II

A ces affirmations de la mère, si répétées, si appuyées qu'elles

révélaient, malgré tout, une certaine angoisse,--celle du doute et

aussi celle du remords,--Guchery n'avait plus rien répondu. L'ancien

officier était, avec des allures volontiers martiales, et malgré la

longue moustache autrefois blonde, maintenant blanche, qui sabrait son

maigre et osseux visage, un homme profondément, presque morbidement

sensible. Les amoureux qui, comme lui, rencontrent vers le milieu de

leur vie, à l'époque qui convient le mieux à la vraie fondation d'une

famille, une aventure avec une femme mariée et dans le monde, se

divisent presque immanquablement en deux groupes. Ou bien les

habitudes que représente une liaison de cet ordre les annihilent

absolument, ou bien elles les affinent jusqu'à la maladie. Ne plus

nourrir aucun intérêt sérieux d'ambition et de carrière, aller le

matin au Bois pour revoir votre amie au passage, faire des visites

l'après-midi dans les maisons où elle fréquente, dîner en ville et

finir la soirée au théâtre pour la rencontrer, ne plus causer que des

intrigues semblables à la vôtre qui se nouent et se dénouent autour de

vous, ne plus ouvrir un véritable livre, mais seulement le mauvais

roman dont elle parle, et ainsi du reste,--cette existence de sigisbée

professionnel, menée pendant des saisons, vulgarise encore les natures

vulgaires. Les natures délicates, comme était Guchery, s'y

sensibilisent à l'excès. Cette atmosphère trop féminine anémie en eux

toute force de résistance à l'impression. C'est ainsi que l'amant

d'Albertine n'avait jamais pu, du vivant de M. Le Hélin, se blaser sur

le malaise que lui infligeait la présence de cet homme entre sa

maîtresse et lui. Que soupçonnait ce personnage aux manières toujours

courtoises, aux yeux toujours froids? Pierre avait passé des années à

se le demander, sans en rien savoir. Jules Le Hélin était un de ces

maris qui affectent de traiter leur femme, en public et dans

l'intimité, avec une déférence si cérémonieuse qu'il est impossible, à

ceux mêmes qui hantent leur maison le plus familièrement, de deviner

la vraie situation morale de leur ménage. Qu'avec son nom de vieille

bourgeoisie il eût épousé pour sa fortune Albertine, laquelle

s'appelait simplement Mazurier, des Mazurier enrichis dans les papiers

peints, c'était bien évident. Qu'il ne l'aimât point, ses

fréquentations dans le demi-monde, aussitôt après la naissance de leur

fils, l'avaient trop prouvé. L'indulgence des salons avait d'ailleurs

accordé cette excuse à la jeune femme quand Guchery avait commencé de

se trouver chez elle à toute heure. Mais l'opinion de l'intéressé

lui-même sur ces assiduités, personne ne l'avait jamais connue. Pierre

pas plus que les autres, avec cette différence que ces autres s'en

étaient soucié juste le temps d'échanger une réflexion malicieuse, au

fumoir, entre deux cigares, au lieu qu'il avait vécu, lui, dans

l'attente quotidienne d'une solution tragique. Il y était préparé pour

lui-même, mais pour son Albertine!... Cette solution tragique n'avait

pas eu lieu. Le mari était mort, sans avoir livré le secret de sa

longanimité, laquelle avait peut-être tenu tout bonnement, comme tant

d'apparentes indifférences de ce genre, à l'existence du fils.

Peut-être aussi Le Hélin était-il un de ces philosophes pratiques

comme il s'en rencontre même parmi les hommes de cercle et de sport,

que la paresse et l'indifférence, la peur quelquefois et quelquefois

l'intérêt, ont rendus débonnaires, et ils laissent le soin de leurs

vengeances à la vie,--sûrs que tôt ou tard elle se chargera de

réclamer la rançon qu'ils n'ont pas exigée pour leur propre compte.

Si le mari trompé avait calculé ainsi, il semblait bien,--on l'a vu

par la conversation entre les deux complices,--que ce calcul était

déçu. Cette rançon de la vie se bornait à ceci: l'imagination

volontiers inquiète de Guchery substituait depuis quelques années, à

la question qu'il s'était posée si longtemps sur le mort, une question

sur le fils de ce mort; sur cet Henry qu'il avait vu grandir, et qu'il

aimait, par une anomalie fréquente, presqu'autant que s'il eût été son

fils à lui. Oui, que pensait le jeune homme des rapports entre sa mère

et l'ami le plus intime de la maison? Ce point d'interrogation avait

surgi devant Guchery, à peu près vers la date où Henry Le Hélin avait

eu ses dix-huit ans,--pourquoi? L'amant n'aurait pu le dire. Il lui

avait semblé un jour qu'il rencontrait dans ces prunelles de jeune

homme, jusque-là si claires, si confiantes, si tendres, une brisure,

comme un arrière-fonds de soupçon. Cette impression avait duré un

certain temps, mais sans qu'il pût décider si elle n'était pas

chimérique. Rien n'était changé dans les manières du fils d'Albertine

à son endroit, sinon qu'elles étaient plus affectueuses encore.

C'était comme si ce garçon eût eu quelque chose à se faire pardonner.

Puis cette nuance s'était effacée de son regard. Il avait de nouveau

eu, pour causer avec son vieil ami, ses yeux transparents d'autrefois.

Quelques mois plus tard, et sans que rien expliquât cette seconde

crise, la nuance de défiance avait reparu. Le fond du regard était

redevenu soupçonneux et angoissé. Et de nouveau, le soupçon s'était en

allé, pour reparaître un peu après, et ainsi de suite indéfiniment,

toujours sans qu'aucun autre indice permît à celui qui s'en croyait

l'objet de s'affirmer qu'il ne se trompait pas. Cependant le jeune

homme s'était marié, et beaucoup par l'entremise de Guchery. La jeune

Mme Le Hélin gardait, à celui-ci, comme l'avait dit sa belle-mère, une

reconnaissance attendrie. Était-elle persuadée de l'innocence absolue

des rapports entre cette belle-mère et le négociateur de son mariage,

et avait-elle fait partager cette conviction à son mari? Toujours

est-il que depuis les cinq ans que cette union avait eu lieu, à peine

si, à deux ou trois reprises, Guchery avait cru discerner dans les

prunelles d'Henry un vague passage de l'ancienne méfiance. Pourtant

son impression de cette méfiance avait été si forte qu'il n'avait

jamais cessé d'en appréhender le retour. Il n'avait jamais cessé non

plus de dissimuler cette crainte à sa vieille maîtresse. La certitude

toute prochaine du mariage avec elle, de ce mariage, si longtemps, si

vainement désiré, avait seule pu, en lui ouvrant tout d'un coup le

coeur, lui arracher ce secret. Il avait frémi d'en trouver, d'en

pressentir un bien pareil dans les phrases de protestation

qu'Albertine lui avait prodiguées pour le rassurer, et il n'avait pas

osé insister.

--«Elle aussi, elle a vu qu'il avait des doutes,» se disait-il,

aussitôt franchi le seuil de l'hôtel Le Hélin. «Si ces doutes se

réveillaient à la nouvelle de ce mariage?... S'ils prenaient corps?...

Si Henry voyait là une preuve de ce qui a été?... Si cette idée pesait

sur nos relations ensuite?... S'il n'était plus jamais, ni pour sa

mère, ni pour moi, ce qu'il a été, ce qu'il est encore?... Si sa femme

changeait aussi?...» Ces hypothèses furent si pénibles à Guchery qu'il

se surprit s'acheminant, de la rue de Miromesnil où Mme Le Hélin

demeurait, dans la direction de l'avenue du Bois-de-Boulogne où

habitait le jeune ménage. Ce n'était pas à lui d'annoncer aux enfants

d'Albertine la résolution qu'elle avait arrêtée. Dans quelle intention

allait-il donc chez eux? Il n'aurait pas su le dire. Mais ce qu'il

savait, c'est qu'il lui était insupportable de laisser son amie parler

à Henry sans qu'il se fût, lui, rendu compte... et de quoi? Par quels

procédés arriverait-il à lire dans l'âme du jeune homme et à s'assurer

qu'aucune plaie n'y saignerait demain, quand la mère parlerait? Il ne

réalisa vraiment l'extravagance de sa démarche qu'au moment où le

domestique lui ouvrit la porte de l'appartement des jeunes Le Hélin.

Puis sur la réponse de cet homme que Monsieur n'était pas rentré, mais

que Madame était là:

--«Je suis sauvé,» songea-t-il, «avec Louise, je saurai quelque chose

et sans risquer trop...»

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 49 / 70 题