Comme notre voiture prenait le chemin détourné qui, de la grand'route,
s'engage dans la vallée de La Capte, notre silence durait depuis une
demi-heure déjà. Il fut interrompu par un appel, où je reconnus la
voix du possesseur de cet endroit, j'allais dire l'usurpateur, tant
l'aspect de M. de Gronsac contrastait avec l'élégance presque attique
de ce paysage. C'était bien lui qui nous avait vu venir d'un rocher
derrière lequel il s'abritait du vent pour allumer une pipe en terre,
fortement culottée, dont il tirait d'épaisses bouffées. Il était vêtu
d'un costume de drap solide, dont la couleur gris de fer avait déteint
sous les averses et les coups de soleil. Son chapeau de feutre mou,
enfoncé jusqu'aux oreilles; sa chemise de flanelle, lâche autour de
son cou bronzé et velu; les fortes bottines à clous où s'étalaient ses
pieds robustes et que des guêtres de cuir, graissées tellement
quellement, prolongeaient jusqu'à hauteur du genou, tout en lui
dénonçait le laisser-aller du propriétaire terrien qui ne se surveille
plus, n'ayant à ménager qui que ce soit et quoi que ce soit, et dont
le tempérament insouciant n'a pas besoin de raffinement personnel. Une
barbe de quatre jours hérissait de véritables crins son menton et ses
joues, qu'il avait larges, tombantes et plaquées de ces taches d'un
rouge brique, indices probables d'un abus de l'alcool sous un climat
trop chaud. Ce personnage de taille très haute avait une carrure
d'athlète engraissé, qui s'accordait au timbre de sa voix, puissante
et rauque,--une vraie voix pour apostropher dans leur patois des
ouvriers de campagne, tels que ceux qui, dans ce moment au nombre
d'une quinzaine, à quelque cent mètres de nous, désempierraient un
morceau de terre, la pioche du pays aux mains, et aux jambes ces
houseaux de toile bise, les antiques braies des Gaulois:
--«Bonjour, Messieurs,» nous avait crié le gentilhomme-campagnard en
arrêtant du geste la ponette. Vérité obéit et cessa d'avancer, non
sans creuser le sol de son pied impatienté! «Bonjour et bonsoir, car
je ne pense pas aller vous voir au château jouir de votre compagnie.
Je n'ai pas de chance avec vous, cousin Montis... Vous trouverez ces
dames à La Capte; mais moi, je ne suis pas un rentier comme vous
autres. Je suis un vigneron, et, si ça continue, je me demande comme
les vignerons s'y prendront pour vivre... Vous qui n'avez rien à faire
toute la sainte journée, mon cousin, vous devriez bien aller à la
Chambre, et nous aider à bousculer ces sales lois sur les vins
étrangers... Mais voilà, pour être nommé député il vous faudrait vous
présenter comme républicain, et vous ne voudriez jamais... Moi, pourvu
que je vende bien mon vin, ce que je me moque de la politique!» (ce
n'est pas _moque_ qu'il y avait dans son texte)--«Et toute la France
est comme moi... Fini le temps des chouans, mon cousin, fini, fini...
Il n'en faut plus... Il faut des gens d'affaires et pas des don
Quichotte... Suis-je dans le vrai, hein? Oui ou non, suis-je dans le
vrai?»
Il y avait, dans sa façon de parler au commandant, un mélange assez
énigmatique de timidité,--l'éclair brisé de ses prunelles le dénonçait,
--et d'arrogance agressive. Il connaissait trop les idées de son
parent, royaliste déclaré, pour que cette allusion à la chouannerie ne
fût pas une sotte taquinerie préméditée. Le masque du vieil officier
ne tressaillit pas aux discours du rustre. A peine si le pli
volontiers amer de sa bouche se marqua davantage, et il répondit:
--«J'étais venu, mon cher Gustave, vous présenter mes compliments pour
le mariage de votre fille. Je suis heureux d'avoir pu vous les faire
de vive voix. Ma cousine Marie doit être bien heureuse...»
--«Elle devrait l'être,» reprit le butor, «mais elle est si mal en
train toujours!... Mon futur gendre a de la chance que Diane lui
apporte une belle santé. C'est le sang des Gronsac... Ne me parlez pas
d'une femme qui n'en finit jamais d'être malade. Quel _baluchon_ à
traîner!...» et il secoua ses larges épaules comme pour se débarrasser
d'un fardeau trop lourd; puis, brusquement: «Je ne vous retiens pas...
Votre jument s'ennuie. C'est nerveux comme une femme, une ponette,
mais du moins ça travaille. Allons, adieu. J'ai des ordres à donner.
Après ces pluies, il ne faut pas laisser ces gaillards seuls... La
terre est molle. Ça les ennuie d'y chercher des cailloux... Si je peux,
je vous saluerai encore au passage. Sinon, bon retour. Dites donc,
cousin, soyez moins rare tout de même...»
* * * * *
--«Ç'a été un bien joli garçon, tel que vous le voyez, à vingt-deux
ans,» me dit le commandant, comme Vérité commençait à démarrer. Il
voyait que je regardais la lourde silhouette du vigneron têtu
s'éloigner vers le groupe d'ouvriers.
--«Alors c'est un mariage d'amour qu'a fait votre cousine?»
demandai-je. «C'est bien invraisemblable aujourd'hui...» Il me sembla
de nouveau à cette exclamation, assez étourdiment jetée, que la même
ombre, remarquée tout à l'heure, s'épaississait dans les yeux bleus de
mon compagnon. Mais non. Je m'étais trompé. Car sa voix fut
particulièrement calme pour me répondre: «Je le suppose. Je n'étais
pas là. C'était l'année où je visitais l'Inde...»
--«Il n'a pas l'air d'un tendre époux,» continuai-je, toujours
étourdiment. Mais comment n'être pas la dupe du flegme impassible de
ce vrai Florentin? Qui donc a dit, à propos de l'étonnante domination
d'eux-mêmes, si particulière aux Italiens, qu'ils sont tous allés au
collège chez Machiavel, et qu'ils ont tous eu le premier prix?
--«Bah!» répondit-il, «il ne lui en a pas moins fait cinq enfants...»
Le demi-cynisme de cette remarque, assez extraordinaire chez l'ancien
soldat, qui professait d'instinct à l'occasion des femmes une
chevalerie de langage très différente du ton du jour, m'étonna un peu.
Mais ne savais-je pas que le commandant avait ses raisons pour n'être
pas très bienveillant envers ses cousins,--envers sa cousine surtout,
me parut-il, lorsqu'arrivés au château, nous fûmes introduits dans le
salon? Mme de Gronsac s'y tenait, au milieu d'un cercle de personnes
venues, comme nous, lui apporter leurs félicitations. Quoique l'on fût
au printemps et qu'après ces jours de pluie il flottât dans l'air,
réchauffé par le soleil déjà fort, une buée tiède, presque une
atmosphère d'été, l'épouse du robuste seigneur que vous venions de
rencontrer était assise au coin d'un grand feu et elle grelottait,
enveloppée dans un manteau de martre dont la nuance fauve accentuait
encore la lividité cadavérique de son visage consumé. Il semblait que
pas une goutte de sang ne courût sous cette peau d'une femme
évidemment atteinte dans les sources les plus intimes de la vie. S'il
n'était pas possible de deviner dans Gronsac le joli homme dont
m'avait parlé M. de Montis, la jolie femme de jadis se reconnaissait
vaguement dans les traits de la malade. Même trop creusés, ils
gardaient leur finesse. Ses mains, qu'une nervosité presque
incontrôlable crispait autour d'un écran qu'elle opposait à la flamme
du foyer, étaient aussi fines que les pieds apparus au bord de la
jupe. Ces pieds se cachèrent,--le bruit du tabouret brusquement
repoussé me força de remarquer ce détail presque insignifiant--comme
nous nous approchions pour la saluer. Ce fut le seul indice qu'elle
donna d'une impression quelconque, à nous voir entrer et à entendre
les coups sonores, puis amortis, du pilon de bois de son cousin sur le
carreau passé au rouge qu'un tapis de centre recouvrait
incomplètement. Quant à Montis, la tranquillité avec laquelle il
demanda de ses nouvelles à cette mourante excluait si bien tout
intérêt particulier, que certaines idées soulevées dans ma pensée par
vingt légères remarques inconscientes se dissipèrent aussitôt. Un
incident bien inattendu allait les réveiller, et les changer en une
évidence qui m'émeut encore, lorsque je me rappelle cette arrivée
glacée dans ce salon, les premiers propos d'une banalité si
cérémonieuse, échangés avec la maîtresse du lieu et les sept à huit
visiteurs; puis le coup de théâtre qui suivit:
--«Ne pourrai-je pas féliciter ma cousine Diane?...» avait demandé le
commandant après quelques minutes, durant lesquelles il avait sans
doute attendu la rentrée de la jeune fiancée, qui ne se trouvait pas
dans le salon.
--«Elle est montée chez elle avec deux de ses amies. Je vais l'envoyer
chercher,» dit la mère.
--«Ne vous donnez pas la peine, Madame,» interrompit une des jeunes
filles qui se trouvaient là, assises à chuchoter dans un des coins.
Avant que Mme de Gronsac eût pu répondre, la complaisante enfant avait
ouvert la porte que, dans sa hâte, elle oublia de refermer, et nous
pûmes l'entendre qui, du bas de l'escalier, appelait: «Diane,
Diane!...» et la voix de celle-ci demandait du haut: «Qu'y a-t-il?...»
Un petit cri de la première répondit, cri de joyeux étonnement,
accompagné d'éclats de rire des deux autres, et ce fut tout l'écho
d'un débat entre ces quatre gamines:--«Non, je ne veux pas...»--«Mais
si, mais si...»--«Laissez-moi, je vous répète que je ne veux pas...»
Enfin, le bruyant tumulte d'une lutte gracieuse à laquelle d'autres
phrases d'insistance servaient de commentaire:--«Tu es trop jolie
ainsi, il faut que tu viennes et qu'on te voie...» et de nouveau le:
«Je ne veux pas...» d'éclater, et, pour riposte: «Nous t'y mènerons de
force,» tant et si bien que la jeune fille qui s'était chargée d'aller
chercher Diane rentra dans le salon, et s'adressant à Mme de Gronsac:
«N'est-ce pas, Madame, que vous ne la gronderez pas?... Elle a mis
votre robe de mariage... Et si vous saviez comme ça lui va!... Il faut
qu'elle vienne... Permettez-le-lui?...»
--«Mais oui, qu'elle vienne...» répondit la malade.
--«Il faut que tu viennes, ta mère le veut!...» Et en même temps
qu'elle traduisait sous cette forme impérative la permission arrachée
presque de force, la messagère se précipitait, pour revenir quelques
instants plus tard, et elle traînait par la main Mlle de Gronsac,
rougissante, hésitante et poussée doucement par ses deux autres amies.
Diane avait en effet passé, un peu par jeu, un peu par coquetterie, la
robe de mariage de sa mère. Celle-ci avait tiré d'un bahut familial
cette relique d'un jour d'espérance, suivi de si tristes lendemains,
pour obéir à une enfantine et trop naturelle curiosité de son enfant.
La jeune fille avait essayé cette robe, une fois en tête à tête avec
sa mère, et elle n'avait pas résisté au plaisir de la mettre à nouveau
devant ses amies... Elle se tenait devant nous à présent, à moitié
confuse, à moitié ravie, adorable de grâce délicate et virginale dans
la robe blanche, dont le satin avait jauni depuis ces trente ans
jusqu'à prendre des tons d'ivoire. Les manches en étaient étroites. De
petites basques allongeaient le corsage. Des volants s'étageaient sur
la jupe, dont la forme évasée rappelait la crinoline. C'était un
costume déjà, presque un déguisement, que cette toilette démodée qui
ne datait pourtant pas d'un demi-siècle!... Et ce qui achevait de
donner à cette fantaisie un je ne sais quoi d'inexprimablement
saisissant, c'est qu'une des compagnes de Diane tenait à la main une
photographie toute pâlie, qu'elle fit passer dans nos mains: Mme de
Gronsac était représentée dans cette même parure. La ressemblance de
la mère et de la fille, qui se devinait seulement, à les voir
aujourd'hui, devenait frappante, devant ce portrait où les mêmes plis
de cette même robe de noces, ce même corsage, ces mêmes manches
vêtaient réellement le même être. La Mme de Gronsac d'il y a trente
ans était là, ressuscitée dans sa fille. C'était elle qui nous
souriait, frémissante d'ingénuosité adolescente, idéale de beauté et
de fraîcheur fine, avec la fleur de son teint d'alors, la sombre
fraîcheur de ses prunelles d'avant la vie, les masses épaisses de ses
cheveux châtains à reflets blonds, la nacre humide de ses dents
brillant entre ses lèvres rouges qu'une insouciante mutinerie
entr'ouvrait joliment. Que c'est court, trente années! Elles avaient
suffi cependant pour faire d'une apparition de jeunesse, telle que
celle-ci, belle à ravir le coeur, cette triste et misérable loque
humaine, cette pauvre femme décharnée et cachectique, toute froide au
coin de son feu sous ses fourrures, image anticipée de ce que serait
en 1925, quand l'inexorable poussée des jours aura fait de nouveau son
oeuvre, la fiancée espiègle et gracieuse d'à présent! J'allais me
retourner vers M. de Montis, et lui dire: «Quel bonheur que le fiancé
ne soit pas là!...» Mais lui non plus, M. de Montis, n'était pas là.
Il avait trouvé, dans le désordre qui avait accueilli l'arrivée des
quatre jeunes filles, le moyen de sortir du salon, sans qu'aucun des
assistants s'aperçût de son départ... Si. Quelqu'un s'en était aperçu.
Je n'eus qu'à regarder Mme de Gronsac pour le constater: une émotion
extraordinaire agitait la malade à cette seconde, qui n'avait rien à
voir avec le regret de sa jeunesse disparue et de sa beauté évanouie.
Son buste de mourante s'était redressé. Ses mains avaient quitté
l'écran et se contractaient sur les bras du fauteuil. Un peu de
couleur était revenu à ses joues, et, dans les profondeurs de ses yeux,
une flamme s'était allumée. Ce n'était pas vers sa fille qu'ils se
tournaient, ces yeux où se lisait une épouvante et pourtant une espèce
de joie, presque folle. C'était vers la porte qui donnait sur le parc,
et par où M. de Montis avait dû se retirer... Un irrésistible désir de
le voir, lui, à cet instant même, me fit me précipiter de ce côté,
--indiscret élan dont je me repentis tout de suite, en le trouvant qui,
écroulé sur un banc de pierre, contre la maison, sanglotait
convulsivement. Le secret de la solitude et de la sauvagerie de ce
soldat blessé, je le tenais, là, devant moi,--et la raison de ses
longs exils du pays natal, et celle de l'amertume qui creusait un pli
si serré au coin de sa bouche fière. Le vieil officier venait de voir
réellement un spectre en plein jour,--celui de la femme qu'il avait
passionnément aimée à vingt-cinq ans, sans le dire. Il était un
infirme, un mutilé. Elle n'avait pas deviné son sentiment alors, et
elle avait très naturellement épousé le beau garçon destiné à devenir
un brutal goujat. La dureté grossière de ce manant titré l'avait
martyrisée trente ans. Elle avait été très malheureuse. Elle en
mourait. Voilà pourquoi M. de Montis avait tant évité de la revoir. Il
appréhendait, devant cette agonie prolongée, de laisser échapper
l'aveu d'un sentiment qui, dans cette misère d'une existence
cruellement manquée, serait une misère de plus. Cet aveu, il venait de
le faire, pour la première et dernière fois, par son bouleversement
devant le fantôme de celle qui avait été le rêve et le désespoir de sa
jeunesse, apparue soudain dans la même robe qu'elle avait portée, pour
s'agenouiller à l'autel,--auprès d'un autre.
Décembre 1902.