une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte
Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale
d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à
décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé
de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient;
la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut
son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le
retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu
de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de
l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de
l'exécuteur algérien par un exécuteur français.
Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à
Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le
nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime
d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a
subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait
avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après
l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour
l'examiner dans tous ses détails.
--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les
sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur
libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront
pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant
au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de
leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs
foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des
deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de
route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber,
indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité
militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en
constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur
séjour en Algérie.
--Le bateau à vapeur _le Tartare_, qui avait été expédié à Tanger avec
notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur
des _Annales algériennes_, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant
toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M.
Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur
Abd-el-Rahman lui refusait _Vexequatur_. L'empereur de Maroc a donné
pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence
d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait
temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des
Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que
de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour
déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses,
le _Tartare_ a ramené dans le port d'Oran le consul _in partibus_, qui y
attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion,
c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger
chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui
qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations
officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.
--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les
populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général
Bedeau, comptent sur une abondante récolte.
--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est
toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en
cas de besoin, aux tribus alliées.
--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le
commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en
campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne,
commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle
d'Oran.
--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel
par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de
Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle
appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur
principal village, dans un pays où les habitants se croyaient
inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le
général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le
territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la
première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres
s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel
Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance
sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de
Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu
la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les
fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à
suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus
difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats,
parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense
influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février,
soutiendra une lutte opiniâtre.
--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a
dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire
importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de
soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la
frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les
communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de
Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces
montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements
heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur
aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les
atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du
pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le
train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie
de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande
abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et
le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition.
MANUSCRITS DE NAPOLÉON [1]
[Note 1: La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.]
LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.
LETTRE DEUXIÈME.
Monsieur,
Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire
ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent
à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu
instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en
1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio
Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en
1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594.
A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la
confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de
faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le
père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à
ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus
maîtres de _Bonifazio_, en trahissant les liens les plus sacrés de
l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison
des factions.
Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts
qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état
de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les
différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne
connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de
protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça
les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à
tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui
des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse
d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes,
et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent
Sinuccello della Rocca pour _Giudice_, ou premier magistrat.
SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans
les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son
austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires
publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des
seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur
toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions,
sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre
des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au
commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité,
foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef
fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se
présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un
homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée
répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.
Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les
Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des
circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en
sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les
principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être
d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet
de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de
sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire
tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher
à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et
garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il
seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les
eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le
reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers,
après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces
rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes
vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec
humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré
par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité
publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de
l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux
égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de
Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles,
achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si
tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter
par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue
sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta
confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit,
et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il
soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la
nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps
de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent
découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de
fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre
vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son
premier malheur.
Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un
vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la
rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force
publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui,
sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui
il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un
délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui
enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme
de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec
impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre
illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la
puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents
pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au
lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.
«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en
frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien
glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père....
Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je
viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui,
conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient.
«Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de
Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des
miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle
horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui
devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est
vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo,
pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme
dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton
enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par
l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait
quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur
l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica
se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient
brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes
celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les
efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien
d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta
gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie
à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la
république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu
assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père
et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra
s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier
de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus,
par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de
Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est
possible, son amour s'en accroîtra.»
Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour
désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort,
et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances
du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de
résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et
de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper;
l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia
sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de
ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica.
Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père;
tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le
vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui
réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut
jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le
peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit
pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet
embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous
les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le
prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible
lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui
font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui
achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit
d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le
commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été
méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme
atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé
du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel
étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois;
j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de
vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme
t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent
par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que
l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»
En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se
couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il
monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère;
les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel.
Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber;
l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son
crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses
fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable,
se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello;
heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du
repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été
rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un
plaisir avant de mourir.
Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un
âge très-avancé [1]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui,
tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler;
le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des
remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les
remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin
misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur
l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris
de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort
ignominieuse.
Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après
avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or;
mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra
notre pays d'une race de monstres.
LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de
Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois
parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie.
L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la
scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol
hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un
grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les
débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les
préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de
superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre
à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de
saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les
vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la
souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane
pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils
n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque
le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale
n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre
les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés
jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve
encore: _Il a été traité comme les Giovannali_. Pour justifier cette
exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a
calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur
les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les
lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur
auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition
de leur siècle.
SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus
fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces
infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour
pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à
tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons
fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les
yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la
république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût
devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne
pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre
les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il
devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du
vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans
les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par
les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la
confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier
magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer
d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès
que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que
condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination,
d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il
crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec
les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays
qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans
politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à
tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés
qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant
rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui
restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher
leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le
souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit
impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis
tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir
juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas
être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de
finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.
[Note 1: Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop
de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre
autre _Giudice_, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de
Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son _Istoria de
Corsica_ (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.]