'épée d'Austerlitz, qui étaient

restés déposés sur le cercueil de Napoléon, dans la chapelle

Saint-Jérôme, depuis le jour des funérailles.

[Illustration.]

Les ouvriers chargés de construire le tombeau devant commencer

immédiatement leurs travaux, la porte de la chapelle Saint-Jérôme sera

murée. Le cercueil y restera, mais dépouillé des insignes qui le

couvraient, et qui auraient couru le risque d'être dégradés. Ces

insignes ont été ensuite transportés avec solennité dans une partie des

appartements que le général Petit occupe aux Invalides, et qui a été

disposée à cet effet.

Le général portait l'épée d'Austerlitz; il était précédé de plusieurs

sous-officiers portant le chapeau historique, la couronne impériale, la

couronne donnée par la ville de Cherbourg, et le manteau qui servait de

drap mortuaire. Le cortège a défilé entre deux haies formées par tous

les invalides en grande tenue.

Aucune personne étrangère à l'Hôtel n'a été admise à cette cérémonie.

Beaux-Arts.

RECAPITULATION DES EXPOSITIONS AU LOUVRE DEPUIS 1800.

[Illustration: Tableau.]

OUVERTURE DU SALON.

Comme la poésie, comme la musique, la peinture, elle aussi, a ses

premières représentations, plus solennelles peut-être, plus désirées que

toutes les autres. Quinze cents oeuvres nouvelles, entièrement inédites,

qui vont tout à la fois se découvrir aux yeux! Quinze cents tableaux et

sculptures! Quelle affiche de théâtre nous promit jamais aussi riche

spectacle? Et, pourtant, comme on sait, une simple tête d'étude, un

petit paysage, une mince statuette, peuvent valoir souvent tout un long

poëme, toute une grande symphonie.

Aussi les portes du Louvre sont-elles de bonne heure assiégées, en ce

jour solennel, par une foule impatiente, qui se presse, qui se pousse et

s'étouffe à plaisir; les derniers voulant être les premiers, comme ils

le seront un jour au royaume des cieux. Ce n'est pas là, d'ailleurs,

cette foule insignifiante, atone, qui s'encombre dans les barrières des

théâtres, qui s'ennuie et qui s'enrhume, sans penser à autre chose. Ici,

la foule est animée, passionnée même, pittoresque; elle a l'oeil et le

visage en feu, la barbe hérissée, elle parle haut, elle discute, elle

professe, elle harangue; c'est le _meeting_ de l'art.

Sans doute dans le nombre se voient bien quelques curieux, quelques-uns

de ces bons bourgeois de Paris, que Rabelais jugeait «tant sots, tant

badauds», que la foule attire par une secrète vertu d'adhésion, et qui

se trouvent surtout à leur place dans l'espèce: «Nos numerus sumus....»

On y rencontre bien aussi, non pas le vrai dilettante de l'art, car il

est essentiellement conservateur et _laudator temporis acti_, mais une

autre classe d'amateurs. L'amateur des primeurs, qui ne se soucie que

des premières fraises et des premiers melons, croirait se déshonorer en

riant des plaisanteries d'un vaudeville à la seconde représentation, et

ne lit jamais un livre dont les feuilles ont été déjà coupées.

Mais le véritable public de cette fête, ce sont les artistes, _les

jeunes yens des ateliers;_ car tout le monde, dans les ateliers, est et

demeure jeune: les rapins ne vieillissent pas, ils semblent avoir encore

sur leur figure l'air de 1830; vénérable débris des jeune-France, de la

gent dite romantique, ils en ont au moins sauvé la barbe et la chevelure

mérovingienne, en même temps que quelques expressions _portenteses_, et

quelques vocables moyen-âge et _pyramidaux_.

Ils sont là chez eux, ou du moins à la porte de chez eux un sérieux

intérêt les amène, et le trouble habile leur coeur d'ordinaire si calme,

si insoucieux de la vie positive, si profondément sceptique à l'endroit

des hommes et des choses. Ils ont soumis leurs tableaux, leurs statues

au jugement de l'Académie des Beaux-Arts; l'Académie les aura-t-elle

acceptés, leur aura-t-elle donné le droit d'entrée dans les galeries du

Louvre, auront-ils enfin les honneurs de l'exposition, seront-ils livrés

aux regards de ce public, qui s'y connaît si mal, et laisse volontiers

les tableaux de genre, les oeuvres sérieuses, pour faire queue devant

une charge de Biard, et s'extasier en présence de bouffonnes figures? Y

être ou n'y être pas, _that is the question_, et c'est là, bien

réellement, une question de vie et de mort pour l'artiste inconnu qui a

lutté courageusement dans un grenier contre son double défaut d'être

obscur et d'être pauvre; que de craintes mortelles, que de riches

espérances devant cette porte qui va s'ouvrir!

Des bruits sinistres courent dans la foule; on dit que cette année le

jury d'examen s'est montré d'une sévérité farouche; on sait que le

tableau d'un peintre célèbre a été refusé, et l'on ajoute que l'un des

examinateurs, indigné de cette exclusion, s'est levé, et a dit à ses

collègues: «Ni vous, ni moi, ne serions capables d'en faire autant.»

là-dessus, il est parti furieux, et quelques-uns assurent qu'il en

crachait le sang! On ajoute même que le Roi, instruit par M. A. de P.

des malveillantes erreurs du jury, avait exigé qu'une contre-enquête eut

lieu avant l'ouverture du Salon.

Et alors, vous entendriez un chorus d'étranges qualifications, d'énormes

épithètes adressées par contumace à MM. les examinateurs.

«Croiriez-vous, dit l'un d'eux, qu'il n'y avait cette année que cinq

peintres dans toute la commission? Mais, en revanche, reprend un autre,

on y comptait un grand nombre de musiciens: l'an prochain, je leur

enverrai un tableau à horloge, qui jouera des airs!--Et moi, ajoute un

troisième, je soumettrai à leur jugement impartial le dessein d'une

clarinette et le profil d'une contre-basse!»

Ceux qui parlent le plus haut, qui ont le verbe le plus tranchant et le

plus goguenard, ce sont les rapins pur sang, qui n'ont encore fait que

broyer les couleurs et croquer sur le mur les principaux nez de

l'atelier; ils sont là, les mains dans les poches, parfaitement

désintéressés dans la question, ne venant que pour assister au triomphe

de leurs amis, et à la déconfiture de ceux qu'ils honorent de leur

inimitié personnelle, et du surnom générique de _crétins_. Feront-ils

jamais eux-mêmes le moindre tableau? Dieu le sait! Provisoirement, ils

prennent chaudement en main la cause de l'art, anathématisent le jury,

le classique jury, et proposent de rédiger contre ses jugements une

solennelle protestation, d'ouvrir à frais communs une contre-exposition

où devront figurer tous les tableaux refusés, et offrent déjà, à cet

effet, la modique somme de 50 centimes, prélevés sur ce qu'ils appellent

leur superflu.

Enfin sonne l'heure fatale! Jamais semblable frisson ne courut sur les

bancs d'écoliers, lorsque le pédant, orné de la toge et de l'épitoge,

fait à dessein une pause tragique, après s'être écrié: Premier prix!

Tous les coeurs se serrent, toutes les bouches se taisent. C'est alors

que les plus pusillanimes sentent défaillir leur courage, et veulent

reculer, serrant la main à un ami, et lui disant d'une voix éteinte: «Va

voir si j'y suis!» Mais les portes sont ouvertes, le flot se précipite,

et bon gré, mal gré, il faut suivre le torrent au milieu duquel on voit

trembler la baïonnette et le plumet des malheureux factionnaires, battus

par la tourmente.

Emporté par cette irrésistible force, qui ne lui permet pas même de

s'arrêter pour saisir au passage le fatal livret, l'artiste ferme les

yeux; son tableau lui revient à la pensée comme une effroyable croute,

placardée de rouge et de bleu; ces têtes charmantes, ces formes

harmonieuses qu'il avait dessinées avec tant d'amour, peintes avec tant

de foi, maintenant lui semblent d'insipides copies, propres à servir

d'enseignes; et il ne se doute plus qu'elles n'aient été

ignominieusement refusées, jusqu'à ce qu'enfin, sentant le flot

s'arrêter, il rouvre les yeux et se trouve dans le salon carré,

vis-à-vis de sa propre toile baignée de lumière, vis-à-vis de sa

Marguerite ou de sa Béatrice, qui fixe sur lui ses regards pleins d'une

joie douce et d'une grâce séreuse.

PREMIÈRE VISITE AU SALON--COUP D'OEIL GÉNÉRAL.

Heureux les critiques prime-sautiers qui ont, du premier regard, pu voir

et juger à la fois douze cents tableaux! Nous confessons, pour nous, que

notre idée synthétique est encore bien défectueuse, bien obscure, et

nous nous tenons en défiance contre notre première impression, sans

l'oser ériger en un jugement. Ce n'est assurément pas faute d'avoir

ouvert les yeux, d'avoir tendu le cou cinq heures durant; mais souvent,

pour avoir beaucoup regardé, l'on a bien peu vu, et surtout bien peu

pensé. Pressés, heurtés dans la foule, contemplant au travers des

chapeaux, nous réfléchissions à toutes les belles idées critiques, à

toutes les fines observations qui nous seraient infailliblement venues,

si notre judiciaire avait pu, comme autrefois cet heureux Louis XVIII,

se faire traîner doucement dans un fauteuil à roulettes au milieu des

galeries solitaires; nous admirions aussi par souvenir l'intelligence et

la sagacité esthétique des anciens, qui plaçaient aux portes de leurs

musées la statue du Silence, le doigt sur les lèvres, pour avertir

chacun qu'il se gardât de troubler indiscrètement le vol des muettes

pensées autour des statues et des peintures.

Enfin nous étions sous la préoccupation constante d'une idée importune;

il manquait à notre compte plus de quatre cents tableaux, et nous nous

demandions, en voyant la nudité des galeries, si l'on avait aussi voulu

faire une exposition de serge verte. En serions-nous à ce point de

pénurie, que, pour composer désormais un salon, il faillit, comme dans

les expositions de sous-préfectures, faire appel aux tableaux de

famille, aux plâtres domestiques, et combler les lacunes avec les cadres

glorieux de nos prix de dessin? Grâce à Dieu, notre pauvreté ne vient

que du sévère caprice de MM. les académiciens: quatre mille tableaux ont

été, comme d'ordinaire, soumis à leur jugement; mais il n'y a eu que

douze cents élus; aussi, ne pouvions-nous considérer sans

attendrissement toutes ces places vides, y plaçant par la pensée, tantôt

ces chers absents, la grande toile de Boulanger, le beau portrait d'H.

Flandrin, tantôt les oeuvres d'artistes inconnus, les imaginations

nouvelles de pauvres jeunes peintres, tous refusés au bénéfice des

tableaux de MM. les académiciens. (Voir, sous le numéro 89, un

inqualifiable tableau de M. Bidault, membre du jury; on assure que ledit

tableau a été reçu à l'unanimité.)

De tout cela il suit que nous avons encore bien peu de choses à dire du

nouveau Salon. Deux toiles seulement nous ont semblé tout à fait hors de

ligne; d'abord le _Tintoret_ de M. Léon Coigniet, admirable composition,

malgré la réminiscence de l'Empire qu'on y croit apercevoir; puis un

excellent portrait d'_H. Flandrin_, que l'administration du Musée a eu

grand soin de placer à contre-jour, dans une encoignure. Nous ne faisons

que citer aujourd'hui ces deux véritables chefs-d'oeuvre, sur lesquels

nous reviendrons à loisir. Les honneurs de l'exposition sont ensuite

pour la marine d'Isabey, le _Jérémie prophète_, d'Henri Lehmann, la

_Vendangeuse_, de son frère Rodolphe; les portraits de Couture et de

Guignet, les tableaux de genre de Meissonnier et de Leleux, le paysage

de Lessieux, les sculptures de Simart et de Maindron. Le grand tableau

si vanté de M. Papety est en possession d'attirer tous les regards et de

diviser toutes les opinions; il est certain, d'ailleurs, qu'il ne

révolutionnera pas la peinture, comme on l'avait pompeusement dit; le

siècle ne croit plus désormais aux révolutions, et, quel que soit

d'ailleurs le mérite du tableau de M. Papety, il n'est pas destiné à

détruire ce légitime scepticisme.

Et puis, toujours du Biard et du Dubufe. Dimanche prochain commencera le

triomphe de ces deux peintres _dominicaux_ «bien connus par la ville.»

Et maintenant, dirons-nous comme la plupart: l'exposition est plus

faible que celle de l'an dernier? Il importe de remarquer que depuis un

temps immémorial, la critique place toujours chaque exposition

immédiatement au-dessous de celle qui l'a précédée.--De même depuis des

siècles, on dit que le commerce va mal.--Il est certain que les maîtres

n'exposant plus, les toiles supérieures se raréfient singulièrement;

mais il arrive, en peinture comme dans les lettres, qu'au lieu d'un

artiste éminent, nous ayons vingt artistes distingués; ce que perdent

les individus, la masse le regagne, le génie se fait rare, le talent

abonde, et l'on est tout surpris de trouver dans des tableaux de

débutants un savoir-faire déjà remarquable, qui aurait beaucoup promis à

toute autre époque; mais aujourd'hui les hommes de talent demeurent ce

qu'ils sont, et les habiles deviennent rarement des maîtres.

[Illustration: Ouverture du Musée, le 13 mars.]

Bibliographie

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE ÉTRANGER.

_Report and Appendices of the children's employment commission presented

to both houses of Parliament, by command of Her Majesty_.--Rapport et

Appendices de la commission du travail des enfants dans les

manufactures, présentés aux deux Chambres du Parlement, par l'ordre de

Sa Majesté (non traduits). Mars, 1843.

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 · 第 5 / 7 段