I
Il y avait bien longtemps que Mme Le Hélin n'avait point paru aussi
jolie à Pierre Guchery que ce jour-là. Pour une minute, la femme qu'il
avait tant aimée--plus d'un quart de siècle auparavant,--sa chère
Albertine, à la taille souple et fine, aux beaux cheveux châtains avec
des reflets fauves, au sourire clair, aux fraîches prunelles brunes
sur un teint de lait, l'adorable maîtresse de sa trentième année,
reparaissait dans la vieille dame à la taille lourde, aux joues
couperosées, aux paupières flétries, aux cheveux grisonnants, qu'il
avait pris l'habitude, lui-même quasi sexagénaire, de venir voir
chaque après-midi. C'était, entre eux, une de ces liaisons du monde,
presque officielles, tant elles ont duré. Elles gardent du moins,
parmi les misères que de tels rapports imposent, cette demi-noblesse
de la fidélité. L'histoire de ces amants tenait en quelques lignes:
Guchery s'était pris pour Mme Le Hélin d'une passion folle, au
lendemain de la guerre, et, à cette passion, il avait tout sacrifié.
Comme elle vivait à Paris, et pour ne plus jamais la quitter, il avait
donné sa démission de l'armée, où l'attendait un bel avenir. Comme
elle était mariée, il avait renoncé à se construire un foyer à lui.
Comme elle était mère, et qu'elle n'avait pas voulu lui sacrifier son
fils, il avait accepté la plus humiliante des situations, au foyer
d'un autre... Avec le temps, cette passion s'était transformée en un
attachement indéfinissable, mêlé de souvenirs et de regrets, de
reconnaissance pour les bonheurs qu'elle lui avait donnés autrefois,
et de pitié pour les irréparables atteintes dont il la voyait frappée
par l'âge. L'habitude avait aussi sa part dans ce sentiment.--A
soixante ans on a tant vu mourir, et l'on tient par des fibres si
fortes à ce qui reste!--Tout cela faisait bien encore une espèce
d'amour. La preuve en était dans l'émotion qui agitait cet homme, si
voisin de la vieillesse, quand, à des instants, de plus en plus rares,
hélas! ce visage dont il connaissait chaque ride lui montrait un
reflet de sa grâce d'antan. Mais, à cette visite-ci, ce n'était même
plus un reflet, c'était cette grâce elle-même que le fidèle amoureux
de Mme de Hélin venait de retrouver, dès son entrée dans le petit
salon bleu où elle se tenait presque toujours. Qu'il y était venu de
fois, depuis ces vingt-sept ans! Qu'il s'y était assis de fois, près
d'elle, dans la bergère Louis XV, à gauche de la fenêtre! Ce cadre
d'objets familiers n'avait guère changé depuis qu'il fréquentait
l'hôtel Le Hélin, et la dame du petit salon bleu semblait, elle aussi,
en ce moment, avoir à peine changé, tant ses yeux brillaient, tant le
plaisir éclairait, transfigurait toute sa physionomie. Le velours
violet de sa robe de demi-deuil,--elle était veuve depuis quinze mois,
--relevé par quelques bijoux: une chaîne et une broche de diamants, un
bracelet avec des perles,--la rajeunissait aussi, en l'allongeant, en
l'amincissant. Pierre ne put s'empêcher de lui dire, après avoir mis
un baiser, plus long que d'habitude, sur sa petite main restée si fine
et dont toutes les bagues lui rappelaient des anniversaires communs:
--«Vous êtes tout à fait en beauté aujourd'hui, ma chère Albertine...
Par ce jour noir de décembre»--on était à l'avant-veille de
Noël--«vous regarder, c'est retrouver le soleil... Vous avez l'air si
contente, si joyeuse même!... Que se passe-t-il?...»
--«Il ne se passe rien,» répondit-elle, «sinon ce qui s'est toujours
passé depuis que je vous connais: je vous aime, tout simplement...
J'ai trouvé mon cadeau de Noël pour vous,» ajouta-t-elle avec un
sourire fin, «et je crois qu'il vous fera plaisir... Voilà pourquoi je
suis contente...»
--«Faudra-t-il attendre et mettre mon soulier au coin de la cheminée,
comme un petit garçon bien sage, pour savoir quel est ce cadeau?»
répliqua-t-il, sur le même ton de badinage tendre.
--«Comment?» fit-elle, «vous ne devinez pas?...» Elle le vit soudain
pâlir, et elle comprit qu'il comprenait: «Oui,» continua-t-elle, «vous
vous rappelez qu'au lendemain dujour où je me suis trouvée libre, vous
m'avez promis de me laisser fixer moi-même le moment de notre mariage.
Hé bien, mon ami, votre Albertine sera Mme Guchery, quand vous voudrez,
à partir d'aujourd'hui... Mais qu'avez-vous?...»
--«J'ai,» dit-il, «que j'ai trop désiré cette heure. Elle me fait du
mal à force de me faire du bien... Et puis c'est si tard! J'aurais
tant voulu vous donner mon nom, quand nous avions l'avenir devant nous,
quand...» et son soupir révélait l'âcre nostalgie dont il avait été
tourmenté dans la possession de cette femme, qui le regardait avec des
yeux noyés de larmes, tant elle le sentait l'aimer. «Mais laissons ces
regrets,» poursuivit-il d'une voix qu'il voulait rendre gaie, «il
n'est jamais trop tard pour vivre avec la femme que l'on aime, avec la
seule que l'on ait aimée... Ah!» et son accent se fit de nouveau ému,
malgré lui, «que nous allons vieillir heureux!» et, mettant un genou
en terre, il attira vers lui la tête de sa vieille amie, et sur ses
paupières que l'attendrissement rendait humides il appuya une caresse
dont elle se dégagea en lui disant:
--«Mon pauvre Pierre, vous retardez de bien des années!...
Regardez-moi donc. Vous oubliez que ce n'est pas un mariage d'amour
que vous allez faire... C'est un mariage de raison, et il faut parler
raison... Je suis deux fois grand'mère, pensez-y...»
--«Vous le voulez...» répondit-il, «parlons raison.» Puis, comme si
l'allusion qu'elle avait faite à ses petits-enfants lui rappelait à
lui-même qu'à côté de son existence cachée d'amie, elle avait toute
une existence de famille: «Avez-vous parlé de votre projet à votre
fils?» demanda-t-il.
--«Pas encore,» répondit-elle, «j'ai voulu que vous fussiez le premier
averti. C'est bien naturel. Mais je vais chez Henri demain. Il a un
arbre de Noël pour les deux petits et leurs amis et leurs amies. Je
lui apprendrai la grande nouvelle, ainsi qu'à ma belle-fille...»
--«Et vous n'avez pas cherché à le sonder déjà, pour savoir ce qu'il
en pensera?» demanda Guchery.
--«Ce qu'il en pensera?» répéta-t-elle. «Il aura peut-être un petit
moment d'émotion, c'est trop naturel encore. Il aimait tant son
père!... Mais il vous adore... Quant à ma belle-fille,» ajouta-t-elle
en riant, «si elle ne donnait pas son consentement, elle serait trop
ingrate. Car c'est vous qui avez fait leur mariage, et elle ne l'a pas
oublié... Tâchez seulement que je ne sois pas jalouse d'elle, quand
elle sera devenue votre belle-fille à vous...»
--«Et vous ne craignez pas qu'Henry ne se demande...»
--«Quoi?» insista-t-elle, comme il hésitait.
--«Mais si ce mariage ne cache pas un mystère, si... Enfin,
n'avez-vous pas peur qu'en me voyant vous épouser il ne devine la
vérité, et que nos relations n'ont pas été ce qu'il a pu croire?...»
--«Lui!» s'écria la mère, «quelle idée! Si jamais une pareille pensée
avait traversé son cerveau, est-ce qu'il serait avec vous comme il
est? Non. Je connais mon fils, c'est le coeur le plus simple, le plus
confiant! Ah! mon ami, vous savez que c'est à lui que je vous ai
sacrifié... Sans lui, je ne serais pas restée la femme d'un autre,
vous aimant comme je vous aimais. Mais j'en ai été récompensée. Il n'a
jamais douté de moi. C'est vrai que j'en aurais cruellement souffert,
même dans le bonheur. Cette épreuve m'a été épargnée... Elle me sera
épargnée jusqu'au bout,» continua-t-elle. «Je n'ai pas été comme tant
d'autres. J'ai été une femme mal mariée, qui a eu dans sa vie un seul
sentiment. Je ne me suis jamais considérée comme votre maîtresse, mais
comme votre épouse secrète. Ce n'est pas au moment où tout ce qu'il
pouvait y avoir de coupable dans ce sentiment est fini, où je vais
pouvoir l'avouer, que Dieu me frapperait, n'est-ce pas?... Je n'ai
jamais eu que mon fils et vous dans le coeur,--vous, mystérieusement.
Je vous y aurai ouvertement tous deux, et vous verrez comme il en sera
heureux... Je vous répète qu'il vous aime tant!...»