5. VAUBAN

SÉBASTIEN LE PRESTRE, Seigneur de VAUBAN (1633-1707), was

rewarded in 1703 with a marshal’s _bâton_ for his great

services as a military engineer. He was equally skilled in the

art of fortifying towns and in that of besieging them.

Vauban s’appeloit le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au

plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de

son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme

dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus

vrai et le plus modeste. C’étoit un homme de médiocre taille, assez

trapu, qui avoit fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur

rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n’étoit rien

moins; jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant,

mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la

vie des hommes, avec une valeur qui prenoit tout sur soi et donnoit

tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de

franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait

pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du

Roi.

Ce prince s’étoit ouvert à lui, un an auparavant, de la volonté qu’il

avoit de le faire maréchal de France: Vauban l’avoit supplié de faire

réflexion que cette dignité n’étoit point faite pour un homme de son

état, qui ne pouvoit jamais commander ses armées, et qui les jetteroit

dans l’embarras si, faisant un siège, le général se trouvoit moins

ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, et appuyé de

raisons que la seule vertu fournissoit, augmenta encore le desir du Roi

de la couronner.

Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine

en présence du Roi, qui crut se faire maréchal de France soi-même et

honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut

avec la même modestie qu’il avoit marqué de désintéressement. Tout

applaudit à ce comble d’honneur, où aucun autre de ce genre n’étoit

parvenu avant lui et n’est arrivé depuis. Je n’ajouterai rien ici sur

cet homme véritablement fameux; il se trouvera ailleurs occasion d’en

parler encore[199].

[199] Ed. Chéruel, III. 379-380; ed. Boislisle, XI. 27-30.

On a vu quel étoit Vauban, à l’occasion de son élévation à l’office de

maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par

l’amertume de la douleur, pour cela même qui le combla d’honneur, et

qui ailleurs qu’en France lui eût tout mérité et acquis.

Patriote comme il l’étoit, il avoit toute sa vie été touché de la

misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffroit. La

connoissance que ses emplois lui donnoient de la nécessité des

dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles

de splendeur et d’amusements, le faisoit gémir de ne voir point de

remède à un accablement qui augmentoit son poids de jour en jour.

Dans cet esprit, il ne fit point de voyage, et il traversoit souvent

le royaume de tous les biais, qu’il ne prît partout des informations

exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de

commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et

l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content

de ce qu’il pouvoit voir et faire par lui-même, il envoya secrètement

partout où il ne pouvoit aller, et même où il avoit été et où il

devoit aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports

avec ce qu’il auroit connu par lui-même. Les vingt dernières années

de sa vie au moins furent employées à ces recherches, auxquelles il

dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent, avec toute l’exactitude et la

justesse qu’il y put apporter, et il excelloit en ces deux qualités.

Enfin il se convainquit que les terres étoient le seul bien solide, et

il se mit à travailler à un nouveau système.

Il étoit bien avancé, lorsqu’il parut divers petits livres du sieur

de Boisguilbert[200], lieutenant général au siège de Rouen, homme de

beaucoup d’esprit de détail et de travail, frère d’un conseiller au

parlement de Normandie, qui de longue main touché des mêmes vues que

Vauban, y travailloit aussi depuis longtemps. Il y avoit déjà fait du

progrès avant que le Chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès

le trouver, et comme son esprit vif avoit du singulier, il lui demanda

de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le

prendrait pour un fou, qu’ensuite il verroit qu’il méritoit attention,

et qu’à la fin il demeureroit content de son système. Pontchartrain,

rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avoient passé par les mains,

et qui étoit tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement

qu’il s’en tenoit au premier, et lui tourna le dos. Boisguilbert,

revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage;

il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui étoit à

peu près le même que celui de Vauban, sans se connoître l’un l’autre.

De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont

le système alloit à une répartition exacte, à soulager le peuple de

tous les frais qu’il supportoit et de beaucoup d’impôts, qui faisoit

entrer les levées directement dans la bourse du Roi, et conséquemment,

ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au

souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous

ceux-là autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avoient pas les

mêmes intérêts. Chamillart, qui avoit succédé à Pontchartrain[201],

examina ce livre; il en conçut de l’estime: il manda Boisguilbert deux

ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises,

en ministre dont la probité ne cherche que le bien.

[200] _Détail de la France sous le règne de Louis XIV_, the chief

work of Boisguilbert or Boisguillebert, was first published at

Rouen in 1695.

[201] Chamillart succeeded Pontchartrain as Controller-general in

1699.

En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci

avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent;

de là il voulut entretenir Boisguilbert. Peu attaché aux siens, mais

ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il

les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière

main. Ils convenoient sur les choses principales, mais non en tout.

Boisguilbert vouloit laisser quelques impôts sur le commerce

étranger et sur les denrées à la manière de Hollande, et s’attachoit

principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses,

qui, sans entrer dans les coffres du Roi, ruinoient les peuples à la

discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissoient

sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter

sans avoir jamais cessé depuis.

Vauban, d’accord sur ces suppressions, passoit jusqu’à celle des

impôts mêmes: il prétendoit n’en laisser qu’un unique, et avec cette

simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en

aucun inconvénient. Il avoit l’avantage sur Boisguilbert de tout ce

qu’il avoit examiné, pesé, comparé et calculé lui-même, en ses divers

voyages, depuis vingt ans, de ce qu’il avoit tiré du travail de ceux

que, dans le même esprit, il avoit envoyés depuis plusieurs années

en diverses provinces, toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à

Rouen, n’avoit pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier

par les lumières et les ouvrages de celui-ci; par quoi il avoit raison

de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base

fondamentale de pareille besogne. Vauban donc abolissoit toutes sortes

d’impôts auxquels il en substituoit un unique, divisé en deux branches,

auxquelles il donnoit le nom de dîme royale: l’une sur les terres,

par un dixième de leur produit; l’autre léger, par estimation, sur le

commerce et l’industrie, qu’il estimoit devoir être encouragés l’un

et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivoit des règles très

simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de

ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au

nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude

dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartition

en usage avec celle qu’il proposoit, les inconvénients de l’une et de

l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves

en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y

pouvoir refuser. Aussi cet ouvrage[202] reçut-il les applaudissements

publics, et l’approbation des personnes les plus capables de ces

calculs et de ces comparaisons et les plus versées en toutes ces

matières, qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et

la clarté.

[202] The _Projet d’une Dîme royale_ was published anonymously at

Rouen in 1707, and steps were immediately taken to suppress it.

See Appendix B.

Mais ce livre avoit un grand défaut: il donnoit à la vérité au Roi

plus qu’il ne tiroit par les voies jusqu’alors pratiquées, il sauvoit

aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissoit en leur

laissant tout ce qui n’entroit point dans les coffres du Roi, à peu

de choses près; mais il ruinoit une armée de financiers, de commis,

d’employés de toute espèce, il les réduisoit à chercher à vivre à leurs

dépens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fondements

ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’étoit

déjà de quoi échouer.

Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique tomboit l’autorité

du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et,

par proportion, celles des intendants des finances, des intendants de

provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés,

qui ne pouvoient plus faire valoir leur capacité et leur industrie,

leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tomboient du même coup

dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est

donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui

ce livre arrachoit tout des mains, ne conspirassent contre un système

si utile à l’État, si heureux pour le Roi, si avantageux aux peuples

du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour

son intérêt: elle est la modératrice des impôts par les places qui en

regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées

privativement à tous autres, et elle se le croit en corps avec plus

d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.

Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de M.

Colbert[203], de l’esprit et du gouvernement duquel ce livre s’écartoit

fort, et furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de

Desmaretz[204], dans la capacité duquel ils avoient toute confiance,

comme au disciple unique de Colbert son oncle, qui l’avoit élevé et

instruit; Chamillart, si doux, si amoureux du bien, et qui n’avoit

pas, comme on l’a vu, négligé de travailler avec Boisguilbert, tomba

sous la même séduction de Desmaretz. Le Chancelier, qui se sentoit

toujours d’avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des

finances, s’emporta. En un mot, il n’y eut que les impuissants et les

désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l’Église et la

noblesse; car pour les peuples, qui y gagnoient tout, ils ignorèrent

qu’ils avoient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls

déplorèrent.

[203] Beauvillier and Chevreuse.

[204] Nicolas Desmaretz succeeded Chamillart as

Controller-general in 1708. His father married Colbert’s sister.

“C’étoit un grand homme très bien fait, d’un visage et d’une

physionomie agréable, qui annonçoit la sagesse et la douceur, qui

étoient les deux choses du monde qu’il tenoit le moins” (II. 324).

Ce ne fut donc pas merveilles si le Roi, prévenu et investi de la

sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son

livre[205], qui lui étoit adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On

peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur

accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en

son genre, ses vertus, l’affection que le Roi y avoit mise, jusqu’à

croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant

à ses yeux: il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public,

et qu’un criminel qui attentoit à l’autorité de ses ministres, par

conséquent à la sienne; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.

[205] Vauban presented his book in manuscript to the king at the

end of 1699. It was modified and completed in 1704.

L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée,

qui abusa sans aucun ménagement de sa victoire; et le malheureux

maréchal, porté dans tous les cœurs françois, ne put survivre aux

bonnes grâces de son maître, pour qui il avoit tout fait, et mourut

peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et

d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le Roi fut

insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût

perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins

célébré par toute l’Europe, et par les ennemis mêmes, ni moins

regretté en France de tout ce qui n’étoit pas financier ou suppôts de

financiers[206].

[206] Ed. Chéruel, V. 149-154; ed. Boislisle, XIV. 323-339.

Selections from Saint-Simon · 第 39 / 58 题