I
--«Je vais demain à La Capte, féliciter mes cousins Gronsac pour le
mariage de leur fille,» m'avait dit le commandant Montis, un de mes
très proches voisins, sur cette côte de Provence où j'habite cinq mois
d'hiver. «Venez-vous avec moi?... Si ce déluge ne recommence pas,
entendons-nous...»
J'avais accepté d'autant plus volontiers que je devais, moi aussi,
cette visite aux Gronsac, et de la colline où nous avons nos maisons,
M. de Montis et moi, jusqu'à La Capte, c'est un vrai voyage: quinze
kilomètres sur des routes du Midi, abîmes de boue quand il a plu,
abîmes de poussière quand il fait soleil et mistral. On préfère
affronter ces misères à deux. C'était la boue que nous devions subir,
après les cataractes déplorées par M. de Montis. Elles avaient cessé,
ce lendemain, quand nous partîmes, mais en laissant dans la plaine un
ravinement d'inondation. Aussi à peine avions-nous quitté la colline
que la ponette corse qui traîne d'ordinaire si lestement le panier à
deux roues,--seul équipage du vieil officier retraité,--commença
d'enfoncer avec désespoir ses jolies pattes minces dans les paquets de
fange. Elle allait tout de même, Vérité, la bien nommée, la vaillante
petite coureuse alezane. Ce que voyant, son propriétaire me répéta
pour la centième fois cet aphorisme d'hippologie, prononcé avec le
sérieux comique des amateurs de chevaux:
--«Ai-je raison de vous affirmer que tous les alezans sont chauds?...
En a-t-elle, un coeur!...» Puis il ajouta, comme toujours: «Elle n'a
qu'un mètre quarante, très juste, mais voyez son rein. Est-ce large?
Est-ce doublé? Elle me porterait, si...»
Et il me montrait, posé sur le tapis de la voiture, à côté de son pied
gauche, le pilon qui lui sert de pied droit. Montis a perdu la jambe à
Buzenval, dans la funeste et inutile sortie du 19 janvier, sinistre
épilogue d'incapacité à la plus incapable des défenses. Cette terrible
blessure lui a valu la croix et le quatrième galon,--mais sa
mutilation l'a forcé de quitter le service. A la suite de sa mise en
réforme, il a trompé la tristesse de sa carrière brisée en courant le
monde, avec une manie de mouvement qui fait un contraste ironique à
son infirmité. Où n'a-t-il pas promené cette jambe de bois qui lui
interdit d'essayer les forces de la ponette Vérité? L'Orient, les
Indes, le Japon, les deux Amériques,--il a regardé tous les paysages
des deux hémisphères, de ses yeux si bleus sous l'embroussaillement de
ses épais sourcils, restés roux à cinquante-six ans, comme son visage,
tanné par l'air, reste maigre. L'énergie est partout empreinte sur
cette physionomie qui s'accorde bien au nom. La famille Montis a
émigré de Toscane en Provence, au quinzième siècle, à la suite d'une
des innombrables convulsions civiques qui jetèrent sur les routes tant
de nobles florentins. Le commandant a beau être devenu, par le coeur,
un vrai Français de cette France pour laquelle il a versé son sang,
physiologiquement il demeure un de ces Italiens roux, que l'on voit
dans les fresques de Masaccio et de Ghirlandajo. Il garde aussi, de
ces Toscans de la grande époque, un je ne sais quoi d'inapprivoisable,
une sauvagerie, dissimulée sous la plus courtoise politesse. Il est de
cette espèce d'hommes qui n'est jamais complètement civilisée, ni en
bien, ni en mal. Mais avant l'anecdote qui sert de matière à ce récit,
il fallait être un maniaque d'atavisme, tel que moi, pour deviner,
pour imaginer peut-être, cette hérédité un peu farouche dans le vieux
garçon estropié, qui, à demi ruiné par les prodigalités de ses voyages,
était rentré au pays natal. Il avait acheté une bicoque au soleil,
dans un vaste jardin, pour achever d'y mourir, entre des fleurs,
quelques ruches d'abeilles, des livres et sa ponette alezane,
--laquelle continuait, dans l'excursion que je raconte, d'arracher la
légère voiture aux engluements de la boue, tandis que son maître me
renseignait sur un tout petit point de linguistique, avec cette
minutie d'archéologie locale, autre manie de tant de retraités. Il me
disait:
--«Vous êtes-vous demandé ce que signifie le nom de ce domaine de mes
cousins, La Capte? Avec le temps on est arrivé à écrire ainsi: _La_ et
_Capte_;--en réalité, on devrait écrire l'_Accapte_ en un seul mot et
avec une apostrophe.--_Accapte_, c'est l'_acceptum_ des latins, le
participe d'_accipere_: recevoir... ou prendre! Il y a un hameau, près
d'Hyères, qui porte ce nom, mais avec la vieille orthographe. Elle
rappelle le droit d'accapte, c'est à dire d'épave, qui appartenait aux
marquis des Iles d'or, à cet endroit là, comme il appartenait aux
Montis, là où nous allons...»
Je le regardais, tandis qu'il m'énonçait cette amusante, et peut-être
fantaisiste, étymologie. Je crus voir une ombre passer dans ses yeux
clairs, et je me demandai si la légende qui courait sur lui aurait par
hasard raison? Je le savais quasi brouillé avec les châtelains actuels
de la dite _Capte_ ou _Accapte_. J'avais même attribué à la gêne de
relations fausses son désir de m'emmener avec lui dans cette visite
obligée. C'étaient des parents trop proches pour que le mariage de
leur fille ne lui imposât pas une démarche. J'avais aussi entendu
conter que cette demi-brouille avait précisément pour motif ce domaine
dont il m'expliquait les privilèges anciens. Sa cousine, Mme de
Gronsac, en avait hérité, à son dam, d'un oncle commun, lequel avait
trouvé fort mauvais, comme d'ailleurs tous les compatriotes du
commandant, son parti pris, si longtemps prolongé, de ne pas vivre au
pays. Petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, les sociétés
n'aiment jamais qu'un de leurs membres se passe d'elles trop aisément.
Aussi avait-on fort approuvé, dans la petite ville d'où les Montis
sont originaires, et dans les mas, bastides et villas environnantes,
que le vieil oncle eût rayé le nom de son neveu sur son testament.
Puis comme les hypothèses vulgaires semblent toujours les plus
vraisemblables à l'opinion,--elles sont à la hauteur morale des
majorités,--l'isolement un peu excentrique où le commandant
s'enfermait, vis-à-vis des siens et de toute la contrée, était
attribué de même à un mécontentement d'héritier frustré. Certes la
modeste habitation du blessé de Buzenval, achetée d'un négociant
marseillais et qui s'appelait bourgeoisement et prosaïquement: «Ma
Toquade», n'avait rien de commun avec le seigneurial manoir que nous
allions voir bientôt dessiner ses toits couverts de tuiles brunes, au
centre d'une admirable vallée, dans un des contreforts des montagnes
des Maures, en face de l'île de Port-Cros. Un manoir? C'est baptiser
bien solennellement cette exquise maison de plaisance, la plus
caractéristique de cette côte. En voulez-vous un croquis? Pour y
arriver, imaginez un porche du dix-huitième siècle, surmonté d'une
balustrade; puis, une longue allée de hauts palmiers faisant haie. Un
parc d'orangers et de citronniers mûrit ses fruits d'or au gai soleil.
Des roses fleurissent en plein janvier et des mimosas. Un rideau de
séculaires cyprès protège le château du côté du nord. A l'horizon la
mer bleuit dans une crique hérissée de rochers rouges, et partout
apparaissent les signes d'une culture merveilleuse:--ici des vignes
dont les ceps sont gros comme des troncs d'arbres; là un bois de
chênes-lièges avec leur coeur nu et noir dans leur manchon d'écorce
grise, entaillé de l'année précédente. Ailleurs c'est le frisson
argenté d'un massif d'oliviers,--et sur la façade longue du château,
toute mangée de soleil, d'étroites fenêtres rabattent leurs volets
bruns. Cette rareté des ouvertures raconte les longs séjours d'été,
comme la pente douce des toits raconte la saison des pluies. Ils sont
aménagés ainsi, pour recevoir l'eau qui s'amasse dans l'ancienne
citerne. Une tourelle au centre révèle, à qui connaît les ingéniosités
des architectes de la contrée, que ce puits de réserve a été creusé
dans le roc, au milieu même du bâtiment. Que le propriétaire de _Ma
Toquade_ eût préféré, avec sa haute mine, succéder à ses aïeux dans la
suzeraineté de ce paradis terrestre rafraîchi par la brise de mer,
plutôt qu'au mercanti de la Cannebière dans son mesquin vide-bouteille,
la chose était trop légitime. Mais qu'il eût la petitesse d'en
vouloir à des gens de son sang, pour un héritage,--même celui-là,
--cela non. A vrai dire, avant cette visite, l'idée ne m'était jamais
venue de chercher une raison à son éloignement des siens. Je l'avais
attribué au désir si naturel, quand on a vécu largement et librement,
d'échapper aux étroitesses forcées de la province. Pour la première
fois, à l'expression soudaine de ses prunelles, tandis qu'il me
parlait de La Capte, je crus m'apercevoir que l'image de l'endroit
vers lequel nous nous dirigions, au trot infatigablement égal de la
vaillante ponette, s'associait dans le cousin des Gronsac à des
impressions plus singulières et plus profondes que ce désir
d'indépendances ne les supposait.
--«Après tout,» songeais-je, «connaît-on jamais tout un caractère? Que
sais-je de Montis? Qu'il est parfaitement gracieux pour moi... Qu'il a
voyagé et profité de ses voyages... Qu'il est un ingénieux obtenteur
de roses, comme ils disent ici, et qu'il soigne bien ses abeilles...
On peut être fort mauvais parent avec ces qualités. Et puis n'a-t-il
pas quelque preuve, de lui seul connue, que les Gronsac ont capté son
oncle avec de vilains procédés?... D'ailleurs ce ne sont pas mes
affaires...»
Je me tenais ce petit discours intérieur, en continuant d'échanger
avec mon compagnon des propos d'un ordre tout autre. Je l'interrogeais
sur les accidents de la route, qui, tour à tour, longe la mer, entre
dans les terres, serpente parmi les rochers, traverse un bois de
mimosas, des champs de violettes, des bouquets de chênes. Quoiqu'il me
répondît avec sa complaisance habituelle, je remarquai que ses phrases
se faisaient de plus en plus brèves, à mesure que nous approchions du
terme de notre promenade. Volontairement ou non, il laissait tomber la
causerie. Mais la simple appréhension de se retrouver en face de
personnes peu sympathiques n'expliquait-elle pas cet embarras,
surtout--c'est la règle dans les dissentiments de famille--s'il
s'était donné des torts, même ayant raison? Pourquoi commençais-je à
soupçonner malgré moi qu'_il y avait autre chose_? Quoi? J'ignorais
tout de la jeunesse de Montis. Des Gronsac je ne savais rien, sinon
que le mari était un gros gentillâtre de campagne, cordial et commun;
Mme de Gronsac une femme assez malingre, affreusement fanée à
cinquante ans, et qu'elle passait pour jouir--d'après la cocasse
métaphore populaire--d'une très mauvaise santé. Leur fils aîné, que je
connaissais et qui aidait son père dans l'exploitation du domaine,
avait trente ans; leur fille cadette, celle dont les fiançailles
provoquaient notre visite, en avait vingt. Ces deux enfants, les seuls
que les Gronsac eussent gardés, étaient nés pendant que Montis
voyageait. Donc aucune hypothèse de paternité clandestine ne pouvait
s'esquisser dans ma fantaisie. Je me répétai que ce n'était pas mes
affaires, et, voyant que le commandant ne me répondait que
distraitement, je finis par me taire en combattant de mon mieux ma
curiosité éveillée, malgré moi, par cette sage maxime: un nouveau venu
dans un pays doit s'efforcer de ne pas se faire raconter les histoires
des gens. C'est la seule manière de ne jamais s'en mêler. Les jets de
boue que les sabots de Vérité faisaient jicler du sol et dont j'avais
beaucoup de mal à me préserver sous la couverture ne m'étaient-ils pas
un symbole du danger qu'il y a à s'aventurer dans les fondrières?
Celles de la vie sont pires que celles des routes.