II

Comme notre voiture prenait le chemin détourné qui, de la grand'route,

s'engage dans la vallée de La Capte, notre silence durait depuis une

demi-heure déjà. Il fut interrompu par un appel, où je reconnus la

voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant

l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'élégance presque attique

de ce paysage. C'était bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher

derrière lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre,

fortement culottée, dont il tirait d'épaisses bouffées. Il était vêtu

d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait déteint

sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou,

enfoncé jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lâche autour de

son cou bronzé et velu; les fortes bottines à clous où s'étalaient ses

pieds robustes et que des guêtres de cuir, graissées tellement

quellement, prolongeaient jusqu'à hauteur du genou, tout en lui

dénonçait le laisser-aller du propriétaire terrien qui ne se surveille

plus, n'ayant à ménager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont

le tempérament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une

barbe de quatre jours hérissait de véritables crins son menton et ses

joues, qu'il avait larges, tombantes et plaquées de ces taches d'un

rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat

trop chaud. Ce personnage de taille très haute avait une carrure

d'athlète engraissé, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante

et rauque,--une vraie voix pour apostropher dans leur patois des

ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre

d'une quinzaine, à quelque cent mètres de nous, désempierraient un

morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces

houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:

--«Bonjour, Messieurs,» nous avait crié le gentilhomme-campagnard en

arrêtant du geste la ponette. Vérité obéit et cessa d'avancer, non

sans creuser le sol de son pied impatienté! «Bonjour et bonsoir, car

je ne pense pas aller vous voir au château jouir de votre compagnie.

Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis... Vous trouverez ces

dames à La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous

autres. Je suis un vigneron, et, si ça continue, je me demande comme

les vignerons s'y prendront pour vivre... Vous qui n'avez rien à faire

toute la sainte journée, mon cousin, vous devriez bien aller à la

Chambre, et nous aider à bousculer ces sales lois sur les vins

étrangers... Mais voilà, pour être nommé député il vous faudrait vous

présenter comme républicain, et vous ne voudriez jamais... Moi, pourvu

que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique!» (ce

n'est pas _moque_ qu'il y avait dans son texte)--«Et toute la France

est comme moi... Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini...

Il n'en faut plus... Il faut des gens d'affaires et pas des don

Quichotte... Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le

vrai?»

Il y avait, dans sa façon de parler au commandant, un mélange assez

énigmatique de timidité,--l'éclair brisé de ses prunelles le dénonçait,

--et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les idées de son

parent, royaliste déclaré, pour que cette allusion à la chouannerie ne

fût pas une sotte taquinerie préméditée. Le masque du vieil officier

ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli

volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il répondit:

--«J'étais venu, mon cher Gustave, vous présenter mes compliments pour

le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire

de vive voix. Ma cousine Marie doit être bien heureuse...»

--«Elle devrait l'être,» reprit le butor, «mais elle est si mal en

train toujours!... Mon futur gendre a de la chance que Diane lui

apporte une belle santé. C'est le sang des Gronsac... Ne me parlez pas

d'une femme qui n'en finit jamais d'être malade. Quel _baluchon_ à

traîner!...» et il secoua ses larges épaules comme pour se débarrasser

d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: «Je ne vous retiens pas...

Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette,

mais du moins ça travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres à donner.

Après ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls... La

terre est molle. Ça les ennuie d'y chercher des cailloux... Si je peux,

je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc,

cousin, soyez moins rare tout de même...»

* * * * *

--«Ç'a été un bien joli garçon, tel que vous le voyez, à vingt-deux

ans,» me dit le commandant, comme Vérité commençait à démarrer. Il

voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron têtu

s'éloigner vers le groupe d'ouvriers.

--«Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?»

demandai-je. «C'est bien invraisemblable aujourd'hui...» Il me sembla

de nouveau à cette exclamation, assez étourdiment jetée, que la même

ombre, remarquée tout à l'heure, s'épaississait dans les yeux bleus de

mon compagnon. Mais non. Je m'étais trompé. Car sa voix fut

particulièrement calme pour me répondre: «Je le suppose. Je n'étais

pas là. C'était l'année où je visitais l'Inde...»

--«Il n'a pas l'air d'un tendre époux,» continuai-je, toujours

étourdiment. Mais comment n'être pas la dupe du flegme impassible de

ce vrai Florentin? Qui donc a dit, à propos de l'étonnante domination

d'eux-mêmes, si particulière aux Italiens, qu'ils sont tous allés au

collège chez Machiavel, et qu'ils ont tous eu le premier prix?

--«Bah!» répondit-il, «il ne lui en a pas moins fait cinq enfants...»

Le demi-cynisme de cette remarque, assez extraordinaire chez l'ancien

soldat, qui professait d'instinct à l'occasion des femmes une

chevalerie de langage très différente du ton du jour, m'étonna un peu.

Mais ne savais-je pas que le commandant avait ses raisons pour n'être

pas très bienveillant envers ses cousins,--envers sa cousine surtout,

me parut-il, lorsqu'arrivés au château, nous fûmes introduits dans le

salon? Mme de Gronsac s'y tenait, au milieu d'un cercle de personnes

venues, comme nous, lui apporter leurs félicitations. Quoique l'on fût

au printemps et qu'après ces jours de pluie il flottât dans l'air,

réchauffé par le soleil déjà fort, une buée tiède, presque une

atmosphère d'été, l'épouse du robuste seigneur que vous venions de

rencontrer était assise au coin d'un grand feu et elle grelottait,

enveloppée dans un manteau de martre dont la nuance fauve accentuait

encore la lividité cadavérique de son visage consumé. Il semblait que

pas une goutte de sang ne courût sous cette peau d'une femme

évidemment atteinte dans les sources les plus intimes de la vie. S'il

n'était pas possible de deviner dans Gronsac le joli homme dont

m'avait parlé M. de Montis, la jolie femme de jadis se reconnaissait

vaguement dans les traits de la malade. Même trop creusés, ils

gardaient leur finesse. Ses mains, qu'une nervosité presque

incontrôlable crispait autour d'un écran qu'elle opposait à la flamme

du foyer, étaient aussi fines que les pieds apparus au bord de la

jupe. Ces pieds se cachèrent,--le bruit du tabouret brusquement

repoussé me força de remarquer ce détail presque insignifiant--comme

nous nous approchions pour la saluer. Ce fut le seul indice qu'elle

donna d'une impression quelconque, à nous voir entrer et à entendre

les coups sonores, puis amortis, du pilon de bois de son cousin sur le

carreau passé au rouge qu'un tapis de centre recouvrait

incomplètement. Quant à Montis, la tranquillité avec laquelle il

demanda de ses nouvelles à cette mourante excluait si bien tout

intérêt particulier, que certaines idées soulevées dans ma pensée par

vingt légères remarques inconscientes se dissipèrent aussitôt. Un

incident bien inattendu allait les réveiller, et les changer en une

évidence qui m'émeut encore, lorsque je me rappelle cette arrivée

glacée dans ce salon, les premiers propos d'une banalité si

cérémonieuse, échangés avec la maîtresse du lieu et les sept à huit

visiteurs; puis le coup de théâtre qui suivit:

--«Ne pourrai-je pas féliciter ma cousine Diane?...» avait demandé le

commandant après quelques minutes, durant lesquelles il avait sans

doute attendu la rentrée de la jeune fiancée, qui ne se trouvait pas

dans le salon.

--«Elle est montée chez elle avec deux de ses amies. Je vais l'envoyer

chercher,» dit la mère.

--«Ne vous donnez pas la peine, Madame,» interrompit une des jeunes

filles qui se trouvaient là, assises à chuchoter dans un des coins.

Avant que Mme de Gronsac eût pu répondre, la complaisante enfant avait

ouvert la porte que, dans sa hâte, elle oublia de refermer, et nous

pûmes l'entendre qui, du bas de l'escalier, appelait: «Diane,

Diane!...» et la voix de celle-ci demandait du haut: «Qu'y a-t-il?...»

Un petit cri de la première répondit, cri de joyeux étonnement,

accompagné d'éclats de rire des deux autres, et ce fut tout l'écho

d'un débat entre ces quatre gamines:--«Non, je ne veux pas...»--«Mais

si, mais si...»--«Laissez-moi, je vous répète que je ne veux pas...»

Enfin, le bruyant tumulte d'une lutte gracieuse à laquelle d'autres

phrases d'insistance servaient de commentaire:--«Tu es trop jolie

ainsi, il faut que tu viennes et qu'on te voie...» et de nouveau le:

«Je ne veux pas...» d'éclater, et, pour riposte: «Nous t'y mènerons de

force,» tant et si bien que la jeune fille qui s'était chargée d'aller

chercher Diane rentra dans le salon, et s'adressant à Mme de Gronsac:

«N'est-ce pas, Madame, que vous ne la gronderez pas?... Elle a mis

votre robe de mariage... Et si vous saviez comme ça lui va!... Il faut

qu'elle vienne... Permettez-le-lui?...»

--«Mais oui, qu'elle vienne...» répondit la malade.

--«Il faut que tu viennes, ta mère le veut!...» Et en même temps

qu'elle traduisait sous cette forme impérative la permission arrachée

presque de force, la messagère se précipitait, pour revenir quelques

instants plus tard, et elle traînait par la main Mlle de Gronsac,

rougissante, hésitante et poussée doucement par ses deux autres amies.

Diane avait en effet passé, un peu par jeu, un peu par coquetterie, la

robe de mariage de sa mère. Celle-ci avait tiré d'un bahut familial

cette relique d'un jour d'espérance, suivi de si tristes lendemains,

pour obéir à une enfantine et trop naturelle curiosité de son enfant.

La jeune fille avait essayé cette robe, une fois en tête à tête avec

sa mère, et elle n'avait pas résisté au plaisir de la mettre à nouveau

devant ses amies... Elle se tenait devant nous à présent, à moitié

confuse, à moitié ravie, adorable de grâce délicate et virginale dans

la robe blanche, dont le satin avait jauni depuis ces trente ans

jusqu'à prendre des tons d'ivoire. Les manches en étaient étroites. De

petites basques allongeaient le corsage. Des volants s'étageaient sur

la jupe, dont la forme évasée rappelait la crinoline. C'était un

costume déjà, presque un déguisement, que cette toilette démodée qui

ne datait pourtant pas d'un demi-siècle!... Et ce qui achevait de

donner à cette fantaisie un je ne sais quoi d'inexprimablement

saisissant, c'est qu'une des compagnes de Diane tenait à la main une

photographie toute pâlie, qu'elle fit passer dans nos mains: Mme de

Gronsac était représentée dans cette même parure. La ressemblance de

la mère et de la fille, qui se devinait seulement, à les voir

aujourd'hui, devenait frappante, devant ce portrait où les mêmes plis

de cette même robe de noces, ce même corsage, ces mêmes manches

vêtaient réellement le même être. La Mme de Gronsac d'il y a trente

ans était là, ressuscitée dans sa fille. C'était elle qui nous

souriait, frémissante d'ingénuosité adolescente, idéale de beauté et

de fraîcheur fine, avec la fleur de son teint d'alors, la sombre

fraîcheur de ses prunelles d'avant la vie, les masses épaisses de ses

cheveux châtains à reflets blonds, la nacre humide de ses dents

brillant entre ses lèvres rouges qu'une insouciante mutinerie

entr'ouvrait joliment. Que c'est court, trente années! Elles avaient

suffi cependant pour faire d'une apparition de jeunesse, telle que

celle-ci, belle à ravir le coeur, cette triste et misérable loque

humaine, cette pauvre femme décharnée et cachectique, toute froide au

coin de son feu sous ses fourrures, image anticipée de ce que serait

en 1925, quand l'inexorable poussée des jours aura fait de nouveau son

oeuvre, la fiancée espiègle et gracieuse d'à présent! J'allais me

retourner vers M. de Montis, et lui dire: «Quel bonheur que le fiancé

ne soit pas là!...» Mais lui non plus, M. de Montis, n'était pas là.

Il avait trouvé, dans le désordre qui avait accueilli l'arrivée des

quatre jeunes filles, le moyen de sortir du salon, sans qu'aucun des

assistants s'aperçût de son départ... Si. Quelqu'un s'en était aperçu.

Je n'eus qu'à regarder Mme de Gronsac pour le constater: une émotion

extraordinaire agitait la malade à cette seconde, qui n'avait rien à

voir avec le regret de sa jeunesse disparue et de sa beauté évanouie.

Son buste de mourante s'était redressé. Ses mains avaient quitté

l'écran et se contractaient sur les bras du fauteuil. Un peu de

couleur était revenu à ses joues, et, dans les profondeurs de ses yeux,

une flamme s'était allumée. Ce n'était pas vers sa fille qu'ils se

tournaient, ces yeux où se lisait une épouvante et pourtant une espèce

de joie, presque folle. C'était vers la porte qui donnait sur le parc,

et par où M. de Montis avait dû se retirer... Un irrésistible désir de

le voir, lui, à cet instant même, me fit me précipiter de ce côté,

--indiscret élan dont je me repentis tout de suite, en le trouvant qui,

écroulé sur un banc de pierre, contre la maison, sanglotait

convulsivement. Le secret de la solitude et de la sauvagerie de ce

soldat blessé, je le tenais, là, devant moi,--et la raison de ses

longs exils du pays natal, et celle de l'amertume qui creusait un pli

si serré au coin de sa bouche fière. Le vieil officier venait de voir

réellement un spectre en plein jour,--celui de la femme qu'il avait

passionnément aimée à vingt-cinq ans, sans le dire. Il était un

infirme, un mutilé. Elle n'avait pas deviné son sentiment alors, et

elle avait très naturellement épousé le beau garçon destiné à devenir

un brutal goujat. La dureté grossière de ce manant titré l'avait

martyrisée trente ans. Elle avait été très malheureuse. Elle en

mourait. Voilà pourquoi M. de Montis avait tant évité de la revoir. Il

appréhendait, devant cette agonie prolongée, de laisser échapper

l'aveu d'un sentiment qui, dans cette misère d'une existence

cruellement manquée, serait une misère de plus. Cet aveu, il venait de

le faire, pour la première et dernière fois, par son bouleversement

devant le fantôme de celle qui avait été le rêve et le désespoir de sa

jeunesse, apparue soudain dans la même robe qu'elle avait portée, pour

s'agenouiller à l'autel,--auprès d'un autre.

Décembre 1902.

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 45 / 70 题