9. CARDINAL D’ESTRÉES

CÉSAR, Cardinal d’ESTRÉES (1627-1717), was the third son of

François-Annibal Maréchal-Duc d’Estrées, a distinguished

soldier and diplomatist, who died in 1670 at the age of

ninety-seven, and nephew of the celebrated Gabrielle d’Estrées.

His brother, Jean, who lived to be eighty-three, and his

nephew, Victor-Marie, who died at seventy-seven, were both

Marshals of France. The Cardinal, though he never published a

line, was elected to the _Académie française_ at the age of

twenty-eight.

Le cardinal d’Estrées mourut à Paris, dans son abbaye de

Saint-Germain-des-Prés, à quatre-vingt-sept ans presque accomplis,

ayant toujours joui d’une santé parfaite de corps et d’esprit,

jusqu’à cette maladie qui fut fort courte, et qui lui laissa sa tête

entière jusqu’à la fin. Il est juste et curieux de s’arrêter un peu

sur un personnage toute sa vie considérable, et qui à sa mort étoit

cardinal-évêque d’Albano, abbé de Longpont, du Mont-Saint-Éloi, de

Saint-Nicolas-aux-Bois, de la Staffarde en Piémont, où Catinat[228]

gagna une célèbre bataille avant d’être maréchal de France, de

Saint-Claude en Franche-Comté, dont l’abbé d’Estrées son neveu étoit

coadjuteur, et dont on a fait un évêché depuis quelques années,

d’Anchin en Flandres, et de Saint-Germain-des-Prés dans Paris. Il étoit

aussi commandeur de l’Ordre[229], de la promotion de 1688.

[228] Nicolas de Catinat commanded with success the French army

in Piedmont in the campaigns of 1690-1696 against Victor-Amédée

of Savoy. His most important victory was gained at Staffarde in

1690. He was created a Marshal in the following year. In the War

of the Spanish Succession he was less successful. In a short

portrait (IX. 188-189) Saint-Simon does full justice to his

character, “to his wisdom, his modesty, his disinterestedness,

his great ability as a commander,” and he compares him in his

simplicity, his frugality, his contempt for the world, his peace

of soul, to the great Roman generals who after their well-merited

triumphs returned to their plough, faithful lovers of their

country, which they had served so well, and heedless of its

ingratitude.

[229] The order of the Saint-Esprit.

Né en 1627, il avoit vécu quarante ans avec son père, et su profiter de

ses leçons et de sa considération. La liaison la plus intime fut toute

sa vie constante entre ses neveux et petits-neveux de Vendôme et lui,

dont il fut le conseil toute sa vie, et le cardinal y participa dès sa

jeunesse. C’étoit l’homme du monde le mieux et le plus noblement fait

de corps et d’âme, d’esprit et de visage, qu’on voyoit avoir été beau

en jeunesse, et qui étoit vénérable en vieillesse, l’air prévenant

mais majestueux, de grande taille, des cheveux presque blancs, une

physionomie qui montroit beaucoup d’esprit, et qui tenoit parole, un

esprit supérieur et un bel esprit, une érudition rare, vaste, profonde,

exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et de sage théologie,

attachement constant aux libertés de l’Église gallicane et aux maximes

du royaume, une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité

à s’énoncer, nulle envie d’en abuser, ni de montrer de l’esprit et du

savoir, extrêmement noble, désintéressé, magnifique, libéral, beaucoup

d’honneur et de probité, grande sagacité, grande pénétration, bon et

juste discernement, souvent trop de feu en traitant les affaires. Il

avoit été galant dans sa jeunesse, et il l’étoit demeuré sans blesser

aucune bienséance. Parmi un courant d’affaires, la plupart de sa vie

continuelles, réglé en tout, aumônier, et très homme de bien. C’étoit

l’homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive, la

plus agréable, et dont la mémoire toujours présente n’avoit jamais rien

oublié ni confondu de tout ce qu’il avoit su, vu et lu; toujours gai,

égal, et sans la moindre humeur, mais souvent singulièrement distrait;

qui aimoit à faire essentiellement plaisir, à servir, à obliger, qui

s’y présentoit aisément, et qui ne s’en prévaloit jamais. Il savoit

haïr aussi et le faire sentir: mais il savoit encore mieux aimer.

C’étoit un homme très généreux: il étoit aussi fort courtisan et fort

attentif aux ministres et à la faveur, mais avec dignité, un désinvolte

qui lui étoit naturel, et incapable de rien de ce qu’il ne croyoit pas

devoir faire. Jamais les jésuites ne purent l’entamer sur rien, ni le

Roi sur eux, ni sur ce qu’on lui faisoit passer pour jansénisme, ni en

dernier lieu, comme on l’a vu sur la constitution, ni de l’empêcher

d’agir, et même de parler sur toutes ces matières avec la plus grande

liberté, sans que sa considération en ait baissé auprès du Roi.

Tant de grandes et d’aimables qualités le firent généralement aimer

et respecter; sa science, son esprit, sa fermeté, sa liberté, le

perçant de ses expressions quand il lui plaisoit, une plaisanterie

fine et quelquefois poignante, un tour charmant, le faisoient craindre

et ménager, et cela jusqu’à sa mort, par ceux qui étoient devenus la

terreur de tout le monde. Avec beaucoup de politesse mais distinguée,

il savoit se sentir; il étoit quelquefois haut, quelquefois colère; ce

n’étoit pas un homme qu’il fît bon tâtonner sur rien. Ce tout ensemble

faisoit un homme extrêmement aimable et sûr, et lui donna toujours un

grand nombre d’amis.

Il fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept, et

brilla fort cinq ans après en l’assemblée du clergé de 1660. Il eut la

principale part à finir l’affaire fameuse des quatre évêques par ce

qu’on a nommé la paix de Clément IX[230].

[230] Four bishops, of whom the chief was Nicolas Pavillon,

the devout Bishop of Alet, had formally protested against the

persecution of the nuns of Port-Royal in order to force them to

sign the “formulary” declaring that the _Augustinus_ had been

rightly condemned. At last in 1668 they were induced to make an

ambiguous submission, with which Clement IX declared himself

satisfied. A medal was struck to celebrate the “Peace of the

Church,” but the peace was a sham one, as the Jesuits well knew.

Il fut cardinal de Clément X en 1671, mais _in petto_, déclaré enfin

l’année suivante, protecteur des affaires de Portugal, et se trouva en

1676 au conclave où Innocent XI fut élu; six mois après il fut à Munich

pour le mariage de Monseigneur. Il se démit en 1681 en faveur de son

neveu, fils du duc d’Estrées, de son évêché; et, tout cardinal qu’il

étoit depuis dix ans, il demanda et obtint un brevet de conservation du

rang et honneurs de duc et pair.

Devenu abbé de Saint-Germain-des-Prés, il vécut avec ses religieux

comme un père, et tous les soirs il avoit deux, trois ou quatre moines

savants qui venoient l’entretenir de leurs ouvrages jusqu’à son

coucher, qui avouoient qu’ils apprenoient beaucoup de lui[231].

[231] Mabillon and Montfaucon, perhaps the two most learned of

the Bénédictines of St Maur, were both at Saint-Germain-des-Prés

when the Cardinal was abbot.

Il ne pouvoit ouïr parler de ses affaires domestiques. Pressé et

tourmenté par son intendant et son maître d’hôtel de voir enfin ses

comptes, qu’il n’avoit point vus depuis grand nombre d’années, il leur

donna un jour. Ils exigèrent qu’il fermeroit sa porte pour n’être

pas interrompus; il y consentit avec peine, puis se ravisa, et leur

dit que, pour le cardinal Bonsy[232] au moins, qui étoit à Paris,

son ami et son confrère, il ne pouvoit s’empêcher de le voir, mais

que ce seroit merveilles si ce seul homme, qu’il ne pouvoit refuser,

venoit précisément ce jour-là. Tout de suite il envoya un domestique

affidé au cardinal Bonsy, le prier avec instance de venir chez lui un

tel jour entre trois et quatre heures, qu’il le conjuroit de n’y pas

manquer, et qu’il lui en diroit la raison, mais, sur toutes choses,

qu’il parût venir de lui-même. Il fit monter son suisse dès le matin

du jour donné, à qui il défendit de laisser entrer qui que ce fût de

toute l’après-dînée, excepté le seul cardinal Bonsy, qui sûrement ne

viendrait pas; mais, s’il s’en avisoit, de ne le pas renvoyer. Ses

gens, ravis d’avoir à le tenir toute la journée sur ses affaires sans

y être interrompus, arrivent sur les trois heures; le cardinal laisse

sa famille et le peu de gens qui pour ce jour-là avoient dîné chez

lui, et passe dans un cabinet où ses gens d’affaires étalèrent leurs

papiers. Il leur disoit mille choses ineptes sur sa dépense, où il

n’entendoit rien, et regardoit sans cesse vers la fenêtre, sans en

faire semblant, soupirant en secret après une prompte délivrance. Un

peu avant quatre heures, arrive un carrosse dans la cour; ses gens

d’affaires se fâchent contre le suisse, et crient qu’il n’y aura donc

pas moyen de travailler. Le cardinal ravi s’excuse sur les ordres

qu’il a donnés. “Vous verrez, ajouta-t-il, que ce sera ce cardinal

Bonsy, le seul homme que j’aie excepté, et qui tout juste s’avise de

venir aujourd’hui.” Tout aussitôt on le lui annonce; lui à hausser

les épaules, mais à faire ôter les papiers et la table, et les gens

d’affaires à s’en aller en pestant. Dès qu’il fut seul avec Bonsy, il

lui conta pourquoi il lui avoit demandé cette visite, et à en bien rire

tous deux. Oncques depuis ses gens d’affaires ne l’y rattrapèrent, et,

de sa vie, n’en voulut ouïr parler.

[232] For a charming portrait of this Cardinal see III. 426-429.

He was Archbishop of Narbonne and grand almoner to the Queen. He

died in 1703. The Marquis de Castries (see above, p. 142) was

his nephew.

Il falloit bien qu’ils fussent honnêtes gens et entendus: sa table

étoit tous les jours magnifique, et remplie à Paris et à la cour

de la meilleure compagnie; ses équipages l’étoient aussi; il avoit

un nombreux domestique, beaucoup de gentilshommes, d’aumôniers, de

secrétaires; il donnoit beaucoup aux pauvres, à pleines mains à son

frère le maréchal et à ses enfants, qui lors n’étoient pas à leur aise,

et il mourut sans devoir un seul écu à qui que ce fût.

Sa mort, à laquelle il se préparoit depuis longtemps, fut ferme, mais

édifiante et fort chrétienne; la maladie fut courte, et il n’en avoit

jamais eue, la tête entière jusqu’à la fin. Il fut universellement

regretté, tendrement de sa famille, de ses amis, dont il avoit

beaucoup, des pauvres, de son domestique, et de ses religieux qui

sentirent tout ce qu’ils perdoient en lui, et qui trouvèrent bientôt

après qu’ils avoient changé un père pour un loup et pour un tyran.

Un mot de lui au Roi dure encore. Il étoit à son dîner, toujours fort

distingué du Roi dès qu’il paroissoit devant lui. Le Roi, lui adressant

la parole, se plaignit de l’incommodité de n’avoir plus de dents. “Des

dents, Sire, reprit le cardinal, eh! qui est-ce qui en a?” Le rare de

cette réponse est qu’à son âge il les avoit encore blanches et fort

belles, et que sa bouche, fort grande mais agréable, étoit faite de

façon qu’il les montrait beaucoup en parlant; aussi le Roi se prit-il

à rire de la réponse, et toute l’assistance, et lui-même, qui ne s’en

embarrassa point du tout[233].

[233] Ed. Chéruel. X. 344 ff.; ed. Boislisle, XXV. 163 ff.

Selections from Saint-Simon · 第 43 / 58 题