_A Carlo Placci._
Quand j'étais enfant, j'ai lu quelque part cette légende d'une âme du
purgatoire: elle ne devait entrer au ciel qu'après être revenue sur la
terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin
d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de
recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses. Que de fois je
me suis rappelé ce symbole, en constatant que dès ce monde le sort
nous force de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, et il nous
faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins, le
fantôme de l'homme que nous fûmes un jour! Le plus souvent ces
rencontres trop précises avec le passé n'ont d'autre effet qu'une
émotion, aussitôt exorcisée qu'éprouvée. Il y a une impérieuse magie
du réel, célébrée par Goethe. «Le présent,» disait-il, «a tous les
droits!...» Oui, pour un héros de l'action, robuste comme lui. Pour
certaines sensibilités, au contraire, ou plus fines ou plus faibles,
ces soudaines rentrées sur les routes de jadis deviennent l'occasion
de drames intimes d'une mélancolie singulière. Ce sont six tragédies
morales de cet ordre que j'ai réunies et appelées, par ressouvenir de
cette lointaine légende: _Les pas dans les pas_.