8. LE DUC ET LA DUCHESSE DE BOURGOGNE

MARIE-ADELAÏDE of Savoy, grand-daughter of Monsieur and

Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her

eleventh birthday, and was married to the Duc de BOURGOGNE a

year later. She died of measles on February 12, 1712. There is

a good bust of her by Coysevox at Versailles.

Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut

mieux profiter des instructions qu’elle avoit reçues. Son habile père

qui connoissoit à fond notre cour, la lui avoit peinte, et lui avoit

appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit

naturel et facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui

attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son

époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de

l’ambition. Elle avoit su travailler à s’y mettre dès les premiers

moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu’elle vécut, de continuer

un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les

fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la

moindre peine à personne, et toute légère et vive qu’elle étoit, très

capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte

jusqu’à la gêne, dont elle sentoit tout le poids, sembloit ne lui rien

coûter. La complaisance lui étoit naturelle, couloit de source; elle en

avoit jusque pour sa cour.

Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez

qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des

sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants

et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle

parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle

peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de

goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux,

majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une

taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche

de déesse sur les nuées. Elle plaisoit au dernier point; les grâces

naissoient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de

ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf

assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmoit, avec cette aisance

qui étoit en elle jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchoit.

Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus

médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On étoit tenté de la

croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa

gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe

la portoit partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux

à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tous

les spectacles, étoit l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y

ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse.

Elle aimoit le jeu, s’amusoit au petit jeu, car tout l’amusoit; elle

préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du

monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun; également gaie et

amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser

dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses: on appeloit ainsi

ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa

santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse,

pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur

égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d’un moment. Elle

l’accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance

d’eux, que l’étude et l’expérience lui avoient acquise, pour les degrés

d’enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses

agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette

voie elle s’acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du

Roi, non pas même ses bâtards, n’avoient pu approcher.

En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide

bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais que _ma

tante_, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier,

causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le

bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs

genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les

caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les

tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres,

les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les

voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise

à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles

les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des

moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes,

mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à

moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle

fut contre Pontchartrain, qu’elle nommoit quelquefois au Roi _votre

vilain borgne_, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre

Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon

parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements

qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire,

il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les

rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et

gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent,

et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en

rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.

Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de

sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette

étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour

la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes,

et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il

lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec

elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces

de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle

l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois;

elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour

subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse

si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets

n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est

constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.

Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus

amère douleur, ne sortit point de son appartement, où il ne voulut

voir que Monsieur son frère, son confesseur, et le duc de Beauvillier,

qui malade depuis sept ou huit jours dans sa maison de la ville, fit

un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille

tout ce que Dieu y avoit mis de grand, qui ne parut jamais tant qu’en

cette affreuse journée et en celles qui suivirent jusqu’à sa mort. Ce

fut, sans s’en douter, la dernière fois qu’ils se virent en ce monde.

Cheverny[219], d’O[220] et Gamaches[221] passèrent la nuit dans son

appartement, mais sans le voir que des instants.

[219] See above, p. 14, n. 38.

[220] See above, p. 73, n. 112.

[221] Claude Rouault, Marquis des Gamaches.

Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly,

pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa

tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin,

par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une

chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans

l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore

qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air

de politesse. Ces trois menins[222] vinrent dans son carrosse avec

lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit

porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra.

Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse

de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il

lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent

que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon

avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur

commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry.

Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai

d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de

douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son

regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du

changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres

que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce

qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et

peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé.

Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux. A cette

nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses

trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent

une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je

m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix

basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le

bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi,

qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser,

qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de

la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un

regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai

de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la

miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute

l’a mis[224]!

[222] Cheverny, D’O, and Gamaches.

[223] First valet to the Duke.

[224] Ed. Chéruel, IX. 195 ff.; ed. Boislisle, XXII. 279 ff.

The disquieting symptoms which Saint-Simon had noticed in the

Duc de Bourgogne rapidly developed into an attack of measles,

which proved fatal on February 18, six days after the death of

his wife.

Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif, de la couronne, naquit

terrible, et sa première jeunesse fit trembler. Dur et colère jusqu’aux

derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux

avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des

heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre

que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l’excès; passionné

pour toute espèce de volupté, et des femmes, et ce qui est rare à la

fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimoit pas moins le

vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte

de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvoit supporter d’être

vaincu, et où le danger avec lui étoit extrême. Enfin livré à toutes

les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche,

naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et à produire

les ridicules avec une justesse qui assommoit. De la hauteur des cieux

il ne regardoit les hommes que comme des atomes avec qui il n’avoit

aucune ressemblance quels qu’ils fussent. A peine Messieurs ses frères

lui paroissoient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain,

quoique on [eût] toujours affecté de les élever tous trois ensemble

dans une égalité parfaite. L’esprit, la pénétration brilloient en lui

de toutes parts: jusque dans ses furies ses réponses étonnoient; ses

raisonnements tendoient toujours au juste et au profond, même dans

ses emportements. Il se jouoit des connoissances les plus abstraites.

L’étendue et la vivacité de son esprit étoient prodigieuses, et

l’empêchoient de s’appliquer à une seule chose à la fois, jusqu’à l’en

rendre incapable. La nécessité de le laisser dessiner en étudiant, à

quoi il avoit beaucoup de goût et d’adresse, et sans quoi son étude

étoit infructueuse, a peut-être beaucoup nui à sa taille.

Il étoit plutôt petit que grand, le visage long et brun, le haut

parfait, avec les plus beaux yeux du monde, un regard vif, touchant,

frappant, admirable, assez ordinairement doux, toujours perçant, et

une physionomie agréable, haute, fine, spirituelle jusqu’à inspirer de

l’esprit; le bas du visage assez pointu, et le nez long, élevé, mais

point beau, n’alloit pas si bien; des cheveux châtains si crépus et en

telle quantité qu’ils bouffoient à l’excès; les lèvres et la bouche

agréables quand il ne parloit point, mais quoique ses dents ne fussent

pas vilaines, le râtelier supérieur s’avançoit trop, et emboîtoit

presque celui de dessous, ce qui, en parlant et en riant, faisoit un

effet désagréable. Il avoit les plus belles jambes et les plus beaux

pieds qu’après le Roi j’aie jamais vues à personne, mais trop longues,

aussi bien que ses cuisses, pour la proportion de son corps. Il sortit

droit d’entre les mains des femmes. On s’aperçut de bonne heure que

sa taille commençoit à tourner; on employa aussitôt et longtemps le

collier et la croix de fer, qu’il portoit tant qu’il étoit dans son

appartement, même devant le monde, et on n’oublia aucun des jeux et des

exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte: il

devint bossu, mais si particulièrement d’une épaule qu’il en fut enfin

boiteux, non qu’il n’eût les cuisses et les jambes parfaitement égales,

mais parce qu’à mesure que cette épaule grossit, il n’y eut plus, des

deux hanches jusqu’aux deux pieds, la même distance, et au lieu d’être

à plomb, il pencha d’un côté. Il n’en marchoit ni moins aisément, ni

moins longtemps, ni moins vite, ni moins volontiers, et il n’en aima

pas moins la promenade à pied, et à monter à cheval, quoique il y fût

très mal. Ce qui doit surprendre, c’est qu’avec des yeux, tant d’esprit

si élevé, et parvenu à la vertu la plus extraordinaire et à la plus

éminente et la plus solide piété, ce prince ne se vit jamais tel qu’il

étoit pour sa taille, ou ne s’y accoutuma jamais: c’étoit une foiblesse

qui mettoit en garde contre les distractions et les indiscrétions, et

qui donnoit de la peine à ceux de ses gens qui, dans son habillement et

dans l’arrangement de ses cheveux, masquoient ce défaut naturel le plus

qu’il leur étoit possible, mais bien en garde de lui laisser sentir

qu’ils aperçussent ce qui étoit si visible. Il en faut conclure qu’il

n’est pas donné à l’homme d’être ici-bas exactement parfait.

Tant d’esprit, et une telle sorte d’esprit, joint à une telle vivacité,

à une telle sensibilité, à de telles passions, et toutes si ardentes,

n’étoit pas d’une éducation facile. Le duc de Beauvillier, qui en

sentoit également les difficultés et les conséquences, s’y surpassa

lui-même par son application, sa patience, la variété des remèdes.

Peu aidé par les sous-gouverneurs, il se secourut de tout ce qu’il

trouva sous sa main. Fénelon, Fleury[225], sous-précepteur, qui a donné

une si belle _Histoire de l’Église_, quelques gentilshommes de la

manche, Moreau, premier valet de chambre, fort au-dessus de son état

sans se méconnoître, quelques rares valets de l’intérieur, le duc de

Chevreuse seul du dehors, tous mis en œuvre, et tous en même esprit,

travaillèrent chacun sous la direction du gouverneur, dont l’art,

déployé dans un récit, feroit un juste ouvrage, également curieux et

instructif. Mais Dieu, qui est le maître des cœurs, et dont le divin

esprit souffle où il veut, fit de ce prince un ouvrage de sa droite,

et, entre dix-huit et vingt ans il accomplit son œuvre. De cet abîme

sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste,

pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvoit

comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs, et

les comprenant immenses, il ne pensa plus qu’à allier les devoirs de

fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyoit destiné. La brèveté

des jours faisoit toute sa douleur. Il mit toute sa force et sa

consolation dans la prière, et ses préservatifs en de pieuses lectures.

Son goût pour les sciences abstraites, sa facilité à les pénétrer lui

déroba d’abord un temps qu’il reconnut bientôt devoir à l’instruction

des choses de son état, et à la bienséance d’un rang destiné à régner,

et à tenir en attendant une cour.

[225] The Abbé Claude Fleury (1640-1723) was _sous-précepteur_

to the Dauphin under Bossuet, and to the Duc de Bourgogne under

Fénelon. The first volume of his great _Histoire ecclésiastique_

appeared in 1691, and in 1696 he succeeded La Bruyère in the

_Académie Française_.

L’apprentissage de la dévotion et l’appréhension de sa foiblesse pour

les plaisirs le rendirent d’abord sauvage. La vigilance sur lui-même,

à qui il ne passoit rien, et à qui il croyoit devoir ne rien passer,

le renferma dans son cabinet, comme dans un asile impénétrable aux

occasions. Que le monde est étrange! il l’eût abhorré dans son premier

état, et il fut tenté de mépriser le second. Le prince le sentit; il

le supporta; il attacha avec joie cette sorte d’opprobre à la croix

de son Sauveur pour se confondre soi-même dans l’amer souvenir de son

orgueil passé. Ce qui lui fut de plus pénible, il le trouva dans les

traits appesantis de sa plus intime famille. Le Roi, avec sa dévotion

et sa régularité d’écorce, vit bientôt avec un secret dépit un prince

de cet âge censurer, sans le vouloir, sa vie par la sienne, se refuser

un bureau neuf pour donner aux pauvres le prix qui y étoit destiné, et

le remercier modestement d’une dorure nouvelle dont on vouloit rajeunir

son petit appartement. On a vu combien il fut piqué de son refus trop

obstiné de se trouver à un bal de Marly le jour des Rois; véritablement

ce fut la faute d’un novice; il devoit ce respect, tranchons le mot,

cette charitable condescendance, au Roi son grand-père, de ne l’irriter

pas par cet étrange contraste; mais au fond et en soi action bien

grande, qui l’exposoit à toutes les suites du dégoût de soi qu’il

donnoit au Roi, et aux propos d’une cour dont ce roi étoit l’idole, et

qui tournoit en ridicule une telle singularité.

Cette grande et sainte maxime, que les rois sont faits pour leurs

peuples, et non les peuples pour les rois ni aux rois, étoit si avant

imprimée en son âme qu’elle lui avoit rendu le luxe et la guerre

odieuse. C’est ce qui le faisoit quelquefois expliquer trop vivement

sur la dernière, emporté par une vérité trop dure pour les oreilles du

monde, qui a fait quelquefois dire sinistrement qu’il n’aimoit pas la

guerre. Sa justice étoit munie de ce bandeau impénétrable qui en fait

toute la sûreté. Il se donnoit la peine d’étudier les affaires qui

se présentoient à juger devant le Roi aux conseils de finance et des

dépêches, et si elles étoient grandes, il y travailloit avec les gens

du métier, dont il puisoit des connoissances sans se rendre esclave de

leurs opinions. Il communioit au moins tous les quinze jours, avec un

recueillement et un abaissement qui frappoit, toujours en collier de

l’ordre et en rabat et manteau court. Il voyoit son confesseur jésuite

une ou deux fois la semaine, et quelquefois fort longtemps, ce qu’il

abrégea beaucoup dans la suite, quoique il approchât plus souvent de la

communion.

Sa conversation étoit aimable, tant qu’il pouvoit solide, et par goût;

toujours mesurée à ceux avec qui il parloit. Il se délassoit volontiers

à la promenade: c’étoit là où elles paroissoient le plus[226]. S’il

s’y trouvoit quelqu’un avec qui il pût parler de sciences, c’étoit

son plaisir, mais plaisir modeste, et seulement pour s’amuser et

s’instruire, en dissertant quelque peu et en écoutant davantage. Mais

ce qu’il y cherchoit le plus, c’étoit l’utile, des gens à faire parler

sur la guerre et les places, sur la marine et le commerce, sur les

pays et les cours étrangères, quelquefois sur des faits particuliers,

mais publics, et sur des points d’histoire ou des guerres passées

depuis longtemps. Ces promenades, qui l’instruisoient beaucoup, lui

concilioient les esprits, les cœurs, l’admiration, les plus grandes

espérances. Il avoit mis à la place des spectacles, qu’il s’étoit

retranchés depuis fort longtemps, un petit jeu où les plus médiocres

bourses pouvoient atteindre, pour pouvoir varier et partager l’honneur

de jouer avec lui, et se rendre cependant visible à tout le monde. Il

fut toujours sensible au plaisir de la table et de la chasse: il se

laissoit aller à la dernière avec moins de scrupule, mais il craignoit

son foible pour l’autre, et il y étoit d’excellente compagnie quand il

s’y laissoit aller.

[226] This is the text of the manuscript.

Il connoissoit le Roi parfaitement; il le respectoit, et sur la fin

il l’aimoit en fils, et lui faisoit une cour attentive de sujet, mais

qui sentoit quel il étoit. Il cultivoit Mme de Maintenon avec les

égards que leur situation demandoit. Tant que Monseigneur vécut, il lui

rendoit tout ce qu’il devoit avec soin; on y sentoit la contrainte,

encore plus avec Mlle Choin, et le malaise avec tout cet intérieur

de Meudon. On en a tant expliqué les causes, qu’on n’y reviendra pas

ici. Le prince admiroit, autant pour le moins que tout le monde, que

Monseigneur, qui, tout matériel qu’il étoit, avoit beaucoup de gloire,

n’avoit jamais pu s’accoutumer à Mme de Maintenon, ne la voyoit que

par bienséance, et le moins encore qu’il pouvoit, et toutefois avoit

aussi en Mlle Choin sa Maintenon autant que le Roi avoit la sienne,

et ne lui asservissoit pas moins ses enfants que le Roi les siens à

Mme de Maintenon. Il aimoit les princes ses frères avec tendresse,

et son épouse avec la plus grande passion. La douleur de sa perte

pénétra ses plus intimes moëlles. La piété y surnagea par les plus

prodigieux efforts. Le sacrifice fut entier; mais il fut sanglant.

Dans cette terrible affliction, rien de bas, rien de petit, rien

d’indécent. On voyoit un homme hors de soi, qui s’extorquoit une

surface unie, et qui y succomboit. Les jours en furent tôt abrégés.

Il fut le même dans sa maladie: il ne crut point en relever; il en

raisonnoit avec ses médecins dans cette opinion; il ne cacha pas sur

quoi elle étoit fondée; on l’a dit il n’y a pas longtemps, et tout ce

qu’il sentit depuis le premier jour jusqu’au dernier l’y confirma de

plus en plus. Quelle épouvantable conviction de la fin de son épouse

et de la sienne! Mais, grand Dieu! quel spectacle vous donnâtes en

lui, et que n’est-il permis encore d’en révéler des parties également

secrètes, et si sublimes qu’il n’y a que vous qui les puissiez donner

et en connoître tout le prix! quelle imitation de Jésus-Christ sur la

croix! on ne dit pas seulement à l’égard de la mort et des souffrances,

elle s’éleva bien au-dessus. Quelles tendres, mais tranquilles vues!

Quel surcroît de détachement! Quels vifs élans d’actions de grâces

d’être préservé du sceptre et du compte qu’il en faut rendre! Quelle

soumission, et combien parfaite! Quel ardent amour de Dieu! Quel

perçant regard sur son néant et ses péchés! Quelle magnifique idée de

l’infinie miséricorde! Quelle religieuse et humble crainte! Quelle

tempérée confiance! Quelle sage paix! Quelles lectures! Quelles

prières continuelles! Quel ardent desir des derniers sacrements! Quel

profond recueillement! Quelle invincible patience! Quelle douceur!

Quelle constante bonté pour tout ce qui l’approchoit! Quelle charité

pure qui le pressoit d’aller à Dieu! La France tomba enfin sous ce

dernier châtiment; Dieu lui montra un prince qu’elle ne méritoit pas.

La terre n’en étoit pas digne; il étoit mûr déjà pour la bienheureuse

éternité[227].

[227] Ed. Chéruel, IX. 209 ff.; ed. Boislisle, XXII. 305 ff.

Sainte-Beuve (_Caus. du Lundi_, X. 42 ff.) notes that Saint-Simon

gives one a more favourable impression of the Duc de Bourgogne

than we get from Fénelon’s letters.

Selections from Saint-Simon · 第 42 / 58 题