Il termina ses jours dans cette exaltation de principe particulière aux

sectateurs des Giovannali. Sambucuccio naquit les armes à la main contre

l'aristocratie, et périt comme Caton, pour ne rien faire d'indigne de

soi, ou comme Codrus, pour lever un obstacle à la félicité de son pays.

ARRIGO DELLA ROCCA (1378).--Avant de mourir, Sambucuccio avait désigné

au peuple Arrigo della Rocca, comme digne de sa confiance. Arrigo,

ennemi implacable de Gènes, ami des communes, avoit l'avantage de tenir

aux barons par la naissance et par les alliances; presque toute la

nation marcha, se rallia autour de lui: en peu de temps, il obligea les

ennemis à repasser la mer. Mais les Génois ne pouvoient si promptement

abandonner une entreprise qui étoit l'objet des intrigues fomentées, des

crimes commis, du sang versé pendant deux siècles. Ils comprirent

seulement qu'il falloit ou une masse de forces plus considérables, ou

des ressorts plus compliqués, pour soumettre une nation indomptable; ils

comprirent que le principal avantage qu'ils tiroient de l'île consistant

dans un commerce exclusif, ainsi que dans la possession des ports qui

favorisaient leur marine et les rendoient redoutables à leurs ennemis,

ils pouvoient remplir le même but en tenant les places maritimes et en

abandonnant l'intérieur aux factieux, que l'on exciteroit pour les

empêcher de se rallier. D'ailleurs le commerce avoit beaucoup accru la

puissance de certaines familles de Gênes; il n'étoit pas moins important

pour la liberté de les affoiblir. L'on imagina de les mettre aux prises

avec les Corses. Dans ce but, la république déclara abandonner les

affaires intérieures de l'île et ne plus vouloir se mêler de protéger un

peuple ingrat; sous main cependant, elle sollicita les plus puissants

patriciens d'employer leurs richesses à une conquête glorieuse pour la

patrie et avantageuse pour leur famille.

L'ambition excitée est aveugle, et cinq des plus puissantes familles de

Gènes s'allièrent sous le nom de _compagnie de la Maona_, pour conquérir

la Corse. Au milieu des troubles que ces nouveaux ennemis nous

susciteront, le gouvernement national ne pourra se consolider; les

patriotes, ne voyant que guerres continuelles, se décourageront en

s'affoiblissant. Outre ce double avantage, Gênes avoit le plaisir de

voir se briser contre une roche inébranlable les navires des familles

qu'elle redoutoit.

Quoique puissante, la Maona fit de vains efforts pour s'emparer de vive

force de l'île. Battue, chassée, elle revint à ses premiers projets, et

résolut de n'élever l'édifice de sa domination qu'à l'ombre des

factions; mais aussi peu avancée qu'à sa première année, elle reconnut,

après trente-neuf ans de vicissitudes, la chimère dont elle s'étoit

bercée, et, quoique à regret, abandonna des projets qui lui avoient été

si funestes.

La maison de Fregose étoit alors très-puissante à Gênes. On lui offrit

de succéder à la Maona; et, pour l'encourager, le sénat lui céda

Bonifacio et Calvi qu'il avoit conservés jusque-là. Abramo di Campo

Fregoso ne parut en Corse que pour être battu et fait prisonnier; il vit

en moins de quatre ans ses espérances s'évanouir avec sa faction.

VINCENTELLO D'ISTRIA (1405).--Vincentello d'Istria, depuis la mort

d'Arrigo, avoit été élevé au premier rang; son activité, ses talents

militaires, lui ont mérité une des premières places parmi les grands

hommes qui ont gouverné la Corse. Il acheva de détruire le reste de la

faction de la Maona, renversa le parti des Fregose, et fit régner la

justice. Vainqueur des Turcs sur terre, il arma une flottille et battit

leurs galères. Une grande partie de nos maux devoit être causée par les

papes. Par suite d'une donation qu'ils avoient faite de la Corse à

Alphonse, roi d'Aragon, il vint, en 1420, avec quatre-vingts vaisseaux

pour s'en emparer... Vincentello sentit que ce ne pouvoit être qu'un

torrent passager; il se joignit à lui, et ils assiégèrent ensemble

Calvi, dont ils se rendirent maîtres; mais, ayant échoué devant

Bonifazi, Alphonse continua son voyage vers la Sicile.

Après son départ, à l'abri de la grande réputation de Vincentello, les

Corses vécurent en paix, et les particuliers de Gênes n'osoient

s'aventurer contre un homme si favorisé par la fortune; on réussit

toutefois à gagner Simone-da-Mare, qui leva l'étendard de la révolte.

Cet ennemi, quoique redoutable, n'auroit fait qu'augmenter les triomphes

de Vincentello, lorsque celui-ci, s'étant embarqué, fut pris par deux

galères génoises et conduit à Gènes où il périt misérablement. Ainsi

finit un homme qui, par ses rares talents, méritoit l'estime des

nations. Pourquoi Gênes, au mépris du droit des gens et de

l'hospitalité, violoit-elle cinquante-trois ans de paix? C'est ce qui

lui fut reproché par les puissances voisines: mais, maigre ces

reproches, ces avides marchands ne recueillirent pas moins le fruit de

leur crime.

PAOLO DELLA ROCCA (1458).--Après la mort de Vincentello, le peuple

choisit, pour lui succéder, Paolo della Rocca. Sa première expédition

fut de marcher contre Simone, qui avait pris du crédit: il le battit, le

força à se retirer à Gènes. Là, cet infâme citoyen continua à conspirer

contre sa patrie; il entraîna les Montalti, les Fregose, les Adorne,

qui, aussi peu sages que la Maona, éprouvèrent le même sort. Mais, à

mesure que les Corses détruisent un ennemi, il en parait dix autres:

affoiblis par leur victoire même: ne pouvant ni prévenir l'attaque, ni

profiter de leurs succès, ils se trouvent dans la plus triste position.

Si un élément ennemi ne les eût empêchés de l'atteindre, Gènes, superbe

repaire! tu n'aurais pas longtemps insulté à nos malheurs... Pouvoir

d'un bras désespéré se venger en un moment de tant d'affronts, d'un seul

coup assurer l'indépendance de sa patrie et donner aux hommes un exemple

éclatant de justice... Dieu! ton peuple ne seroit-il pas le foible

opprimé?

Dans cette position désespérée, l'évêque d'Aleria ouvrit l'avis

d'implorer la protection des papes; Eugène occupoit alors la chaire

pontificale. Ravi de cette heureuse circonstance, il envoya un légat en

Corse. Les Adorne prétendirent mettre obstacle à ce nouvel ordre de

choses: mais battu. Gregorio Adorno paya par sa captivité les vues

ambitieuses de son oncle.

MARIANO DI GAGGIA (1445).--Les peuples nommèrent pour gouverner sous la

protection des papes Mariano di Gaggia. Mariano, implacable ennemi des

caporaux, leur fit une guerre opiniâtre; il brûla, dévasta leurs biens,

démolit leurs châteaux. Les caporaux distingués par leur crédit sur le

peuple en étoient les chefs; mais, corrompus, ils ne servirent plus qu'à

l'égarer, et la nation étoit victime de leur ambition et de leur

avidité: funestes effets de l'ignorance de la multitude. L'on ne peut

disconvenir cependant que les caporaux n'aient rendu des services à la

Corse. Leur histoire est à peu près celle des tribuns de Rome. Après sa

brillante expédition contre les caporaux. Mariano ne fit plus rien qui

fût digne de sa réputation; il conserva sa prépondérance sur le peuple

malgré le grand nombre de ses ennemis; mais il s'en servit pour prêcher

la soumission à l'Offizio. L'histoire, méprisant cette indigne conduite,

ne s'occupe plus de lui, et le laisse mourir dans l'oubli.

Peut-être, à l'ombre de la tiare, on eût vécu tranquille; mais le pape

Nicolas V, Génois, ami des Fregose, donna l'investiture de la Corse à

Lodovico, chef de cette maison. Les Corses, bien loin d'approuver cette

élection, coururent aux armes avec leur intrépidité ordinaire, et

repoussèrent ce nouvel adversaire. Galeazzo di Campo Fregoso, découragé,

céda à la république le peu de forts qu'il tenoit; mais les Génois,

constants dans leur politique, engagèrent l'Offizio de San Giorgio à

succéder aux Fregoso, et firent naître dans cette compagnie une

espérance de sucres qu'ils étoient bien loin de désirer.

A cette époque, l'esprit de la nation étoit perverti; l'on ni respiroit

que factions, que divisions. L'Offizio fit des préparatifs

considérables; son premier acte dans l'île fut d'assembler ses partisans

à Lago Benedetto. Là, il annonça ses dispositions bénignes: ce n'étoit

que pour le bonheur des Corses qu'il vouloit les subjuguer. Ce jargon,

auquel ils eussent dû être accoutumés depuis longtemps, en éblouit

plusieurs. La liste de ses adhérents s'accrut; une partie considérable

de l'île envoya des députés à la diète de Lago Benedetto, où ils

arrêtèrent les pactes conventionnels de la souveraineté de l'Offizio.

_(La suite au numéro prochain.)_

Théâtres.

_Charles VI_ opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR_ et GERMAIN

DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER,

décorations de _MM. CICERI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLÈCHIN.

C'est une terrible affaire qu'un opéra en cinq actes, et qui exige une

notable dose de patience et de force chez le poète, chez le musicien, et

souvent aussi chez l'auditeur. Je ne parle pas des acteurs: jamais

acteur, que je sache, ne s'est plaint que son rôle fût trop long.

Déjà, et plus d'une fois, on a reproché à l'Opéra l'énormité de ce

fardeau qu'il impose, chaque année, à l'attention du public: mais, à

cela, les gens de théâtre ont une réponse toute prête, et qui leur

parait péremptoire: c'est que les pièces en cinq actes sont plus

lucratives. Sans doute, trois actes bien faits doivent suffire à

l'appétit d'un homme de lettres, d'un artiste, d'un avocat, peut-être

même d'un avoué; mais, les banquiers, les épiciers, les marchands de

calicot, les fabricants de bas de Paris, tiennent surtout à la quantité,

et c'est pour eux que l'on travaille On comprendra sans peine que,

partout où la question financière se présente, il faut bien que la

question d'art lui cède la place et disparaisse. Va donc pour cinq

actes! jouissez-en, mon cher lecteur, ou subissez-les, selon que vous

appartenez à l'une ou à l'autre des deux catégories de spectateurs que

je viens d'indiquer ci-dessus.

Le personnage principal de l'opéra nouveau, ainsi que son titre

l'annonce, est Charles VI, ce roi qui fut si malheureux, et sous lequel

la France fut si malheureuse. On est aux derniers jours de ce long ce

triste règne; l'Anglais est maître de Paris et de la plus grande partie

du royaume: Henri V, le vainqueur d'Azincourt, est mort; le duc de

Bedfort commande son armée, exerce le pouvoir suprême au nom d'Henri VI,

son neveu, tient le roi de France dans une sorte de captivité, et mène

rudement la guerre dont le succès doit anéantir les dernières espérances

du dauphin et des Français qui aiment encore la France. Le vieux Raymond

est de ceux-là.

Qu'est-ce que le vieux Raymond? Cela n'est pas très-facile à deviner. Il

habite une métairie; il est donc métayer. Cependant, il a été soldat

jadis, et quand ses regards s'arrêtent sur une grande épée, qu'on voit

chez lui pendue à la muraille, il dit souvent à demi-voix:

Ma bonne lame d'Azincourt,

Quand donc pourrai-je te reprendre.

J'avoue que, pour ma part, je n'imagine pas ce qui l'en empêche, car il

n'y en eut jamais une plus belle occasion. Sa fille Odette, qui parait

une fille de sens et de résolution, est tout à fait de mon avis.

«_Agissez_, lui dit-elle, _et ne parlez pas._» Mais Raymond aime

beaucoup à parler. Il aime aussi à chanter, et ne se fait guère prier

quand on lui demande un refrain contre les ennemis de la France.

La France a l'horreur du servage,

Et, si grand que soit le danger,

Plus grand encore est son courage

Quand il faut chasser l'étranger.

Vienne le jour de la délivrance,

Des coeurs ce vieux cri sortira:

Guerre aux tyrans! Jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnera.

Ou voit que les inspirations poétiques de Raymond ne sont pas d'un ordre

très-élevé. Il n'a rien de commun avec le Tyrtée antique: il est même

bien loin du moderne Tyrtée, à qui nous devons les _Messiniennes_. Mais

enfin son intention est bonne, et il faut lui en savoir gré. C'est un

poète languissant et décoloré, j'en conviens; mais c'est du moins un

citoyen dévoué, un sujet fidèle. Il le prouve bien, puisqu'il envoie

sans hésiter sa fille auprès du roi dès la première réquisition.

Odette ne s'y décide pas sans quelques regrets. Cela n'a rien

d'étonnant: elle aime un jeune écuyer, nommé Charles, qui, depuis

quelque temps, rode autour de la métairie, qui lui a parlé d'amour, qui

même l'a demandée en mariage à son père. Ce dernier point me semble

assez grave, et j'aurais quelque peine à le croire, si Raymond ne le

disait lui-même à sa fille, pour la consoler

Plus de tristesse, enfant! la noce à ton retour.

N'as-tu plus foi dans sa constance?

Or vous saurez que cet écuyer si tendre, et si vertueusement amoureux de

la fille d'un paysan, n'est rien moins que le dauphin de France, qui

sera bientôt Charles VII.

Cela vous parait léger, sans doute, et un peu perfide; mais, du moins.

Charles est bon fils. A peine apprend-il qu'Odette est mandée auprès du

Roi,

Qu'elle va consoler dans sa noble misère,

qu'il recule et tombe à genoux devant elle:

En respect mon amour se change.

Reste pure, Odette, et sois l'ange

De tes rois et de ton pays.

Pour eux, c'est en toi que j'espère.

L'ange qui va sauver le père

Sera respecté par le fils.

Il ne forme plus qu'un voeu, c'est de revoir son père, et Odette

s'engage à lui en fournir les moyens.

Au deuxième acte, le théâtre représente les salons de l'hôtel

Saint-Paul, où la reine Isabelle et le duc de Bedfort préparent, au

milieu d'une fête, l'acte qui doit asservir pour jamais la France à

l'Angleterre, et faire passer la couronne de Charles VI sur le front du

fils d'Henri V. Pendant qu'ils _ourdissent leur trame criminelle_, un

joyeux orchestre résonne autour d'eux, et des voix harmonieuses

Chantent la villanelle, où notre Alain Chartier

Compare l'enfance à l'aurore.

Alain Chartier, que la reine Marguerite, femme de Louis XI baisait,

comme on sait, sur la bouche, pendant son sommeil, à cause des belles

choses qu'il disait, devait être bien jeune à l'époque où il fit cette

chanson-là. Ce fut apparemment son début; mais le début est brillant

pour un poète au maillot, et rien n'y accuse l'inexpérience d'un âge

aussi tendre. Le style en est correct et fort élégant; les rimes riches

et harmonieuses, et la nature y est peinte des plus riantes couleurs.

Bientôt la reine elle-même joint sa voix aux voix du choeur. Hélas! je

voudrais en vain le nier, cette femme, qui fut une si perfide épouse,

une si détestable mère, et la reine la plus funeste qu'ait jamais eue la

France, n'en réunissait pas moins tous les talents et tous les charmes!

Admirable musicienne, elle avait une voix tout à la fois douce et

sonore, qu'elle conduisait avec une habileté savante, dont les Italiens

n'ont trouvé le secret que beaucoup plus tard. A défaut de l'air qu'elle

chante, en voici du moins les paroles, qui ont bien aussi leur mérite:

L'aube de notre jeune âge

Ressemble à celle du jour:

Chagrins d'enfance et d'amour

Se ressemblent davantage.

L'amant, loin de son doux bien,

Tombe en tristesse profonde:

Pour lui, rien n'est plus au monde,

Plus n'est rien.

Sa peine est si douloureuse

Que mourir on le verrait,

Si d'une peine amoureuse

On mourait.

Mais de son mal il guérit

Sitôt que revient la reine;

Il la voit sourire à peine,

Qu'il sourit.

Un si doux transport, l'oppresse,

Que mourir on le verrait,

Si d'une amoureuse ivresse

On mourait.

Après le concert, le bal. Après le bal, le souper.

Les trois portes du fond s'ouvrent, et l'on voit une table servie avec

une splendeur royale. Un maître de cérémonie s'avance; la reine se lève,

et, présentant la main au duc de Bedfort:

Milords, messieurs, le banquet nous attend.

Tous les convives sortent, et le salon reste désert.

Un homme y paraît alors et s'avance d'un pas lent et mal assuré; sa

chevelure et ses vêtements sont en désordre; son oeil est fixe et son

visage pâle. Arrivé devant la porte de l'appartement où a lieu ce

banquet que la reine préside, il s'arrête et dit _J'ai faim!_ Cet homme,

c'est le roi de France!

Odette ne le laisse pas longtemps seul. Pour le distraire, elle a

recours à son jeu favori, à ce jeu qui a été inventé pour l'amusement de

ce royal insensé, et qui après lui en amusera tant d'autres; elle joue

aux cartes avec lui; tout en jouant, elle lui parle de son fils, et peu

a peu fait naître en lui le désir de le revoir. C'est en effet ce

qu'elle a promis au dauphin; mais elle nuit à ce prince en croyant le

servir.

Bientôt la reine rentre avec Bedfort. Charles tremble devant elle; il

pâlit à sa voix; il chancelle sous son regard. Jamais elle n'eut un plus

grand intérêt à user de son funeste ascendant. Ce traité conclu entre

elle et Bedfort, qui déclare Henri VI d'Angleterre unique héritier du

roi de France, il faut que Charles VI le signe. Il résiste d'abord, sans

trop savoir ce qu'on lui demande; mais la reine fait sortir Odette, et

s'empare des cartes qu'elle aperçoit sur la table. Privé à la fois de

ses deux joujoux, le vieil enfant se désespère. Ah! dit-il,

Qu'un ciel sans nuage

Pour les regards est doux! et quelle volupté

De se ranimer sous l'ombrage,

A l'air pur de la liberté!

--Vous le pourrez demain si vous voulez, répond la reine, et l'on vous

rendra Odette, et l'on vous rendra vos cartes aussitôt que vous aurez

signé.

Charles signe et se remet au jeu, en riant d'un rire hébété, pendant que

Bedford, à côté de lui, lit à voix haute l'acte qui déshérite le

dauphin.

Le lendemain, Charles, conduit par Odette chez le vieux Raymond, revoit

en effet son fils et le reconnaît à grand'peine. Bientôt un exprès

envoyé par la reine vient abréger sa promenade. Il est roi, il faut

qu'il règne. Une cérémonie publique se prépare, il faut qu'il y

paraisse. Dans toutes les comédies qui se jouent à la face de la nation,

le premier rôle ne lui appartient-il pas de plein droit?

Le théâtre change et représente le perron de l'hôtel Saint-Paul,

derrière lequel se déroule le vieux Paris, et se dresse la Bastille. Là

un trône est dressé pour Charles et pour Isabelle; au-dessous se presse

le peuple, morne, sombre et indigné. Hélas! cette fête pompeuse a pour

objet la proclamation des droits prétendus d'Henri VI. Ce cortège qui

s'avance, c'est Bedfort qui le mène, et il entoure ce jeune roi sur le

front duquel on va placer la couronne de France, et qu'on vient

présenter à Charles, afin qu'il le reconnaisse publiquement pour son

héritier. Mais Charles a quelquefois des éclairs de raison, et alors

l'instinct national se retrouve en lui toujours vivant et plein

d'énergie.

«Qu'il est beau, cet enfant!....» lui dit Isabelle. Mais Charles répond:

_c'est un Anglais._ L'enfant approche, et Bedfort le présente au

monarque:

Donnez-lui le baiser de paix.

Vous avez sur son front posé le diadème.

CHARLES.

Moi? moi?

[Illustration: Théâtre de l'Opéra.--_Charles VI_--Le Cortège, au

troisième acte.]

[Illustration: Théâtre de l'Opera.--Opera de _Charles VI_. paroles de

MM. Casimir et Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy.--Cinquième

acte, dernière décoration.]

BEDFORT.

C'est l'héritier préféré par vous-même qui doit régner un jour...

CHARLES.

Jamais!

Il étend en effet son bras, que la fureur a ranimé; il saisit le

sceptre, le brise, et en foule les tronçons sous ses pieds, aux cris

d'enthousiasme et de joie du peuple témoin de cette scène.

Après un pareil éclat, la reine n'a plus rien à espérer, si elle ne rend

le malheureux roi tout-à-fait fou. Elle n'hésite pas un moment. Il est

seul, il attend son fils, qui s'est introduit dans Paris, qui a préparé

son évasion, et qui doit, à un signal convenu, entrer à l'hôtel

Saint-Paul par une fenêtre, et l'enlever. Ce signal, c'est une chanson

connue qu'Odette doit faire entendre. Tout, à coup retentissent à son

oreille des bruits étranges, des murmures lugubres, de sourds

gémissements. Il écoute en frémissant, il regarde: à la clarté d'une

lueur sombre et vacillante, un homme s'introduit dans son appartement,

et vient droit à lui. Il est à moitié nu; sa barbe est inculte, ses

cheveux hérissés, son oeil fixe et menaçant; son bras est armé d'une

redoutable massue. C'est cet inconnu qui, jadis, l'arrêta dans la forêt

du Mans, et dont l'aspect imprévu troubla sa raison.

Ose un instant me regarder en face, Eh bien, me reconnais-tu, roi?

CHARLES.

Non, non! mais ton aspect me glace.

LE SPECTRE.

De la forêt du Mans, te souviens-tu?

CHARLES.

C'est toi, C'est bien toi. Que ma tête alors était brûlante Elle

brûle...

LE SPECTRE

J'ai dit que le fer, le poison, Sèmeraient sur tes pas le deuil et

l'épouvante.

CHARLES.

Fuis, spectre!

LE SPECTRE

Je l'ai dit.

CHARLES.

Ma raison! ma raison

LE SPECTRE.

Roi, j'ai dit vrai. Regarde:

En effet le parquet s'est entr'ouvert, et trois spectres en sortent

lentement.. Ils sont vêtus de noir, et leur tête est couverte d'un

casque; mais sous ce masque il n'y a point de visage ce sont des

spectres. Regardez continue l'homme de la forêt du Mans.

C'est Clisson, Qui tend vers toi sa main sanglante Louis ton oncle, et

Jean-sans-Peur.

[Illustration: Madame Stoltz, rôle d'Odette, Barroithet, rôle de Charles

VI.]

[Illustration: Madame Dorus, rôle d'Isabeau.].

Le spectre se trompe. Louis d'Orléans était le frère du roi, et non son

oncle. Mais cet homme de la forêt du Mans n'était, à tout prendre, qu'un

membre du menu populaire, un malotru, un croquant, qui ne savait rien

des choses de ce monde, et n'avait pas lu l'almanach de la Cour. Son

erreur est donc pardonnable, et, d'ailleurs, Charles est trop effrayé

pour s'en apercevoir. Il n'a d'oreilles que pour l'épouvantable trio

dont le régalent ces trois squelettes virtuoses:

Tremble! la tombe s'ouvre;

La mort, qu'elle découvre,

A tes regards en sort,

Et tes pâles fantômes

Désertent ses royaumes

Pour t'annoncer ton sort.

CHARLES.

Quel est-il donc?... Je touche à mon heure suprême?

LE SPECTRE.

Ils tombèrent tous trois assassinés, jadis.

CHARLES.

Eh bien?

[Illustration: Duprez, rôle du Dauphin.]

LE SPECTRE. Tu périras de même.

CHARLES.

Qui doit m'assassiner?

LES TROIS FANTÔMES, _Successivement._

Ton fils!--Ton fils!--Ton fils!

Il faudrait une tête plus forte que celle de ce pauvre monarque pour

résister à ces menaces, à ces chants, et à cette horrible fantasmagorie.

Il entre dans un accès de folie furieuse, et livre son fils à Isabelle

et à Bedford, qui ne manquent pas d'accourir à ses cris.

Voilà donc le dauphin prisonnier des Anglais, et, qui pis est, de sa

mère.

Dans leurs fers il attend sa sentence:

A Saint-Denis l'arrêt sera porté.

On y traîne te roi, pour que sa voix proclame

Que son fils par le ciel du trône est rejeté,

Pour qu'à Bedfort il donne l'oriflamme

Avec la royauté.

Voilà ce que Raymond apprend à Dunois, à Tanneguy-Du-châtel, à Lahire, à

Saintrailles, qu'il trouve campés au bord de la Seine. _Plus

d'espérance!_ chantent les chevaliers; mais Odette est une fille de

tête, et ne se décourage pas pour si peu.--Comment Odette se

trouve-t-elle là? Comment la reine, après les tentatives réitérées

qu'elle a faites dans l'intérêt du dauphin, et dont la démence du roi a

trahi le secret, ne l'a-t-elle pas fait fouetter et puis jeter à la

rivière, dans un sac décoré de l'inscription d'usage: _Laissez passer la

justice du roi?_--C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. Quoi

qu'il en soit, Odette, profitant de sa faveur à la cour, a fait nommer

son père gardien des tombeaux de Saint-Denis, et, dit-elle,

.............Ces demeures sombres

Peuvent cacher des vivants dans leurs ombres,

Et la victoire en peut sortir.

C'est ce qui arrive en effet. Au moment décisif, quand, aux yeux de la

cour, des Anglais et du peuple assemblé sous les voûtes saintes, Charles

exige que le dauphin renonce à ses droits, et va prononcer sa sentence,

les défenseurs de la cause nationale sortent tout à coup de l'église

souterraine, repoussent les Anglais, délivrent le jeune prince, et

procurent à Charles VI le plaisir de mourir comme Mithridate, en voyant,

de ses derniers regards, fuir ses ennemis. Il meurt en effet, mais en

roi, et qui plus est, en troubadour, après avoir entonné, de sa voix

défaillante, le patriotique refrain que j'ai déjà cité, et qui parait

être l'idée mère des auteurs, et la moralité de leur fable:

Vive le roi! Jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnera.

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 · 第 3 / 7 段