LE COB ROUAN

I

Ils sont nombreux, très nombreux, les Parisiens et les étrangers qui

ont reçu, ces temps derniers, la lettre de faire part de la mort

d'Hippolyte Perron-Duménil. Ayant débuté dans le monde aux environs de

1860, et n'ayant pas cessé, jusqu'au moment où il tomba malade, en

décembre 1902, de figurer dans tous les endroits où la mode veut que

l'on s'amuse, qui cet homme spirituel et si fin ne connaissait-il pas?

Je dis: qui ne connaissait-il pas? Car ses yeux aigus ne se trompaient

guère sur les gens, tandis que lui-même, le causeur volontiers

sceptique, était connu dans la vérité de sa nature, par si peu de

personnes! Le hasard d'une rencontre m'ayant révélé un trait follement

romanesque de cet aimable railleur, l'idée m'est venue de relater

cette déjà lointaine rencontre. Ce sera ma façon de lui rendre hommage,

puisque, absent de Paris, je n'ai pas pu suivre son convoi. Cette

histoire ne ressemble guère aux propos qui se sont certainement tenus

sur le défunt lors de cet enterrement. Pour le public, Perron-Duménil,

avec son joli tour de conversation, n'était pourtant qu'une variété du

type immortel si merveilleusement croqué par Molière: _Le Bourgeois

gentilhomme_. Oh! la plus rare, la plus délicate des variétés, un

bourgeois gentilhomme si avisé qu'il avait trouvé le moyen d'avoir du

goût dans un personnage qui risque si aisément d'être ridicule!

Jugez-en: fils d'un avocat d'affaires qui se trouvait avoir rendu un

signalé service à M. de Morny, Perron est entré dans la société par le

salon du célèbre duc, et il a su manoeuvrer de manière qu'il a vécu et

qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des

élections du siège. Que j'ai entendu souvent des malveillants se faire

un succès aux dépens de ce causeur envié,--quand il n'était pas là,

--en racontant qu'il avait traversé les lignes prussiennes pour venir

poser sa candidature dans le seul ballottage où il eût quelque chance

d'être élu! C'était une calomnie, car il s'était engagé, fort

bravement et fort simplement, dès le début de la guerre, et s'il se

trouvait dans la garnison de Paris, c'était fortuit. Il a profité de

la chose, et il a passé, grâce à un parrainage bien choisi. On peut

trouver que c'était là penser à de bien frivoles intérêts dans une

heure bien tragique, mais son admission dans le plus aristocratique de

nos cercles n'ayant pas empêché le nouveau membre de recevoir une

balle à Montretout, comment le blâmer d'une petite ambition sociale,

associée au plus mâle courage? D'ailleurs, si vous l'avez pratiqué,

vous a-t-il jamais fait une allusion qui vous laissât entendre qu'il

fût «du club»? A-t-il davantage essayé, lui qui fréquentait intimement

chez les duchesses, de détacher le «du» de son second nom, et

d'intercaler une «s» entre l'«e» et le «n» de Ménil? Perron du Mesnil,

c'était bien tentant. Il est resté Perron-Duménil comme feu son père,

ce qui ne l'empêchait pas, tout comme le Monsieur Jourdain de la

comédie--quel trait d'un maître!--d'avoir les prétentions les plus

plébéiennes aux sports nobles. Seulement Monsieur Jourdain y est

grotesque, et Perron-Duménil y excellait. Il a été un escrimeur

impeccable, un premier fusil, un bon paumier. Il a eu le bouton d'un

des grands équipages de Seine-et-Marne, le tout avec cet air d'amateur

qui convient «aux gens de qualité, lesquels savent tout sans avoir

rien appris». Perron-Duménil, lui, avait tout appris, avec une

application si dissimulée qu'il semblait «né» tout ce qu'il était

devenu. Il s'était fait «amateur» en art, également, ayant découvert

que, de nos jours, une collection vaut un titre. Il a travaillé dans

une partie rare, et pas trop coûteuse: les dessins des maîtres

français du dix-neuvième siècle. Il en avait un musée, petit mais

choisi, qu'il a légué à Chantilly, par souvenir d'une amitié

princière. Et voilà encore une de ses supériorités: la «vente»

profitable répugnait à son personnage. Sa collection l'avait mis en

rapport avec bien des peintres et des sculpteurs; pas un qui puisse

l'accuser d'une de ces «carottes» habituelles aux Mécènes du monde. Il

a mené bien des dames de la société dans des ateliers, pour ces

visites aux tableaux ou aux marbres inédits dont elles sont si

friandes. Pas une qui puisse l'accuser d'un de ces brocantages

fructueux en portraits et en bustes, autre procédé favori des Mécènes!

Ce sont là des qualités exquises,--on peut les posséder au plus haut

degré et n'être en aucune manière un héros de roman.--Et pourtant!...

Avoir du goût comme en avait Perron, c'est aussi avoir l'esprit très

délicat et une perception très aiguë des nuances. C'est donc goûter la

vie dans sa vérité, et contrairement au préjugé qui veut que tout

passionné soit un imaginatif, j'oserai affirmer qu'il est au contraire

un réaliste et qu'il sent d'autant plus fortement s'il sent plus

juste. Cette loi fut en tout cas exacte pour le séduisant compagnon

dont je viens d'esquisser un «crayon» tout extérieur. Voici maintenant

l'anecdote sentimentale où il fut mêlé d'une manière qui n'étonnera

pas ses quelques intimes.

L'eau profonde; Les pas dans les pas · 第 33 / 70 题