II

Y étaient-ils? Pour la vanité du poète, on l'a vu, la réponse n'avait

jusqu'ici jamais fait doute. Et cependant, lorsque vingt-quatre heures

après la rencontre avec Molan, il s'achemina vers la rue Duguay-Trouin,

son orgueilleuse assurance avait fait place à une crainte, non pas

sur la valeur de ses vers, mais sur l'existence même de cet unique

manuscrit. Mme Passart avait-elle conservé ces feuilles volantes?

Après s'être affirmé qu'une femme ne détruit pas de pareils

témoignages d'un sentiment inspiré par elle, Vincy se disait que la

mère autrefois pouvait avoir découvert le secret de sa fille et brûlé

ces papiers. Le mari, ce Jacques Passart, qui l'avait connu, lui, René,

pouvait avoir soupçonné le passé de sa femme, et, pour s'en prouver

l'innocence, cherché, puis détruit, ces mêmes papiers... Et si Rosalie

les avait gardés, voudrait-elle les rendre? Ne se vengerait-elle pas

de l'ancien outrage en prétendant ne les avoir plus, ou bien en les

refusant tout net?... Voudrait-elle seulement recevoir son amoureux

d'antan?... Celui-ci avait bien pensé à lui demander par lettre un

rendez-vous. Il avait appréhendé un silence contre lequel il n'aurait

eu aucune arme. Il escomptait, au contraire, le déconcertement produit

par sa présence, si Mme Passart était à la maison. Ces points

d'interrogation divers se posaient devant la pensée du poète, dans ce

voyage à travers Paris, de l'avenue Henri-Martin, où il habitait,

jusqu'au Luxembourg. Il avait voulu franchir cette distance, à pied,

pour lutter contre l'énervement par lequel il se sentait gagné, sans

en convenir vis-à-vis de lui-même. Il voulait aussi bien arrêter à

l'avance la ligne qu'il donnerait à ce délicat entretien. Il

n'atteignit ni l'un ni l'autre de ces deux résultats, car à l'instant

où il entra dans la maison de la rue Duguay-Trouin, pour demander au

concierge si Mme Passart était chez elle, son coeur avait ce battement

des soirs de première, que connaissent tous ceux qu'a séduits, pour

leurs péchés, le démon du théâtre. Quand cet homme lui eut répondu, en

lui montrant un pavillon dans l'angle au fond d'une cour:--«Oui

monsieur, elle est là. Sonnez à la porte, mais fort. La bonne est un

peu dure d'oreille...» tous ses plans de diplomatie s'étaient effacés.

Ce battement de coeur n'avait plus pour seule cause l'anxiété sur la

réussite de sa démarche, ni même la petite honte de la hasarder. A

suivre ainsi le trottoir de ces rues, si peu changées depuis sa

jeunesse; à subir l'assaut presque inconscient des idées que tant

d'aspects jadis familiers suscitaient dans les profondeurs de sa

mémoire, un trouble singulier l'avait envahi. Une personne endormie en

lui depuis des années commençait de se réveiller... On était en

octobre. Le silence provincial de la cour solitaire où des feuilles

jaunies tachaient par endroits le pavé clair,--la vétusté de ce pavé

inégal dont les pierres s'encadraient de brins d'herbe,--la

transparence voilée du ciel de cet après-midi, où s'adoucissaient, où

se fondaient les couleurs des choses,--l'air de médiocrité, mais aussi

de repos, de simplicité familiale, de monotonie heureuse, comme

répandu sur la petite maison, avec les ardoises de son toit, les

teintes neutres de sa façade, la blancheur de ses modestes rideaux

derrière les fenêtres,--le terme même employé par le concierge pour

désigner la servante des Passart et qui dénonçait l'étroitesse du

ménage dans les limites d'un très petit budget,--pas un de ces détails

qui ne reportât soudain, avec une force irrésistible, l'écrivain

célèbre et riche à tant d'années en arrière!--Il tira sur la poignée

de métal pendue au bout d'une chaîne de fer, à l'ancienne mode. Une

cloche retentit, au lieu d'un timbre. Il crut reconnaître le son, tant

il était semblable à celui qui annonçait autrefois les visiteurs dans

l'appartement de sa soeur...

* * * * *

Ce ne fut pas la «bonne» qui vint lui ouvrir. Elle était sans doute

absorbée par quelque urgente besogne, de nettoyage ou de savonnage,

qui ne la rendait pas présentable. Le battant unique, en se repliant,

découvrit la silhouette et le visage d'une enfant, de quatorze ans

peut-être, vêtue d'une robe courte. Un tablier de coutil bleu à

épaulettes lui donnait une physionomie de pensionnaire sage. Quoique

cette jolie créature eût encore, dans sa taille trop carrée et dans

ses épaules maigriotes, la gracilité d'une fillette, sa tête, que

couronnait la masse de ses cheveux châtains noués en un épais chignon,

était déjà celle d'une jeune fille. Sa ressemblance avec sa mère était

si frappante qu'en toutes circonstances René en avait été remué. De la

Rosalie, qu'il avait aimée et trahie, la petite avait les tendres yeux

bruns, les lèvres fines, le front intelligent et pur, et, dans le

dessin du nez, dans l'attache du cou, dans la ligne de la joue, vingt

traits qui rappelaient l'autre. Pourtant ce n'était pas elle. D'abord

celle-ci était plus jeune, plus frêle aussi, plus menue, et elle

tenait de son père quelques détails qui empêchaient l'identité d'être

absolue entre l'image que gardait, malgré tout, le souvenir de

l'écrivain, et cette enfant, devant laquelle il demeurait sans parler.

La petite avait rougi, en le voyant. Elle était accourue au coup de

sonnette, parce qu'elle était occupée à ses devoirs dans une chambre

voisine et croyant ouvrir la porte à un fournisseur. L'apparition d'un

inconnu la décontenançait, au point que sa voix se fit toute basse

pour répondre à la demande de l'étranger:

--«Oui, monsieur, maman est là. Si vous voulez entrer dans le salon...

Je vais la prévenir...»

--«Voulez-vous lui remettre ma carte?» dit René, qui ajouta: «Si Mme

Passart ne peut pas me recevoir maintenant, je retournerai quand elle

me le permettra...» Il venait de sentir que ce serait un abus de

confiance de s'introduire ainsi chez son amie d'autrefois, à la faveur

de l'enfant qui, dans son ignorance des usages, ne lui avait pas même

demandé son nom?... Mais déjà la petite avait pris la carte; elle

avait gravi, deux par deux, les marches de l'étroit escalier intérieur

qui desservait l'unique étage du pavillon. Pendant les quelques

instants que dura son absence, Vincy put constater que tout, autour de

lui, dans cette espèce d'antichambre, révélait une existence bien

petite, bien resserrée. Les marches de cet escalier étaient en

moellons, terminés par un mince rebord de bois, et aucun tapis ne les

préservait. Mais les carreaux étaient soigneusement passés au rouge,

et ce rebord de bois frotté à la cire. Le papier des murs, tout uni,

avait coûté quelques centimes le rouleau, mais il disparaissait

presque entièrement sous des photographies encadrées de passe-partout.

René observa, non sans une émotion singulière, qu'elles représentaient

des tableaux disparates, et tous propices aux commentaires lyriques,

dont il avait eu la passion dans sa première jeunesse. Il les avait

certainement mentionnés à sa fiancée d'alors: c'étaient l'_Hérodiade_

de Luini, la _Vierge aux rochers_ de Léonard, le _Crucifiement_ de

Mantegna, les _Pèlerins d'Emmaüs_ du Titien. Le métier du professeur

de dessin suffisait-il à expliquer cette coïncidence entre ces choix

et les goûts professés jadis par le poète? Celui-ci n'eut pas le

loisir de se poser longtemps ce problème, car déjà l'enfant avait

reparu, suivie de Rosalie elle-même, toute saisie, pâle, et dont la

voix eut un étouffement, comme celle de sa fille tout à l'heure, pour

répondre aux phrases du visiteur qui s'excusait de son indiscrétion:

--«Indiscret pour vous être souvenu de si vieux amis!... Que je vous

présente ma fille aînée, monsieur Vincy. Elle s'appelle Émilie, comme

votre pauvre et chère soeur.--Va continuer ton devoir,» ajouta-t-elle

en caressant la tête de l'enfant, d'un geste où son agitation achevait

de se trahir. Puis, quand ils furent seuls dans le salon:--«Vous avez

vu comme elle a rougi en entendant votre nom? Elle sait qui vous êtes,

et elle pourrait vous réciter de vos vers,--ceux que je lui ai

choisis. Elle les trouve si beaux!... Et elle les dit si bien!...»

* * * * *

René ne répondit pas. Il s'était attendu à tout, sauf à cet accueil

dans lequel il n'entrait ni amertume, ni coquetterie,--presque trop

peu de coquetterie,--car Mme Passart n'avait pas même pris le temps de

changer sa modeste toilette. Elle portait une robe d'une petite laine

gros bleu, défraîchie, et dont la seule élégance consistait dans un

col et des manchettes de toile brodée. Pas un bijou, qu'une médaille

d'argent, montée en broche, que René avait vue jadis à la vieille Mme

Offarel. Mais, dans cette tenue de petite bourgeoise, Rosalie

conservait la grâce de manières qui avait été l'aristocratie native de

cette fine plébéienne, et sa séduction sur le poète. A quarante-deux

ans, elle restait aussi mince qu'à vingt, aussi souple de mouvements.

Elle avait encore son sourire et ses yeux,--ce sourire frémissant qui

découvrait ses dents restées charmantes, ses yeux noirs où

s'approfondissait un si doux regard. Mais ses cheveux, qu'elle

partageait simplement, comme autrefois, en deux bandeaux, étaient

devenus gris. Mais son teint pâli et fané disait les profondes

fatigues d'une Parisienne pauvre et mal nourrie. Des rides griffaient

son front et ses tempes. Des marques de lassitude meurtrissaient les

coins de sa bouche et ses paupières. Enfin elle avait trop et trop

longtemps peiné. Ses mains, qu'elle essayait de garder fines et

soignées, disaient, toutes plissées et un peu déformées, cette

existence d'une ménagère occupée à toutes sortes d'humbles besognes.

Le masque de René montrait, lui aussi, les traces de l'âge. Mais ses

quarante-cinq ans avaient cette maturité bien nourrie, comme cossue,

de l'homme riche qui s'assied deux fois par jour à une table de choix,

qui dort le matin tout son saoûl dans une chambre, chaude l'hiver,

fraîche l'été; qui passe les mois trop rudes dans le Midi, la canicule

dans la montagne ou au bord de la mer. Ce caractère, profondément

matérialiste, de sa physionomie était encore souligné par les

recherches de sa mise. L'auteur mondain se serait cru déshonoré s'il

n'avait pas eu les mêmes tailleurs que les habitués des mardis du

Théâtre-Français, dont il avait été si longtemps le favori. Son

dandysme aboutissait à faire de lui le sosie d'un boursier. Le

contraste entre les destinées de ces deux êtres était symbolisé d'une

façon surprenante par le contraste de leur aspect. Seulement, chose

étrange et que Vincy sentit aussitôt avec une force extrême, de ces

deux êtres, celui qui ressemblait le plus à son Idéal de jadis, ce

n'était pas lui. La personne que la vie avait diminuée et vulgarisée,

ce n'était pas Rosalie. Si tout, sur elle et autour d'elle, donnait

l'idée d'un pauvre décor, tout donnait aussi l'idée que le drame moral,

qui s'était joué dans ce décor, n'avait été que délicatesse et que

pureté. Il y avait de l'ascétisme dans ce visage fatigué de la mère de

famille, où les yeux gardaient leur jeune flamme. Il s'y lisait

l'histoire d'une sensibilité ennoblie par la quotidienne acceptation

des modestes devoirs, réchauffée au feu d'affections profondes,

romanesque par son ardeur, mais nourrie de vérité. Et rien que son

attitude envers le perfide fiancé de sa dix-huitième année, devenu un

homme célèbre, attestait une nature simple et droite, qui ne connaît

ni le reniement des émotions éprouvées autrefois,--n'ayant pas à en

rougir,--ni la rancune, parce qu'elle est d'instinct très généreuse et

très grande. Cela lui faisait évidemment un peu mal de revoir René,

mais elle attribuait la présence de son visiteur à un respect de leurs

communs souvenirs, et elle lui en était reconnaissante.

--«Je me trouvais dans votre quartier,» avait-il dit pour rompre le

silence qui s'était comme imposé à tous deux dans ces premières

minutes. «Il y avait longtemps que je voulais savoir de vos

nouvelles... J'aurais pu vous écrire...»

--«Vous avez préféré venir,» interrompit-elle, «et vous avez bien

fait... Moi aussi, j'ai pensé souvent à vous écrire, à chacun de vos

nouveaux triomphes. Et puis je n'ai pas osé... Pourtant j'étais sûre,

bien sûre, que vous n'aviez pas oublié vos amis d'autrefois... Vous

avez vu, par ma fillette, qu'eux non plus ne vous oublient pas.»

--«C'est votre fille aînée?» demanda-t-il, plus gêné encore par cette

spontanéité de sympathie naïve.

--«C'était la seconde,» répondit Rosalie, «nous en avons perdu une. Il

nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garçon. Ils

sont en classe maintenant. J'ai gardé Émilie à la maison parce qu'elle

était un peu fatiguée... C'est un petit monde, vous voyez.»

--«Alors,» reprit Vincy après un nouveau silence, «vous êtes

heureuse?...» Il avait remarqué qu'en prononçant le mot «nous,» la

charmante femme avait eu un rien d'hésitation. C'était sa première

mention de son mari, dont l'ancien fiancé n'avait pas eu le courage de

lui parler.

--«Heureuse?...» répliqua-t-elle, en hochant sa tête, «on n'est jamais

tout à fait heureux... Il y a eu bien des épreuves. Les enfants ont

été malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leçons qu'il en

a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez être

heureux! Tout vous a si bien réussi!... Vous avez la gloire, la

fortune. Vous avez tout ce que vous avez rêvé, quand...» Elle ne finit

pas sa phrase et ajouta:

«Si Mme Fresneau vivait seulement pour vous voir!...»

--«Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Coëtlogon»,

repartit le poète.

--«Vous dites cela?...» fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues

pâles.

--«Et c'est bien vrai,» répondit-il, et voici lentement, longuement,

se laissant aller à penser tout haut, il commença de peindre la vie

littéraire, sa vie, telle qu'il la sentait à cette minute, et la femme

qu'il avait choisie jadis pour l'associer à cette vie l'écoutait, avec

un étonnement douloureux dans ses yeux émus. Ce n'était pas, de la

part de René, du cabotinage, quoiqu'il mît quelque complaisance à se

poser en victime de sa propre renommée. Ce n'était pas du calcul,

quoique la diplomatie la plus raffinée n'eût pas choisi un autre

procédé pour atténuer, sinon supprimer, ce qu'allait avoir de brutal

la demande qu'il préparait. Non. L'auteur à la mode se soulageait de

toutes les blessures dont son amour-propre avait saigné et qu'il

n'avouait jamais, en dénombrant ainsi ces tracasseries de la carrière

d'écrivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au

tragique. Il disait la levée de hautes et de basses jalousies dont

s'accompagne le succès; l'atmosphère d'hostilités et de calomnies où

respirent ceux que le public aperçoit de loin dans une apothéose,

l'inconsciente férocité de ce même public qui traite ses auteurs comme

un autocrate ses ministres, toujours prêt à briser le favori d'hier.

Il disait les lassitudes que la surcharge forcée de la production

impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice

intime de l'artiste à qui l'on reproche de se répéter, et qui doit, à

tout prix, se renouveler, sous peine de périr. Il ne s'apercevait pas

lui-même que cette lamentable élégie était la plus terrible

condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de

succès et d'insuccès! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais

travaillé qu'en vue d'un effet à produire! La confidente de son

premier rêve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente

de sa désillusion dans ce rêve accompli, ne pouvait pas comprendre

quelle misère morale trahissait une si maladive frénésie de vogue et

d'applaudissements. Quand enfin il eut raconté, en l'attribuant

toujours à l'envie, l'échec de sa dernière comédie et l'insolence des

sociétaires qui s'étaient permis, eux, des cabotins, de le recevoir à

corrections, lui, l'auteur de dix pièces acclamées:

--«Ah! c'est indigne!...» s'écria-t-elle. «Mais il faut vous venger.

Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'oeuvre.»

--«Un chef-d'oeuvre?...» répondit-il avec un haussement d'épaules

découragé. «On ne fait pas un chef-d'oeuvre, comme on veut.»

--«On?...» reprit-elle finement, «c'est possible... Mais René

Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les

beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...»

--«Oui,» répondit-il, et sentant bien que c'était l'instant de parler

ou jamais, il répéta: «Oui, quand j'en composais pour vous.»

A cette allusion si directe, la seule qu'il se fût permise depuis le

début de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme.

Il y eut une nouvelle tombée de silence entre eux; puis, sans avoir le

courage de la regarder, et lui-même, la pourpre au visage:

--«Ces vers que je vous ai écrits, vous vous rappelez, pendant six

mois, tous les jours...» interrogea-t-il, «ces vers... Vous les avez

gardés?»

--«Si je les ai gardés!...» dit-elle simplement. «Comme vous m'avez

demandé cela?... Pourquoi?...» Et le fixant soudain avec des yeux où

il put lire une véritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et

formuler.--«Ah!» s'écria-t-elle, «je comprends... C'est pour cela que

vous êtes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les

reprendre... Vous voulez...»--Elle n'acheva pas, et, fièrement, après

un instant d'hésitation presque terrible pour son interlocuteur, tant

il y sentit passer de douloureuse révolte: «C'est trop juste, ils sont

à vous. Je vais les chercher...»

* * * * *

Elle s'était levée et elle avait déjà fait un pas vers la porte. Que

René se tût seulement, qu'il la laissât sortir de la chambre, et sans

même qu'il eût eu la honte d'exprimer son féroce désir, il rentrait en

possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annoncé insolemment

à l'insolent Jacques Molan, était à sa portée, et sans doute les «deux

sous de gloire», plus peut-être... Mais que Molan était loin de Vincy

à cette minute, et loin les misérables vanités de la vie

littéraire!... Un élan irraisonné venait de le faire se lever, lui

aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la

retenir, et, d'un accent où frémissait à nouveau, pour la première

fois peut-être depuis qu'il était célèbre, la sensibilité délicate et

passionnée de ses vingt-cinq ans:

--«Non,» disait-il, «ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je

ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais

horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paraîtront jamais. Je

vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers

ne sont pas à moi. Ils sont à vous... Je suis venu savoir si vous

m'aviez pardonné, vraiment pardonné. Oui. Voilà pourquoi je suis venu,

pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...»

* * * * *

En prononçant ces mots si absolument contraires à ceux qu'il avait

préparés, René portait à ses lèvres cette petite main, fatiguée par le

travail; la tremblante main de la naïve bourgeoise dont son souvenir

avait été l'unique roman, dont ses vers avaient été l'unique poésie,

et il mettait sur ces doigts qui avaient si précieusement gardé ses

vers de jeunesse un baiser dont l'émotion lui remua le coeur d'un

frisson qu'aucun de ses triomphes de théâtre ne lui avait jamais fait

connaître.

Novembre 1900.

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 43 / 70 题