A ces affirmations de la mère, si répétées, si appuyées qu'elles
révélaient, malgré tout, une certaine angoisse,--celle du doute et
aussi celle du remords,--Guchery n'avait plus rien répondu. L'ancien
officier était, avec des allures volontiers martiales, et malgré la
longue moustache autrefois blonde, maintenant blanche, qui sabrait son
maigre et osseux visage, un homme profondément, presque morbidement
sensible. Les amoureux qui, comme lui, rencontrent vers le milieu de
leur vie, à l'époque qui convient le mieux à la vraie fondation d'une
famille, une aventure avec une femme mariée et dans le monde, se
divisent presque immanquablement en deux groupes. Ou bien les
habitudes que représente une liaison de cet ordre les annihilent
absolument, ou bien elles les affinent jusqu'à la maladie. Ne plus
nourrir aucun intérêt sérieux d'ambition et de carrière, aller le
matin au Bois pour revoir votre amie au passage, faire des visites
l'après-midi dans les maisons où elle fréquente, dîner en ville et
finir la soirée au théâtre pour la rencontrer, ne plus causer que des
intrigues semblables à la vôtre qui se nouent et se dénouent autour de
vous, ne plus ouvrir un véritable livre, mais seulement le mauvais
roman dont elle parle, et ainsi du reste,--cette existence de sigisbée
professionnel, menée pendant des saisons, vulgarise encore les natures
vulgaires. Les natures délicates, comme était Guchery, s'y
sensibilisent à l'excès. Cette atmosphère trop féminine anémie en eux
toute force de résistance à l'impression. C'est ainsi que l'amant
d'Albertine n'avait jamais pu, du vivant de M. Le Hélin, se blaser sur
le malaise que lui infligeait la présence de cet homme entre sa
maîtresse et lui. Que soupçonnait ce personnage aux manières toujours
courtoises, aux yeux toujours froids? Pierre avait passé des années à
se le demander, sans en rien savoir. Jules Le Hélin était un de ces
maris qui affectent de traiter leur femme, en public et dans
l'intimité, avec une déférence si cérémonieuse qu'il est impossible, à
ceux mêmes qui hantent leur maison le plus familièrement, de deviner
la vraie situation morale de leur ménage. Qu'avec son nom de vieille
bourgeoisie il eût épousé pour sa fortune Albertine, laquelle
s'appelait simplement Mazurier, des Mazurier enrichis dans les papiers
peints, c'était bien évident. Qu'il ne l'aimât point, ses
fréquentations dans le demi-monde, aussitôt après la naissance de leur
fils, l'avaient trop prouvé. L'indulgence des salons avait d'ailleurs
accordé cette excuse à la jeune femme quand Guchery avait commencé de
se trouver chez elle à toute heure. Mais l'opinion de l'intéressé
lui-même sur ces assiduités, personne ne l'avait jamais connue. Pierre
pas plus que les autres, avec cette différence que ces autres s'en
étaient soucié juste le temps d'échanger une réflexion malicieuse, au
fumoir, entre deux cigares, au lieu qu'il avait vécu, lui, dans
l'attente quotidienne d'une solution tragique. Il y était préparé pour
lui-même, mais pour son Albertine!... Cette solution tragique n'avait
pas eu lieu. Le mari était mort, sans avoir livré le secret de sa
longanimité, laquelle avait peut-être tenu tout bonnement, comme tant
d'apparentes indifférences de ce genre, à l'existence du fils.
Peut-être aussi Le Hélin était-il un de ces philosophes pratiques
comme il s'en rencontre même parmi les hommes de cercle et de sport,
que la paresse et l'indifférence, la peur quelquefois et quelquefois
l'intérêt, ont rendus débonnaires, et ils laissent le soin de leurs
vengeances à la vie,--sûrs que tôt ou tard elle se chargera de
réclamer la rançon qu'ils n'ont pas exigée pour leur propre compte.
Si le mari trompé avait calculé ainsi, il semblait bien,--on l'a vu
par la conversation entre les deux complices,--que ce calcul était
déçu. Cette rançon de la vie se bornait à ceci: l'imagination
volontiers inquiète de Guchery substituait depuis quelques années, à
la question qu'il s'était posée si longtemps sur le mort, une question
sur le fils de ce mort; sur cet Henry qu'il avait vu grandir, et qu'il
aimait, par une anomalie fréquente, presqu'autant que s'il eût été son
fils à lui. Oui, que pensait le jeune homme des rapports entre sa mère
et l'ami le plus intime de la maison? Ce point d'interrogation avait
surgi devant Guchery, à peu près vers la date où Henry Le Hélin avait
eu ses dix-huit ans,--pourquoi? L'amant n'aurait pu le dire. Il lui
avait semblé un jour qu'il rencontrait dans ces prunelles de jeune
homme, jusque-là si claires, si confiantes, si tendres, une brisure,
comme un arrière-fonds de soupçon. Cette impression avait duré un
certain temps, mais sans qu'il pût décider si elle n'était pas
chimérique. Rien n'était changé dans les manières du fils d'Albertine
à son endroit, sinon qu'elles étaient plus affectueuses encore.
C'était comme si ce garçon eût eu quelque chose à se faire pardonner.
Puis cette nuance s'était effacée de son regard. Il avait de nouveau
eu, pour causer avec son vieil ami, ses yeux transparents d'autrefois.
Quelques mois plus tard, et sans que rien expliquât cette seconde
crise, la nuance de défiance avait reparu. Le fond du regard était
redevenu soupçonneux et angoissé. Et de nouveau, le soupçon s'était en
allé, pour reparaître un peu après, et ainsi de suite indéfiniment,
toujours sans qu'aucun autre indice permît à celui qui s'en croyait
l'objet de s'affirmer qu'il ne se trompait pas. Cependant le jeune
homme s'était marié, et beaucoup par l'entremise de Guchery. La jeune
Mme Le Hélin gardait, à celui-ci, comme l'avait dit sa belle-mère, une
reconnaissance attendrie. Était-elle persuadée de l'innocence absolue
des rapports entre cette belle-mère et le négociateur de son mariage,
et avait-elle fait partager cette conviction à son mari? Toujours
est-il que depuis les cinq ans que cette union avait eu lieu, à peine
si, à deux ou trois reprises, Guchery avait cru discerner dans les
prunelles d'Henry un vague passage de l'ancienne méfiance. Pourtant
son impression de cette méfiance avait été si forte qu'il n'avait
jamais cessé d'en appréhender le retour. Il n'avait jamais cessé non
plus de dissimuler cette crainte à sa vieille maîtresse. La certitude
toute prochaine du mariage avec elle, de ce mariage, si longtemps, si
vainement désiré, avait seule pu, en lui ouvrant tout d'un coup le
coeur, lui arracher ce secret. Il avait frémi d'en trouver, d'en
pressentir un bien pareil dans les phrases de protestation
qu'Albertine lui avait prodiguées pour le rassurer, et il n'avait pas
osé insister.
--«Elle aussi, elle a vu qu'il avait des doutes,» se disait-il,
aussitôt franchi le seuil de l'hôtel Le Hélin. «Si ces doutes se
réveillaient à la nouvelle de ce mariage?... S'ils prenaient corps?...
Si Henry voyait là une preuve de ce qui a été?... Si cette idée pesait
sur nos relations ensuite?... S'il n'était plus jamais, ni pour sa
mère, ni pour moi, ce qu'il a été, ce qu'il est encore?... Si sa femme
changeait aussi?...» Ces hypothèses furent si pénibles à Guchery qu'il
se surprit s'acheminant, de la rue de Miromesnil où Mme Le Hélin
demeurait, dans la direction de l'avenue du Bois-de-Boulogne où
habitait le jeune ménage. Ce n'était pas à lui d'annoncer aux enfants
d'Albertine la résolution qu'elle avait arrêtée. Dans quelle intention
allait-il donc chez eux? Il n'aurait pas su le dire. Mais ce qu'il
savait, c'est qu'il lui était insupportable de laisser son amie parler
à Henry sans qu'il se fût, lui, rendu compte... et de quoi? Par quels
procédés arriverait-il à lire dans l'âme du jeune homme et à s'assurer
qu'aucune plaie n'y saignerait demain, quand la mère parlerait? Il ne
réalisa vraiment l'extravagance de sa démarche qu'au moment où le
domestique lui ouvrit la porte de l'appartement des jeunes Le Hélin.
Puis sur la réponse de cet homme que Monsieur n'était pas rentré, mais
que Madame était là:
--«Je suis sauvé,» songea-t-il, «avec Louise, je saurai quelque chose
et sans risquer trop...»