Un fâcheux incident, survenu l'année dernière, a provoqué à cet égard

une innovation nécessaire. Le 5 mai 1842. fut exécuté, hors de la porte

Babazoun, à Alger, le nommé Grass, condamné à mort par la Cour royale

d'Alger. L'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à

décapiter un chrétien, et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé

de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du patient;

la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, et celui-ci ne dut

son salut qu'à l'intervention de la force publique. Pour prévenir le

retour d'un si hideux spectacle, l'autorité locale a demandé et obtenu

de M. le ministre de la Guerre, l'introduction en Algérie de

l'instrument de supplice usité en France, et le remplacement de

l'exécuteur algérien par un exécuteur français.

Le 10 février, l'échafaud a été dressé sur la place Bab-el-Oued, à

Alger, et la terrible machine a fonctionné pour la première fois. Le

nommé Abd-el-Kader Zellouf ben Dahman, condamné à mort pour crime

d'assassinat, par arrêt de la Cour royale du 10 septembre dernier, a

subi sa peine à une heure après midi. La nouveauté du spectacle parait

avoir vivement impressionné les spectateurs indigènes, et, après

l'exécution, ils se sont précipités en foule vers l'échafaud pour

l'examiner dans tous ses détails.

--En vertu d'une décision du ministre de la Guerre, du 20 février, les

sous-officiers et soldats de l'armée d'Afrique, autorisés, lors de leur

libération du service militaire, à rester en Algérie, conserveront

pendant deux années, à dater du jour de leur libération, le droit tant

au passage gratuit pour rentrer en France, qu'à l'indemnité de route de

leur ancien grade, pour se rendre du port de débarquement dans leurs

foyers. Les anciens militaires qui demanderont, avant l'expiration des

deux années, à rentrer en France, devront, pour obtenir une feuille de

route donnant droit au passage gratuit et à l'indemnité, exhiber,

indépendamment de leur congé de libération, un certificat de l'autorité

militaire ou civile du lieu où ils auront eu leur dernier domicile, en

constatant qu'ils ont toujours tenu une bonne conduite pendant leur

séjour en Algérie.

--Le bateau à vapeur _le Tartare_, qui avait été expédié à Tanger avec

notre nouveau consul à Mogador, M. le chef d'escadron Pellissier, auteur

des _Annales algériennes_, est rentré à Oran le 29 janvier, ayant

toujours à bord le consul et sa famille. A son arrivée à Tanger, M.

Pellissier apprit du consul de France dans cette ville que l'empereur

Abd-el-Rahman lui refusait _Vexequatur_. L'empereur de Maroc a donné

pour motifs de son refus qu'il ne voyait pas la nécessité de la présence

d'un consul français à Mogador, attendu que celui qui gérait

temporairement le consulat remplissait sa mission à la satisfaction des

Français et des Marocains, et que l'on n'avait rien de mieux à faire que

de le maintenir dans cette position. Toutes les démarches faites pour

déterminer l'empereur à revenir sur sa décision ayant été infructueuses,

le _Tartare_ a ramené dans le port d'Oran le consul _in partibus_, qui y

attend des ordres du gouvernement. La véritable cause de son exclusion,

c'est peut-être que M. le commandant Pellissier a été longtemps à Alger

chef du bureau arabe, et qu'il serait plus difficile de cacher à lui

qu'à tout autre l'assistance secrète que, malgré les dénégations

officielles, Abd-el-Kader continue à recevoir du Maroc.

--Dans le beylik de Tlemsen règne une assez grande tranquillité, et les

populations, protégées par la présence de la colonne mobile du général

Bedeau, comptent sur une abondante récolte.

--La colonne de Mostaganem, sous les ordres du général Gentil, est

toujours en mouvement; sa mission est de prêter aide et assistance, en

cas de besoin, aux tribus alliées.

--Après avoir pris quelque repos, la colonne de Mascara, sous le

commandement de M le général de La Moricière, est de nouveau entrée en

campagne. Pendant ces excursions, le colonel Géry, du 56e de ligne,

commande la place de Mascara, et le colonel Thiéry, du 6e léger, celle

d'Oran.

--Les opérations militaires ont été continuées dans l'ouest de Cherchel

par le général de Bar, qui a reçu, auprès de la ville kabaïle de

Terzout, la soumission de la tribu de Zatima, à laquelle elle

appartient, et celle des Beni-Zioui, auprès de Ghelanzero, leur

principal village, dans un pays où les habitants se croyaient

inexpugnables, parce que les Turcs n'avaient jamais pénétré chez eux. Le

général de Bar n'a pas reçu un seul coup de fusil en parcourant le

territoire horriblement accidenté de six tribus kabaïles, dont la

première est à dix lieues ouest de Cherchel, et dont les autres

s'étendent à deux ou trois marches de Tenès; tandis que le colonel

Picouleau, dans deux sorties successives, a éprouvé une résistance

sérieuse chez les Beni-Menasser, à une marche seulement au sud de

Cherchel. Ses attaques persévérantes contre les Beni-Menasser ont obtenu

la soumission de cinq fractions de cette tribu considérable; les

fantassins se sont joints à lui pour contraindre les hautes montagnes à

suivre leur exemple; mais c'est la partie la plus belliqueuse et la plus

difficile du territoire. Il est probable qu'il y aura d'autres combats,

parce que la famille des Berkani a encore sur cette contrée une immense

influence, et que son chef, proscrit par l'arrêté du 10 février,

soutiendra une lutte opiniâtre.

--Dans la province de Constantine, M le général Baraguey-d'Hilliers a

dirigé avec succès, du 12 au 22 février, une opération militaire

importante: il s'agissait d'attaquer la ligne des Zerdezas et de

soumettre ce chaînon intermédiaire de la résistance kabaïle qui, de la

frontière d'Alger, s'étend jusqu'à celle de Tunis et interrompt les

communications avec la mer. Quatre colonnes, parties simultanément de

Constantine, de Philippeville, de Bone et de Guelma, ont envahi ces

montagnes presque inaccessibles, et, grâce à leurs mouvements

heureusement combinées et exécutés, elles ont imprimé une grande terreur

aux tribus ennemies, en leur prouvant que nos troupes sauraient les

atteindre et les vaincre, quelque grandes que fussent les difficultés du

pays. Les parcs de l'État approvisionnés de plus de 3,000 boeufs, le

train des équipages remonté de 200 mulets, la soumission de cette partie

de la province garantie par des otages, et, par suite, une plus grande

abondance sur nos marchés, rumine aussi plus de sécurité pour l'armée et

le commerce, sont les résultats positifs de cette brillante expédition.

MANUSCRITS DE NAPOLÉON [1]

[Note 1: La reproduction des manuscrits de Napoléon est interdite.]

LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.

LETTRE DEUXIÈME.

Monsieur,

Nous avons parcouru rapidement les régions ténébreuses de notre histoire

ancienne; nous voici arrivés au douzième siècle; nos annales commencent

à s'éclaircir. A cette époque, la tradition, les monuments ont pu

instruire Giovanni della Grossa, notre premier historien, qui naquit en

1378, Piero Antonio Alonteggiani, qui écrivoit en 1525, Marco Antonio

Ceccaldi, qui cessa de vivre en 1569, Circeo, qui acheva son ouvrage en

1576, Filippini, qui publia son histoire en 1594.

A l'époque où les Corses libres avoient trouvé un refuge dans la

confédération de Pise, les Génois abordèrent dans leur île; l'esprit de

faction et l'intrigue y arrivèrent avec eux. Armer le fils contre le

père, le neveu contre l'oncle, le frère contre le frère, paroissoit à

ces avides Liguriens le chef-d'oeuvre de la politique. S'étant rendus

maîtres de _Bonifazio_, en trahissant les liens les plus sacrés de

l'hospitalité, ils commencèrent à semer dans tous les coeurs le poison

des factions.

Les Pisans, affoiblis par leur guerre, préoccupés des graves intérêts

qu'ils avoient à soutenir dans le continent, se trouvèrent hors d'état

de s'opposer aux projets des Génois et de maintenir la paix entre les

différents pouvoirs qui existoient alors en Corse. Les seigneurs, ne

connoissant plus de frein, aspirèrent à la tyrannie; le peuple, dénué de

protecteurs, se livra à tout l'emportement de son indignation, et menaça

les barons de les dépouiller d'une autorité illégitime et contraire à

tous les droits naturels. L'un et l'autre parti comptoient sur l'appui

des Génois qui fomentoient leurs discordes. Les barons, sur la promesse

d'une protection efficace, se confédérèrent avec la république de Gènes,

et lui prêtèrent hommage. Les communes s'unirent et reconnurent

Sinuccello della Rocca pour _Giudice_, ou premier magistrat.

SINUCCELLO DELLA ROCCA. 1258.--Sinuccello della Rocca, distingué dans

les armées pisanes par son rare courage, ne l'étoit pas moins par son

austère justice. Pendant soixante ans qu'il fut à la tête des affaires

publiques, il sut contenir Gènes, et effacer des privilèges des

seigneurs ce qui étoit contraire à la liberté publique. D'une humeur

toujours égale, impartial dans ses jugements, calme dans ses passions,

sévère par caractère et par réflexion. Sinuccello est du petit nombre

des hommes que la nature jette sur la terre pour l'étonner. Au

commencement de sa carrière publique, on lui contestait son autorité,

foiblement accompagné, il erroit dans les montagnes de Quenza. Un chef

fort accrédité dans ces pièves, après avoir tué un de ses rivaux, se

présenta à lui. Sinuccello méprisant l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un

homme puissant, fait constater son crime et le fait mourir. La renommée

répand ce fait, on accourt de tous côtés se ranger sous ses drapeaux.

Pise, écrasée à la journée de la Meloria, ne donna plus d'ombrage; les

Génois résolurent de faire tous les efforts pour profiter des

circonstances. Voyant la difficulté de vaincre Sinuccello, ils firent en

sorte de le gagner; envisageant d'ailleurs les barons comme les

principaux obstacles à leur domination, ils les désignèrent à être

d'abord sacrifiés. Sinuccello, qui ne perdoit pas de vue le grand objet

de l'indépendance de la Corse, vit avec plaisir les ennemis naturels de

sa patrie s'entre-déchirer. Profitant des événements, il sut faire

tourner à l'avantage public l'animosité des deux partis. Il dut chercher

à diminuer la puissance des barons, mais il le fit avec prudence, et

garda assez de mesure pour pouvoir se réconcilier avec eux quand il

seroit temps; en effet, dès que les succès multipliés des Génois les

eurent affaiblis, Sinuccello leur tendit la main, les incorpora dans le

reste de la nation, et obligea les ennemis communs à repasser les mers,

après avoir remporté sur eux de grands avantages. Ce fut dans une de ces

rencontres, qu'ayant fait un grand nombre de prisonniers, leurs femmes

vinrent de Bonifazio apporter leur rançon. Sinuccello les reçut avec

humanité, et les confia à la garde de son neveu. Ce jeune homme, égaré

par l'amour, trahit les devoirs de l'hospitalité et de la probité

publique, malgré la vive résistance d'une de ces infortunées. Navrée de

l'affront qu'elle venoit d'essuyer, les cheveux épars, ses beaux yeux

égarés et flétris par la honte, elle se prosterne aux pieds de

Sinuccello, et lui dit: «Si tu es un tyran sans pitié pour les foibles,

achève de faire périr une malheureuse avilie; si tu es un magistrat, si

tu es chargé par les peuples de l'exécution des lois, fais-les respecter

par les puissants. Je suis étrangère et ton ennemie; mais je suis venue

sur la foi, et je suis outragée par ton sang, par le dépositaire de ta

confiance...» Sinuccello fait appeler le criminel, constate son délit,

et le fait mourir sur-le-champ. C'est par de pareils moyens qu'il

soutînt toujours la rigueur des lois. Ses armes prospérèrent, et la

nation unie vécut longtemps tranquille. Dès cette époque jusqu'au temps

de Sambucuccio, les Génois ne parurent plus en Corse; ils furent

découragés par les pertes qu'ils avoient faites; ils se contentèrent de

fomenter, dans l'obscurité, la guerre civile, mais Sinuccello sut rendre

vaines toutes leurs trames; il vieillit, et la perte de sa vue fut son

premier malheur.

Guglielmo de Pietrallerata, gagné par les Liguriens, méprisant un

vieillard caduc et accablé d'infirmités, déploie l'étendard de la

rébellion; Lupo d'Ornano, neveu de Sinuccello mis à la tête de la force

publique, marche, bat, près de la Mezzana, l'imprudent Guglielmo, qui,

sans ressource, a recours à la commisération du jeune vainqueur, de qui

il obtient une suspension de quelques jours. Lupo se reproche déjà un

délai qui peut rendre inutile sa victoire, flétrir ses lauriers et lui

enlever son triomphe. Dans l'inquiétude de ces pensées arrive le terme

de la suspension; une entrevue lui est demandée, il y court avec

impatience; il va enfin, par la captivité de son ennemi, se rendre

illustre parmi les siens, et mériter de succéder aux honneurs comme à la

puissance de son oncle....; les deux escortes restent à trois cents

pas; les deux chefs s'avancent, se joignent, une visière se lève, et, au

lieu de Guglielmo, laisse voir sa fille, l'intéressante Véronica.

«Lupo, lui dit Véronica, il n'y a pas encore un an que nous vivions en

frères, et il faut que la fortune te réserve une destinée bien

glorieuse, puisque ton coup d'essai a été la défaite de mon père....

Lupo, je t'ai vu à mes genoux me promettre un amour constant; ô Lupo, je

viens aujourd'hui implorer de toi la vie!» Ce jeune héros, hors de lui,

conserve cependant assez de force pour fuir; mais Véronica le retient.

«Je ne viens pas ici séduire votre vertu, lui dit-elle, la gloire de

Lupo est plus chère à Véronica que la vie: celle de mon père et des

miens est en danger, et c'est vous qui la menacez......... Quelle

horrible position est la mienne! et si vous refusez de m'écouter, de qui

devrai-je attendre la pitié? Sinuccello ne pardonne jamais, et c'est

vous qui ètes destiné à être le ministre de ses cruautés! Lupo,

pourrois-tu être le bourreau des miens, pourrois-tu porter la flamme

dans ce séjour où tu passas à mes côtés les plus belles années de ton

enfance?» Déchiré par les sentiments les plus opposés, retenu par

l'amour, Lupo obéit au devoir, il s'arrache avec violence et fait

quelques pas pour s'éloigner, mais un cri qui lui perce le coeur

l'oblige à s'arrêter, à détourner la tête, et lui laisse voir Véronica

se précipitant sur sa lance, prête à se donner la mort; il revient

brusquement, arrive à temps, prend dans ses bras et arrose de ses larmes

celle qui l'a vaincu sans retour, et qui, pâle, affaiblie par les

efforts qu'elle vient de faire, lui dit: «Je n'ai à te proposer rien

d'indigne de toi; écoute-moi, et quand j'aurai cessé de parler, si ta

gloire, si ton devoir l'ordonnent, tu pourras me laisser seule en proie

à mon sort affreux.....Sinuccello est vieux et infirme; il faut à la

république un magistrat actif et dans la force de l'âge; tu t'es rendu

assez grand pour pouvoir prétendre à gouverner tes concitoyens; mon père

et les siens te promettent leur appui; Sinuccello lui-même ne pourra

s'opposer à toi: à l'âge où l'on doit encore obéir, tu seras le premier

de la république, qui, heureuse et comblée de prospérité par tes vertus,

par ton courage, ne laissera rien à désirer à ton coeur; la main de

Véronica cimentera ta puissance, Véronica t'aura dû la vie, et, s'il est

possible, son amour s'en accroîtra.»

Lorsque l'homme imprudent a laissé pénétrer dans son sein un amour

désordonné, lorsque la femme qui l'a allumé vient d'échapper à la mort,

et qu'elle est embellie par la pâleur de l'angoisse, par les souffrances

du coeur, il est au-dessus des forces accordées aux faibles mortels de

résister. Lupo fléchit donc, et les intérêts du devoir, de la patrie et

de la gloire firent place à l'amour. Guglielmo put s'échapper;

l'inflexible Sinuccello fit instruire le procès de son neveu, et oublia

sa victoire pour ne voir que sa faute. Celui-ci, n'ayant plus de

ménagement à garder, s'unit à Guglielmo, et épousa la tendre Véronica.

Salnese, propre fils de Sinuccello, se joignit aux ennemis de son père;

tous réunis, ils dressèrent une embuscade et firent prisonnier le

vieillard. Ils furent longtemps indécis sur le sort qu'ils lui

réserveroient: les uns le vouloient mettre à mort, mais Lupo ne voulut

jamais y consentir. Le garder prisonnier était le parti le moins sur. Le

peuple, ému par le souvenir de ses services et par son grand âge, auroit

pu, dans un retour de son amour, lui restituer l'autorité. Dans cet

embarras, les conjurés s'avisèrent de l'expédient qui réunissait tous

les avantages, c'était de le livrer aux Génois... Un Spinola vint le

prendre avec quatre galères. La tâche de l'historien devient pénible

lorsqu'il a de tels faits à raconter. Le discours que les écrivains lui

font prononcer, au moment de s'embarquer, est le dernier trait qui

achève d'indigner contre les monstres qui l'ont trahi.... «Lupo, dit

d'un ton ferme ce malheureux vieillard, ton coeur me vengera, je le

commis bien; tu n'étois pas fait pour éprouver des remords: tu as été

méchant, parce que tu as été faible... Quant à toi. Salnese, ton âme

atroce me punit de ne pas t'avoir laissé périr sur l'échafaud, souillé

du crime de la mort de mon intime ami. Je fus faible; l'amour paternel

étouffa le cri de la justice. Je te sauvai du supplice que tu méritois;

j'expie durement cette unique faute de ma vie; mais quatre-vingts ans de

vertu n'effacent-ils pas une faiblesse?... Salnese, que ta femme

t'abreuve de douleur! que tes enfants conjurés contre toi te ressemblent

par leur méchanceté! que tu périsses, ne laissant parmi les hommes que

l'exécration de ta mémoire! Salnese, je te maudis avec la postérité!»

En achevant de parler, cet illustre vieillard se prosterna à genoux, se

couvrit la tête de sable, médita un moment, et puis, d'un pas ferme, il

monta sur un navire qui l'attendoit. Salnese étoit ému, mais de colère;

les dernières paroles de son père avoient excité cette âme de fiel.

Quant à Lupo, la révolution fut étonnante, le bandeau parut tomber;

l'effervescence de la passion qui lui avoit voilé l'énormité de son

crime s'apaisa; il eut horreur de lui-même, il chercha à réparer ses

fautes, mais ses efforts furent vains. Alors, se roulant sur le sable,

se jetant à la mer, il appeloit tour à tour la mort et Sinuccello;

heureux celui-ci, dans sa catastrophe, s'il eut pu être témoin du

repentir de celui qu'il avoit adopté pour fils. Son âme en eut été

rafraîchie, et peut-être l'émotion du sentiment lui eut fait goûter un

plaisir avant de mourir.

Arrivé à Gènes, ce grand homme périt au bout de quelques jours, dans un

âge très-avancé [1]; il laissa quatre enfants, tous indignes de lui,

tous marchant sur les traces de leur frère aîné. Lupo parut se consoler;

le temps et le coeur de l'intéressante Véronica adoucirent le venin des

remords. Lupo acquit une grande puissance, mais sa femme, mourut et les

remords revinrent se saisir de leur proie. Il mourut enfin

misérablement. Orlando, le plus puissant de ses enfants, périt sur

l'échafaud; l'amour fit le malheur de cette race. Orlando devint épris

de la femme de son frère, et cette passion fut la cause de sa mort

ignominieuse.

Quant à Salnese, il prospéra toujours, et toujours faisant le mal. Après

avoir trahi son père, il vendit son oncle pour quatre cents écus d'or;

mais enfin ses deux enfants meurent sans postérité, et leur mort délivra

notre pays d'une race de monstres.

LES GIOVANNALI (1355).--De grands troubles suivirent la mort de

Sinuccello; les différents partis se choquèrent violemment. Les Génois

parurent vouloir profiter de cet instant, mais ils manquèrent d'énergie.

L'on a peine à suivre les différentes factions qui se partagent la

scène, lorsque tout d'un coup l'on voit les Giovannali s'élever d'un vol

hardi. Deux frères de la lie du peuple, mais d'un esprit noble, d'un

grand courage, tentent la régénération de leur pays; ils voient que les

débris du régime féodal qui s'appuyoit sur des lois instituées par les

préjugés, dictées la plupart par les circonstances, mêlées de

superstitions romaines, n'offraient qu'une bigarrure dégoûtante, propre

à perpétuer l'anarchie. Ils comprirent qu'un palliatif n'étoit pas de

saison. Ils employèrent les moyens les plus forts; ils prêchèrent les

vérités les plus hardies, les grands dogmes de l'égalité, de la

souveraineté du peuple, de l'illégitimité de toute autorité qui n'émane

pas de lui; ils firent en peu de temps de nombreux partisans, et ils

n'étoient pas loin de rallier toute la nation à leurs principes, lorsque

le Vatican publia une croisade contre eux, sous prétexte que leur morale

n'étoit pas conforme à l'Évangile; une armée de croisés marcha contre

les Giovannali, qui, après une vigoureuse résistance, furent exterminés

jusqu'au dernier avec une telle barbarie que le proverbe s'en conserve

encore: _Il a été traité comme les Giovannali_. Pour justifier cette

exécrable entreprise, on a eu recours aux armes ordinaires. On a

calomnié sans ménagement; on a dit tout ce qui a été répété depuis sur

les protestants de Paris, qu'ils s'assembloient, qu'ils éteignoient les

lumières pour se livrer à leur lubricité. Impostures dignes de leur

auteur... Les infortunés Giovannali périrent victimes de la superstition

de leur siècle.

SAMBUCUCCIO D'ALANDO (1359).--Le vieux Sambucuccio étoit un des plus

fermes soutiens de Giovannali. Blessé dans le dernier combat que ces

infortunés livrèrent, il se réfugia dans une caverne du Fiumorbo, pour

pouvoir mourir libre et inspirer à son fils ces sentiments qui portent à

tout entreprendre et à braver tous les dangers. Ses leçons

fructifièrent, et Sambucuccio son fils, dès qu'il lui eut fermé les

yeux, fit jurer à ses compagnons de ne rien épargner pour rétablir la

république et les communes. Pour mieux exciter son zèle, pour qu'il eût

devant les yeux un objet toujours présent qui lui fit un devoir de ne

pas perdre un instant, son père lui avoit fait promettre de ne rendre

les derniers honneurs à son corps qu'après le premier succès qu'il

devoit obtenir dans sa juste entreprise. Il laissa donc le corps du

vieux Sambucuccio sans sépulture, et il se transporta rapidement dans

les pièves de Rostino et d'Ampugnani. Par ses discours autant que par

les premiers avantages qu'il remporta sur les barons, il rétablit la

confiance, ranima le courage, se fit une armée, fut créé premier

magistrat, et partout il fit triompher la bonne cause; mais, le fer

d'une main et le flambeau de l'autre, il se porta à d'horribles excès

que rien ne peut justifier, pas même le droit de représailles, et que

condamne essentiellement la politique. D'une stature, d'une imagination,

d'un courage gigantesques, il fut extrême dans toutes ses opérations, il

crut devoir s'étayer de quelques secours étrangers, il se confédéra avec

les communes de Gènes. Démarche imprudente, qui a coûté cher à son pays

qu'il avoit cru servir. Plein de fougue, de force et de haine, mais sans

politique, sans ménagement et sans dextérité, Sambucuccio opposoit à

tout sa propre personne. Il ne tarda pas à être dominé par les alliés

qu'il s'étoit donnés, et qui, insensiblement, à force d'adresse, s'étant

rendus ses maîtres; il s'en aperçut enfin, mais trop tard. Il ne lui

restoit plus qu'un parti, c'étoit de pardonner aux nobles, de rechercher

leur amitié, d'effacer autant qu'il étoit possible la défiance et le

souvenir des maux passés; mais, soit que Sambucuccio comprit qu'il étoit

impossible à ceux-ci d'avoir jamais confiance en un homme qui, depuis

tant d'années, étoit leur fléau, soit que, se souvenant de leur avoir

juré dans les mains de son père une haine implacable, il ne voulût pas

être infidèle à son serment, il ne trouva pas d'autre expédient que de

finir une vie dont tous les moments avoient été sacrifiés à la patrie.

[Note 1: Napoléon, à l'exemple de Filippini qu'il suit ici avec trop

de confiance, a confondu le Giudice Sinuccello della Rocca avec un autre

autre _Giudice_, qui vécut longtemps après le premier. Cette erreur de

Filippini avait déjà été signalée par Cambragi, dans son _Istoria de

Corsica_ (tome 1, page 239), publiée en 4 volumes in-4, en 1770.]

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 · 第 2 / 7 段