I
Quel encyclopédiste disait donc méchamment de Voltaire, alors au faîte
de la renommée: «Il y a pour deux cent mille livres de gloire, mais il
en voudrait bien encore pour deux sous?» Cette épigramme devrait
consoler, une fois pour toutes, le peuple d'envieux qui pullule autour
des artistes célèbres, de ceux que le grandiloquent Balzac dénommait
impérialement les «maréchaux de la littérature», et que notre âge de
chemins de fer et de tramways appelle démocratiquement les «arrivés».
Si aucun d'eux n'a de nos jours le génie de Voltaire ni son prestige,
ils ont tous ceci de commun avec l'homme aux deux cent mille livres de
gloire qu'ils «en voudraient bien encore pour deux sous». Ces deux
sous de gloire, c'est la lettre, si banale soit-elle, du quémandeur
d'autographes,--c'est la missive, abondante en fautes de français, de
l'inconnue qui implore un conseil sur l'état de son âme,--c'est
l'éloge d'une feuille du Quartier Latin ou de Montmartre, tirée à
vingt exemplaires.--Moins que cela, c'est la mention du nom dans un
article quelconque d'un journal quelconque. Un de ces signes de
popularité vient-il à lui manquer, le pauvre «maréchal de la
littérature» commence à douter de son bâton. L'«arrivé» se dit que
cette flatteuse épithète pourrait bien signifier qu'il n'est plus
«dans le train». C'est le moment que les Apaches narquois de la petite
critique choisissent volontiers, pour lui décocher un autre mot, le
plus cruel du dictionnaire à ces sensibilités fémininement vaniteuses:
«démodé». S'il était sage, l'écrivain saurait que les Apaches ne sont
pas seulement narquois. Ils sont aussi perspicaces, et ils ne perdent
pas leur encre à tourmenter des réputations mortes et des oeuvres
finies. C'est leur silence, ou leur éloge, qu'il faut craindre comme
un brevet de la décadence définitive qui n'excite plus ni l'envie, ni
même la mauvaise humeur. Mais l'écrivain n'est pas sage et il tend la
sébile «aux deux sous de gloire». Alors s'inaugure la période des
longues épîtres élogieuses à des débutants qui font, comme ricanait
l'autre, «rimer _spectacle_ et _détestable_»,--celle des complaisantes
réponses aux enquêtes saugrenues que vous connaissez,--celle des
présidences de distributions de prix ou de sociétés de secours
mutuels. C'est le moment où l'homme de lettres si prudent, si ménager
de sa fortune et qui a tour à tour convoité et obtenu tous les
honneurs sociaux, fait une volte-face subite. Il va où foisonnent les
éléments de popularité grossière mais bruyante, à gauche, encore plus
à gauche, et il apporte l'appui du nom le plus officiel aux
manifestations des pires utopies révolutionnaires, en échange d'une
claque retentissante. Il devient l'homme des «idées généreuses»,
comme jadis Hugo et Michelet, qui connurent et cette terreur de
perdre le vogue et la honte de cette popularité mendiée, par quel
moyen! La sébile est alors si bien déguisée que le mendiant des deux
sous de gloire, en la tendant, esquisse un geste d'apôtre ou de
martyr. Du moins l'auteur des _Misérables_ et celui de l'_Oiseau_
continuaient-ils de produire, et des oeuvres de génie. Mais il arrive
que réellement l'auteur vieilli se trouve frappé de sénilité. Il ne
peut plus écrire et il veut à tout prix rester actuel. Il procède
alors à la visite minutieuse de ses tiroirs. L'expressif argot du
journalisme dit qu'il les râcle. Il exhume de leurs profondeurs les
«souvenirs», où figurent les personnages les plus insipides de sa
propre famille, où sont imprimés les plus insignifiants billets des
camarades de sa jeunesse. Il recueille les articles de la vingtième
année, réimprimés avec commentaires, s'il est un critique, et, s'il
est un poète, les vers ébauchés sur les bancs du collège. Une
promenade devant quelques étalages où il voit, sur un volume ainsi
composé, flamboyer le traditionnel «Vient de paraître», tel est le
bilan de ce suprême effort. Il ne s'agit même plus de deux sous de
gloire, mais d'un centime. Nos gens le savent, et préfèrent ce centime
de réclame à l'oubli.
* * * * *
Quoique cette véritable maladie morale, avec ses phases tantôt
comiques et tantôt tragiques, n'éclate guère dans son intensité que
sur le tard de la vie, les premiers symptômes apparaissent parfois au
lendemain de la quarantaine, à cet âge où nos énergies vitales
commencent de subir cette légère atteinte qui demain sera la
déchéance. Ce fut le cas, l'hiver dernier, pour l'un de ceux qui
peuvent vraiment se dire les enfants gâtés de Paris, pour cet heureux
René Vincy que nous avons tous connu, nous, ses contemporains, portant
timidement à la Comédie-Française, en 1878,--il avait vingt-cinq ans,
c'était hier!--sa petite comédie en un acte et en vers, comme tous les
camarades: le _Sigisbée_, sous le patronage de feu Claude Larcher. Et
aujourd'hui, il a fait représenter plus de dix pièces avec un
tintamarre de toutes les trompettes autour de chacune. Il vivait
chétivement chez une soeur mariée à un pauvre diable de professeur
libre, et il a, du chef de son répertoire et par la fortune de sa
femme, cent mille francs, non seulement de gloire, mais, ce qui est
plus confortable, de rentes. Le premier fauteuil vacant à l'Académie
Française est pour lui, s'il consent à se présenter. Il a eu,
jusqu'ici, la coquetterie de s'abstenir. Il est officier de la Légion
d'honneur et, avant le plus jeune et plus heureux auteur de _Cyrano_,
aucun faiseur de pièces en vers n'avait connu, sur les brochures de
ses comédies et de ses drames, un chiffre de «mille» aussi élevé. Mais
l'auteur de _Cyrano_ est venu, et il s'est trouvé qu'en 1897 le
_Savonarole_ de Vincy, donné à l'Odéon, n'a pas fait recette,--qu'en
1898, son recueil de vers, _les Vents du large_, a été durement
critiqué dans les jeunes revues,--qu'en 1899, son _Hannibal_ a failli
tomber aux Français,--et en 1900, son drame fantaisiste, _Couleur du
temps_, n'a été reçu qu'à corrections, à la même Comédie! En faut-il
plus pour expliquer comment vingt années d'un succès férocement
jalousé dans toutes les brasseries littéraires se sont trouvées
abolies du coup au regard du «jeune et illustre maître», comme les
gazettes continuent à l'appeler,--malgré que ses cheveux blonds
d'autrefois soient rayés de fils d'argent et qu'un embonpoint de
prébendier ait remplacé chez le quadragénaire la svelte cambrure de
l'auteur du _Sigisbée_.
--«Que veux-tu?» lui avait dit avec la plus fausse bonhomie son rival
en arrivisme, le romancier-dramaturge Jacques Molan, qui l'avait
rencontré le lendemain de la décision du comité. «On n'est plus
heureux à nos âges. C'est le mot d'un plus grand que nous.»
Et cet «à nos âges» encore, avait piqué le poète à un endroit bien
sensible. Il avait haussé les épaules avec une bonhomie aussi fausse
que celle de Molan lui-même. Puis, à sentir peser sur lui le regard
scrutateur de celui-ci,--un regard d'Anglais suivant le dompteur pour
le voir dévorer par ses lions,--tout son orgueil s'était tendu.
--«Je n'y pense déjà plus,» avait-il répliqué, «je suis tout entier à
mon prochain livre.»
--«Tu fais un nouveau volume?» avait demandé Jacques. «Bravo!» Et
toujours sur son ton d'ironie cordiale: «As-tu seulement ton titre?...»
--«Pas encore,» avait répondu René. «Mais j'ai mieux que cela. Le
livre est fini.»
L'autre l'avait de nouveau regardé, avec une goguenardise et une
curiosité dans ses prunelles de mauvais confrère, où se lisait
distinctement cette question: «Ah çà! Ne serait-il pas vidé?...» Puis
il s'était tu, après un «Ah!» sans commentaires. L'indifférence est
encore la variété de rosserie la plus mortifiante. Ce silence avait
achevé de préciser, chez l'auteur déçu de _Couleur du temps_, une
résolution, ébauchée dans son esprit depuis quelque temps déjà et
devant laquelle il reculait; mais, comme il arrive, la parole, en
devançant presque sa pensée, l'avait du coup rapproché de l'action. Ce
projet de volume, annoncé à Molan comme définitif, avait été d'abord
la plus vague, la plus lointaine rêverie. Voulez-vous que nous en
suivions rétrospectivement les phases? Elles rendront plus pathétique
peut-être le petit drame de conscience auquel ces réflexions servent
de préface. Dans la semaine qui avait suivi la première représentation
de l'_Hannibal_, Vincy, irrité des critiques dirigées contre
l'appareil trop érudit de ses vers, s'était dit: «Trop érudit! Hé
bien! Je vais leur donner un recueil de poésies intimes!...» Et la
recherche à travers les tiroirs avait commencé. Il avait retrouvé
ainsi une trentaine de morceaux, débris d'oeuvres abandonnées aussitôt
que conçues, sous cette pression du travail commandé, des diverses
rançons de succès la plus dangereuse peut-être. On ne participe pas
impunément aux bénéfices de ces vastes maisons de commerce: un grand
théâtre, une grande revue, un grand journal. Des gains d'industriel
imposent des vertus d'industriel. Le respect de l'échéance est la
première. Elle n'est pas toujours favorable à l'inspiration. Éclairé
par ce désir passionné du succès, qui acquiert parfois, dans la nature
littéraire, une infaillibilité d'instinct, René avait, après cette
visite dans ses tiroirs, refermé sous clef ces papiers où il pouvait
lire l'histoire de son caractère, presque de son talent, à la qualité
de l'écriture, si impulsive, si hardie dans la jeunesse; si froidement
régulière, presque bureaucratique dans l'âge mûr. Il avait eu le
courage de conclure: «Non. Je ne publierai pas cela...» Il n'avait
gardé qu'une des feuilles, l'une des plus vieilles, à en jurer par la
couleur de l'encre décolorée sur le papier jauni. En haut étaient
tracés ces trois mots énigmatiques: _Pour la fleur_, suivis de
quelques vers jetés, sans rature:
La rose pâle de sourire
De l'enfant que j'aime en secret,
A charmé mon coeur, qui souffrait,
D'un parfum doux comme la myrrhe.
De la musique de sa voix
Ma tête énamourée est pleine,
Et je sens passer son haleine
Dans les fraîches senteurs des bois.
. . . . . . . .
Vincy l'avait lu et relu, ce début d'une élégie inachevée, et le plus
lointain roman de sa vie sentimentale s'était évoqué soudain devant sa
pensée. Il s'était revu à vingt-quatre ans, inconnu, et se laissant
prendre au charme d'une toute jeune enfant qui s'appelait Rosalie
Offarel. Elle était la fille de bien humbles bourgeois, amis de Mme
Fresneau, la soeur de René. Mais qu'était-il lui-même alors, qu'un
humble bourgeois, et dont les ambitions indéterminées ne pressentaient
pas son opulence comblée d'aujourd'hui? Rosalie avait de beaux yeux
noirs, un sourire frémissant, une fraîcheur digne de son nom, celle
d'une rose. Elle lui était apparue, à cette époque d'élans confus vers
la gloire et l'amour, comme la Béatrice que les plus glacés et les
plus utilitaires des poètes s'en vont cherchant, à leurs débuts, pour
avoir un prétexte à s'exalter la plume à la main. Quelques phrases
trop tendres, chuchotées à deux pas des parents; des regards, des
serrements de main, de furtifs et innocents baisers sur une joue
rougissante,--tels avaient été les grands épisodes de cette idylle,
brisée, dès le premier succès de l'écrivain, par sa rencontre avec la
perverse et jolie Mme Moraines. C'était une de ces curieuses de la
haute société qui correspondent trop bien aux portions sensuelles et
vaniteuses du coeur de l'artiste pour que la grâce modeste d'une
pauvre petite Offarel puisse tenir là contre. René Vincy avait
aussitôt rompu ses secrètes fiançailles pour s'engager dans cette
aventure à la suite de laquelle (les lecteurs des _Mensonges_ s'en
souviennent) il avait essayé de se tuer. Il en avait réchappé, pour
continuer, à travers les hasards de la vie d'auteur célèbre, une série
d'expériences amoureuses où l'image de Rosalie avait tenu d'autant
moins de place qu'il ne l'avait plus jamais rencontrée. A peine s'il
en avait entendu parler: sa soeur, Mme Fresneau, était morte, et
toutes ses relations avec ce milieu de sa première jeunesse s'étaient
peu à peu dénouées tout naturellement. Il savait cependant que «la
Fleur»,--comme il l'appelait en tête de ces strophes composées jadis à
son intention,--avait de son côté obéi à la loi inévitable du
changement. Rosalie s'était mariée avec un professeur de dessin du nom
de Passart, qui fréquentait, lui aussi, chez les Fresneau... Et
c'était tout. Quelle mélancolie dans cette poussée irrésistible de la
vie, qui nous porte loin les uns des autres, jusqu'à faire de nous des
étrangers pour les amis et les amies qui nous tinrent un instant de si
près au coeur! Il y a pourtant une mélancolie pire, c'est que la
confrontation avec le passé nous trouve aussi insensibles que s'il ne
s'agissait ni de notre jeunesse, ni de notre premier éveil d'amitié ou
d'amour. Devant cette feuille de papier, où il avait jadis griffonné
ces stances incomplètes, René s'était ressouvenu d'avoir, pendant des
semaines, composé tous les jours, ainsi, quelques vers pour sa
fiancée. Il les roulait dans sa pensée, en se promenant sous les
arbres du jardin du Luxembourg. C'était tantôt une chanson, tantôt des
tierces-rimes, d'autres fois un sonnet, qu'il transcrivait ensuite,
comme il avait fait ces deux quatrains, avec cette même dédicace, ce
«Pour la fleur», mignarde et caressante allusion au prénom de Rosalie.
Le soir, aux réunions de famille, ou bien au cours d'une visite durant
la journée, il glissait ces vers dans la main tremblante de la jeune
fille, qui prenait ces furtifs billets avec un sursaut de tout son
coeur. Comment n'aurait-elle pas cru à la profondeur d'un sentiment
traduit de la sorte? De plus expérimentés qu'elle, s'ils en avaient
reçu la confidence, y auraient cru aussi, à un trait bien
significatif: Vincy ne gardait pas copie de ces poèmes! S'il se
trouvait avoir conservé en sa possession cette romance: _la Rose pâle
du sourire_... c'est qu'elle n'avait jamais été remise à Rosalie
Offarel. Il l'avait commencée, à la veille de la rupture, quand il
commençait de s'éprendre déjà de la demi-grande dame qui devait, en
l'initiant aux délicatesses de la volupté dans le luxe, tarir pour
toujours en lui la source du vrai sentiment. Le maniérisme de ces deux
strophes prouvait trop que cette source était déjà bien épuisée à
cette date. Pas tout à fait cependant, puisque dans cette rupture avec
sa modeste fiancée René n'avait pas eu le courage de redemander à
l'abandonnée tous ces vers écrits pour elle. Leur intimité d'âme avait
duré un peu plus d'une demi-année. Ces vers étaient au nombre de
quinze cents peut-être, et il les avait sacrifiés! Oui, sacrifiés...
Les laisser en effet entre les mains de Rosalie, sans en avoir
seulement un double, n'était-ce pas renoncer à les publier? Mais quoi?
Vincy était jeune. Il avait l'illimité de ses oeuvres à venir devant
lui. Ses torts envers cette enfant étaient bien grands. Il avait
trouvé, dans ce renoncement à une satisfaction possible d'amour-propre
littéraire, une espèce de réhabilitation. Cette générosité d'artiste
l'avait absous, à ses propres yeux, de son égoïsme d'homme. Disons
tout. Cette immolation avait comporté des heures de regrets. A maintes
reprises, depuis ces vingt ans, la tentation s'était élevée chez le
poète de les ravoir, de les relire du moins, ces anciens vers. Il
l'avait toujours repoussée, par scrupule sentimental, par un de ces
mélanges d'orgueil et de timidité habituels à ces comédiens et aussi
sincères que sont si souvent les poètes. Pour avoir ces vers, il
fallait faire auprès de Rosalie Offarel, devenue Mme Passart, une
démarche par trop humiliante. D'ailleurs, le vent du succès enflait
les voiles de René. Ses drames et ses comédies avaient des «centièmes»
triomphantes. Et quand il pensait à ces vers de jeunesse, il se disait:
--«Ils ne sont pas perdus, j'en suis sûr... Une femme ne brûle jamais
des choses si flatteuses pour sa vanité... Après ma mort, on les
retrouvera. Ce sera mon livre posthume, un bien joli livre. Ça ne
s'imite pas, l'accent de la jeunesse et de l'amour!... Et l'étais-je,
jeune! L'étais-je, amoureux!...»
Et la tentation s'en était allée avec ces propos, une fois, deux fois,
vingt fois, jusqu'à la première représentation de cet _Hannibal_ si
violemment contesté. Car, au lendemain de cette demi-chute, et devant
la romance retrouvée dans l'amas de ses vieux papiers, la réponse de
la voix intérieure n'avait plus été tout à fait la même:
--«Je voudrais bien pourtant les avoir recopiés autrefois, ces poèmes
à Rosalie Offarel... Oui, un volume de ce ton-là, en ce moment, voilà
qui riverait leur clou aux bons petits camarades... Ils sont à moi,
après tout!... Il y a si longtemps de cette histoire... Mais c'est
elle qui me demanderait de les publier, si elle osait... Elle doit
croire que je ne le fais pas, à cause de ma femme, et que celle-ci
serait jalouse d'elle? Pauvre Rosalie!...» L'image de la fine
Parisienne de race qu'était Mme Vincy venait de surgir devant le
regard intérieur du poète élégant, et, par contraste, une autre image,
celle de la jeune fille de 1878, toute gauche, toute étriquée dans ses
robes taillées à la maison... «Mais où vit-elle maintenant?...»
Il faut croire que la démarche auprès de la «pauvre Rosalie»
n'apparaissait déjà plus, dès ce moment-là, comme impossible à
l'auteur célèbre, car en se rendant au Théâtre-Français où il allait
consulter la feuille de location, il s'était arrêté dans un café pour
demander le _Bottin_. Il y avait trouvé, parmi les divers Passart qui
figuraient dans ce répertoire, un _Jacques Passart, professeur de
dessin_, domicilié _rue Duguay-Trouin_. C'était le prénom, c'était la
profession du mari de Rosalie. Le choix du logis achevait de changer
la probabilité en certitude. René avait promené, trop d'années durant,
ses flâneries, d'adolescent, puis de jeune homme, autour du Luxembourg,
pour ne pas connaître cette ruelle qui compte quelques maisons à
peine, entourées de jardins. Elle fait coude entre la rue d'Assas et
la rue de Fleurus. Ce coin paisible s'était peint devant son esprit,
et, avec lui, tout ce quartier peuplé pour son souvenir de tant de
fantômes. Soyons juste avec un artiste, diminué et desséché par la vie,
mais dont la première nature avait été vraiment haute; ce rappel lui
avait rendu de nouveau insupportable l'exploitation, lucrative et
brillante, des plus pures émotions de ce passé. Mais après l'aventure
de l'_Hannibal_ était survenue celle de _Couleur du temps_, et le
projet du recueil intime capable de lui redonner un regain de succès
avait recommencé d'obséder le poète irrité. Comprenez-vous maintenant
à quel travail antérieur avait correspondu la réplique à Jacques
Molan? Ce désir de river son clou à ce rival avéré avait transformé du
coup un projet indéterminé en une volonté très nette, pour une de ces
décisions subites, qui révèlent un long travail de ce que les
philosophes appellent barbarement l'_inconscient_, le _subconscient_,
le _subliminal_. Le pédantisme de ces formules n'empêche pas qu'elles
étiquettent le plus exact des faits. Avant de causer avec Molan, Vincy
aurait juré qu'il ne chercherait jamais à ravoir ses vers à Rosalie.
Quand il quitta l'autre, ses secrets désirs de tant de jours s'étaient
comme concrétés et cristallisés. C'était comme si l'annonce du volume
tout prêt qu'il avait faite presque sans y réfléchir l'avait soudain
suggestionné lui-même. Aucune puissance au monde ne l'eût empêché
d'aller ramasser les «deux sous de gloire» là où il savait qu'ils
étaient.