LE PORTRAIT DU DOGE

I

--«Vous serez assez bien logé,» dis-je à Roger de Montglat, quand nous

fûmes arrivés devant l'étonnant château que le vieux Joseph W.

Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire à Newport, sur

cette haute falaise d'où se découvre un des plus grandioses paysages

de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue à

l'appeler, n'a pas habité une heure ce palais de briques, à coins de

pierre, dans le style de la première moitié du dix-septième siècle

français, avec son escalier en fer à cheval, ses toits en éteignoir et

ses fenêtres copiées sur celles de l'élégant Courances. Ce roi des

mines de cuivre, qui avait commencé, tout petit garçon, par vendre des

journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laissé dix

millions de dollars à sa veuve et à sa fille unique, est mort, comme

il convient à un grand homme d'affaires des États, d'une attaque, et à

son bureau, tué de travail avant d'avoir même atteint sa

cinquante-cinquième année. Cet infatigable ouvrier de millions

prévoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour

lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il préparait

une demeure d'été à un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis

XIII? Le jeune homme de trente-deux ans à qui je décochais gaiement

cette innocente épigramme appartenait en effet,--il appartient encore,

grâce à Dieu--à la lignée de ce marquis de Montglat, chevalier des

ordres du roi en 1632, grand maître de la garde-robe et maréchal de

camp en 1637, qui nous a laissé de curieux mémoires sur la vie de la

cour et celle des camps à l'époque du cardinal de Richelieu. Le

marquis actuel n'est pas trop indigne de cet ancêtre par l'esprit,

qu'il a très vif, sinon très cultivé. Mais de l'énorme fortune qui, du

mémorialiste à ses descendants, avait passé à peu près intacte, son

grand-père a dévoré sous la monarchie de Juillet la plus grande

partie. Son père a fortement entamé le reste sous le second Empire.

Lui-même a continué sous la Troisième République.--Ils ont tous les

trois simplement vécu cette vie d'oisifs qui coûte si cher... Et c'est

la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes à Paris, puis à

New-York, puis à Newport, la très belle et très riche Jessie

Macdougall. C'était même pour me présenter à elle qu'il m'avait

entraîné à Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet

air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma

taquinerie,--je n'en défends pas le bon goût,--ne l'offensa point. Il

me répondit sur le même ton: «D'autant plus que cela ne me changera

pas trop de Montglat, qui était du même temps et du même style...»

puis, haussant les épaules: «quand je dis du même style!... Pourquoi

la copie d'une bâtisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle

toujours un air de parodie? Cela paraît si simple de reproduire, à un

centimètre près, une façade, un toit, un escalier!... Ah! si vous

aviez vu Montglat! Mais nous le rachèterons et nous le restaurerons,

pourvu que...»

Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois

qu'il faisait devant moi quelque allusion à son mariage possible avec

l'héritière des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien

français, encore, celui-là, cette disposition à se railler un peu

soi-même, pour désarmer les autres. Montglat avait tort cependant de

redouter ma critique. Je trouvais parfaitement légitime qu'il offrît

des armes et une couronne de marquise à la charmante Américaine, à

laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fière mine du jeune homme

rendaient cet ennoblissement très agréable. Quant au désir qu'elle

avait elle-même de ce mariage, elle m'en donna aussitôt une preuve,

car, sachant l'heure de la venue de son futur fiancé, elle l'attendait

en se promenant, par ce commencement d'une belle après-midi d'août,

dans une des allées du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit

aussi, et une contrariété à peine dissimulée passa sur son visage

qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris

qu'elle trouvait que Roger, pour sa première visite à Newport, aurait

bien pu venir seul. Mais il avait tant insisté pour m'emmener avec lui

à _Cliff Lodge_, et j'éprouvais une telle curiosité de pénétrer dans

un de ces intérieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec

tant d'enthousiasme tour à tour et de dénigrement! Je me résignai donc

à jouer ce rôle du _terzo incommodo_ qui protégeait évidemment les

dernières indécisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une

impression d'une minute, aussitôt domptée. A peine Montglat m'eut-il

présenté que miss Jessie causait avec moi aussi familièrement que si

nous nous fussions connus depuis des années, et elle m'interrogeait, à

la manière des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir

au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dégénérés

de la vieille Europe:

--«Vous avez dû trouver New-York bien laid?...» disait-elle. «Quand le

grand-duc Paul est venu l'année dernière sur le yacht de Dickie Marsh,

il n'a pas voulu y rester un jour. Tout de suite nous l'avons eu à

Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour

comprendre l'Amérique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de

volonté, trop de volonté. Nous distribuons, nous découpons notre

existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit

château... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes

font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que

les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de société, et

seulement de société... Oh! Il y a beaucoup de crudités encore. Mais,

vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, même

dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le

connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: «La

_saison_ de Newport à côté de la _saison_ de Londres c'est le Niagara

à côté d'une cascade d'Écosse...»

Elle souriait, elle aussi, en prononçant ces phrases et d'autres

pareilles, avec un peu de cette ironie défensive qu'avait eue Roger

quelques instants auparavant, pour parler d'elle. Cependant, et je

sentis cela sur place, avec une extrême intensité, il y avait, dans

leurs railleries-paratonnerres, cette différence. La jeune Américaine

avait beau être touchée de snobisme international, comme l'attestait

l'abus des références nobiliaires rappelées dans sa conversation, elle

était profondément, intimement fière de son pays. Si l'on eût fait un

écho trop fidèle aux critiques qu'elle se permettait sur sa patrie,

ses beaux yeux bleus se fussent foncés bien vite d'irritation.

Montglat, au contraire, malgré ses allures de Parisien blasé, avait un

peu honte de viser un mariage si riche, et il y avait dans son ironie

à lui comme une supplication que l'on ne fût pas trop de son avis. Il

répondit cependant à miss Macdougall avec une complaisance que je

savais n'être qu'à moitié sincère. Elle ne s'expliquait que par la

galanterie d'une cour déjà très avancée:

--«Mais vous calomniez New-York,» disait-il. «Vous vous rappelez mon

impression le lendemain de mon arrivée, quand votre mère et vous

m'avez mené au Parc Central? Ce sera dans vingt-cinq ans une des plus

belles villes du monde. Dès maintenant ces énormes maisons à tant

d'étages, ce n'est pas la vilaine bâtisse médiocre de notre boulevard

Haussmann. Il y a là comme l'ébauche d'un art nouveau. N'est-ce

pas?...» Et il se tournait vers moi, qui ne lui donnais pas de

démenti! Mais que cela me déplaisait de le trouver si souple, si prêt

à cette duplicité! D'où viennent ces sympathies pour des demi-inconnus,

comme celui-ci l'était pour moi, et que l'on voudrait étrangers à de

certains calculs, afin de les aimer tout à fait? Je n'avais jamais eu

avec Roger que des rapports très superficiels, rendus à peine plus

intimes par notre rencontre dans cet ahurissant New-York, où nous

avions débarqué à huit jours de distance, et déjà j'étais peiné qu'il

se préparât à ce mariage sans amour. Car, je le sentais une fois de

plus jusqu'à la dernière évidence, en le regardant auprès de Jessie

Macdougall, il ne l'aimait pas. Cela encore était une pitié. Si jamais

héritière mérita d'être épousée pour elle, et non pour sa fortune,

c'était assurément cette admirable créature. Peut-être la beauté de la

jeune fille achevait-elle de me rendre plus pénible l'idée que ce

charmant Roger n'eût pour elle que ce sentiment intéressé. Un projet

de mariage brutalement arrangé par un viveur avec une fille très riche

et très laide comporte moins de mélancolie... Je me souviens. Ce ciel

de l'été américain était si bleu ce jour-là! L'horizon de l'Atlantique

développait dans une gloire si lumineuse son azur mouvant, taché de

blanches voiles! Les plantes autour de nous frémissaient si hautes, si

fraîches! Un air si chargé d'arômes vivifiants courait sur cette

falaise, dont le gazon nourri d'embruns verdoyait si intensément! La

maison vers l'escalier de laquelle nous nous acheminions donnait une

telle impression d'un asile comblé! Avec la mousseline de soie de sa

toilette, claire et semée de fleurs mauves, sa taille de princesse,

son teint éclatant, l'or de ses cheveux, le sourire de ses blanches

dents entre leurs lèvres pourpres, la finesse de ses doigts qui

maniaient le manche en émail vert sur fond d'or d'une ombrelle de

Faverger, la minceur de ses pieds qui se cambraient dans des souliers

_Queen Ann_ à boucles d'argent, Jessie Macdougall était une telle

apparition de grâce jeune! Elle avait, malgré son air trop paré, un si

évident naturel! Et Roger lui-même, quelle délicate physionomie que

virilisait le regard très franc de deux grands yeux bruns! Comme sa

bouche avait des lignes spirituelles sous sa moustache aux reflets

fauves! Avec les souplesses de sa taille demeurée svelte et l'élégance

de toutes ses façons, comme il donnait l'impression d'un de ces

amoureux-nés, vivante illustration du vers célèbre:

Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après lui!...

Et je savais, moi, que ce décor d'opulente idylle n'était qu'un

mensonge. Ce délicieux jeune homme ne voyait dans cette délicieuse

jeune fille qu'un carnet de chèques à effeuiller, et cette délicieuse

jeune fille dans ce délicieux jeune homme, selon toute vraisemblance,

qu'un blason sur un panneau de coupé et l'entrée définitive dans

l'Olympe de notre faubourg Saint-Germain.

--«Voilà pourtant ce que la Haute Vie fait de la jeunesse et de

l'amour!...», songeais-je en regardant marcher ce couple dont l'union

prochaine serait annoncée dans tous les journaux des deux mondes. On

publierait la liste royale de leurs cadeaux de noce. On les envierait

sur l'une et l'autre rives de cet Océan dont le souffle pur rosait

leurs joues à tous deux, et ce beau couple comblé aurait en effet tout

de la vie, tout, excepté la seule chose qui vaille la peine que l'on

vive--un sentiment vrai...

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 38 / 70 题