II

Lorsque Paluau se retrouva tout seul avec sa femme, une demi-heure

après cette conversation, dans le coupé qui les ramenait, la fièvre de

ce dialogue, si court, mais si chargé, pour lui, de souvenirs et

d'espérances, de regrets et de désirs, le brûlait encore. A cette

impression d'enivrement se joignait, pour l'augmenter, celle de la

soudaineté de cet éclat. Une telle explosion de sentiments, et si

violents, devait le laisser comme déconcerté, d'autant plus qu'elle

était aussi imprévue qu'instantanée. Le trait principal du caractère

de cet homme était une contradiction intime et radicale entre la vie

qu'il avait menée et sa nature. Les grandes lignes assez nobles de son

visage devaient à cette anomalie une physionomie tantôt exaltée et

tantôt souffrante qui lui donnait un air de héros de roman, au lieu

qu'il était tout simplement le descendant très représentatif d'une

longue lignée de seigneurs terriens, un homme destiné par tout son

tempérament à cette existence de château, à la fois primitive et

conventionnelle, large et monotone, occupée et paresseuse. Le hasard

avait voulu que, privé de son père tout jeune et maître de sa fortune,

il vînt à Paris, où sa soeur était mariée. Il s'y était laissé prendre,

comme beaucoup de ruraux, par cet attrait du mouvement qui leur fait

paraître morne et insipide la régularité de la campagne. Très bien

apparenté, très riche, avec une belle tournure et une naturelle

élégance de manières, il était entré aussitôt dans ce courant de la

haute vie, qui emporte vers la passion et ses orages tant de destinées

faites pour la famille et l'habitude. Il avait eu plusieurs aventures.

Sa liaison avec Mme de Séricourt avait été la plus flatteuse et la

dernière. Pourtant l'arrière-fonds de l'hérédité était si fort chez

lui qu'il n'était pas devenu un Parisien. Il n'en avait acquis ni les

qualités d'aisance et de légèreté, ni la sécheresse positive. De même

qu'il restait timide--parce qu'il se savait malgré tout un peu

provincial,--avec un air facilement altier, il était resté sensible et

sincèrement épris de droiture, de rectitude et de loyauté, dans des

situations aussi fausses que celle qu'il avait occupée trois ans chez

les Séricourt. Cela devait faire et faisait une âme obscure et trouble

sous des dehors de calme et très incohérente sous des apparences de

force. Pour de tels hommes, le mariage, qui semble une sagesse, est en

réalité une très dangereuse épreuve. Leur complication déroute la

confiance. Ils intimident leur femme par leur manque de transparence

morale; et ils risquent d'arrêter à jamais chez elle l'élan spontané

et l'expansion. Le silence appelle le silence, comme la vérité appelle

la vérité, et le silence produit naturellement le malentendu. Déjà,

sans qu'il en eût reconnu la cause dans son propre caractère, Paluau

sentait que sa femme ne lui était pas complètement intelligible. Il

n'y avait jamais eu de scènes entre eux, et ils ne vivaient pas coeur

contre coeur. L'ayant épousée sans entraînement, moins encore par

raison que sous l'influence de sa mère, il n'avait pas su voir que

Cécile, elle, l'aimait profondément, passionnément, et qu'elle n'osait

ni ne savait le lui dire. Il ne voyait pas non plus que, depuis les

huit semaines qu'ils étaient à Paris,--campés dans son ancien

appartement de garçon et en train de préparer leur installation

définitive,--la mélancolie de la jeune femme s'accroissait chaque

jour. Il n'est que juste d'y insister: avant cette foudroyante

surprise d'émotion qui l'avait, ce soir, fait parler à Mme de

Séricourt comme il lui avait parlé, il n'avait jamais manqué ni en

actes ni en discours à ce pacte d'honneur que le mariage représente

toujours à un homme élevé dans certains principes. Ce soir marquait

donc pour lui une date ineffaçable, celle du premier parjure: le

rendez-vous demandé à son ancienne maîtresse, et accordé par elle,

dans ces termes, avec ce regard, c'était l'infidélité, certaine, toute

proche, déjà commise, et le mari coupable en éprouvait le remords dans

cette voiture où son bras frôlait le bras de sa femme; où il la

sentait respirer, bouger, vivre. Ces sensations contradictoires se

mélangeaient dans le plus violent tumulte intérieur. Ce brusque et

irrésistible désir pour son ancienne maîtresse, la stupeur de

l'éprouver si intensément et de l'avoir avoué si brutalement,

l'appréhension du chemin où il venait de s'engager et son incapacité,

il le sentait d'avance, à s'en retirer, quels événements et qui

faisaient courir dans ses veines le frisson de trop d'émotions

passées! Il allait revivre, il revivait déjà toute son existence

parisienne, dont il avait eu la nostalgie à son insu après en avoir eu

la lassitude. En même temps, il ne pouvait se défendre d'une véritable

honte à se constater si déloyal et vis-à-vis de qui? De cette enfant

de vingt ans qui portait son nom, à laquelle il n'avait pas un

reproche à faire, dont il avait pris la vie,--et il allait la trahir,

il l'avait trahie!... Tant de mouvements du coeur et de si passionnés

le contraignaient de se taire. Comme s'il eût craint que même ses yeux

dénonçassent ses pensées, il regardait machinalement, à travers la

portière, les maisons closes profiler leurs façades muettes sous le

reflet des becs de gaz, les passants attardés en train de se hâter sur

le trottoir, d'autres voitures venir en sens inverse. Il n'observait

pas que sa compagne, après avoir essayé de lui poser quelques

questions auxquelles il n'avait répondu que par des monosyllabes, le

regardait avec des prunelles dont il aurait eu peur. Il ne s'y lisait

que la plus craintive, la plus passionnée des supplications, mais une

supplication si angoissée, si douloureuse qu'elle supposait chez la

jeune femme qui sentait ainsi la divination de son malheur,

--jusqu'où?...

* * * * *

Le coupé allait de la sorte, traversant au grand trot de son cheval ce

vaste quartier de Paris qui sépare l'Opéra de l'extrémité de la rue

Saint-Dominique, pas très loin de la place des Invalides, où

habitaient momentanément les Paluau. L'absorption du jeune homme dans

ses pensées avait été si entière qu'il éprouva presque le saisissement

d'un somnambule réveillé par un choc, lorsqu'étant rentré dans

l'antichambre et se préparant, comme il faisait d'habitude, à se

retirer dans la pièce qu'il s'était réservée,--son ancien cabinet de

travail où on lui préparait chaque soir un lit, dissimulé le jour dans

un canapé,--sa femme lui dit, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas:

--«Maurice, j'ai à vous parler. Il faut absolument que je vous

parle...»

Il fut bien obligé de lever les yeux sur elle, cette fois. Il vit

qu'elle était pâle et tremblante. Il pensa qu'elle soupçonnait tout et

il pâlit lui-même. Il essaya pourtant de plaisanter.

--«Il est tout près d'une heure,» répondit-il; «il serait plus sage

d'aller vous reposer. Nous aurons le temps de causer demain.»

--«Non,» dit-elle, «ce soir... Demain je ne serais pas sûre d'avoir

encore la force... Je l'ai maintenant. Je viens d'avoir trop mal. Je

vais renvoyer ma femme de chambre. Venez chez moi...»

Il y avait dans cette imploration, proférée à voix basse, pour que le

valet de pied, debout près de la porte d'entrée, ne l'entendît pas,

une telle ardeur; la physionomie de Cécile, d'ordinaire immobile et si

aisément insignifiante, s'éclairait à cette seconde d'une telle flamme;

une si impérieuse volonté émanait d'elle que l'ancien amant de Mme de

Séricourt n'eut plus de doute. Elle ne soupçonnait pas. Elle savait.

Il répondit:

--«Je serai chez vous dans un instant.»

Il avait voulu s'accorder ce dernier répit pour se ressaisir et

assurer son attitude dans une explication, qui, au demeurant, ne

pouvait porter que sur son passé. Évidemment quelqu'un, ami ou parent,

avait dénoncé à sa femme la liaison de ses dernières années de

célibat. Une lettre anonyme avait dû être écrite. Cécile l'avait

observé durant la soirée. Cet entretien en tête à tête dans le fond de

la loge avait provoqué une crise de jalousie aiguë. Du coup tous ses

instincts d'indépendance s'insurgèrent dans le jeune homme. Les cinq

minutes qu'il passa dans sa chambre avant de se diriger vers celle de

sa femme suffirent à changer l'équilibre si instable de son âme. S'il

avait eu, tout à l'heure, dans la voiture, un secret remords à l'idée

de la trahir, quand il la croyait si naïvement confiante, cette

jalousie devinée chez elle avait endurci soudain son orgueil d'homme.

Et puis,--ces petites impressions animales sont si étrangement

déterminantes durant ces scènes d'intimité conjugale,--elle venait,

dans cette antichambre, quand elle l'avait interpellé ainsi, de lui

paraître de nouveau, comme pendant la soirée, si gauche et si lourde,

si engoncée par sa robe trop riche, si peu plaisante malgré sa

jeunesse. Le masque de sang que la chaleur du théâtre lui avait mis

aux joues et sur le front s'empourprait encore de son émotion

nouvelle... Enfin, lorsqu'il se présenta devant elle, comme il l'avait

promis, la plus sèche irritation nerveuse le dominait. Il était décidé

à ne supporter aucun reproche, dût cette première explication aboutir

au départ de Cécile le lendemain. Le fantôme de sa délicieuse amie de

l'autre année traversait de nouveau sa pensée et l'ensorcelait à

distance. Il l'avait revue, en esprit, assise sur le divan de la loge,

puis sur le canapé de damas rouge, à côté de lui. Contre de tels

souvenirs que pouvaient les reproches qu'il lisait d'avance sur la

bouche tremblante de l'épouse légitime, sinon lui donner cette

horrible sensation de la chaîne qui paralyse tout chez l'homme, même

la pitié?

* * * * *

Il la trouva, assise sur un fauteuil, les bras pendants, la tête

abandonnée, et qui pleurait. Elle lui fit signe de la main qu'il

attendît, qu'elle allait lui parler, qu'elle ne pouvait pas en ce

moment. Puis, quand elle se reprit enfin, sa première phrase fut si

différente de ce que prévoyait le mari déjà plus d'à moitié perfide,

qu'il en demeura immobile d'étonnement:

--«Je vous demande pardon, Maurice,» dit-elle. «Je viens de vous

inquiéter, ce sont mes nerfs qui m'ont trahie... Je serai plus forte,

une autre fois... C'est ma faute, si les choses sont comme elles sont,

je le sais. Je sais qu'en me conduisant comme j'ai fait je ne peux que

les rendre pires... Mais il y a des moments où je suis trop

misérable...»

--«Vous me parlez par énigmes,» répondit-il. «Quelles sont ces choses

dont vous vous plaignez? Quels sont ces moments où vous êtes si

misérable, et pourquoi?»

--«Pourquoi?...» reprit-elle d'un accent accablé. «Tout à l'heure je

voulais vous le dire. Je m'en croyais la force. Je ne l'ai plus, et à

quoi bon?»

--«Mais c'est moi qui veux que vous vous expliquiez maintenant,»

insista-t-il. «J'ai le droit de savoir les raisons de l'état où je

vous ai vue...» Et après une hésitation: «Avez-vous quelque reproche à

me faire?»

--«A vous?...» répondit-elle, et secouant sa tête plus

douloureusement: «A vous? Non. Je vous le répète, la faute est à moi.»

--«Quelle faute?» demanda-t-il de nouveau, et d'un accent

d'impatience: «Mais parlez, parlez...»

--«Ah!» fit-elle, «ne soyez pas dur pour moi... Hé bien! puisque vous

l'exigez,» et sa voix tremblait, «je parlerai... Ce que je voulais

vous dire, c'est que vous ne devriez pas, vous, me laisser comme vous

me laissez, sans conseil, sans appui... J'ai toujours su, quand je

vous ai épousé, que je n'étais qu'une simple, et que j'aurais beaucoup

de peine pour devenir pareille aux femmes de la société où vous avez

vécu jusqu'ici... Mais je vous aimais!... J'ai pensé que j'apprendrais,

que j'arriverais... Si vous m'aviez un peu aidée?... Si j'avais pu

vous demander?... Mais vous m'intimidez tant!... tant!... Pour que

j'ose m'ouvrir à vous, comme je fais, il faut que j'aie peur de vous

déplaire davantage encore en me taisant... C'est là toute ma misère,

je vous l'ai dite: de ne pas savoir me faire aimer... Surtout depuis

que nous sommes à Paris, je le sens, vous avez honte de moi,» et, se

cachant le visage dans les mains comme si réellement elle avait

elle-même la conscience d'un opprobre mérité, elle redit, avec un

grand sanglot: «honte de moi!...»

Il y avait, dans cette confession de la plus dure épreuve que puisse

subir une jeune femme au début de son mariage, une telle humilité;

cette plainte, qui ne récriminait pas, qui ne se rebellait pas, qui

gémissait seulement, correspondait si peu à l'attente de Maurice; elle

aggravait tellement sa faute de la soirée en lui prouvant combien

celle qu'il trahissait était sans défense!... Il en demeura un instant

décontenancé, ému malgré lui par une si évidente sincérité, saisi plus

encore par la surprise devant l'être qui se révélait soudain. C'était

comme si une autre créature se dégageait devant lui, de la Cécile

qu'il connaissait. Une pâleur avait envahi son visage tandis qu'elle

parlait. L'audace de son discours faisait refluer tout son sang à son

coeur. La tension nerveuse l'avait redressée. La lourde toilette, si

engoncée tout à l'heure, ne l'écrasait plus, tant elle était

palpitante d'émotion, la gorge soulevée, la taille frémissante. Enfin,

elle vivait par toutes ses fibres, et cette intensité de vibration

intérieure l'animait, la transfigurait. Si Paluau eût été capable

d'analyser froidement ces deux scènes si voisines: celle qu'il avait

eue à l'Opéra avec Mme de Séricourt et celle qu'il soutenait à présent,

il aurait compris et mesuré quelle différence sépare une femme vraie

et une femme coquette, la créature qui aime parce qu'elle aime et

celle qui joue la comédie du sentiment pour se faire aimer... Mais, à

cette minute, il ne raisonnait pas. Il avait pitié de Cécile, tout

simplement, et, pour la calmer, il lui disait:

--«Moi, avoir honte de vous!... Voyons? Quand un mari a honte de sa

femme, est-ce qu'il la présente partout comme je vous ai présentée?...

Est-ce qu'il se montre avec elle comme je me montre avec vous?... Si

j'avais honte de vous, comme vous dites, vous aurais-je conduite à

l'Opéra, ce soir, comme je vous y ai conduite?»

--«Oh! ce soir!...» interrompit-elle en lui prenant le bras qu'elle

serra convulsivement. «Ce soir!... Ne me parlez pas de ce soir!... Ç'a

été le plus dur de tous... N'essayez pas de me mentir. Je sais, vous

êtes bon... Vous ne voulez pas vous avouer que vous rougissez de celle

à qui vous avez donné votre nom... Mais si vous vous étiez vu pendant

le spectacle, et votre regard quand il se posait sur moi!... Je vous

voyais me comparer à Mme de Séricourt. Elle était si jolie, et si

élégante, si grande dame! Je comprenais si bien qu'à côté d'elle

j'étais si gauche, si empruntée!... Et pourtant, si vous saviez ce que

j'avais fait pour vous plaire ce soir! J'avais remarqué que vous

admiriez cette femme. Quand il s'agit de goût, c'est toujours le sien

que vous citez... Lorsque j'ai su que nous allions à l'Opéra avec elle,

l'autre semaine, j'ai fait appel à tout ce que j'ai de courage... Je

suis allée chez elle... Je lui ai parlé... Ne m'en veuillez pas! Je ne

me suis pas plainte de vous. Je n'en ai pas le droit. Je mourrais,

plutôt que de vous manquer ainsi... Mais vous ne pouvez pas trouver

que je n'avais pas le droit de la prier de m'aider un peu, de me

conseiller...»

--«Et vous avez fait cette démarche auprès d'elle?...» interrogea-t-il,

d'une voix si étrange qu'elle en eut peur.

--«Comme vous me posez cette question!... Ah! vous voyez bien que j'ai

eu tort de vous parler; que je vous déplais toujours, toujours, dans

ce que je fais, dans ce que je dis, comme dans ce que je porte...

Toujours! Toujours!...»

--«Et que vous a répondu Mme de Séricourt?» interrogea-t-il, sans

paraître prendre garde à cette exclamation.

--«Elle a été si bonne,» dit Cécile; «elle m'a promis de m'aider...

Elle m'a aidée.»

--«Elle vous a aidée?...» demanda de nouveau Maurice. «Alors, cette

toilette que vous portez ce soir...»

--«C'est elle qui me l'a choisie...» reprit la jeune femme. «Oui,

c'est elle qui m'a conduite chez le couturier; elle qui a décidé ma

robe, ma coiffure, mes bijoux... Et voyez comme tout est contre moi...

Quand nous avons été sur le devant de la loge, j'ai senti qu'elle, qui

a tant de goût pour elle-même, s'était trompée pour moi... Mais qu'y

a-t-il? Que se passe-t-il?...»

* * * * *

Il se passait qu'en l'écoutant raconter, avec cet accent découragé et

passionné, sa touchante démarche et l'infâme manière dont l'autre en

avait abusé, une révulsion violente et subite de son coeur avait

bouleversé Paluau. Une grille posée sur une écriture secrète en

éclaire soudain tout le sens. Certaines révélations sont cette grille.

Paluau comprenait que son ancienne maîtresse s'était complu à

savamment organiser, ce soir, cet écrasant contraste entre elle et

Cécile: l'épouse légitime, et qui ne se savait pas trahie, s'était

mise à la merci de sa rivale, et celle-ci en avait profité pour

exercer sur elle, hypocritement et méchamment, la plus mesquine des

vengeances: mais poussée par quoi?... Elle n'avait pas su aimer

Maurice autrefois, puisqu'elle l'avait laissé partir. Le retrouvant

marié, et constatant, elle était si fine et Cécile avait été si naïve,

que son ménage roulait déjà sur la route des malentendus, elle avait

voulu mettre entre la femme et le mari quelque chose d'irréparable.

Elle l'avait repris, quitte à le renvoyer de nouveau, plus tard, à un

foyer pour toujours renversé... Pourquoi encore? La haine des femmes

qui ne sentent pas pour celles qui sentent vraiment expliquait tout.

De là sa scélératesse dans l'invention d'un procédé très

misérable--hélas! il avait trop bien réussi!... De là les mots qu'elle

avait prononcés dans l'arrière-fond de la loge,--et son complice de

jadis y avait cru!... Et voici que la lumière se faisait en lui,

éclatante, par une nouvelle comparaison que la subtile Clotilde

n'avait pas su prévoir. Cette visite de la femme sincère chez la femme

coquette, sublime de bonne foi, ne permettait pas le doute, et Maurice

était révolté d'une si hideuse ruse? Attendri jusqu'au plus intime de

son âme par cette confidence de la femme amoureuse, sa femme, il

sentit les larmes lui venir. Il la prit entre ses bras et il la serra

contre son coeur avec passion, tandis qu'abandonnant sa tête sur

l'épaule de son mari et perdue de ravissement, elle gémissait:

--«Ah! tu me pardonnes! Ah! que je t'aime, et que tu es bon de me

laisser te le dire!»

--«Te pardonner?» répondait-il, et il répéta: «C'est toi qui me

demandes de te pardonner!...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Jamais Mme de Séricourt ne comprendra pourquoi cet homme qu'elle a

laissé si visiblement fou de passion à l'Opéra n'est pas venu au

rendez-vous qu'il lui avait lui-même demandé, ni par quel point de son

caractère,--elle le sait si faible!--il a trouvé la force de quitter

Paris sans l'avoir revue. C'est le seul de ses anciens amants, car la

féline et souple personne a sa liste, dont elle parle avec un peu

d'aigreur,--quand elle en parle. Et encore, car elle a du goût, même

dans la rancune, dit-elle simplement: «Ce pauvre Paluau! Il était bien

agréable, mais quand on a épousé une telle sotte!...»

Mai 1903.

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 47 / 70 题