PAUL, Duc de BEAUVILLIER (1648-1714), who filled the offices of
Governor of the Duc de Bourgogne, Chef du conseil des finances,
and Minister of State, was regarded by Saint-Simon with deep
and reverent affection. He and the Duc de Chevreuse had married
daughters of Colbert, and the close friendship of the two
brothers-in-law and their families is frequently referred to
in Saint-Simon’s memoirs. The well-known intimacy between both
Dukes and Fénelon is charmingly expressed in the latter’s
correspondence.
Il étoit grand, fort maigre, le visage long et coloré, un fort grand
nez aquilin, la bouche enfoncée, des yeux d’esprit et perçants, le
sourire agréable, l’air fort doux, mais ordinairement fort sérieux
et concentré. Il étoit né vif, bouillant, emporté, aimant tous les
plaisirs. Beaucoup d’esprit naturel, le sens extrêmement droit, une
grande justesse, souvent trop de précision; l’énonciation aisée,
agréable, exacte, naturelle, l’appréhension vive, le discernement
bon, une sagesse singulière, une prévoyance qui s’étendoit vastement,
mais sans s’égarer; une simplicité et une sagacité extrêmes et qui ne
se nuisoient point l’une à l’autre; et depuis que Dieu l’eut touché,
ce qui arriva de très bonne heure, je crois pouvoir avancer qu’il ne
perdit jamais sa présence, d’où on peut juger, éclairé comme il étoit,
jusqu’à quel point il porta la piété. Doux, modeste, égal, poli avec
distinction, assez prévenant, d’un accès facile et honnête jusqu’aux
plus petites gens, ne montrant point sa dévotion, sans la cacher aussi,
et n’en incommodant personne, mais veillant toutefois ses domestiques,
peut-être de trop près; sincèrement humble, sans préjudice de ce qu’il
devoit à ce qu’il étoit, et si détaché de tout, comme on l’a vu sur
plusieurs occasions qui ont été racontées, que je ne crois pas que les
plus saints moines l’aient été davantage. L’extrême dérangement des
affaires de son père lui avoit néanmoins donné une grande attention
aux siennes, ce qu’il croyoit un devoir, qui ne l’empêchoit pas d’être
vraiment magnifique en tout, parce qu’il estimoit que cela étoit de son
état.
Sa charité pour le prochain le resserroit dans des entraves qui le
raccourcissoient par la contrainte de ses lèvres, de ses oreilles, de
ses pensées, dont on a vu les inconvénients en plusieurs endroits. Le
ministère, la politique, la crainte trop grande du Roi, augmentèrent
encore cette attention continuelle sur lui-même, d’où naissoit un
contraint, un concentré, dirois-je même un pincé, qui éloignoit de lui,
et un goût de particulier très resserré, et de solitude qui convenoit
peu à ses emplois, qui l’isoloit, qui, excepté ses fonctions, parmi
lesquelles je range sa table ouverte le matin, lui faisoit un désert de
la cour, et lui laissoit ignorer tout ce qui n’étoit pas les affaires
où ses emplois l’engageoient nécessairement. On a vu où cela pensa
le précipiter plus d’une fois, sans la moindre altération de la paix
de son âme, ni la plus légère tentation de s’élargir là-dessus. Son
cœur [étoit] droit, bon, tendre, peu étendu; mais ce qu’il aimoit, il
l’aimoit bien, pourvu qu’il pût aussi l’estimer.
Sa crainte du Roi, celle de se commettre, ses précisions,
engourdissoient trop son desir sincère de servir ses amis. Il fut tout
autre, comme on l’a vu, sur cela comme sur tout le reste, après la mort
de Monseigneur, et on ne put douter alors qu’il se plaisoit à servir
ses amis en petites et en grandes choses.
Il épousa Mme de Beauvillier en 1671; le triste état des affaires
de sa maison, que son père avoit ruinées, les engagea à faire cette
alliance de la troisième fille de M. Colbert avec de grands biens.
L’aînée avoit épousé quatre ans auparavant le duc de Chevreuse, et
huit ans après la dernière fut mariée au duc de Mortemart. Les ducs
de Chevreuse[234] et de Beauvillier et leurs femmes se trouvèrent
si parfaitement faits l’un pour l’autre, que ce ne fut qu’un cœur,
qu’une âme, qu’une même pensée, un même sentiment toute leur vie,
une amitié, une considération, une complaisance, une déférence, une
confiance réciproque. Elle étoit pareille entre les deux sœurs, et
la devint bientôt entre les deux beaux-frères. Vivant tous deux à la
cour, attachés par leurs charges, et par la place de dame du palais de
leurs femmes, ils se voyoient sans cesse, et mangeoient par semaine
l’un chez l’autre, ce qui dura jusqu’à ce que les grands emplois du duc
de Beauvillier l’obligèrent à tenir une table publique; ils ne s’en
voyoient guère moins, rarement une seule fois par jour tant qu’ils
vécurent. Il étoit rare aussi d’être ami de l’un à un certain point
sans l’être aussi de l’autre et de leurs épouses.
[234] Charles-Honoré d’Albert, Duc de Luynes et de Chevreuse, was
the grandson of the Constable de Luynes, the minister of Louis
XIII, and the son of the Duc de Luynes who retired to Port-Royal
and was the friend of Pascal. The Dukedom of Chevreuse came from
his grandmother, who after the Constable’s death married the Duc
de Chevreuse, the youngest son of Henri de Guise (_Le Balafré_),
and in the days of the Fronde was conspicuous for her intrigues.
He died in 1712, nearly two years before his brother-in-law. See
IX. 378-387 for a charming portrait.
La piété du duc de Beauvillier, qui commença de fort bonne heure, le
sépara assez de ceux de son âge. Étant à l’armée, à une promenade du
Roi, dans laquelle il servoit, il marchoit seul un jour un peu en
avant; quelqu’un, le remarquant, se prit à dire qu’il faisoit là sa
méditation. Le Roi, qui l’entendit, se tourna vers celui qui parloit,
et le regardant: “Oui, dit-il, voilà M. de Beauvillier, qui est un des
plus sages hommes de la cour et de mon royaume.” Cette subite et courte
apologie fit taire et donna fort à penser, en sorte que les gloseurs
demeurèrent en respect devant son mérite.
M. de Beauvillier voyoit les choses comme elles étoient: il étoit
ennemi des chimères, il pesoit tout avec exactitude, comparoit
les partis avec justesse, demeuroit inébranlable dans son choix
sur des fondements certains. M. de Chevreuse, avec plus d’esprit,
et sans comparaison plus de savoir en tout genre, voyoit tout en
blanc et en pleine espérance, jusqu’à ce qui en offrait le moins,
n’avoit pas la justesse de l’autre, ni le sens si droit. Son trop
de lumières point assez ramassées l’éblouissoit par de faux jours,
et sa facilité prodigieuse de concevoir et de raisonner lui ouvroit
tant de routes qu’il étoit sujet à l’égarement, sans s’en apercevoir
et de la meilleure foi du monde. Ces inconvénients n’étoient jamais
en M. de Beauvillier, qui étoit préférable dans un conseil, et M. de
Chevreuse dans toutes les académies. Il avoit aussi une élocution plus
naturellement diserte, entraînante, et dangereuse aussi, par les grâces
qui y naissoient d’elles-mêmes, à entraîner dans le faux à force de
chaînons, quand on lui avoit passé une fois ses premières propositions
en entier faute d’attention assez vigilante, et de donner par cet
entraînement dans un faux qu’à la fin on apercevoit tout entier,
mais déjà dans le branle forcé de s’y sentir précipité. Enfin, pour
achever ce contraste de deux hommes si unis jusqu’à n’être qu’un, le
duc de Chevreuse ne pouvoit se lever ni se coucher; M. de Beauvillier,
réglé en tout, se levoit fort matin, et se couchoit de bonne heure,
c’est-à-dire qu’il sortoit de table au commencement du fruit, et qu’il
étoit couché avant que le souper fût fini[235].
[235] Ed. Chéruel, X. 276 ff.; ed. Boislisle, XXV. 42 ff.