LOUIS-ANTOINE DE PARDAILLAN DE GONDRIN, Marquis and afterwards
Duc d’ANTIN (1665-1736), was the son of M. and Mme de
Montespan. He was the type of a perfect courtier, but it was
not till 1707, after paying court assiduously for twenty-five
years, that he succeeded in winning the favour of Louis XIV
who conferred on him the governorship of Orleans. “Me voilà
dégelé!” On the death of J.-H. Mansard he became Superintendent
of the royal buildings. See XII. 239, and Sainte-Beuve, _Caus.
du Lundi_, V. 478 ff.
Né avec beaucoup d’esprit naturel, il tenoit de ce langage charmant
de sa mère et du gascon de son père, mais avec un tour et des grâces
naturelles qui prévenoient toujours. Beau comme le jour étant jeune, il
en conserva de grands restes jusqu’à la fin de sa vie, mais une beauté
mâle et une physionomie d’esprit. Personne n’avoit ni plus d’agréments,
de mémoire, de lumière, de connoissance des hommes et de chacun, d’art
et de ménagement pour savoir les prendre, plaire, s’insinuer, et parler
toutes sortes de langages; beaucoup de connoissances et des talents
sans nombre, qui le rendoient propre à tout, avec quelque lecture.
Un corps robuste, et qui sans peine fournissoit à tout, répondoit au
génie, et quoique peu à peu devenu fort gros, il ne lui refusoit ni
veilles ni fatigues. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement,
accueillant, empressé à plaire, jamais il ne lui arrivoit de dire
mal de personne. Il sacrifia tout à l’ambition et aux richesses,
quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan
de son temps, comme le plus incompréhensiblement assidu: application
sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois,
assiduité prodigieuse en tous lieux différents, soins sans nombre,
vues en tout, et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries
sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappoit,
bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans
durant, sans aucun autre succès que la familiarité qu’usurpoit sa
gasconne impudence, avec des gens que tout lui persuadoit avec raison
qu’il falloit violer quand on étoit à portée de le pouvoir. Aussi n’y
avoit-il pas manqué avec Monseigneur, dont il étoit menin[207], et
duquel son mariage l’avoit fort approché: il avoit épousé la fille
aînée du duc d’Uzès[208] et de la fille unique du duc de Montausier,
dont la conduite obscure et peu régulière ne l’empêcha jamais de vivre
avec elle et avec tous les siens avec une considération très marquée,
et prenant une grande part à eux tous, ainsi qu’à ceux de la maison de
sa mère. Sa table, ses équipages, toute sa dépense étoit prodigieuse,
et la fut dans tous les temps. Son jeu furieux le fit subsister
longtemps: il y étoit prompt, exact en comptes, bon payeur, sans
incidents, les jouoit tous fort bien, heureux à ceux de hasard, et avec
tout cela, fort accusé d’aider la fortune.
[207] Menin = a gentleman of the household.
[208] Emmanuel II de Crussol, senior _duc et pair_, the creation
being of 1572. The finest part of his _château_, which is
half-way between Alais and Avignon, was built in the sixteenth
century.
Sa servitude fut extrême à l’égard des enfants de sa mère, sa patience
infinie aux rebuts. On a vu celui qu’ils essuyèrent pour lui, lorsqu’à
la mort de son père ils demandèrent tous au Roi de le faire duc, et si
le dénouement qui se verra bientôt n’eût découvert ce qui avoit rendu
tant d’années et de ressorts inutiles, on ne pourrait le concevoir.
On a vu comment sa mère lui fit quitter solennellement le jeu en
lui assurant une pension de dix mille écus, combien le Roi trouva
ridicule l’éclat de la profession qu’il en fit, et comment peu à peu
il le reprit, deux ans après, tout aussi gros qu’auparavant. Une
autre disparate qu’il fit pendant cette abstinence de jeu lui réussit
tout aussi mal: il se mit dans la dévotion, dans les jeûnes, qu’il
ne laissoit pas ignorer, et qui durent coûter à sa gourmandise et à
son furieux appétit; il affecta d’aller tous les jours à la messe, et
une régularité extérieure. Il soutint cette tentative près de deux
ans; à la fin, la voyant sans succès, il s’en lassa, et peu à peu,
avec le jeu, il reprit son premier genre de vie. Avec de tels défauts
si reconnus, il en eut un plus malheureux que coupable, puisqu’il ne
dépendoit pas de lui, dont il souffrit plus que de pas un: c’étoit une
poltronnerie, mais telle, qu’il est incroyable ce qu’il faut qu’il
ait pris sur lui pour avoir servi si longtemps. Il en a reçu en sa
vie force affronts, avec une dissimulation sans exemple. Monsieur le
Duc, méchant jusqu’à la barbarie, étant de jour au bombardement de
Bruxelles, le fit venir à la tranchée pour dîner avec lui; aussitôt
il donna le mot, mit toute la tranchée dans la confidence, et un peu
après s’être mis à table, voilà une vive alarme, une grande sortie
des ennemis, et tout l’appareil d’un combat chaud et imminent. Quand
Monsieur le Duc[209] s’en fut assez diverti, il regarda d’Antin:
“Remettons-nous à table, lui dit-il; la sortie n’étoit que pour toi.”
D’Antin s’y remit sans s’en émouvoir, et il n’y parut pas.
[209] The Duc de Bourbon, La Bruyère’s pupil.
Une autre fois, M. le prince de Conti, qui ne l’aimoit pas, à cause
de M. du Maine et de M. de Vendôme[210], visitoit des postes à je ne
sais plus quel siège, et trouva d’Antin dans un assez avancé. Le voilà
à faire ses grands rires, qui lui cria: “Comment, d’Antin, te voilà
ici et tu n’es pas encore mort!” Cela fut avalé avec tranquillité,
et sans changer de conduite avec ces deux princes, qu’il voyoit très
familièrement. La Feuillade[211], fort envieux et fort avantageux, lui
fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. Il étoit à Meudon,
à deux pas de Monseigneur, dans la même pièce. Je ne sais sur quoi
on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d’Antin, qui forma une
dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d’un coup:
“C’est bien à vous, lui dit la Feuillade en élevant le ton, à parler
de grenadiers! et où en auriez-vous vu?” D’Antin voulut répondre: “Et
moi, interrompit la Feuillade, j’en ai vu souvent en des endroits
dont vous n’auriez osé approcher de bien loin.” D’Antin se tut, et la
compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l’entendit, n’en fit pas
semblant, et dit après que, s’il avoit témoigné l’avoir ouï, il n’avoit
plus de parti à prendre que celui de faire jeter la Feuillade par les
fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa
doux comme lait, et il n’en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu
honteux d’insulter d’Antin.
[210] See above, pp. 144-6.
[211] Louis d’Aubusson, Duc de La Feuillade (1673-1725), was
son of the Maréchal-Duc who built the place des Victoires for
his statue of Louis XIV (see above, p. 6, n. 24). He married a
daughter of Chamillart. Saint-Simon has a striking portrait of
him. “Son commerce, à qui ne vouloit s’amuser, étoit charmant;
il étoit magnifique en tout, libéral, poli, fort brave et
fort galant, gros et beau joueur.... Son ambition étoit sans
bornes.... C’étoit un cœur corrompu à fond, une âme de boue,
un impie de bel air et de profession; pour tout dire, le plus
solidement malhonnête homme qui ait paru de longtemps” (III.
196). He was an incapable commander and was badly defeated before
Turin in 1706.
Il faut convenir que c’étoit grand dommage qu’il eût un défaut si
infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un
homme plus propre que lui à commander les armées: il avoit les vues
vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent
singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de
subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d’armée, pour
la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une
soif d’être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui
coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode
à un général d’armée; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s’en
sont très utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux,
qui prenoient tant qu’ils pouvoient les plans des pays, des marches,
des camps, des fourrages et de ce qu’ils pouvoient de l’armée des
ennemis. Avec tant de vues, de soins, d’applications différentes à la
cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête libre et fraîche,
despotique sur son corps et sur son esprit, d’une société charmante,
sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout
particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il étoit
prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à
chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en
expédients et capable à fond de toutes sortes d’affaires, c’étoit un
homme certainement très rare. Cette raison m’a fait étendre sur lui,
et il est bon de faire connoître d’avance ce courtisan, jusqu’ici si
délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait
et demeuré comme il étoit, il n’est pas surprenant qu’il ait eu autant
d’envie de s’accrocher aux Noailles. Le surprenant est que sa mère y
ait non-seulement consenti, mais qu’elle l’ait desiré plus que lui
encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher
Mme de Maintenon, qu’elle avoit tant de raisons de haïr et de se la
croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses
à l’occasion de ce mariage; elle n’en reçut que des réponses sèches,
et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire,
tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de
bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce
qu’on en a éprouvé, il se trouve qu’on y tient encore[212].
[212] Ed. Chéruel, V. 269-273; ed. Boislisle, XV. 108 ff.