III

La jeune Mme Le Hélin était occupée dans le salon qui donnait sur

l'avenue du Bois, à suspendre aux branches d'un énorme arbre de Noël

toutes sortes de menus jouets:--des poupées, des polichinelles, des

cornets de bonbons, des boîtes de ménage. Elle avait près d'elle une

corbeille de ces brimborions luxueux, et son joli visage où le rire

creusait aux joues deux si gaies fossettes s'illumina de plaisir à

l'entrée du visiteur.

--«Tiens! Guchery!...» s'écria-t-elle. «Que c'est gentil à vous de

venir me voir précisément aujourd'hui!... Je vais vous faire

travailler, vous savez...»

--«Volontiers,» répondit-il, «à quoi puis-je t'être bon?» Il avait été

l'ami intime de l'aîné des Bréau, le père de Louise, et, l'ayant

connue toute petite, il gardait l'habitude de la tutoyer, quand ils

étaient seuls... Lorsqu'il y avait du monde, il lui disait «vous.»

C'était une des gentilles querelles que lui faisait la jeune femme.

--«A la bonne heure,» reprit-elle, «vous me parlez, comme il faut,

aujourd'hui... Bon... Donnez-moi ces soldats de plomb. Et un numéro,

--là, dans cette coupe... Viendrez-vous demain, tirer avec nous notre

loterie de Noël? Je ne vous ai pas envoyé de rappel, parce que vous

n'êtes qu'un vieux garçon, et que cela vous ennuierait sans doute de

voir une trentaine de bébés, et autant de mamans... Mais si le coeur

vous en disait quand même...»

--«Alors,» lui dit-il, en prenant texte de sa plaisanterie, et sur le

même ton: «Vous me blâmez d'être resté célibataire?... Et par

conséquent, vous m'approuveriez de cesser de l'être?...»

La surprise de cette phrase inattendue saisit la jeune femme à un

degré que son interlocuteur n'avait pas prévu: ses jolis doigts

tremblèrent en serrant le noeud de la faveur rose qui devait fixer à

la branche la petite boîte qu'il lui avait tendue. L'enfantin sourire

de tout à l'heure n'entrouvrait plus ses lèvres rouges, qui se

fermèrent dans un pli soudain attentif. Un regard scrutateur passa

dans ses yeux bleus, et elle demanda:

--«C'est sérieux?... Et avec qui avez-vous l'idée de vous marier?...»

--«Vous me promettez le secret?» demanda-t-il d'un accent grave, lui

aussi, et, sur sa réponse affirmative: «envers tout le monde,» et il

souligna ces mots.

--«Envers tout le monde,» répliqua-t-elle en soulignant ainsi sa

réponse.

--«Hé bien!» reprit-il, «que penseriez-vous, si je venais vous dire

que j'épouse votre belle-mère?...»

Louise Le Hélin eut sur son front et autour de sa bouche une

expression d'un saisissement plus vif encore. Elle regarda de nouveau

Guchery avec des yeux d'une pénétration singulière, presque

douloureuse. Puis, pour se donner une contenance, elle avisa dans la

corbeille un autre joujou qu'elle commença de suspendre à une autre

branche, sans répondre. Et, subitement, s'interrompant de son travail,

elle posa l'objet sur une table, et, se retournant vers Guchery, elle

lui dit, en le regardant bien en face et d'une voix profonde, à la

fois impérative et suppliante:

--«Non, mon ami, non, vous ne ferez pas cela...»

--«Mais pourquoi?» répondit-il.

--«Pourquoi?... Mais parce que vous ne pouvez pas ne pas savoir ce que

l'on a répété partout...». Elle hésita une seconde, puis résolue,

comme quelqu'un qui accomplit un pénible devoir.

«Ah! si c'était vrai, je ne vous en parlerais pas. Mais il faut que je

vous en parle. J'en ai le droit, puisque je sais, oui, je sais que ce

n'est pas vrai. Je sais que vous êtes un honnête homme et que vous

n'auriez pas supporté, vous si fier, de vivre, comme je vois vivre

tant de gens à Paris, que je méprise, dans un mensonge de chaque heure,

de chaque minute... Je sais que vous ne vous seriez pas mêlé du

mariage du fils de votre maîtresse... Car voilà ce que l'on a dit, que

Mme Le Hélin était votre maîtresse... On n'a pas fait que le dire.

On l'a écrit... Oui, mon ami, il s'est rencontré des personnes assez

infâmes pour envoyer à Henry des lettres non signées, lui dénonçant sa

mère, et vous nommant. Et pas une fois, entendez-vous, mais

plusieurs... La dernière de ces lettres est venue quelques jours après

notre mariage. C'est presque heureux, et les méchants lui ont rendu

service, sans le savoir, en saisissant ce moment pour le frapper.

Cette lettre, il n'a pas pu me la cacher. De me parler a chassé du

moins de son esprit tout soupçon. Pensez donc. Il avait beau croire en

sa mère, croire en vous, les premières lettres l'avaient impressionné.

C'était une obsession, m'a-t-il dit, et dont il avait eu tant de mal à

triompher! Mon pauvre cher Henry!... Depuis que je l'ai lue, cette

abominable lettre, je n'ai eu qu'un souci constant, qu'il ne pense

plus jamais rien sur sa mère et rien sur vous... Oh! Je n'ai pas eu

beaucoup de peine. Ma belle-mère est si charmante, vous êtes un si

brave homme, Guchery, et Henry est si tendre!... Mais le vieux mot sur

la calomnie, vous savez, est trop vrai. Il en reste toujours quelque

chose... La preuve, c'est qu'il m'a dit, il n'y a pas deux mois,--et

s'il ne se rongeait pas de temps à autre, à mon insu, de pareilles

idées ne lui viendraient même pas:--«Je suis bien sûr maintenant que

ces atroces lettres avaient menti...»--«Tu en as donc jamais douté?»

Lui ai-je demandé.--«Non,» m'a-t-il répondu, «mais enfin, maman est

libre, et Guchery ne l'épouse pas. C'est une preuve, cela, et

indiscutable...»--«Et quand il l'épouserait,» lui ai-je dit, «où

serait le mal?...»--«Nulle part,» a-t-il repris, «mais, tout de même,

cela me fait bien plaisir qu'il ne l'épouse pas...»--«Comprenez-vous

maintenant pourquoi j'ai été bouleversée quand vous m'avez annoncé ce

projet de mariage, tout à l'heure?...--Je vous en supplie, mon ami,

avant d'y donner suite, pensez à ce que je viens de vous raconter...

Et ne m'en veuillez pas d'avoir été si franche avec vous. Je n'ai pas

su me retenir. Il y va de la paix de son coeur, et pour toujours... Je

le sens. Je le sais...»

--«Ah!» s'écria Guchery douloureusement, «j'avais bien deviné qu'il

avait quelque chose, à plusieurs reprises... C'était donc cela... Mais

qui a pu écrire ces lettres? Qui? Mais qui?...»

--«Taisez vous,» interrompit la jeune femme en mettant son doigt sur

ses lèvres: «j'entends ouvrir la porte. On vient... C'est lui... Je

vais vous prouver que je n'exagère rien... Laissez-moi lui parler, et,

quoi que je dise, ne me démentez pas. Seulement, regardez-le...»

* * * * *

C'était, en effet, Henry Le Hélin qui entrait dans le salon. Louise

avait déjà repris la petite boîte de soldats de plomb, abandonnée tout

à l'heure, et elle paraissait absorbée dans son attention à la

suspendre aux branches, tandis que Guchery, assis auprès d'elle sur

une chaise, s'efforçait de dominer l'émotion dont le bouleversaient

les paroles qu'il venait d'entendre. Le nouveau venu ne prit même pas

garde à leur trouble. Il arrivait, portant dans ses bras d'autres

paquets qu'il commença de déplier, après avoir serré la main

affectueusement à son vieil ami, et il disait à sa femme:

--«J'ai trouvé des jouets si amusants que je les ai achetés... Comme

tu as bien fait de venir, mon bon Guchery! Louise ne voulait pas

t'inviter.--«Ce sera une corvée pour lui,»--disait-elle,--et moi je

lui disais:--«Je suis sûr qu'il s'amusera.»--Ce n'est qu'une fête

d'enfants, mais les enfants, c'est toute la vérité de la vie... avec

l'amour,» ajouta-t-il, et il attira sa femme à lui, pour la baiser au

front, puis, tendant la main à Guchery: «Et avec l'amitié...»

--«La nôtre ne lui suffit pas cependant,» dit la jeune femme, en se

dégageant de l'étreinte de son mari. «Imagine-toi qu'il est venu me

parler, mais devine de quoi?... Tu n'y es pas?... D'un projet de

mariage pour lui...»

--«Il veut se marier?...» dit Henry et le même éclair de douloureuse

méfiance que l'amant de la mère avait vu passer dans ses yeux, à

diverses reprises, y alluma soudain son étrange lueur, et sa voix

tremblait un peu pour demander: «Et avec qui?...»

--«Il n'a pas voulu me la nommer», reprit vivement Louise, «d'autant

plus, encore une fois, que ce n'est qu'un projet. Tout ce que je lui

ai arraché, c'est qu'il s'agit d'une vieille fille, pardon, enfin

d'une demoiselle qui n'est plus toute jeune, et par laquelle il

prétend qu'il sera très bien soigné... Je lui ai dit:--«Nous vous

défendons de vous faire soigner par d'autres que par vos amis Le

Hélin...» Et elle insista: «Suis-je dans le vrai?...»

--«Tu es dans le vrai», répondit Henry. Son visage exprima un tel

soulagement que Guchery comprit combien tout était exact dans ce que

lui avait dit la jeune femme, et, se forçant à sourire, comme un homme

qui raille sa propre folie, il répéta, en s'adressant à elle:

--«Oui, Louise, tu es dans le vrai...»

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 50 / 70 题