II

Je ne saurai jamais si, en pensant de la sorte, je me trompais ou non

sur la sensibilité de miss Macdougall. Trouvait-elle le moyen, comme

tant de filles dans son pays, d'être à la fois sentimentale et

positive, romanesque et pratique? Tout en souhaitant de s'appeler: _la

marquise de Montglat_, peut-être préférait-elle sincèrement à un autre

fiancé le porteur de ce titre désiré. Quant à lui, je devais avoir

presque aussitôt, et d'une façon bien inattendue, la preuve que sa

silhouette d'exquis jeune premier ne mentait pas: il ne jouait le

personnage de coureur de dot qu'à son coeur défendant, et, si

singulière que paraisse cette expression, par devoir. Les jeunes

Parisiens de sa classe sont parfois ainsi, roués par principe,

intéressés et cyniques par point d'honneur, et toujours à la veille de

détruire, dans un caprice d'attendrissement, l'échafaudage de leur

propre ruse. Certes il ne se doutait pas plus que moi de la volte-face

soudaine dont il allait me donner le spectacle, lorsque nous

pénétrâmes dans le _hall_, et que, regardant le plafond à poutrelles

peintes, il me dit à voix basse, avec une malice d'enfant:

--«Penser que dans deux ou trois siècles, je serai portrait d'ancêtre

sur un de ces panneaux! Quel peintre me conseillez-vous?...» Et tout

haut, comme l'héritière, qui était allée ouvrir la porte d'un petit

salon voisin, revenait:--«Miss Jessie, nous étions en train de nous

demander où vous aviez fait faire le plafond?...»

--«Comment, fait faire?» répondit la jeune Américaine avec un peu

d'indignation, «mais c'est un morceau absolument authentique, du plus

pur quinzième siècle. Nous l'avons acheté au cours de notre voyage en

Touraine, maman et moi, dans un vieux château; on l'a transporté ici,

poutre par poutre... Maman a sans doute été obligée de sortir, car je

ne la trouve pas. Je vais vous montrer seule nos quelques bibelots.

Ils ne sont pas tous aussi rares. Mais il n'y en a pas un qui ne soit

authentique, entendez-vous, monsieur de Montglat, malgré votre peu de

confiance dans notre goût, à nous autres pauvres barbares des États...»

--«Des barbares qui conquièrent tout ce qu'il y a de beau en Europe,»

dit Montglat... «Mais c'est un musée ici... Que de merveilles!»

répétait-il, «que de merveilles!...»

Je fis écho à son exclamation. Beaucoup des curiosités appendues aux

murs de ce hall n'auraient pas déparé le Louvre. Le seul défaut de

cette collection était l'incohérence. Là se trahissait l'origine

improvisée. Pêle-mêle, à coups d'argent, le magnat du cuivre avait

acheté deux tapisseries du moyen âge, dignes de figurer au musée de

Cluny, avec: «La Dame à la Licorne», quatre sarcophages antiques, un

bas-relief en terre-cuite coloriée de l'un des Robbia, un _cassone_

avec un devant peint dans la manière Florentine, et, pêle-mêle, des

tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Pérugin et des

plus récents impressionnistes modernes. Cela sentait la hâte et

l'à-coup d'une avidité sans discernement. On devinait, derrière cette

réunion de choses trop disparates, les voyages mal préparés en Europe,

et l'accaparement inconsidéré d'une masse d'objets indiqués par

quelque connaisseur,--moyennant une forte commission. La trace du

culte pour Napoléon, si fréquent chez les citoyens de la Grande

République, se retrouvait dans ce splendide bric-à-brac: un portrait

de Robert Lefèvre, réplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau

d'un régiment de la Garde, arrivé là après quelle odyssée? La soie

décolorée pendait sur la hampe. Les noms prestigieux de Marengo,

d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brodés en

lettres d'or flétries. Cet héroïque haillon, chose morte parmi

d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant à la phrase

de Roger sur la conquête du vieux monde par le nouveau, et je ne pus

me retenir de demander à miss Macdougall d'où venait cette relique.

--«De chez un marchand de curiosités, à Paris, tout simplement,»

dit-elle. «Vous voyez que cet étendard n'a pas d'histoire...» Elle

énonça cette phrase étonnante tout simplement, elle aussi! Et

coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez

avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux,

signé et daté. Il vous intéresse?...»

--«Beaucoup,» répondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis

plusieurs minutes devant la toile du maître vénitien. Il demanda:

«C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...»

--«Exactement,» fit la jeune Américaine, «et je parie que jamais vous

ne devinerez ce qu'il a servi à payer... Mais non. Vous perdriez...

J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,»

ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont

s'accompagna le cadeau... «C'était il y a deux ans et demi,»

continua-t-elle, «vers la fin de l'hiver. Nous avions quitté Rome,

maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie, à un

moment où il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise

on nous avait recommandées, entre autres personnes, à un vieux prêtre,

à un certain abbé Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le

chapeau à haute forme, la redingote, les bas et les souliers à

boucles. «Vous verrez son église,» nous avait dit notre compatriote,

Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de

petite chapelle, où il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'oeuvre!

Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore

s'écriant: «Si elle était à moi, _cara signora_, je vous la donnerais

pour rien. Mais elle est au bon Dieu...» Puis, après avoir un peu

réfléchi: «Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je

pourrai la mener dans un endroit...» Il aurait fallu voir sa mine

discrète pour insister: «Seulement vous ne raconterez à personne que

vous y êtes allées...» Nous lui promettons le silence. Il nous dit:

«Demain je vous verrai à votre hôtel. Je saurai s'_ils_ vendent

quelque chose...»

--«_Ils_,» dis-je en riant, «que je les connais ces _ils_, en Italie!

On vous introduit dans une famille annoncée comme illustrissime, et

vous trouvez à un troisième étage un taudis habité par un ménage

d'usuriers qui vous parlent du _quattro cento_ en vous offrant des

croûtes de la basse école bolonaise.»

--«Vous avez raison,» répondit l'Américaine, «quatre-vingt-dix-neuf fois

sur cent. Cette fois fut la centième... Vous connaissez Venise? Imaginez

cet abbé échappé d'un _quadro_ de Longhi, arrivant un soir vers les six

heures, à la porte de notre hôtel, en gondole. Il nous fait appeler et

nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un

chef-d'oeuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur à ne pas

chercher qui nous l'a vendu, ni à retrouver le palais où il va nous

mener. Nous montons en gondole après avoir accepté le pacte. Nous

allons. L'abbé avait fait signe à son gondolier sans prononcer aucun

nom. Après un quart d'heure de détours dans les canaux, durant lequel

notre guide nous dit seulement: «Il faudra donner l'argent tout de

suite. S'_ils_ n'en avaient pas besoin pour demain, _ils_ ne vendraient

pas...» nous débarquons devant un palais sur un tout petit canal, très

écarté. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent

autrefois à des fêtes royales. Tout y trahissait le délabrement. Là nous

voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-même,

un géant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre à

trois becs, de la forme de celles de Pompéi... «Ah!» gémissait-il, «si

le seigneur comte m'écoutait, il ne le vendrait pas. Non, il ne le

vendrait pas... Bon! j'ai oublié les clefs...,» ajouta-t-il quand nous

fûmes au premier étage. Nous l'entendîmes qui, de son pas inégal,

entrait dans une autre pièce. Dans son trouble il négligea de fermer

entièrement la porte. Nous étions donc là, sur le palier, et voici que

le plus étrange dialogue arrive jusqu'à nous. Cette porte à moitié

ouverte donnait évidemment sur les pièces habitées par la famille... Les

interlocuteurs parlaient vénitien. Je venais d'en prendre des leçons,

assez pour comprendre la dispute: «Il est encore temps, seigneur comte,»

disait la voix du géant, qui, dans son désespoir de vieux serviteur,

avait trouvé cette dernière ruse pour rompre un marché qui lui faisait

horreur. «Ne l'écoutez pas, mon père,» disait une autre voix, celle

d'une jeune femme, «ne l'écoutez pas. Si nous ne lui donnons pas

l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus

nous faire de crédit. Et il faut que Tea et moi allions à ce bal, il le

faut. Quelle excuse donnerons-nous à la Steno?...»--«Tu vois bien que je

dois vendre le portrait,» faisait une troisième voix, celle du

comte...--«Vendre le portrait pour payer un costume de bal,» gémissait

de nouveau la première voix. «Ah! donna Laura, cela vous portera

malheur.»--«Aujourd'hui ou demain!...» reprenait donna Laura. Nous

devons à tout le monde... Si nous ne paraissons pas à cette fête, on

dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres

créanciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau à

perte, comme le dernier--Non, mon père, n'écoutez pas Gigi...»

--«N'écoutez pas donna Laura,» répondait l'homme. «Elle veut sa robe

parce qu'elle croit qu'il y aura là quelqu'un. Elle sait bien qui...

Mais il ne l'épousera jamais...» Pendant que durait ce débat qui nous

livrait le secret de la misère de cette famille, le bon abbé Lagumina

faisait de vains efforts pour empêcher le comte, sa fille et l'intendant

de soutenir ce dialogue à voix si haute. Mais deux des trois au moins

étaient trop intéressés à l'issue de cette discussion. Ils ne

remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abbé

les avertissait de notre présence. A un moment ils durent cependant

entendre quelque chose, car ils refermèrent la porte... Je vivrais cent

ans, je n'oublierais pas cette scène sur cet escalier de ce palais

désert. Les trois becs de la lampe posée à terre nous éclairait d'une

lueur fantastique et sous les fenêtres clapotait l'eau de la lagune. Le

cri des gondoliers résonnait seul maintenant, jusqu'à la minute où le

géant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue

absence, la porte d'une galerie abandonnée, où se voyait une suite de

cadres, tendus à l'intérieur d'une étoffe verte qui remplaçait les

tableaux absents, jusqu'à ce qu'il nous eût menées devant ce

chef-d'oeuvre... Et voilà comment une famille héritière des doges a

vendu cet ancêtre--pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous

pas cette histoire très gaie?...»

--«Moi,» répondit Roger après un silence, «je la trouve très

triste...» Il avait dit ces quelques mots d'un ton si étrange que nous

le regardâmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que

redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute changée, comme

crispée. Il s'aperçut lui-même de notre étonnement:--«Que voulez-vous?

Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce

tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...»

--«Et qu'auriez-vous fait?» lui demandai-je. L'histoire racontée par

la jeune Américaine l'avait jeté dans une irritation qui m'était aussi

évidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait détourner

l'entretien. Je continuai: «Tout a été pour le mieux dans le meilleur

des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et

qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre,

et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces

étoffes!... Donna Laura et sa soeur Tea auront eu leur toilette de bal

et se seront amusées, comme des folles, qu'elles étaient sans doute.

Les créanciers auront reçu des acomptes. Allons! N'ayez pas de

mauvaise humeur contre l'inévitable. Il faut que les chefs-d'oeuvre

voyagent et aillent porter loin du pays où il sont nés leur message de

beauté... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...

--«Il paraît,» répondit miss Macdougall en s'efforçant de rire «que M.

de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir

raconté cette histoire...»

--«Pas le moins du monde,» répondit Roger. «Vous êtes contente d'avoir

fait une bonne affaire. C'est très naturel dans votre pays, et vous

avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens

d'affaires, voilà tout...»

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 39 / 70 题