_Le National de l'Ouest_ annonce que le commerce de Nantes s

Produced by Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843

[Illustration: Frontispice]

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.

Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection Mensuelle br., 2 fr. 75.

Nº 3. Vol. I.--SAMEDI 18 MARS 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.

pour l'étranger.--3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an, 40 fr.

SOMMAIRE.

Tremblement de terre de la Guadeloupe.--Destruction de la

Pointe-a-Pitre.--Vue de la Pointe-a-Pitre.--Carte de la

Guadeloupe.--Courrier de Paris.--Dernier bal de l'Hôtel-de-Ville.--Vue

du bal.--Revue algérienne.--Portrait du général de La

Mauricière.--Retour à Cherchel: Passage d'un torrent.--Manuscrits de

Napoléon. Deuxième lettre sur la Corse.--Théâtre de l'Opéra. Première

représentation de Charles VI;--le Cortège au troisième acte;--dernière

décoration au cinquième acte;--Costume de Charles VI; Barroithet,

--d'Odette (madame Stoltz),--d'Isabeau (madame Borus)--du dauphin

(Duprez).--Cours publics (suite): MM. Patin,--Egger,--l'abbé

Coeur,--Michelet--Simon, etc.--Espartero (fin): Son

portrait.--Translation de l'épée d'Austerlitz (avec vignettes).

--Beaux-Arts.--Stastistiques des Expositions depuis 1800,--Ouverture du

Salon (avec gravure)--Coup d'oeil général.--Bibliographie

étrangère.--Annonces.--Modes (avec vignette).--Mercuriales.--Rébus.

Tremblement de terre aux Antilles.

DESTRUCTION DE POINTE-A-PITRE.

Une de ces calamités terribles qui depuis quelque temps surtout,

viennent jeter le deuil et l'effroi parmi les peuples, a frappé une fois

encore la France dans sa plus florissante colonie.

Le 8 février dernier, neuf mois, jour pour jour, après le désastre du

chemin de fer de Versailles et l'incendie de Hambourg, un tremblement de

terre a violemment secoué les îles des Antilles. La ville de la

Pointe-a-Pitre, la plus populeuse et la plus riche de la Guadeloupe, a

été instantanément renversée de fond en comble. Nous avons réuni à part,

et nous donnons plus loin les détails de cette affreuse catastrophe

d'après les correspondances publiées par la presse quotidienne et

d'après les lettres qui nous ont été communiquées.

Le tremblement de terre a duré soixante-dix secondes. Ce qui n'est qu'un

instant fugitif, ce qui ne suffit à rien quand la vie est heureuse et

occupée, a suffi là pour ravager une ville entière, l'incendier sur tous

les points, engloutir une population nombreuse. Ce que la secousse avait

épargné, un autre fléau est venu aussitôt le détruire: pendant quatre

jours, l'incendie a dévoré tout ce qui gisait sous ces décombres, hommes

et maisons. Chose étrange! il n'est resté debout au milieu de ces débris

qu'une horloge marquant 10 heures 35 minutes instant auquel le fléau est

venu brusquement surprendre la ville et l'anéantir. Combien le génie de

la destruction et du mal a plus de puissance et de vigueur que le génie

de la création et du bien! La terre s'entr'ouvre et vomit en un moment

la désolation et la mort; il faut, au contraire, que l'homme la déchire

péniblement pour en faire sortir l'abondance et la vie!

[Illustration: (Destruction de la Pointe-a-Pitre par un tremblement de

terre, le 8 février 1843, à 10 heures 35 minutes du matin.--Ce dessin a

été composé sur les indications de M Lemonnier de la Croix, qui a été

pendant dix années ______voyer à la Pointe-a-Pitre et qui n'est de

retour en France que depuis deux années seulement. Nous devons à

l'obligeance de cet artiste un plan de la ville très-détaillé

très-étendu; nous le publierons dans notre prochaine livraison.)]

Mais est-il besoin d'arrêter ici notre pensée sur les détails de cet

horrible désastre? N'est-ce pas assez que, dés notre début, nous ayons à

écrire en tête de notre Journal, à qui nous avions rêvé un autre

baptême, ces réflexions pleines de tristesse?

Ne vaut-il pas mieux raconter tous les courageux efforts, tous les élans

spontanés, tous les mouvements généreux qui, là-bas comme ici, ont

accueilli la fatale nouvelle? Ne vaut-il pas mieux applaudir aux mesures

prises spontanément pour remédier aux maux remédiables, rappeler les

dévouements inspirés pour le secourir, et raviver ainsi la confiance et

l'espoir, au lieu d'alimenter la consternation et la tristesse?

Hâtons-nous de le dire: partout, aux Antilles comme en France, la triste

nouvelle a fait battre tous les coeurs, réveillé toutes les sympathies.

La Martinique, si cruellement ravagée elle-même il y a quatre ans, en

sentant le sol trembler de nouveau, avait deviné le malheur immense; on

y attendait les nouvelles impatiemment, avec angoisse. On signale un

navire enfin, et son pavillon est en berne; aussitôt des secours

s'organisent; argent, pain, vêtements, provisions, tout est offert, tout

est accueilli, et un premier navire part aussitôt chargé de ces premiers

secours.

A Saint-Pierre, à Fort-Royal, partout, la population a été admirable, et

l'autorité coloniale a régularisé, dirigé les efforts communs avec

intelligence et activité.

«J'implore la France, écrivait l'amiral Gourbeyre, gouverneur de la

Guadeloupe, sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre; elle

n'abandonnera pas une population toute française; elle ne délaissera pas

les veuves et les orphelins que ce grand désastre vient de plonger dans

la plus profonde misère!»

La France n'a pas fait défaut à cet appel. Chaque famille, chacun de

nous, semblait atteint par ce malheur et voulait le secourir. Les

Chambres, le gouvernement, ont pris aussitôt les premières et les plus

urgentes mesures. Des navires voguent en ce moment vers la Guadeloupe,

et portent à ce malheureux pays de l'argent, des vivres, des vêtements.

Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une commission,

présidée par le ministre de la marine, est chargée de centraliser les

fonds et d'en assurer l'emploi. Les écoles publiques, le commerce, la

garde nationale, la presse, le clergé, la France enfin tout entière a

obéi à ce généreux entraînement.

C'est un beau, c'est un touchant spectacle. Quand ces grands fléaux

viennent changer la face du globe et épouvanter la race humaine, nous

nous demandons avec effroi si c'est une justice voilée et inaccessible à

notre faiblesse, qui vient foudroyer ainsi des populations entières,

engloutir des cités opulentes. Nous ne savons quelles grandes erreurs,

quels grands crimes ces désastres épouvantables, qui semblent frapper au

hasard, ont pour mission d'expier. Il y a là une sombre et mystérieuse

énigme dont nul ne sait le mot. Mais ce que nous savons, c'est qu'il ne

suffit pas alors de s'incliner sous la puissance qui terrasse, c'est

qu'il ne suffit pas de gémir, car c'est au milieu de ces douleurs

solennelles que l'âme s'agrandit, que le coeur s'enthousiasme et se

passionne. Nous ne savons point le but de ces épreuves terribles

imposées ainsi à notre race, mais nous sentons que ces calamités

rapprochent les membres épars de la famille humaine. Quand nos coeurs

saignent avec ceux de nos frères lointains, n'est-ce rien que ce lien

nouveau, cette solidarité profonde qui nous unit à eux? N'est-ce pas

notre vie, qui se confond dans ces moments suprêmes avec celle de tous

les hommes et de tous les peuples? Ces hommes sans famille et sans toit

auxquels nous ne songions pas hier, ne sont-ils pas nos frères

aujourd'hui? leur douleur n'est-elle pas la nôtre? Notre bien-être, nos

sympathies, tout ce que nous avons de courage, d'amour et d'espoir,

n'est-il pas à eux?

Je ne sais, mais dans ces émotions populaires, à l'aspect des plus

tristes catastrophes qui font vibrer toutes les libres généreuses,

toutes les nobles passions, il me semble voir un bien immense, à côté de

maux irréparables. Et chaque fois que le monde est ainsi frappé, en

quelque lieu que ce soit, à Hambourg comme à la Guadeloupe, les

sympathies de la France, il faut le dire avec orgueil, s'éveillent et

s'élancent avant toutes les autres. Oui, notre France est vraiment une

terre privilégiée! Elle peut bien s'amoindrir dans des débats stériles,

dans des discussions vaines, dans des intérêts étroits; mais qu'une

grande chose l'atteigne, gloire ou désastre, soudain elle se relève

fière, intelligente et bonne; elle bat des mains avec enthousiasme ou

elle tend ses bras avec amour, et les nations comprennent alors pourquoi

elle est la première entre toutes, celle-là où éclatent si soudainement

les religieuses sympathies et les mouvements généreux.

Nul doute que la frégate à vapeur _le Gomer_, qui a porté en France la

nouvelle du désastre et qui va repartir bientôt pour la Guadeloupe, en

apprenant à ce malheureux pays la part unanime que la France prend à sa

ruine, les ressources qu'elle lui consacre, n'inspire à nos

compatriotes, non-seulement la confiance dans la mère-patrie, mais aussi

l'énergie active qui crée avec des débris, et enfante par le travail des

richesses nouvelles.

Déjà, une fois, un incendie terrible avait réduit presque entièrement en

cendres cette malheureuse ville, c'était en 1780. De ses premiers

décombres était sortie, plus populeuse, plus régulière, plus élégante et

plus riche la ville que le tremblement de terre vient de détruire. Avec

l'aide de la France, avec l'industrieuse activité de ses habitants,

espérons qu'un jour une troisième ville, gardienne pieuse du tombeau où

dorment la mére et l'aïeule, s'élèvera florissante et radieuse sur ces

débris désolés. Les moissons ne germent-elles pas plus vigoureuses et

plus abondantes au sein des terres calcinées? N'est-ce pas la loi de la

nature qu'il en soit ainsi? Est-ce que la vie ne sort pas éternellement

jeune et féconde des bras mêmes de la destruction et de la mort?

Espérance et courage!

DÉTAILS SUR LE DÉSASTRE DE LA POINTE-A-PITRE.--MOUVEMENTS SPONTANÉS DE

DÉVOUEMENT ET DE SYMPATHIE AUX ANTILLES ET EN FRANCE.

La Pointe-a-Pitre, bâtie en 1763, reçut alors le nom de _Morne

Renfermé;_ dix-sept ans plus tard, un incendie la réduisit en cendres.

Sur les débris de cette première ville, s'éleva bientôt une cité

élégante, régulière, qui, à force de travail et d'industrie, devint

bientôt la ville la plus florissante de nos colonies des Antilles. Un

désastre, auquel le premier n'avait rien de comparable, vient de plonger

cette ville dans le néant.

Le 8 février dernier, à dix heures trente-cinq minutes du matin, par un

temps magnifique, le thermomètre ne marquant que 22 degrés, un

grondement souterrain, qui ébranlait le sol avec fracas, a jeté

l'épouvante parmi les populations de la Martinique et de la Guadeloupe.

Cette première île, qu'un fléau semblable avait bouleversée en 1839, a

peu souffert cette fois; mais la Guadeloupe, si belle, si riche, si

animée, si vivante naguère, n'offre plus qu'un spectacle de ruine et de

désolation; la Pointe-a-Pitre a été foudroyée en une minute, et

l'incendie qui s'est emparé de ces décombres a achevé l'oeuvre de

destruction et de mort; d'immenses crevasses d'où jaillissaient des

torrents d'eau, de flammes et de fumée, ont englouti des milliers de

victimes.

Les correspondances privées, dont la presse quotidienne a reproduit les

passages les plus remarquables, essayent vainement de donner une idée de

cet horrible désastre. C'est qu'en effet nulle description n'est

possible en présence d'un aussi immense malheur. Nous avons lu tout ce

que les journaux ont reproduit et plusieurs lettres déchirantes qui nous

ont été communiquées. Ce sont des cris d'angoisse et de douleur qui ont

trouvé en France un généreux écho; mais il faut renoncer à décrire de

pareilles scènes, les cris et le désespoir de deux mille personnes

blessées, sans famille, sans asile, sans pain, en présence de ces débris

fumants, tombe immense ouverte tout à coup sous une ville entière.

Nous ne connaissons pas encore le nombre des morts; mais il s'élève

certainement à plus de deux mille. On évalue à trente millions la perte

des marchandises et à quarante millions la destruction des immeubles.

Tous les papiers officiels, états civils, archives, actes notariés,

valeurs, correspondances, tout est perdu.

La principale industrie du pays est détruite; sur cinquante-six moulins

à sucre, établis aux environs de la Pointe-a-Pitre, il n'en est resté

que trois; la récolte de cannes sur pied est en partie perdue; la ville

du Moule détruite déplore la mort de trente habitants; les campagnes ont

eu leur part de cette affreuse calamité; les bourgs de Saint-François,

Saint-Anne, le Port-Louis, l'Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été

renversés. La Basse-Terre, les Saintes et tous les quartiers sous le

vent, ont considérablement souffert [1]; mais tout s'efface devant le

désastre plus irréparable de la Pointe-a-Pitre.

[Note 1: Rapport du gouverneur de la Guadeloupe, 9 février.]

[Illustration: (Vue de la grande rade de la Pointe-a-Pitre, d'une partie

de la ville avant le désastre, et de la Soufrière, d'après un dessin de

M. Garneray.)]

Le contre-amiral Gourbeyre, gouverneur de la Guadeloupe, dont la

résidence est à la Basse-Terre, a rempli avec énergie et avec coeur sa

triste mission. Il s'est rendu aussitôt à la Pointe-a-Pitre; entouré des

fonctionnaires de la colonie, il a dirigé avec intelligence, avec

activité, les premiers secours, Partout il a ranimé le courage des

malheureux échappés à cette tempête; il leur a parlé de la France, il

leur a promis son aide toute-puissante; il a enfin rassuré l'ordre au

milieu de ces tristes débris; car, il faut bien le dire, il s'est trouvé

des misérables qui ont pénétré au milieu de ces ruines désolées, qui ont

foulé aux pieds les morts et les blessés pour se livrer au pillage;

mais, hâtons-nous de le dire, ce n'étaient ni des Français, ni des

nègres; ceux-ci, au contraire, ont été admirables de dévouement, et on

cite d'eux des traits touchants: un vieux nègre porte à l'offrande

commune tout son pécule, une pièce de cinq sous, suppliant qu'on lui en

rende deux pour acheter du pain.

«Notre infortune est grande, dit l'amiral Gourbeyre, dans une

proclamation écrite sur les ruines mêmes de la Pointe-a-Pitre, mais

toute ressource n'est pas détruite. Il faut sauver les récoltes encore

sur pied. Dans les débris des usines abattues, vous trouverez les pièces

nécessaires pour en relever quelques-unes. Réunissez vos efforts,

portez-les successivement sur les moulins qui ont le moins souffert, sur

ceux qui, par leur position, peuvent servir plusieurs habitations, et

bientôt vos produits, livrés aux navires qui les attendent, vous

donneront les moyens de traverser moins péniblement ces longs mois qui

doivent nous séparer du jour où la générosité nationale viendra à notre

secours. C'est ainsi que vous allégerez pour vos familles le poids de la

misère que vous avez envisagée sans effroi et que vous supportez avec

une noble résignation.» C'est là un beau et noble langage.

Les premiers secours sont arrivés très-rapidement de la Martinique, qui

s'est émue tout entière au récit de la catastrophe. La première lettre

reçue de la Pointe-a-Pitre fut lue publiquement sur la savane, devant

plus de deux mille personnes: «On se l'arrachait, dit un correspondant,

on s'excitait à la bienfaisance et à la générosité comme chez d'autres

peuples on s'excite à la vengeance, et les résultats ont été

magnifiques.» En effet, à Saint-Pierre comme à Fort-Royal, la population

a prodigué d'utiles secours. Linge, vêtements, argent, vivres, chacun

donnait ce qu'il avait, et des barques chargées partaient pour la

Guadeloupe, par des hommes dévoués, qui allaient porter à leurs frères

l'espérance et la consolation.

Le gouverneur de la Martinique, M. Duval-d'Aily, a régularisé ce

généreux élan de la population; les secours ont été centralisés, une

commission a été chargée de recevoir les souscriptions. Le 9 février, le

contre-amiral de Moges, commandant en chef la station des Antilles,

s'est rendu lui-même à la Guadeloupe, portant tous les secours en hommes

et en vivres dont l'administration pouvait immédiatement disposer.

Le 10, la frégate à vapeur _le Gomer_, celle qui, en vingt jours, est

venue porter la nouvelle en Europe, portait aussi sur le lieu du

désastre, une grande quantité d'objets de première nécessité.

«Remercions la Providence, dit le gouverneur de la Martinique, dans une

proclamation du 11 février, d'avoir permis que nous pussions venir à

leur secours!... En ouvrant une souscription en faveur des victimes du

tremblement de terre de la Guadeloupe, ce n'est point un appel que je

fais aux habitants, aux services publics; je ne cherche point à exciter

leur sympathie; le noble et généreux élan qui s'est partout et

spontanément manifesté n'a besoin que d'être secondé.»

Le maire de Fort-Royal, celui de Saint-Pierre, ont apporté dans leurs

efforts un zèle et une ardeur bien dignes d'éloges. «Dans un généreux

élan, dit ce dernier aux habitants, oubliant votre propre détresse, vous

vous êtes hâtés de porter vos offrandes. Vivres, vêtements, provisions

de tout genre ont pu être envoyés tout de suite aux victimes. Grâces

vous soient rendues!»

Le gouverneur de la Guadeloupe avait écrit à celui de la Martinique, en

lui annonçant la catastrophe: «Si vous êtes plus heureux que nous,

envoyez-nous des vivres, du biscuit surtout, car nous n'avons pas de

fours: tout est détruit. Je vous écris au milieu de 15,000 habitants qui

manquent d'asile et de pain. Pressez-vous, les gens qui ont faim n'ont

pas le temps d'attendre!» On le voit, à ce triste et déchirant appel,

l'île entière avait généreusement répondu.

A Saint-Pierre, une commission fut spontanément désignée pour aller

porter aux débris de la ville morte l'expression de la douleur générale,

et connaître la nature des secours le plus immédiatement utiles, _La

Doris,_ commandée par M. de Barmont, qui portait les notables habitants

de Saint-Pierre, entra dans le port aux lueurs de l'incendie, «qui nous

servait de phare» disent, dans leur rapport officiel, les membres de

cette commission. «Jamais, ajoutent-ils, nous ne pourrons donner l'idée

exacte de l'horrible destruction qui est venue, en un instant, anéantir

cette belle cité... Sous ces ruines, qui fument encore, sous ces amas de

pierres noircies par le feu, tachées par le sang, le tiers de la

population a été enseveli... Grâces aux 500 hommes des bâtiments de

guerre, que M. le contre-amiral de Moges venait de mettre à la

disposition de la municipalité, on espérait retirer des ruines de

nombreuses victimes qui y étaient ensevelies... L'ordre vient d'être

donné à l'artillerie d'abattre par le canon les murs encore debout;

cette mesure, devenue nécessaire pour assurer la vie des travailleurs,

peut donner une idée des terribles effets de ce fléau. Les secours dont

on a le plus pressant besoin sont les bois de charpente.»

Il y a dans cette sollicitude fraternelle de la Martinique pour les

victimes de la Guadeloupe, dans cette solidarité qui semble lier aux

mêmes malheurs ces deux îles jumelles, quelque chose qui émeut et qui

attendrit.

La garnison coloniale a donné à l'armée un noble exemple. Les troupes se

sont, d'un commun accord, mises elles-mêmes à la demi-ration, et le

reste a été destiné aux malheureux. Neuf compagnies du régiment

d'infanterie de marine ont envoyé 1,200 chemises et 1,500 pantalons,

tant il est vrai que partout où battent des coeurs français, là est la

France.

«Au moment du départ du _Gomer_, dit un correspondant, le feu continuait

à réduire en cendres les débris de cette malheureuse ville; on avait

retiré un grand nombre de cadavres de dessous les ruines; une goélette

en avait été chargée et avait été les jeter dans le canal des Saintes.»

«La terre,» écrit M. Fayollat, attaché à la Direction des Douanes de la

Guadeloupe, le 15 février, «la terre roule, depuis huit jours, comme un

navire en tempête. Tout ce que les journaux vous diront sur ce terrible

événement sera cent fois au-dessous de la réalité, car il faut avoir

assisté à ce désastre pour en juger. Je vous écris de dessous un ajoupa

de feuilles de cocotier, où je couche depuis huit jours. La secousse

s'est fait sentir à Antigoa, qui est dévastée comme la Guadeloupe. Nos

montagnes se sont fondues ou éboulées. Heureusement que la flotte de la

station nous a porté des vivres; nous commencions à nous arracher la

morue et le riz bouilli, car c'est avec cela seul que j'ai vécu pendant

cinq jours; je n'ai du pain que depuis hier. Il va sans dire que j'ai

perdu tout ce que je possédais, mais c'est là la moindre chose; il me

reste mes quatre membres, je suis en cela plus heureux que les 3 ou 400

personnes que j'ai aidé à amputer.»

En auteur dramatique, récemment arrivé à la Guadeloupe, a écrit au

rédacteur en chef du _Corsaire_ une longue lettre où les faits abondent

et sont racontés avec autant de coeur que d'éloquence. C'est la seule

correspondance où semble percer un blâme indirect contre les

fonctionnaires de la colonie. «Mais, dit-il, l'heure de certaines

actions n'est point encore arrivée. Détournons donc nos regards de

quelques actes d'impéritie et d'égoïsme pour les reporter sur de beaux

dévouements. Parlons du zèle et de la sollicitude des soeurs de

Saint-Vincent de Paul, de ces pauvres filles dont la douleur publique

est le patrimoine; parlons de l'énergie de la garnison et des braves

officiers qui la commandent; parlons du noble élan du clergé de la

colonie... Ce sont là, mon ami, des exemples qui oui déjà porté leurs

fruits. L'émulation semble avoir gagné la colonie entière et les îles

environnante... La Martinique nous est venue en aide, et, grâce à la

franchise des ports, exceptionnellement décrétée par le Gouverneur, nous

pourrons attendre plus patiemment.»

C'est ainsi que chaque lettre, à côté du déchirant tableau de la

catastrophe, met en relief les actes de dévouement et de courage, comme

un rayon de soleil au milieu de ces affreuses ténèbres.

L'émotion publique, qui a accueilli en France l'horrible nouvelle, et

les cris de confiante espérance jetés vers elle par nos malheureux frères

des colonies, a été aussi unanime et féconde.

Une loi portant crédit de 2.500.000 fr. a été présentée par le

gouvernement à la Chambre des Députés. Mais les membres chargés de

l'examen de la proposition dans les bureaux ont déclaré l'insuffisance

de ce secours, et ne l'ont considéré que comme provisoire. En membre a

demandé que les colons fussent dispensés du droit de mutation à raison

des successions qui s'ouvriront par suite de la catastrophe. La loi a

été votée à l'unanimité.

Des ordres ont été immédiatement donnés, par le télégraphe dans tous nos

ports, et des navires sont en route déjà, emportant un million de

rations, des médicaments et des secours de toute nature.

Mais le public, la France entière, n'avait pas attendu l'initiative du

gouvernement. Des souscriptions se sont organisées en tous lieux, et une

commission, présidée par M. le ministre de la Marine, est chargée de

centraliser les fonds, d'en assurer et d'en ordonner l'envoi. Le clergé

tout entier a ordonné des quêtes paroissiales. Les élevés des écoles

publiques ont réuni aussi leurs efforts; ceux du collège de Henri IV qui

comptent parmi eux beaucoup de jeunes gens appartenant aux colonies, et

qui, les premiers, ont conçu cette heureuse pensée, ont voulu, par un

sentiment plein de délicatesse, que la quête n'eût lieu que parmi les

élèves appartenant à la métropole. La garde nationale, qui, en toute

circonstance, s'inspire des généreux instincts du pays, est allée

au-devant de cette grande infortune. Le _reliquat_ des caisses de

compagnie, qui, au moment des élections, sert à réunir autour d'un

banquet d'adieux de joyeux convives, est cette fois consacré avec joie à

une belle et bonne action. L'armée obéit à cet entraînement généreux:

déjà plusieurs corps ont demandé au ministre l'autorisation de consacrer

à cette largesse nationale une partie de leur solde.

_Le National de l'Ouest_ annonce que le commerce de Nantes s'occupe

d'expédier sans retard des navires chargés de vivres, d'objets de

première nécessité et de matériaux de construction, non comme

spéculation, mais comme offre de nationaux à nationaux, de frères à

frères. C'est là un bel exemple qui trouvera des imitateurs, il faut

l'espérer, dans nos villes du littoral.

Il est impossible qu'un élan si unanime, que des sympathies si actives,

si spontanées, ne rendent pas à nos malheureux compatriotes de la

Guadeloupe l'ardeur et l'énergie morales qui, seules, peuvent réparer ce

qu'un aussi grand malheur a de réparable.

Sans doute, une infatigable persévérance, de longues privations,

d'intelligents travaux seront longtemps nécessaires avant même que les

traces matérielles du désastre aient disparu. On ne rebâtit pas en

quelques années une ville de 900 maisons bâties en pierre, élégantes, de

vastes magasins, des édifices publics.

Un commerce considérable, une industrie active, qui, pour la préparation

du sucre, compte dans la Guadeloupe seulement 361 moulins, se

ressentiront longtemps sans doute d'un pareil désastre, qui intimide et

paralyse les spéculations et les créations industrielles.

Mais le concours du gouvernement, et les efforts de la nation entière,

auront pour objet surtout de ranimer la confiance et de faciliter les

relations de la France avec ses colonies.

Nous donnerons, dans notre prochaine livraison, un plan très-détaillé de

la ville détruite.

Puissent le crayon de nos artistes, le burin de nos graveurs, n'avoir

plus à retracer d'aussi désolantes scènes! Puisse L'ILLUSTRATION n'avoir

à illustrer désormais que des sujets de moeurs, des descriptions

gracieuses, des sujets moins sombres et moins désolés!

Courrier de Paris.

A MADAME***.

Paris 17 mars.

Comment. Madame, persévérer jusqu'au bout! ensevelir vos vingt-deux ans

au fond de la Bourgogne, pendant ce noir hiver, dans un vieux château

caché au milieu des rochers et des bois sombres, comme un ermite

centenaire! Qu'y a-t-il donc? Avez-vous fait voeu de solitude à quelque

saint du calendrier? Votre coeur saignant s'est-il réfugié au désert,

traînant l'aile comme une colombe blessée? ou plutôt n'est-il pas

quelque Oberon ou quelque Ariel, mystérieux habitant de votre âme, qui

peuple cette Thébaïde de mille illusions charmantes, et qui, tandis que

ces monts et ces bois et ce château séculaire sont tristes, dépouillés

et sombres pour les autres, veut les remplir pour vous seule de soleil,

de sourires et de verdure? Vous ne m'avez pas dit votre secret. Madame,

et je suis trop votre humble serviteur pour me permettre de le deviner.

Mais savez-vous qu'on en cause ici, et qu'on s'étonne de cette

résolution héroïque, de cette vertu tout à coup sauvage qui vous fait

rompre en visière au monde, dans la plus belle fleur de votre beauté,

dans tout l'éclat de vos heures adorées?

Vos meilleures amies s'en affligent avec une sincérité édifiante: on

vous regrette, on vous pleure, on ne sait comment faire pour vivre sans

vous! Mademoiselle, de P... pousse un douloureux hélas! à votre nom

seul; madame de Bl... prend son plus grand air affligé; la marquise

d'Ag... laisse voir une larme qui roule comme une perle dans ses beaux

yeux d'azur. Mais, Madame, me direz-vous pourquoi, malgré tout ce luxe

attendrissant, je les soupçonne de se réjouir au fond de l'âme, de

n'avoir plus le dangereux voisinage de votre grâce irrésistible. Faut-il

me déclarer calomniateur, ou n'ai-je fait que lire dans l'histoire de

l'amitié des femmes?

Pour nous tous, blonds, bruns ou châtains, que vous charmiez par le

dangereux attrait d'une double perfection, par l'élégance du corps et

l'élégance de l'esprit, nous sommes véritablement malheureux de votre

absence. Se livre-t-on à la causerie du soir dans ce délicieux salon de

la rue de Provence dont vous étiez la souveraine? on s'aperçoit bientôt

que vous n'êtes plus là. Le plus délicat et le plus aimable de notre

esprit s'en est allé avec vous, se cacher je ne sais sous quel noir

créneau de ce maudit château bourguignon. Essaye-t-on un air de Rossini

ou de Mozart? on cherche cette voix à la fois si ferme et si douce, qui

allait à l'âme par des routes mélodieuses. Est-ce le bal qui commence?

c'est encore vous qu'on demande, vous, la taille la plus svelte, le pied

le plus fin, la plus exquise parure, la valse la plus légère. Ainsi,

vous nous avez enlevé le meilleur de notre bien. La désolation est dans

le troupeau de vos fidèles. Mais prenez-y sarde: une jolie femme est

comme un homme célèbre, elle doit éviter de s'absenter trop longtemps;

tous les succès, dans cette ville inconstante et mobile, succès de génie

ou de beauté, risquent en quelques mois, en quelques jours, de trouver,

au retour, la place occupée; nous sommes encombrés de royautés

aspirantes, toujours prêtes à remplacer les royautés qui voyagent ou qui

se font ermites.

Cependant, Madame, je ne désespère pas de vous; vous n'êtes pas vouée à

la pénitence sans rémission. Vous le dirai-je? on devine que vous n'avez

pas une foi robuste, et que votre renoncement à Satan et à ses pompes

aura la durée d'une robe ou d'un chapeau. Oh! si vous tenez à votre

réputation de soeur convertie, si vous voulez qu'on vous tresse une

couronne de martyr, cachez mieux vos secrets: pourquoi avez-vous fait

demander à Victorine si les corsages se portaient toujours aussi longs,

à Janisset un bracelet d'améthiste, à Meissonnier son nouvel album, à

Fessy son dernier quadrille? et à moi, ne m'avez-vous pas écrit l'autre

jour, dans une de ces lettres charmantes dont votre souvenir console mon

regret: Dites-moi, mon ami: _que fait-on là-bas?_

Voilà un mot qui compromet singulièrement votre future canonisation.

_Que fait-on là-bas?_ nous a rendus tout heureux et tout fiers, nous,

vos pauvres délaissés; c'est un regard que vous jetez, en arrière et qui

nous revient; c'est un soupir qui vous échappe et remonte de notre cité.

Est-il donc vrai que l'âme la plus pénitente ne peut se détacher

entièrement de cette Babylone? Ce Paris que vous fuyez serait-il

semblable à ces dangereux séducteurs qu'on s'efforce de haïr et qu'on ne

peut oublier?

Vous me permettrez, Madame, de profiter de l'interrogation que vous

m'adressez pour introduire l'ennemi dans votre citadelle; vous avez levé

devant nous le pont et la herse. En bonne guerre, nous avons le droit de

vous attaquer par tous les moyens possibles; et si vous faites des aveux

qui prêtent flanc à l'assaut et nous donnent des intelligences dans la

place, en vérité, il serait par trop héroïque de n'en pas profiter.

Votre _que fait-on là-bas?_ est le levier qui va servir à vous battre en

brèche; il n'attaque pas de front votre solitude et n'enfonce pas les

portes, mais il les enr'ouvre ou permet tout au moins de se glisser au

travers des serrures. Vous aurez beau faire, toute demande exige une

réponse, et j'ai la prétention d'être trop poli pour me taire quand vous

me faites l'honneur de m'interroger. Je vous dirai donc _ce qu'on fait

ici_.

Remarquez que je n'agis pas en traître; que je ne suis pas un de ces

espions qui rôdent autour du camp pour surprendre les sentinelles

endormies: j'étais innocemment occupé à vous regretter; c'est vous qui

venez me chercher dans mon innocence; vous m'avez provoqué, je riposte;

mais, chevalier courtois, je vous dénonce mon entrée en campagne et le

commencement des hostilités.

Tenez-vous donc sur vos gardes; vous avez tenté de vous bastionner

contre Paris; pour se mettre à l'abri de ses atteintes, vos vingt ans

ont pris des quartiers d'hiver au sommet d'un mont, dans un vieux manoir

ou le vent siffle, où le tintement des heures retentit tristement dans

les longs corridors. Mais Paris ne lâche pas aisément sa proie; c'est un

ami charmant et dangereux, dont il est difficile de se défaire. Il n'est

jamais à bout de ruses pour retrouver ceux qui l'abandonnent, et pour

les assiéger; sans doute, votre solitude se croyait bien forte contre

lui, et bien abritée. Eh bien, vous le voyez! _Que fait-on là-bas?_

m'écrivez-vous. Ainsi, vous y songez; la ville traîtresse vous occupe

malgré vous; j'imagine que son brillant fantôme se promener isolément

dans les noires allées de votre parc dépouillé, et, pendant la nuit, se

glisse dans vos rêves.

C'est peu de vous poursuivre en idée, Paris va s'introduire en réalité

dans votre désert, et, dans cette escalade, il m'a choisi pour complice.

L'attaque qu'il vous prépare ne se fera point à main armée, au tranchant

du glaive, mais à la pointe de la plume; nous ne marcherons point au pas

de charge et la baïonnette au poing, nous écrirons; notre

quartier-général sera la poste aux lettres.

La poste aux lettres! Quel ermite pourrait se mettre, à l'abri de ses

atteintes? D'abord elle vous lance ses projectiles avec la rapidité de

l'éclair; vous n'avez pas le temps de préparer votre défense; la lettre

vous arrive de cent lieues et tombe sur vous, à votre réveil, sans que

vous puissiez l'éviter. Et remarquez la ruse! la traîtresse a soin de

s'envelopper avec art. Sait-on ce qu'elle pense? Sait-on ce qu'elle va

dire? Cependant on brûle de le savoir; la curiosité rompt le cachet, et

la médisance, la flatterie, la passion, tout ce qui se dérobe sous la

douceur de ce papier satiné, éclate tout à coup, vous saute aux yeux et

vous saisit au coeur.

Ainsi. Madame, nous entrerons chez vous, malgré vous, sous enveloppe.

Chaque semaine, ce Paris, que vous évitez, vous écrira par estafette ces

mille faits importants ou frivoles qui composent sa vie, sa bruyante vie

de tous les jours, et c'est moi qui lui servirai de secrétaire.

Prenez-en votre parti: il faudra bien que vous écoutiez le récit de ses

vertus et de ses vices, de ses belles actions et de ses sottises. Vous

aurez Paris au désert, et le silence de votre solitude sera troublé tous

les huit jours par cet écho mondain. N'est-il pas juste que je fasse

honneur à cette lettre de change que vous avez tirée sur moi: _que

fait-on là-bas?_

Je suis, Madame, le plus dévoué serviteur de vos deux beaux yeux.

LE DERNIER BAL DE L'HÔTEL-DE-VILLE.

[Illustration: Bal de l'Hôtel-de-Ville.]

Personne n'a contesté à la littérature le droit de ressusciter les

morts. Usons de ce privilège et rappelons pour quelques instants à la

vie le prévôt des marchands. Soyons nous-même son valet-de-chambre:

passons-lui les manches de son habit aux larges basques, coiffons son

honorable chef d'une large perruque, et vite une citadine au fantôme.

Nous arrivons: les fenêtres de l'Hôtel-de-Ville sont illuminées, la foule

des équipages prend la file à la porte; partout régnent le bruit et le

mouvement. Tout Paris est convoqué à heure fixe, non point pour prendre

une de ces délibérations qui changeaient la face de la monarchie. Il ne

s'agit ni d'une émeute, ni d'une révolution, mais tout simplement d'un

bal.

Vous figurez-vous l'étonnement de l'ombre municipale que nous venons

d'évoquer? Partout le luxe des peintures, des meubles et des ornements.

L'ancien parloir aux marchands est devenue méconnaissable; la

bourgeoisie elle-même a bien changé. Avec ces robes de gaze et de satin,

sous ces coiffures élégantes, au milieu de ce laisser-aller gracieux et

spirituel, comment reconnaître les rejetons de cette bourgeoisie grave,

économe, sévère, qui ne dansait que du bout des pieds, ne causait que du

bout des lèvres, et ne se mettait en frais de toilette et de plaisir que

pour fêter des rois, ou tout au moins des princes et des ambassadeurs?

Aujourd'hui la bourgeoisie, s'il nous est permis d'employer cette

formule d'étiquette, se reçoit elle-même. Elle n'attend plus qu'un grand

événement, une bataille gagnée, un baptême ou un mariage de roi, lui

fournissent un prétexte de réjouissance. Les salons municipaux

n'attendent pour s'ouvrir que le signal de l'hiver. La neige tombe pour

tout le monde. Les bals de l'Hôtel-de-Ville n'ont pas d'autre titre

officiel.

Si nous connaissions la langue des fantômes, que de choses nous aurions

à vous apprendre, feu M. le prévôt des marchands! mais peut-être

parle-t-on encore le français aux Champs-Élysées de l'autre monde. En ce

cas, permettez-moi, ombre égarée, de mettre le comble à votre

étonnement. Ce cavalier élégant qui s'élance si audacieusement dans les

périls de _l'en-avant-deux_, c'est un avocat; cet autre qui joue à la

bouillotte est un conseiller à la Cour Royale; celui-ci est un médecin,

celui-là est un membre de l'Académie. Qu'ont-ils fait? allez-vous me

dire, de leur robe et de leur bonnet carré? Parbleu, ils les ont laissés

à l'audience, à l'amphithéâtre et à la Sorbonne. Aujourd'hui les

avocats, les magistrats, les médecins, les savants, s'habillent et

s'amusent comme tout le monde. La justice et la science ne s'en trouvent

pas plus mal.

Si vous aviez, mon cher fantôme, une tenue plus décente, je vous

présenterais à votre successeur. Il a quitté le titre de prévôt pour

prendre celui de préfet. Cette jeune personne à laquelle il donne la

main pour la conduire à un quadrille, est tout simplement la fille d'un

négociant de la rue des Lombards. Vous alliez peut-être la prendre pour

une princesse. Que de grâce dans sa démarche! que de luxe dans ses

vêtements! C'est qu'aujourd'hui il n'y a plus de lois somptuaires ni

pour le costume, ni pour l'éducation.

Mais laissons notre fantôme à ses réflexions. On n'est pas tenu d'être

d'une politesse fastidieuse envers les ombres. Parcourons ces salles

étincelantes, suivons le bal jusque dans ses dernières contredanses.

Vous avez pu voir Paris éparpillé dans vingt salons; il est venu ce soir

se résumer dans l'Hôtel-de-Ville. L'aristocratie de la noblesse, si ce

n'est pas là un pléonasme, celle de la politique, de la finance, des

arts, de la littérature, servent pour ainsi dire de cadre aux joies de

la bourgeoisie parisienne. Ici c'est elle qui triomphe; elle est sur son

terrain; c'est une fête qu'elle vous donne dans son propre palais. Vous

voyez qu'il est digne d'une aussi puissante souveraine.

Il est difficile de jouir d'un plus beau coup d'oeil que celui qu'offre

un bal à l'Hôtel-de-Ville, imposant édifice dont les échos ont retenti

tour à tour de toutes les joies comme de toutes les douleurs de la

France, bal par bal, on pourrait reconstruire toute l'histoire de notre

pays. En attendant qu'on mette le burin aux mains de Terpsichore,

songeons que la fête de M. de Rambuteau est terminée, et rentrons chez

nous en évitant la place de Crève; ce trajet pourrait assombrir nos

souvenirs.

Revue algérienne [1]

[Note 1: Nous résumons dans cet article les principaux événements

depuis le commencement de l'année, de manière à n'avoir plus qu'à nous

tenir au courant des faits actuels et à les suivre avec toute la

rapidité possible.]

Les hostilités ont recommencé avec une nouvelle vigueur en Algérie,

pendant le mois de janvier 1843, pour continuer de même en février, ou

plutôt elles n'ont pas été un instant interrompues par la mauvaise

saison.

[Illustration: Le général de La Moricière..]

[Illustration: Retour à Cherchel--Passage d'un torrent.]

Le gouverneur-général avait senti l'importance de ne pas laisser

Abd-el-Kader s'établir tranquillement, pendant tout l'hiver, dans la

chaîne des montagnes de l'Ouarenseris (province d'Oran). Dans cette

position, où il se procurait d'ailleurs d'abondantes ressources et

disposait de nombreux guerriers de ces montagnes, l'émir dominait tout

le pays entre le Chélif et la Mina, maintenait dans la crainte, aux

alentours, les tribus qui nous paraissaient les plus dévouées, et

pouvait, en reconstituant de nouvelles forces, attaquer sérieusement les

entrées que nous possédons en avant de Alédéah, Milianah et Mostaganem.

M. le général Bugeaud résolut donc de porter, même en hiver, une guerre

sérieuse sur l'Ouarenseris. Dans cette vue, trois colonnes de la

division d'Alger furent réunies, le 24 novembre 1842, sous les murs de

Milianah, et se mirent en mouvement le 25, celle de droite, commandée

par le gouverneur-général, ayant sous ses ordres M. le duc d'Aumale;

celle du centre par le général Changarnier, celle de gauche par le

colonel Korte. En même temps, les divisions de Mascara (général de La

Moricière) et de Mostaganem (général Gentil), devaient manoeuvrer contre

la grande tribu insoumise des Mitas, de manière à rejeter ces

populations sur les autres colonnes, pendant que celles-ci occuperaient

leurs retraites habituelles dans les montagnes boisées des Beni-Ouragh.

Les manoeuvres combinées entre les trois divisions d'Alger, de Mascara

et de Mostaganem obtinrent un succès complet, et en vingt-deux jours, le

17 décembre, elles avaient soumis presque toute la chaîne de

l'Ouarenseris jusqu'à l'Oued-Rihon, toute la vallée du Chélif sur la

rive gauche et deux tribus sur la rive droite, la presque totalité de la

tribu des Flitas, qui compte trois mille cavaliers, et toutes les tribus

secondaires qui bordent la Djediana et la rive gauche de l'Oueri-Rihon.

Ces résultats n'avaient été d'abord espérés que pour la campagne du

printemps.

La question ainsi résolue sur la rive gauche du Chélif, le moment a

semblé opportun de porter nos armes du côté de Tenès, où elles n'avaient

pas encore paru. Cette expédition a été conduite avec succès par le

général Changarnier, qui, après avoir occupé Tenès pendant deux jours, a

abandonné, le 29 décembre, cette bourgade, où il n'avait trouvé aucune

ressource, et où une garnison française sera sans doute installée plus

tard.

Ces diverses opérations avaient porté des coups trop sensibles à la

puissance d'Abd-el-Kader pour qu'il ne cherchât pas à en neutraliser les

effets. Dès le principe des soumissions, il avait entretenu des

intelligences actives avec les tribus soumises. La contrée la mieux

disposée pour ses vues était, sans nul doute, cette partie de l'Atlas

qui s'étend de Cherchel jusqu'auprès de Tenès, et qui est bornée au nord

par la mer, et au sud par la vallée du Chélif. Arrivé du sud avec un

millier de chevaux réguliers ou irréguliers, il s'est bien vite recruté

dans la valléw du Chélif, de tribu en tribu, et il a envahi l'Aghalik de

Braz avec environ deux mille cavaliers et cinq ou six cents fantassins.

Le 7 janvier, Abd-el-Kader a exécuté contre les Athaf, à une journée à

l'ouest de Milianah, une rhazia qui a été le signal d'une nombreuse

défection parmi les tribus soumises au mois de décembre. A l'exception

de deux ou trois, toutes les autres de cette partie de la vallée du

Chélif ont de nouveau reconnu son autorité. Abd-el-Kader s'est montré

cruel cette fois: notre kaïri des Brâz de l'est et ses trois fils ont

été décapités: il a fait mutiler quelques chefs, crever les yeux à

d'autres; enfin tous les hommes soupçonnés d'attachement à notre cause

ont été enlevés.

Après avoir ravagé les Athaf et les Kosseir. Abd-el-Kader s'est jeté

dans les hautes montagnes des Zatima, Beni-Zioui Larhalh et Couraya, où

il a réuni à peu près trois mille Kabaïles. A la tête de ces forces il

s'est avancé avec son khalifah-el-Berkani chez les Beni-Menasser, où ses

émissaires et ses intrigues l'avaient devancé, et qu'il voulait pousser

à faire une démonstration contre Cherchel. Le général de Bar, marchant à

sa rencontre dans l'ouest, eut avec lui plusieurs engagements les 23. 24

et 25 janvier, et le refoula dans les grandes montagnes de Gouraya. De

son côté, le général Changarnier sorti de Milianah le 22, porta, par la

hardiesse de ses mouvements, le trouble et le ravage sur les derrières

de l'émir, et punit sévèrement plusieurs tribus qui avaient cédé à

l'entraînement de leur ancien chef. En même temps. M. le duc d'Aumale

faisait un brillant coup de main sur nos ennemis du sud de Milianah, et,

au moyen de nombreuses prises, indemnisait largement nos alliés des

perles que les rhazias d'Abd-el-Kader leur avaient fait éprouver.

Le 27 janvier, à quatre heures du matin. M. le lieutenant-colonel de

l'Admirault vint à Alger à bord du bateau à vapeur _le Phare_, envoyé

exprès pour connaître le véritable état des choses, annoncer au

gouverneur-général les progrès de l'insurrection et l'arrivée

d'Abd-el-Kader dans la partie occidentale de la province de Titteri. A

une heure après midi, le général Bugeaud était embarqué avec deux

bataillons, et débarqua dans la nuit à Cherchel. Le 30, il s'est mis en

campagne, afin de poursuivre Abd-el-Kader et de châtier les tribus qui

avaient répondu à son appel. Le mauvais temps ne lui a pas permis

d'exécuter entièrement la campagne projetée: mais le but principal a été

atteint: Abd-el-Kader et son khalifah-el-Berkani ont été repoussés dans

l'ouest. Le gros rassemblement de Kabaïles qu'ils avaient opéré s'est

dispersé dans tous les sens. Deux des plus importantes tribus rebelles,

les Beni-Menasser et les Beni-Ferrah, ont été sévèrement punies.

Un ouragan affreux, mêlé sans interruption de grêle et de neige, a

obligé le corps expéditionnaire à descendre bien vite des hautes régions

montagneuses pour regagner les bords de la mer, où l'attendait un

convoi. Il l'a atteint le 5 février à quatre heures du soir, non sans

difficulté, car le mauvais temps a continué, et, la nuit du 6 au 7, la

pluie tombait avec une telle force, que tous les feux du camp ont été

éteints. La colonne s'est acheminée lentement vers Cherchel. Les

ruisseaux étaient devenus des torrents impétueux, et la rapidité des

eaux était telle, qu'il y avait lieu de redouter beaucoup de malheurs.

Des cordes ont été tendues, et les pelotons, bien unis par les bras et

appuyés à la corde par l'une de leurs ailes, ont ainsi franchi sept

torrents. Grâce à cet expédient, on n'a eu à regretter que la perte de

deux hommes.

Dans cette courte mais pénible expédition, le général Bugeaud a failli

être tué, comme le fut le colonel Leblond il y a quelques mois: six

coups de fusil, tirés presque en même temps par des Arabes embusqués,

ont blessé le cheval du gouverneur-général.

--A la nouvelle de l'apparition d'Abd-el-Kader dans la province de

Titteri, le bruit a couru à Alger que ses troupes avaient envahi une

partie de la plaine de la Metidjah et surpris quelques-uns de nos

détachements: ce bruit était complètement faux. Dès le 27 janvier, le

colonel Korte se dirigea, à la tête de toute la cavalerie, vers

Boufarik, de fortes reconnaissances furent poussées dans tous les sens,

et l'on n'aperçut pas un seul ennemi. Les convois militaires circulèrent

avec la même sécurité qu'auparavant. Le retour des désastres de la fin

de 1839 et du commencement de 1840 ne semble plus à craindre Alors

Abd-el-Kader disposait de forces assez considérables; il avait ses

places fortes, et la paix lui avait laissé le temps de se préparer à la

guerre; enfin, nous étions sur la défensive. Mais, depuis deux ans, la

face des affaires a changé. Nous avons repris partout l'offensive.

L'ennemi, battu sur tous les points, a vu ses places fortes détruites de

fond en comble, ses douares incendiées, ses récoltes ravagées. De

prince, de général qu'il était, car il avait un gouvernement, une armée.

Abd-el-Kader, après avoir été pourchassé jusque dans les contrées les

plus éloignés, est devenu un simple chef de bandes, marquant son passage

par des massacres et des dévastations. La guerre se poursuit maintenant

dans l'intérieur, où nos colonnes ne rencontrent plus qu'une molle

résistance. Si quelques fractions de tribus suivent encore la fortune de

celui qui se donnait naguère, le titre pompeux de sultan, c'est que nos

troupes ne peuvent pas se trouver toujours en tous lieux pour protéger

nos alliés. Mais, à la tournure qu'ont prise les événements, les centres

de population, il faut l'espérer, n'auront plus à redouter les

agressions de l'ennemi, et la plaine de la Metidjah semble désormais à

l'abri d'un coup de main.

--Les marchés d'Alger sont abondamment approvisionnés et les denrées

baissent de prix. Le carnaval a été brillant à Alger, voire même à

Blidah, où, entre autres importations françaises, on n'est pas peu

surpris de trouver des magasins de costumes et de masques.

--Jusqu'à ce jour, les exécutions à mort avaient eu lieu, dans

l'Algérie, par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé

établi: c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué à remplir

ce redoutable office.

L'Illustration, No. 0003, 18 Mars 1843 · 第 1 / 7 段