FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LA MOTHE-FÉNELON was born in his
ancestral _château_ of Périgord in 1651. He was appointed tutor
to the Duc de Bourgogne in 1689 and Archbishop of Cambrai in
1695. In the following year his championship of Mme Guyon and
the doctrine of Quietism brought him into disgrace with Louis
XIV, and his residence at Cambrai became virtually an exile. He
administered his see with the dignity of a _grand seigneur_,
the capacity of a man of affairs, and the piety of a true
Christian. His death in 1715 was the occasion for the following
portrait, of which the earlier one in vol. VIII. (pp. 419-423)
may be regarded as a first sketch. For a still earlier and a
less favourable one, written when Fénelon was appointed to the
see of Cambrai, see I. 271-275.
Ce prélat étoit un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand
nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortoient comme un torrent, et
une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressemblât, et
qui ne se pouvoit oublier, quand on ne l’auroit vu qu’une fois. Elle
rassembloit tout, et les contraires ne s’y combattoient pas. Elle avoit
de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle
sentoit également le docteur, l’évêque et le grand seigneur; ce qui
y surnageoit, ainsi que dans toute sa personne, c’étoit la finesse,
l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il falloit
effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants,
sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappoit
dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage
rassembloit. Ses manières y répondoient dans la même proportion, avec
une aisance qui en donnoit aux autres, et cet air et ce bon goût qu’on
ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde,
qui se trouvoit répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec
cela une éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse insinuante,
mais noble et proportionnée, une élocution facile, nette, agréable, un
air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières
les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne
vouloit jamais avoir plus d’esprit que ceux à qui il parloit, qui se
mettoit à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les
mettoit à l’aise et qui sembloit enchanter, de façon qu’on ne pouvoit
le quitter, ni s’en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C’est
ce talent si rare, et qu’il avoit au dernier degré, qui lui tint tous
ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui,
dans leur dispersion, les réunissoit pour se parler de lui, pour le
regretter, pour le desirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme
les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l’espérer
toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après
le Messie. C’est aussi par cette autorité de prophète, qu’il s’étoit
acquise sur les siens, qu’il s’étoit accoutumé à une domination qui,
dans sa douceur, ne vouloit point de résistance. Aussi n’auroit-il pas
longtemps souffert de compagnon s’il fût revenu à la cour et entré dans
le Conseil, qui fut toujours son grand but; et une fois ancré et hors
des besoins des autres, il eût été bien dangereux non-seulement de lui
résister, mais de n’être pas toujours pour lui dans la souplesse et
dans l’admiration.
Retiré dans son diocèse, il y vécut avec la piété et l’application d’un
pasteur, avec l’art et la magnificence d’un homme qui n’a renoncé à
rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses[236]. Jamais homme
n’a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu’au
maître; jamais homme ne l’a portée plus loin, avec une application
plus suivie, plus constante, plus universelle; jamais homme n’y a plus
entièrement réussi. Cambray est un lieu de grand abord et de grand
passage; rien d’égal à la politesse, au discernement, à l’agrément
avec lequel il recevoit tout le monde. Dans les premières années on
l’évitoit, il ne couroit après personne; peu à peu les charmes de ses
manières lui rapprochèrent un certain gros. A la faveur de cette petite
multitude, plusieurs de ceux que la crainte avoit écartés, mais qui
desiroient aussi de jeter des semences pour d’autres temps, furent
bien aises des occasions de passer à Cambray. De l’un à l’autre tous y
coururent. A mesure que Mgr le duc de Bourgogne parut figurer, la cour
du prélat grossit, et elle en devint une effective aussitôt que son
disciple fut devenu Dauphin. Le nombre de gens qu’il avoit accueillis,
la quantité de ceux qu’il avoit logés chez lui passants par Cambray,
les soins qu’il avoit pris des malades et des blessés qu’en diverses
occasions on avoit portés dans sa ville, lui avoient acquis le cœur des
troupes. Assidu aux hôpitaux et chez les moindres officiers, attentif
aux principaux, en ayant chez lui en nombre et plusieurs mois de suite
jusqu’à leur parfait rétablissement, vigilant en vrai pasteur au
salut de leurs âmes, avec cette connoissance du monde qui les savoit
gagner et qui en engageoit beaucoup à s’adresser à lui-même, et il ne
se refusoit pas au moindre des hôpitaux qui vouloit aller à lui, et
qu’il suivoit comme s’il n’eût point eu d’autres soins à prendre, il
n’étoit pas moins actif au soulagement corporel. Les bouillons, les
nourritures, les consolations des dégoûts, souvent encore les remèdes,
sortoient en abondance de chez lui, et dans ce grand nombre un ordre et
un soin que chaque chose fût du meilleur en sa sorte qui ne se peut
comprendre. Il présidoit aux consultations les plus importantes; aussi
est-il incroyable jusqu’à quel point il devint l’idole des gens de
guerre, et combien son nom retentit jusqu’au milieu de la cour.
[236] See E. de Broglie, _Fénelon à Cambrai_, 1884.
Ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l’année,
et qui lui firent connoître par lui-même à fond toutes les parties
de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses
prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité
de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les
autres, ses grâces naturelles qui rehaussoient le prix de tout ce qu’il
disoit et faisoit, le firent adorer de son peuple, et les prêtres dont
il se déclaroit le père et le frère, et qu’il traitoit tous ainsi,
le portoient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d’art et d’ardeur de
plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d’affecté, de déplacé,
toujours en convenance à l’égard de chacun; chez lui abord facile,
expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le
sien, en tous ceux qui travailloient sous lui dans ce grand diocèse;
jamais de scandale ni rien de violent contre personne; tout en lui
et chez lui dans la plus grande décence. Ses matinées se passoient
en affaires du diocèse. Comme il avoit le génie élevé et pénétrant,
qu’il y résidoit toujours, qu’il ne se passoit point de jour qu’il ne
réglât ce qui se présentoit, c’étoit chaque jour une occupation courte
et légère. Il recevoit après qui le vouloit voir, puis alloit dire
la messe, et il y étoit prompt; c’étoit toujours dans sa chapelle,
hors les jours qu’il officioit, ou que quelque raison particulière
l’engageoit à l’aller dire ailleurs. Revenu chez lui, il dînoit avec
la compagnie, toujours nombreuse, mangeoit peu et peu solidement,
mais demeuroit longtemps à table pour les autres, et les charmoit
par l’aisance, la variété, le naturel, la gaieté de sa conversation,
sans jamais descendre à rien qui ne fût digne et d’un évêque et d’un
grand seigneur; sortant de table il demeuroit peu avec la compagnie.
Il l’avoit accoutumée à vivre chez lui sans contrainte, et à n’en
pas prendre pour elle. Il entroit dans son cabinet et y travailloit
quelques heures, qu’il prolongeoit s’il faisoit mauvais temps et qu’il
n’eût rien à faire hors de chez lui.
Au sortir de son cabinet il alloit faire des visites ou se promener
à pied hors la ville. Il aimoit fort cet exercice et l’allongeoit
volontiers, et, s’il n’y avoit personne de ceux qu’il logeoit, ou
quelque personne distinguée, il prenoit quelque grand vicaire et
quelque autre ecclésiastique, et s’entretenoit avec eux du diocèse, de
matières de piété ou de savoir; souvent il y mêloit des parenthèses
agréables. Les soirs, il les passoit avec ce qui logeoit chez lui,
soupoit avec les principaux de ces passages d’armées quand il en
arrivoit, et alors sa table étoit servie comme le matin. Il mangeoit
encore moins qu’à dîner, et se couchoit toujours avant minuit. Quoique
sa table fût magnifique et délicate, et que tout chez lui répondît
à l’état d’un grand seigneur, il n’y avoit rien néanmoins qui ne
sentît l’odeur de l’épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi
la plus honnête et la plus douce liberté. Lui-même étoit un exemple
toujours présent, mais auquel on ne pouvoit atteindre; partout un vrai
prélat, partout aussi un grand seigneur, partout encore l’auteur de
_Télémaque_. Jamais un mot sur la cour, sur les affaires, quoi que ce
soit qui pût être repris, ni qui sentît le moins du monde bassesse,
regrets, flatterie; jamais rien qui pût seulement laisser soupçonner
ni ce qu’il avoit été, ni ce qu’il pouvoit encore être. Parmi tant de
grandes parties, un grand ordre dans ses affaires domestiques, et une
grande règle dans son diocèse; mais sans petitesse, sans pédanterie,
sans avoir jamais importuné personne d’aucun état sur la doctrine.
Les jansénistes étoient en paix profonde dans le diocèse de Cambray,
et il y en avoit grand nombre; ils s’y taisoient, et l’archevêque
aussi à leur égard. Il auroit été à desirer pour lui qu’il eût laissé
ceux de dehors dans le même repos; mais il tenoit trop intimement aux
jésuites, et il espéroit trop d’eux, pour ne leur pas donner ce qui
ne troubloit pas le sien. Il étoit aussi trop attentif à son petit
troupeau choisi, dont il étoit le cœur, l’âme, la vie et l’oracle, pour
ne lui pas donner de temps en temps la pâture de quelques ouvrages
qui couroient entre leurs mains avec la dernière avidité, et dont les
éloges retentissoient. Il fut rudement réfuté par les jansénistes,
et il est vrai de plus que le silence en matière de doctrine auroit
convenu à l’auteur si solennellement condamné du livre des _Maximes des
saints_[237]; mais l’ambition n’étoit rien moins que morte; les coups
qu’il recevoit des réponses des jansénistes lui devenoient de nouveaux
mérites auprès de ses amis, et de nouvelles raisons aux jésuites de
tout faire et de tout entreprendre pour lui procurer le rang et les
places d’autorité dans l’Église et dans l’État. A mesure que les temps
orageux s’éloignoient, que ceux de son Dauphin s’approchoient, cette
ambition se réveilloit fortement, quoique cachée sous une mesure qui
certainement lui devoit coûter. Le célèbre Bossuet, évêque de Meaux,
n’étoit plus, ni Godet, évêque de Chartres[238]; la Constitution avoit
perdu le cardinal de Noailles[239]; le P. Tellier[240] étoit devenu
tout-puissant. Ce confesseur du Roi étoit totalement à lui ainsi que
l’élixir du gouvernement des jésuites, et la Société entière faisoit
profession de lui être attachée depuis la mort du P. Bourdaloue[241],
du P. Gaillard et de quelques autres principaux qui lui étoient
opposés, qui en retenoient d’autres, et que la politique des supérieurs
laissoit agir, pour ne pas choquer le Roi ni Mme de Maintenon contre
tout le corps; mais ces temps étoient passés, et tout ce formidable
corps lui étoit enfin réuni. Le Roi, en deux ou trois occasions depuis
peu, n’avoit pu s’empêcher de le louer. Il avoit ouvert ses greniers
aux troupes dans un temps de cherté et où les munitionnaires étoient
à bout, et il s’étoit bien gardé d’en rien recevoir, quoique il en
eût tiré de grosses sommes en le vendant à l’ordinaire. On peut juger
que ce service ne demeura pas enfoui, et ce fut aussi ce qui fit
hasarder pour la première fois de nommer son nom au Roi. Le duc de
Chevreuse avoit enfin osé l’aller voir, et le recevoir une autre fois
à Chaulnes[242], et on peut juger que ce ne fut pas sans s’être assuré
que le Roi le trouvoit bon.
[237] _Les Maximes des saints_ was published in 1697 and was
condemned by the Court of Rome in 1699.
[238] See above, p. 46, n. 88.
[239] See above, p. 45, n. 84.
[240] See above, p. 111, n. 168.
[241] 1704.
[242] The meeting between Chevreuse and Fénelon at Chaulnes,
where the Duke had a _château_, took place in November, 1711. As
the result of their long political conversations Fénelon drew
up a document entitled _Plans de gouvernement concertés avec
le Duc de Chevreuse pour être proposés au Duc de Bourgogne_.
It consisted of mere heads of chapters arranged under seven
sections which Fénelon called _tables_. Hence the name, _Tables
de Chaulnes_, which the document usually bears.
Fénelon, rendu enfin aux plus flatteuses et aux plus hautes espérances,
laissa germer cette semence d’elle-même; mais elle ne put venir à
maturité. La mort si peu attendue du Dauphin l’accabla, et celle du duc
de Chevreuse, qui ne tarda guère après, aigrit cette profonde plaie;
la mort du duc de Beauvillier la rendit incurable, et l’atterra. Ils
n’étoient qu’un cœur et qu’une âme, et, quoique ils ne se fussent
jamais vus depuis l’exil, Fénelon le dirigeoit de Cambray jusque
dans les plus petits détails. Malgré sa profonde douleur de la mort
du Dauphin, il n’avoit pas laissé d’embrasser une planche dans ce
naufrage. L’ambition surnageoit à tout, se prenoit à tout[243]. Son
esprit avoit toujours plu à M. le duc d’Orléans. M. de Chevreuse avoit
cultivé et entretenu entre eux l’estime et l’amitié, et j’y avois aussi
contribué par attachement pour le duc de Beauvillier, qui pouvoit tout
sur moi. Après tant de pertes et d’épreuves les plus dures, ce prélat
étoit encore homme d’espérances; il ne les avoit pas mal placées. On a
vu les mesures que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier m’avoient
engagé de prendre pour lui auprès de ce prince, et qu’elles avoient
réussi de façon que les premières places lui étoient destinées, et que
je lui en avois fait passer l’assurance par ces deux ducs dont la piété
s’intéressoit si vivement en lui, et qui étoient persuadés que rien ne
pouvoit être si utile à l’Église, ni si important à l’État, que de le
placer au timon du gouvernement; mais il étoit arrêté qu’il n’auroit
que des espérances. On a vu que rien ne le pouvoit rassurer sur moi, et
que les ducs de Chevreuse et de Beauvillier me l’avouoient. Je ne sais
si cette frayeur s’augmenta par leur perte, et s’il crut que, ne les
ayant plus pour me tenir, je ne serois plus le même pour lui, avec qui
je n’avois jamais eu aucun commerce, trop jeune avant son exil, et sans
nulle occasion depuis. Quoi qu’il en soit, sa foible complexion ne put
résister à tant de soins et de traverses. La mort du duc de Beauvillier
lui donna le dernier coup. Il se soutint quelque temps par effort de
courage, mais ses forces étoient à bout. Les eaux, ainsi qu’à Tantale,
s’étoient trop persévéramment retirées du bord de ses lèvres toutes les
fois qu’il croyoit y toucher pour y éteindre l’ardeur de sa soif.
[243] It will be seen that Saint-Simon insists strongly on
Fénelon’s ambition. He certainly had the spirit of domination,
but that he aspired to be the Richelieu of the future monarch is
very doubtful, and there is no evidence to bear out Saint-Simon’s
insinuation that on the Duc de Bourgogne’s death he turned his
attention to the Duc d’Orléans.
Il fit un court voyage de visite épiscopale, il versa dans un endroit
dangereux, personne ne fut blessé, mais il vit tout le péril, et eut
dans sa foible machine toute la commotion de cet accident. Il arriva
incommodé à Cambray, la fièvre survint, et les accidents tellement coup
sur coup qu’il n’y eut plus de remède; mais sa tête fut toujours libre
et saine. Il mourut à Cambray le 7 janvier de cette année, au milieu
des regrets intérieurs, et à la porte du comble de ses desirs. Il
savoit l’état tombant du Roi; il savoit ce qui le regardoit après lui.
Il étoit déjà consulté du dedans et recourtisé du dehors, parce que
le goût du soleil levant avoit déjà percé. Il étoit porté par le zèle
infatigablement actif de son petit troupeau, devenu la portion d’élite
du grand parti de la constitution par la haine des anciens ennemis de
l’archevêque de Cambray, qui ne l’étoient pas moins de la doctrine des
jésuites, qu’il s’agissoit, de tolérée à grand peine qu’elle avoit été
depuis son père Molina, de rendre triomphante, maîtresse et unique. Que
de puissants motifs de regretter la vie, et que la mort est amère dans
des circonstances si parfaites et si à souhait de tous côtés! Toutefois
il n’y parut pas. Soit amour de la réputation, qui fut toujours un
objet auquel il donna toute préférence, soit grandeur d’âme, qui
méprise enfin ce qu’elle ne peut atteindre, soit dégoût du monde si
continuellement trompeur pour lui, et de sa figure qui passe, et qui
alloit lui échapper, soit piété ranimée par un long usage, et ranimée
peut-être par ces tristes mais puissantes considérations, il parut
insensible à tout ce qu’il quittoit, et uniquement occupé de ce qu’il
alloit trouver, avec une tranquillité, une paix, qui n’excluoit que le
trouble, et qui embrassoit la pénitence, le détachement, le soin unique
des choses spirituelles et de son diocèse, enfin une confiance qui ne
faisoit que surnager à l’humilité et à la crainte.
Dans cet état, il écrivit au Roi une lettre sur le spirituel de son
diocèse, qui ne disoit pas un mot sur lui-même, qui n’avoit rien que
de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La
sienne, à moins de soixante-cinq ans, munie des sacrements de l’Église,
au milieu des siens et de son clergé, put passer pour une grande leçon
à ceux qui survivoient, et pour laisser de grandes espérances de celui
qui étoit appelé. La consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême.
Il y avoit apprivoisé jusqu’aux armées ennemies, qui avoient autant et
même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux
et la cour de Bruxelles se piquoient de le combler d’honnêtetés et
des plus grandes marques de considération, et les protestants pour le
moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et
universels dans toute l’étendue des Pays-Bas. Ses amis, sur tous son
petit troupeau, tombèrent dans l’abîme de l’affliction la plus amère.
A tout prendre, c’étoit un bel esprit et un grand homme. L’humanité
rougit pour lui de Mme Guyon, dans l’admiration de laquelle, vraie ou
feinte, il a toujours vécu, sans que ses mœurs aient jamais été le
moins du monde soupçonnées, et est mort après en avoir été le martyr,
sans qu’il ait été jamais possible de l’en séparer. Malgré la fausseté
notoire de toutes ses prophéties, elle fut toujours le centre où tout
aboutit dans ce petit troupeau, et l’oracle suivant lequel Fénelon
vécut et conduisit les autres[244].
[244] Ed. Chéruel, XI. 58-66; ed. Boislisle, XXVI. 74-85. It must
be remembered that Saint-Simon expressly says of Fénelon: “Je ne
le connoissois que de visage, trop jeune quand il fut exilé; je
ne l’avois pas vu depuis” (X. 287).