Y étaient-ils? Pour la vanité du poète, on l'a vu, la réponse n'avait
jusqu'ici jamais fait doute. Et cependant, lorsque vingt-quatre heures
après la rencontre avec Molan, il s'achemina vers la rue Duguay-Trouin,
son orgueilleuse assurance avait fait place à une crainte, non pas
sur la valeur de ses vers, mais sur l'existence même de cet unique
manuscrit. Mme Passart avait-elle conservé ces feuilles volantes?
Après s'être affirmé qu'une femme ne détruit pas de pareils
témoignages d'un sentiment inspiré par elle, Vincy se disait que la
mère autrefois pouvait avoir découvert le secret de sa fille et brûlé
ces papiers. Le mari, ce Jacques Passart, qui l'avait connu, lui, René,
pouvait avoir soupçonné le passé de sa femme, et, pour s'en prouver
l'innocence, cherché, puis détruit, ces mêmes papiers... Et si Rosalie
les avait gardés, voudrait-elle les rendre? Ne se vengerait-elle pas
de l'ancien outrage en prétendant ne les avoir plus, ou bien en les
refusant tout net?... Voudrait-elle seulement recevoir son amoureux
d'antan?... Celui-ci avait bien pensé à lui demander par lettre un
rendez-vous. Il avait appréhendé un silence contre lequel il n'aurait
eu aucune arme. Il escomptait, au contraire, le déconcertement produit
par sa présence, si Mme Passart était à la maison. Ces points
d'interrogation divers se posaient devant la pensée du poète, dans ce
voyage à travers Paris, de l'avenue Henri-Martin, où il habitait,
jusqu'au Luxembourg. Il avait voulu franchir cette distance, à pied,
pour lutter contre l'énervement par lequel il se sentait gagné, sans
en convenir vis-à-vis de lui-même. Il voulait aussi bien arrêter à
l'avance la ligne qu'il donnerait à ce délicat entretien. Il
n'atteignit ni l'un ni l'autre de ces deux résultats, car à l'instant
où il entra dans la maison de la rue Duguay-Trouin, pour demander au
concierge si Mme Passart était chez elle, son coeur avait ce battement
des soirs de première, que connaissent tous ceux qu'a séduits, pour
leurs péchés, le démon du théâtre. Quand cet homme lui eut répondu, en
lui montrant un pavillon dans l'angle au fond d'une cour:--«Oui
monsieur, elle est là. Sonnez à la porte, mais fort. La bonne est un
peu dure d'oreille...» tous ses plans de diplomatie s'étaient effacés.
Ce battement de coeur n'avait plus pour seule cause l'anxiété sur la
réussite de sa démarche, ni même la petite honte de la hasarder. A
suivre ainsi le trottoir de ces rues, si peu changées depuis sa
jeunesse; à subir l'assaut presque inconscient des idées que tant
d'aspects jadis familiers suscitaient dans les profondeurs de sa
mémoire, un trouble singulier l'avait envahi. Une personne endormie en
lui depuis des années commençait de se réveiller... On était en
octobre. Le silence provincial de la cour solitaire où des feuilles
jaunies tachaient par endroits le pavé clair,--la vétusté de ce pavé
inégal dont les pierres s'encadraient de brins d'herbe,--la
transparence voilée du ciel de cet après-midi, où s'adoucissaient, où
se fondaient les couleurs des choses,--l'air de médiocrité, mais aussi
de repos, de simplicité familiale, de monotonie heureuse, comme
répandu sur la petite maison, avec les ardoises de son toit, les
teintes neutres de sa façade, la blancheur de ses modestes rideaux
derrière les fenêtres,--le terme même employé par le concierge pour
désigner la servante des Passart et qui dénonçait l'étroitesse du
ménage dans les limites d'un très petit budget,--pas un de ces détails
qui ne reportât soudain, avec une force irrésistible, l'écrivain
célèbre et riche à tant d'années en arrière!--Il tira sur la poignée
de métal pendue au bout d'une chaîne de fer, à l'ancienne mode. Une
cloche retentit, au lieu d'un timbre. Il crut reconnaître le son, tant
il était semblable à celui qui annonçait autrefois les visiteurs dans
l'appartement de sa soeur...
* * * * *
Ce ne fut pas la «bonne» qui vint lui ouvrir. Elle était sans doute
absorbée par quelque urgente besogne, de nettoyage ou de savonnage,
qui ne la rendait pas présentable. Le battant unique, en se repliant,
découvrit la silhouette et le visage d'une enfant, de quatorze ans
peut-être, vêtue d'une robe courte. Un tablier de coutil bleu à
épaulettes lui donnait une physionomie de pensionnaire sage. Quoique
cette jolie créature eût encore, dans sa taille trop carrée et dans
ses épaules maigriotes, la gracilité d'une fillette, sa tête, que
couronnait la masse de ses cheveux châtains noués en un épais chignon,
était déjà celle d'une jeune fille. Sa ressemblance avec sa mère était
si frappante qu'en toutes circonstances René en avait été remué. De la
Rosalie, qu'il avait aimée et trahie, la petite avait les tendres yeux
bruns, les lèvres fines, le front intelligent et pur, et, dans le
dessin du nez, dans l'attache du cou, dans la ligne de la joue, vingt
traits qui rappelaient l'autre. Pourtant ce n'était pas elle. D'abord
celle-ci était plus jeune, plus frêle aussi, plus menue, et elle
tenait de son père quelques détails qui empêchaient l'identité d'être
absolue entre l'image que gardait, malgré tout, le souvenir de
l'écrivain, et cette enfant, devant laquelle il demeurait sans parler.
La petite avait rougi, en le voyant. Elle était accourue au coup de
sonnette, parce qu'elle était occupée à ses devoirs dans une chambre
voisine et croyant ouvrir la porte à un fournisseur. L'apparition d'un
inconnu la décontenançait, au point que sa voix se fit toute basse
pour répondre à la demande de l'étranger:
--«Oui, monsieur, maman est là. Si vous voulez entrer dans le salon...
Je vais la prévenir...»
--«Voulez-vous lui remettre ma carte?» dit René, qui ajouta: «Si Mme
Passart ne peut pas me recevoir maintenant, je retournerai quand elle
me le permettra...» Il venait de sentir que ce serait un abus de
confiance de s'introduire ainsi chez son amie d'autrefois, à la faveur
de l'enfant qui, dans son ignorance des usages, ne lui avait pas même
demandé son nom?... Mais déjà la petite avait pris la carte; elle
avait gravi, deux par deux, les marches de l'étroit escalier intérieur
qui desservait l'unique étage du pavillon. Pendant les quelques
instants que dura son absence, Vincy put constater que tout, autour de
lui, dans cette espèce d'antichambre, révélait une existence bien
petite, bien resserrée. Les marches de cet escalier étaient en
moellons, terminés par un mince rebord de bois, et aucun tapis ne les
préservait. Mais les carreaux étaient soigneusement passés au rouge,
et ce rebord de bois frotté à la cire. Le papier des murs, tout uni,
avait coûté quelques centimes le rouleau, mais il disparaissait
presque entièrement sous des photographies encadrées de passe-partout.
René observa, non sans une émotion singulière, qu'elles représentaient
des tableaux disparates, et tous propices aux commentaires lyriques,
dont il avait eu la passion dans sa première jeunesse. Il les avait
certainement mentionnés à sa fiancée d'alors: c'étaient l'_Hérodiade_
de Luini, la _Vierge aux rochers_ de Léonard, le _Crucifiement_ de
Mantegna, les _Pèlerins d'Emmaüs_ du Titien. Le métier du professeur
de dessin suffisait-il à expliquer cette coïncidence entre ces choix
et les goûts professés jadis par le poète? Celui-ci n'eut pas le
loisir de se poser longtemps ce problème, car déjà l'enfant avait
reparu, suivie de Rosalie elle-même, toute saisie, pâle, et dont la
voix eut un étouffement, comme celle de sa fille tout à l'heure, pour
répondre aux phrases du visiteur qui s'excusait de son indiscrétion:
--«Indiscret pour vous être souvenu de si vieux amis!... Que je vous
présente ma fille aînée, monsieur Vincy. Elle s'appelle Émilie, comme
votre pauvre et chère soeur.--Va continuer ton devoir,» ajouta-t-elle
en caressant la tête de l'enfant, d'un geste où son agitation achevait
de se trahir. Puis, quand ils furent seuls dans le salon:--«Vous avez
vu comme elle a rougi en entendant votre nom? Elle sait qui vous êtes,
et elle pourrait vous réciter de vos vers,--ceux que je lui ai
choisis. Elle les trouve si beaux!... Et elle les dit si bien!...»
* * * * *
René ne répondit pas. Il s'était attendu à tout, sauf à cet accueil
dans lequel il n'entrait ni amertume, ni coquetterie,--presque trop
peu de coquetterie,--car Mme Passart n'avait pas même pris le temps de
changer sa modeste toilette. Elle portait une robe d'une petite laine
gros bleu, défraîchie, et dont la seule élégance consistait dans un
col et des manchettes de toile brodée. Pas un bijou, qu'une médaille
d'argent, montée en broche, que René avait vue jadis à la vieille Mme
Offarel. Mais, dans cette tenue de petite bourgeoise, Rosalie
conservait la grâce de manières qui avait été l'aristocratie native de
cette fine plébéienne, et sa séduction sur le poète. A quarante-deux
ans, elle restait aussi mince qu'à vingt, aussi souple de mouvements.
Elle avait encore son sourire et ses yeux,--ce sourire frémissant qui
découvrait ses dents restées charmantes, ses yeux noirs où
s'approfondissait un si doux regard. Mais ses cheveux, qu'elle
partageait simplement, comme autrefois, en deux bandeaux, étaient
devenus gris. Mais son teint pâli et fané disait les profondes
fatigues d'une Parisienne pauvre et mal nourrie. Des rides griffaient
son front et ses tempes. Des marques de lassitude meurtrissaient les
coins de sa bouche et ses paupières. Enfin elle avait trop et trop
longtemps peiné. Ses mains, qu'elle essayait de garder fines et
soignées, disaient, toutes plissées et un peu déformées, cette
existence d'une ménagère occupée à toutes sortes d'humbles besognes.
Le masque de René montrait, lui aussi, les traces de l'âge. Mais ses
quarante-cinq ans avaient cette maturité bien nourrie, comme cossue,
de l'homme riche qui s'assied deux fois par jour à une table de choix,
qui dort le matin tout son saoûl dans une chambre, chaude l'hiver,
fraîche l'été; qui passe les mois trop rudes dans le Midi, la canicule
dans la montagne ou au bord de la mer. Ce caractère, profondément
matérialiste, de sa physionomie était encore souligné par les
recherches de sa mise. L'auteur mondain se serait cru déshonoré s'il
n'avait pas eu les mêmes tailleurs que les habitués des mardis du
Théâtre-Français, dont il avait été si longtemps le favori. Son
dandysme aboutissait à faire de lui le sosie d'un boursier. Le
contraste entre les destinées de ces deux êtres était symbolisé d'une
façon surprenante par le contraste de leur aspect. Seulement, chose
étrange et que Vincy sentit aussitôt avec une force extrême, de ces
deux êtres, celui qui ressemblait le plus à son Idéal de jadis, ce
n'était pas lui. La personne que la vie avait diminuée et vulgarisée,
ce n'était pas Rosalie. Si tout, sur elle et autour d'elle, donnait
l'idée d'un pauvre décor, tout donnait aussi l'idée que le drame moral,
qui s'était joué dans ce décor, n'avait été que délicatesse et que
pureté. Il y avait de l'ascétisme dans ce visage fatigué de la mère de
famille, où les yeux gardaient leur jeune flamme. Il s'y lisait
l'histoire d'une sensibilité ennoblie par la quotidienne acceptation
des modestes devoirs, réchauffée au feu d'affections profondes,
romanesque par son ardeur, mais nourrie de vérité. Et rien que son
attitude envers le perfide fiancé de sa dix-huitième année, devenu un
homme célèbre, attestait une nature simple et droite, qui ne connaît
ni le reniement des émotions éprouvées autrefois,--n'ayant pas à en
rougir,--ni la rancune, parce qu'elle est d'instinct très généreuse et
très grande. Cela lui faisait évidemment un peu mal de revoir René,
mais elle attribuait la présence de son visiteur à un respect de leurs
communs souvenirs, et elle lui en était reconnaissante.
--«Je me trouvais dans votre quartier,» avait-il dit pour rompre le
silence qui s'était comme imposé à tous deux dans ces premières
minutes. «Il y avait longtemps que je voulais savoir de vos
nouvelles... J'aurais pu vous écrire...»
--«Vous avez préféré venir,» interrompit-elle, «et vous avez bien
fait... Moi aussi, j'ai pensé souvent à vous écrire, à chacun de vos
nouveaux triomphes. Et puis je n'ai pas osé... Pourtant j'étais sûre,
bien sûre, que vous n'aviez pas oublié vos amis d'autrefois... Vous
avez vu, par ma fillette, qu'eux non plus ne vous oublient pas.»
--«C'est votre fille aînée?» demanda-t-il, plus gêné encore par cette
spontanéité de sympathie naïve.
--«C'était la seconde,» répondit Rosalie, «nous en avons perdu une. Il
nous reste celle-ci et trois autres, deux filles et un garçon. Ils
sont en classe maintenant. J'ai gardé Émilie à la maison parce qu'elle
était un peu fatiguée... C'est un petit monde, vous voyez.»
--«Alors,» reprit Vincy après un nouveau silence, «vous êtes
heureuse?...» Il avait remarqué qu'en prononçant le mot «nous,» la
charmante femme avait eu un rien d'hésitation. C'était sa première
mention de son mari, dont l'ancien fiancé n'avait pas eu le courage de
lui parler.
--«Heureuse?...» répliqua-t-elle, en hochant sa tête, «on n'est jamais
tout à fait heureux... Il y a eu bien des épreuves. Les enfants ont
été malades. M. Passart n'a pas toujours eu autant de leçons qu'il en
a aujourd'hui. Mais je suis contente... C'est vous qui devez être
heureux! Tout vous a si bien réussi!... Vous avez la gloire, la
fortune. Vous avez tout ce que vous avez rêvé, quand...» Elle ne finit
pas sa phrase et ajouta:
«Si Mme Fresneau vivait seulement pour vous voir!...»
--«Elle verrait quelqu'un qui regrette souvent la rue Coëtlogon»,
repartit le poète.
--«Vous dites cela?...» fit-elle avec un peu de rougeur sur ses joues
pâles.
--«Et c'est bien vrai,» répondit-il, et voici lentement, longuement,
se laissant aller à penser tout haut, il commença de peindre la vie
littéraire, sa vie, telle qu'il la sentait à cette minute, et la femme
qu'il avait choisie jadis pour l'associer à cette vie l'écoutait, avec
un étonnement douloureux dans ses yeux émus. Ce n'était pas, de la
part de René, du cabotinage, quoiqu'il mît quelque complaisance à se
poser en victime de sa propre renommée. Ce n'était pas du calcul,
quoique la diplomatie la plus raffinée n'eût pas choisi un autre
procédé pour atténuer, sinon supprimer, ce qu'allait avoir de brutal
la demande qu'il préparait. Non. L'auteur à la mode se soulageait de
toutes les blessures dont son amour-propre avait saigné et qu'il
n'avouait jamais, en dénombrant ainsi ces tracasseries de la carrière
d'écrivain qu'une imagination irritable tourne si naturellement au
tragique. Il disait la levée de hautes et de basses jalousies dont
s'accompagne le succès; l'atmosphère d'hostilités et de calomnies où
respirent ceux que le public aperçoit de loin dans une apothéose,
l'inconsciente férocité de ce même public qui traite ses auteurs comme
un autocrate ses ministres, toujours prêt à briser le favori d'hier.
Il disait les lassitudes que la surcharge forcée de la production
impose aux plus courageux ouvriers en vers et en prose; le supplice
intime de l'artiste à qui l'on reproche de se répéter, et qui doit, à
tout prix, se renouveler, sous peine de périr. Il ne s'apercevait pas
lui-même que cette lamentable élégie était la plus terrible
condamnation de son existence intellectuelle. Il n'y parlait que de
succès et d'insuccès! Quelle triste preuve qu'il n'avait jamais
travaillé qu'en vue d'un effet à produire! La confidente de son
premier rêve de gloire, devenue, pour quelques minutes, la confidente
de sa désillusion dans ce rêve accompli, ne pouvait pas comprendre
quelle misère morale trahissait une si maladive frénésie de vogue et
d'applaudissements. Quand enfin il eut raconté, en l'attribuant
toujours à l'envie, l'échec de sa dernière comédie et l'insolence des
sociétaires qui s'étaient permis, eux, des cabotins, de le recevoir à
corrections, lui, l'auteur de dix pièces acclamées:
--«Ah! c'est indigne!...» s'écria-t-elle. «Mais il faut vous venger.
Oui, vengez-vous par un nouveau chef-d'oeuvre.»
--«Un chef-d'oeuvre?...» répondit-il avec un haussement d'épaules
découragé. «On ne fait pas un chef-d'oeuvre, comme on veut.»
--«On?...» reprit-elle finement, «c'est possible... Mais René
Vincy!... Je vous ai vu travailler autrefois. Je me souviens comme les
beaux vers vous venaient, si naturellement, si facilement...»
--«Oui,» répondit-il, et sentant bien que c'était l'instant de parler
ou jamais, il répéta: «Oui, quand j'en composais pour vous.»
A cette allusion si directe, la seule qu'il se fût permise depuis le
début de cet entretien, le sang afflua aux joues de la pauvre femme.
Il y eut une nouvelle tombée de silence entre eux; puis, sans avoir le
courage de la regarder, et lui-même, la pourpre au visage:
--«Ces vers que je vous ai écrits, vous vous rappelez, pendant six
mois, tous les jours...» interrogea-t-il, «ces vers... Vous les avez
gardés?»
--«Si je les ai gardés!...» dit-elle simplement. «Comme vous m'avez
demandé cela?... Pourquoi?...» Et le fixant soudain avec des yeux où
il put lire une véritable angoisse de ce qu'elle osait concevoir et
formuler.--«Ah!» s'écria-t-elle, «je comprends... C'est pour cela que
vous êtes venu... pour me les redemander? Vous voulez me les
reprendre... Vous voulez...»--Elle n'acheva pas, et, fièrement, après
un instant d'hésitation presque terrible pour son interlocuteur, tant
il y sentit passer de douloureuse révolte: «C'est trop juste, ils sont
à vous. Je vais les chercher...»
* * * * *
Elle s'était levée et elle avait déjà fait un pas vers la porte. Que
René se tût seulement, qu'il la laissât sortir de la chambre, et sans
même qu'il eût eu la honte d'exprimer son féroce désir, il rentrait en
possession de ces vers de jeune homme. Le volume, annoncé insolemment
à l'insolent Jacques Molan, était à sa portée, et sans doute les «deux
sous de gloire», plus peut-être... Mais que Molan était loin de Vincy
à cette minute, et loin les misérables vanités de la vie
littéraire!... Un élan irraisonné venait de le faire se lever, lui
aussi, tout d'un coup. Il avait pris le bras de Rosalie pour la
retenir, et, d'un accent où frémissait à nouveau, pour la première
fois peut-être depuis qu'il était célèbre, la sensibilité délicate et
passionnée de ses vingt-cinq ans:
--«Non,» disait-il, «ne pensez pas cela... Ne me jugez pas ainsi... Je
ne suis pas venu vous redemander ces vers. Je les aurais que j'aurais
horreur de les publier... Moi vivant, ils ne paraîtront jamais. Je
vous le jure... Et d'ailleurs, je n'ai aucun droit sur eux. Ces vers
ne sont pas à moi. Ils sont à vous... Je suis venu savoir si vous
m'aviez pardonné, vraiment pardonné. Oui. Voilà pourquoi je suis venu,
pour cela seulement. Je le sais et je vous en remercie...»
* * * * *
En prononçant ces mots si absolument contraires à ceux qu'il avait
préparés, René portait à ses lèvres cette petite main, fatiguée par le
travail; la tremblante main de la naïve bourgeoise dont son souvenir
avait été l'unique roman, dont ses vers avaient été l'unique poésie,
et il mettait sur ces doigts qui avaient si précieusement gardé ses
vers de jeunesse un baiser dont l'émotion lui remua le coeur d'un
frisson qu'aucun de ses triomphes de théâtre ne lui avait jamais fait
connaître.
Novembre 1900.