J’ai fait deux pas vers vous, Maître de toute chose,

Faites un pas vers moi qui sanglote à genoux;

La foi n’est pas un bien dont notre âme dispose:

On vous attend de vous, Seigneur! Exaucez-nous!

Ils ont derrière moi couru vers un fantôme,

J’ai trahi ceux à qui j’ai promis votre amour,

Si je doute de vous et de votre royaume

Que j’avais cru plus sûr que la splendeur du jour!

Mais alors, ô Seigneur, que vais-je donc leur dire

En sortant de cette ombre où mon cœur a douté?

A quoi leur servira mon étrange martyre,

Si le prix n’en est pas votre immortalité?

J’ai dédaigné pour vous les sujets de leur joie;

A ma mère j’ai dit: Qu’avons-nous de commun?

Et les pieds et les yeux rivés sur votre voie,

Je n’ai pris à l’amour terrestre qu’un parfum.

Seigneur! ai-je trompé les races à ma suite,

Et légué le néant à tous ceux qui viendront?

Seigneur, je meurs d’effroi! Seigneur, répondez vite

Car la sueur de sang découle de mon front!

Ce supplice, ô mon Dieu! dépasse tout supplice,

De douter, juste à l’heure où l’on meurt pour sa foi!

Épargnez-moi l’horreur de boire ce calice.

Détournez, s’il se peut, ce calice de moi!»

* * * * *

Dieu ne répondit pas. Et de la tête blonde

Qui, lourde, s’affaissait sous les malheurs du monde,

La sanglante sueur, goutte à goutte tombait...

Et ce doute suivra le dieu sur son gibet!...

C’en est fait. Tout est vain. Tout est faux. Tout est vide!

Et ses yeux, dilatés dans sa face livide,

Interrogeaient l’espace horrible où rien n’a lui.

Tout à coup sa pensée, en lui, revint sur lui;

Son regard, détourné du gouffre où Dieu se voile,

Vit dans son propre cœur une lueur d’étoile,

Et Jésus s’écria: «Ma lumière, c’est moi!

Mon cœur se fera dieu pour qu’ils aient une foi.

Tout leur bonheur promis, je le porte en moi-même,

Et je crois à l’amour puisque--malgré tout--J’AIME!»

Et Jésus se leva, triste paisiblement.

Ses disciples, assis, l’attendaient en dormant,

Sans avoir pris leur part de son angoisse sainte.

L’un sur l’autre appuyés ils sommeillaient sans crainte,

Très calmes et l’esprit roulé dans le sommeil.

Jésus aurait aimé prendre un repos pareil,

Mais, non loin, les soldats rôdaient avec leur lance,

Et Jésus, s’asseyant sur la pierre en silence,

Se garda d’éveiller trop vite ses amis,

Parce qu’il les jugeait heureux d’être endormis.

XLV

LA GRANDE SOLITUDE

Quand tous nos ennemis, indifférence ou haine,

S’uniraient pour couvrir d’insultes notre cœur;

Quand nous entendrions, dans un rire moqueur,

S’élever contre nous toute la rage humaine,

Nous pourrions dire encor: «Ils comprendront un jour:

S’ils ne comprennent point, ce n’est pas de leur faute;

Ils n’ont pas, pour bien voir, la pensée assez haute;

Ceux qui peuvent haïr ignorent tout amour.»

Et nous accepterions ce mal pour nécessaire!

Mais que ceux dont on dit: «Mes chagrins sont les leurs,»

Ne puissent pas nous suivre au fond de nos douleurs,

C’est bien grande pitié, c’est bien grande misère!

Surtout quand notre mal vient d’eux, souffert pour eux

Il est vraiment cruel d’être seul dans l’angoisse,

Et que cette lueur qui venait d’eux décroisse,

Et que l’on soit plus seul, étant plus malheureux.

La douleur qui nous point, quelquefois l’agonie,

Nous exalte, et nous fait tout scruter et tout voir,

Et ceux pour qui la veille est alors un devoir,

Sentent leur lassitude écrasante, infinie:

Ils s’endorment!... O Christ! Dieu de l’amour profond,

Ils t’ont laissé tout seul dans la grande ténèbre!

Toi, quittant par trois fois ta prière funèbre,

Pour te sentir près d’eux, tu viens voir ce qu’ils font.

Ils dorment! et ta voix, ils ne peuvent l’entendre!

Elle n’arrive plus au cœur de tes amis...

«Jean, tu dors? Pierre, Jacque, êtes-vous endormis?

Et Jésus, par trois fois, vint, plus faible et plus tendre.

Par trois fois dans son ombre il retourna plus seul,

Disant: «La chair est faible, en dépit du courage!

Ils n’ont pas pu veiller et m’aimer davantage!

Et j’ai froid comme un mort dans l’oubli du linceul!

«... Amis, la trahison se prépare et m’entoure:

Veillez un peu; priez!...» Ils se rendormiront!

L’abandonné de Dieu, sa sueur sur le front,

Appelle--sans que même un homme le secoure.

Ah! j’aime mieux la croix entre les deux voleurs!

Et si l’humanité veut consoler cet homme,

Ce n’est pas au moment où sa mort se consomme,

Qu’elle doit revenir pour baiser ses douleurs...

C’est là, c’est dans la grotte affreuse où son sang coule,

Non celui de la chair, mais le sang de l’esprit,

C’est quand il souffre, seul, tout ce que l’on souffrit,

Qu’il faut mettre à genoux les pitiés de la foule.

XLVI

LA PREUVE EST EN NOUS

Comment ton cœur a-t-il douté

Que l’amour soit,--si ton cœur aime?

Tu n’as pas la bonté suprême,

Si tu doutes de la bonté.

Si tu doutes de la justice,

Sois équitable dans ton cœur;

Tu vaincras ton doute moqueur,

Par la vertu d’un sacrifice.

Aie en toi le vrai dévoûment,

Tu le croiras possible à d’autres;

C’est tout le secret des apôtres:

Prouve-toi l’amour, en aimant.

Le prix d’une pitié sincère,

C’est qu’elle nous donne, en retour,

L’espoir, la foi, dans un amour

Doux à notre propre misère.

Dans son cœur, mieux que sur l’autel

Ainsi le chrétien fait descendre

La foi, l’espoir et l’amour tendre,

En trois mots le Christ immortel.

Oui, je crois à l’amour--quand j’aime

Et c’est là, dans l’homme meilleur,

Le paradis intérieur,

Le royaume de Dieu lui-même.

XLVII

LE BAISER DE JUDAS

Et Judas, trahissant celui qui se dévoue:

«Je vous désignerai l’homme en baisant sa joue.»

Les soldats le suivaient; il ne faisait plus jour,

Et Jésus dit: «Voici le pouvoir des Ténèbres!»

Et Judas, dont le nom pèse aux traîtres célèbres,

Par le signe d’amour perdit l’homme d’amour.

XLVIII

L’ÉPÉE

Ils vinrent avec des bâtons et des lanternes,

Des lances qui parfois reluisaient dans la nuit,

Et Judas les guidait, l’homme lâche aux yeux ternes,

Heureux d’être dans l’ombre où sa bande le suit.

«Que cherchez-vous?» leur dit en s’avançant le Maître.

--«Jésus de Nazareth.» Il répondit:--«C’est moi!»

Ils reculèrent tous, troublés de le connaître,

Et sentirent passer sur eux un vent d’effroi.

Pierre le défendit. Il avait une épée.

Il la tira, frappant l’un des hommes obscurs;

Et Jésus vit le sang d’une oreille coupée,

Et dit: «Ne versez pas le sang. Restons-en purs!

«Le glaive appellerait sans fin un autre glaive:

Ma douceur de victime est mortelle au bourreau...

Le règne de la haine à cette heure s’achève:

Simon Pierre, remets ton épée au fourreau!»

Il parlait, rayonnant sur les faces funèbres:

Et, plus forts que l’épée et plus étincelants,

Ces mots terrasseront le pouvoir des Ténèbres

Et la guerre en mourra, fût-ce après trois mille ans.

XLIX

LE REGARD

--«Tu trahiras trois fois, avant que le coq chante,

Ton Maître, avait prédit Jésus, et tu l’aimais!»

Et sûr de n’avoir pas une âme bien méchante,

Pierre avait crié: «Non! Jamais, jamais, jamais!»

Jésus, par les soldats conduit chez le grand prêtre,

Marchait au milieu d’eux, traité comme un voleur.

Pierre suivit de loin, comme sans le connaître,

Retenu par l’effroi, poussé par sa douleur.

Dans la cour du grand prêtre, au seuil du juge infâme,

Les soldats se chauffaient près d’un brasier ardent;

Et Pierre vint s’asseoir comme eux devant la flamme;

Fidèle, il était là, mais se taisait, prudent.

Par trois fois, tour à tour, une servante, un homme,

Lui dirent:--«Étranger, tu connais celui-ci?»

--«Je ne sais même pas, moi, comment il se nomme!»

--«N’es-tu pas cependant de Galilée aussi?»

--«Je ne le connais point!» répète le bon Pierre.

«Vous êtes de ses gens?»--«Moi? non, en vérité!»

Et d’un air très naïf, il baissait la paupière...

Et c’est à ce moment que le coq a chanté.

Et Jésus qu’entouraient la menace et les gestes,

Tourna vers cet ami tendre et faible de cœur,

Dans la lueur du feu, ses yeux, ses yeux célestes

Où le blâme jamais n’avait rien de moqueur.

La flamme du brasier illumina sa face,

Fit grésiller d’éclairs son front, ses cheveux d’or:

Et ses yeux, où la joie expirante s’efface,

Toujours pleins de clarté brillèrent plus encor.

Oh! ce regard d’amour, où l’amour agonise,

Quel reproche à l’ami traître par lâcheté!

Du mensonge prévu la tendresse est surprise

Et l’espoir éternel meurt pour avoir douté!

Dans ces yeux-là, l’amour survit, mais sous un voile!

La flamme en sort; l’amour recule tout au fond.

Et c’est comme un ciel triste où fuirait une étoile

Qui voudrait ne plus voir ce que les hommes font.

--«Je l’avais bien prévu: ta bouche me renie!

Mais j’avais confiance en ton cœur, malgré moi...

Vois, dans mes yeux, souffrir la tendresse infinie,

Vois souffrir dans mes yeux l’espérance et la foi!

«A l’heure où j’ai besoin d’une force suprême,

Comment peux-tu laisser, toi l’ami juste et bon,

Parmi tant d’ennemis, ton Maître aimé, qui t’aime,

Plus malheureux, plus seul par ton lâche abandon!»

Et, sans une parole, aux lueurs de la flamme,

Le Maître regardait son ami fixement,

Et Pierre, le dégoût de lui-même dans l’âme,

Pleura, pleura, d’avoir trahi tout en aimant!

L

LE SOUFFLET

Chez le souverain sacrificateur.

ANNE.

Que prêchais-tu?

JÉSUS.

Ce que j’ai dit, tout le proclame.

J’ai dit ce que j’ai dit; je l’ai dit haut, toujours;

Personne ne l’ignore et beaucoup l’ont dans l’âme,

Que ceux qui m’écoutaient répètent mes discours.

UN OFFICIER.

Est-ce ainsi qu’on répond, roi des Juifs, faux prophète

Au sacrificateur souverain!

Il lui frappe la joue.

Je soufflette

Un roi.

JÉSUS.

Si j’ai mal dit, que ne le prouvais-tu?

Et si j’ai bien parlé, pourquoi m’avoir battu?

LI

JUDAS

--«Un d’entre vous, dit-il, me trahira.»--La table

Frémit. Tous à la fois, tremblants, doutèrent d’eux,

Et tous, sauf Jean, devant ce mot épouvantable,

Connurent, dans leur cœur troublé, des fonds hideux.

«Sera-ce moi, Seigneur?» disaient leurs lèvres blêmes,

Et leurs regards plaintifs imploraient son secours,

Car ils ne trouvaient point d’assurance en eux-mêmes;

C’est par lui, non par eux, qu’ils espéraient, toujours.

--«Celui qui met sa main au plat avec la mienne,

C’est le traître!» Alors, tous ayant pensé: «Judas!»

Le fourbe qui mangeait à la table chrétienne

Vit dans les yeux l’injure et sortit à grands pas!

Qui vendait-il? pourquoi? pour quelle pauvre somme?

Trente méchants deniers, vraiment, c’était trop peu!

Ce n’était pas le prix que vaut un honnête homme,

O stupide Judas, et tu vendais ton Dieu!

Quoi! depuis qu’il te parle et que toi tu l’écoutes,

Tu ne sais rien de lui, ni son cœur ni son prix!

Ah! pauvre être gonflé d’ignorance et de doutes,

Tu l’as bien mal vendu, ne l’ayant pas compris!

Comme un sourd paresseux tu marchais dans sa voie;

Ton cœur était de roc sous le bon grain sacré;

Et lorsqu’il vous parlait des lys vêtus de soie,

Tu regardais, jaloux, ton manteau déchiré.

Dans ton cœur ténébreux et souillé, dans ton âme

Plus sale que le bas de ta robe en haillons,

Jamais n’était entrée une petite flamme

Quand il ouvrait son ciel d’où pleuvaient des rayons.

Mais lorsque, dans ta nuit sans joie et sans étoile,

Tu songeas: «Quoi! demain je ne l’entendrai pas!»

Sur ta tête, la nuit se fendit comme un voile:

Tu vis son ciel là-haut, ton infamie en bas!

Pareil au malheureux tombé dans un puits sombre,

Tu vis, tu vis, du fond de ton gouffre insondé,

Tout là-haut, par la fente ouverte sur ton ombre,

Un ciel que tu n’avais pas encor regardé!

Malheureux! tu revis toutes les choses calmes

Dont il parlait: les lys, les blés, même l’ânon;

Tu compris le langage et la gloire des palmes,

Et les petits enfants qui riaient à son nom;

Tu revis la clarté des eaux de sa fontaine,

Et la même clarté limpide dans ses yeux,

Et tu dis: «J’habitais cette splendeur lointaine!

Son cœur, c’était déjà le Royaume des cieux!»

... Dans le champ du potier, jetant la bourse vile,

Judas en murmurant: «O Jésus!» se pendit.

Et lui-même maudit comme un figuier stérile,

Son corps fut comme un fruit sur cet arbre maudit.

LII

LA JUSTICE DU PEUPLE

Devant le palais de Pilate.

PILATE.

Es-tu le roi des Juifs?

JÉSUS.

Tu l’as dit.

PILATE.

Peuple, écoute!

Cet homme me paraît innocent; dans le doute,

Qu’il soit libre: le cœur de son juge a douté.

Mais puisqu’on a le droit de mettre en liberté

L’un de tes prisonniers, aujourd’hui jour de fête,

Délivrons ce Jésus.

LE PEUPLE.

Non! Non! Sa croix est prête!

UN OFFICIER, à Pilate.

Ta femme m’a chargé de te dire tout bas,

Seigneur, d’être prudent.

LE PEUPLE.

Délivre Barrabas!

PILATE.

Barrabas! le plus vil des gueux! le plus infâme!

Un meurtrier, un monstre affreux!

L’OFFICIER, bas, à Pilate.

Songe à ta femme,

Seigneur. Elle a rêvé que cet homme est un dieu.

LA FOULE.

Délivre Barrabas!

PILATE.

O peuple! écoute un peu...

L’OFFICIER, bas, à Pilate.

Entre cet homme et toi ne mets pas d’injustice.

PILATE.

O peuple, réfléchis! que ton cœur s’amollisse!

Cet homme n’a rien fait de coupable, à mes yeux.

Apaise ta menace et ton cœur furieux:

Dis-nous son crime, au moins?

LA FOULE.

Non! qu’on le crucifie!

PILATE.

Cet homme est innocent, je vous le certifie.

LA FOULE, hurlante.

Délivre Barrabas... Barrabas!... Barrabas!...

PILATE.

Qu’on m’apporte de l’eau.

Si l’on ne m’entend pas,

On me voit; c’est assez... Moi, juge au nom de Rome

Je me lave les mains du sang pur de cet homme.

C’est votre affaire!

LA FOULE.

A mort!

PILATE, à l’officier.

Ces gens sont inhumains.

LA FOULE.

A mort, Jésus! A mort!

PILATE, à lui-même.

Je m’en lave les mains.

A voix haute:

Peuple, encore une fois, que ton cœur s’amollisse!

D’un ton insinuant:

Voyons, mes bons amis, vous voulez la justice?

LA FOULE.

Non! Barrabas!

PILATE.

Voyons, vous voulez, n’est-ce pas

La justice?

LA FOULE.

Non! Non! nous voulons Barrabas.

LIII

LA VENGEANCE

LE BOURREAU.

Eût-il été Satan qu’il n’aurait pu s’enfuir;

Nous l’avons attaché, nu jusqu’à la ceinture,

Et comme sur une aire on bat la moisson mûre,

J’ai fouetté, de mon fouet aux lanières de cuir.

UN MARCHAND

Il excitait le peuple; il fallait un exemple!

Mais depuis quand es-tu bourreau?

LE BOURREAU.

Depuis le jour,

Voisin, où ce Jésus, qui parle tant d’amour,

M’a fustigé!... J’étais un des marchands du Temple.

LIV

LE ROSEAU

Lorsqu’il eut dans la main le roseau dérisoire

Et sur le front l’affreux diadème sanglant,

Tous riaient, lui disant: «O roi brillant de gloire,

Ton peuple prosterné te salue en tremblant.»

--«Les peuples et les rois ont une même mère,

Leur dit-il. L’esprit seul est durable et seul fort;

La couronne des rois n’est qu’un signe éphémère,

Et mon faible roseau va défier la mort.»

LV

LA CROIX

--«Ta croix? Elle est encor chez l’ouvrier; pas prête.

Nous la prendrons, au bas de la côte, en passant.»

Et Jésus chemina, levant sa blonde tête

Sous la couronne affreuse où l’on voyait du sang.

Au pied du Golgotha, dans sa boutique étroite,

Le charpentier se hâte:--«Encor deux ou trois clous,»

Grognait-il. Et Jésus regardait d’un œil doux

Cet homme qui frappait les clous de sa main droite.

--«Bon ouvrier, dit-il, te voilà bien pressé!

Livre toujours, ami, ton œuvre à l’heure dite...

Surtout ne gâte rien jamais, pour faire vite...

Le mal présent est fait de tout le mal passé.»

Le peuple s’étonnait de sa bonté tranquille.

Lui, quand l’homme eut fini, prit sa croix sur son dos;

Il sentit sous le faix craquer ses pauvres os,

Mais il disait: «L’esprit soutient la chair fragile.»

Et comme il s’éloignait: «Il faut, dit-il encor,

Que le forgeron forge et que le faucheur fauche...

Sois, pauvre charpentier, béni dans ta main gauche,

Celle qui n’a jamais compté l’argent ni l’or.»

LVI

LE BOIS VERT

Et Jésus, sous la croix, entouré de blasphèmes:

«Ne pleurez pas sur moi, femmes, mais sur vous-mêmes!

Heureux le ventre, hélas! qui n’a point enfanté!

Heureux trois fois le sein qui n’a pas allaité!

Voici le temps de dire à la montagne: «Tombe!

Couvre-nous!» Au coteau: «Ne sois plus qu’une tombe!»

Car si l’on traite ainsi le bois vert et vivant,

Que fera-t-on au bois sec, mort, celui qu’on vend?»

LVII

LE JUIF ERRANT

JÉSUS.

Laisse-moi m’arrêter sur ton seuil, un instant.

LE JUIF.

Non! marche!--Roi du ciel, ton royaume t’attend.

UN HOMME, dans la foule.

Sois maudite à jamais, race que j’abomine!

Puisses-tu, toi qui ris du chemin qu’il chemine,

Marcher sans fin, marcher sans voir ton dernier jour.

Il crache à terre en signe de mépris.

JÉSUS.

La malédiction blesse ma loi d’amour:

Cette parole en moi ne s’est pas prononcée,

Mais un grand mal naîtra de la dure pensée:

Il marchera sans fin, ce juif, partout banni,

Et l’on m’accusera, moi, de l’avoir puni!

LE JUIF.

Pardonne-moi, Jésus! Que ton cœur compatisse...

JÉSUS.

Cherche en ton propre cœur l’amour et la justice.

LVIII

LE CYRÉNÉEN

Au retour de son champ, Simon de Cyrénée,

Comme tombait Jésus, au pied du Golgotha,

Sautant à bas de son pauvre ânon, s’arrêta

Et cria tout à coup à la foule étonnée:

«N’avez-vous point de honte, ô gens de peu de cœur,

De lui faire porter le bois de son supplice?

Cœurs froids et durs! pas un que sa peine attendrisse!»

Mais tous lui répondaient par un rire moqueur.

Alors il leur jeta l’insulte après l’insulte

Et l’imprécation, fureur de sa bonté!

Mais le peuple, à son tour, follement irrité,

L’entoura de menace et de cris en tumulte.

--Si vous chargiez ainsi votre âne, il tomberait!

Vous voyez que cet homme est faible; elle est trop lourde!»

Et Simon criait fort, mais la foule était sourde,

Et le dieu défaillant le bénit en secret.

Sous le fardeau, Jésus, relevé, tombe encore;

Et comme on est pressé d’atteindre au haut du mont

La foule a mis la croix sur le dos de Simon

Qui, penché vers Jésus, à voix basse l’honore:

«Eh bien, tant mieux! dit-il. Vois-tu, je sais ton nom.

On m’a dit ta parole, et ce m’est douce chose

De porter un moment ta croix. Ça te repose...

Mais, pendant ce temps-là, qui va soigner l’ânon?»

A ce mot simple, au ton de ces paroles calmes,

Le Maître a tout revu dans un songe obscurci:

Bethléem et la fuite au désert, comme aussi

Le triomphe d’un jour sur l’âne, et sous les palmes.

Et Simon leur criait: «N’avais-je pas raison

De vous dire qu’elle est trop lourde? elle m’écrase!...

Jésus, laisse-moi faire!...»

Et Jésus, en extase,

S’arrêtant, regardait plus loin que l’horizon.

LIX

VÉRONIQUE

Véronique, je viens à toi, les yeux noyés,

Pâle et le front suant, au pied de mon Calvaire,

Afin que de ta main douce, que je révère,

Mes yeux, mon front soient essuyés.

Oh! tout homme est un Christ et subit l’injustice

Mais tous ne trouvent pas, en gravissant le mont,

Comme j’ai rencontré Véronique et Simon,

Un cœur tendre qui compatisse.

Je viens à toi, ma sœur, comme un dieu châtié,

Non pas pour que de moi ma douleur se retire,

Mais pour que, suscitant l’amour par mon martyre,

Je puisse croire à la pitié.

LX

LA FACE SUR LE VOILE

Non, telle qu’elle s’est empreinte sur le voile

Que sur elle posa la tendre humanité,

La face de Jésus, divine sans étoile,

Ne garde pas le sceau de l’affront supporté.

Et ce n’est pas le sang qui, dessinant les lignes,

En a, dans l’éternel, fixé le beau contour;

Non, elle a les candeurs des neiges et des cygnes,

Les pâleurs d’un albâtre où veille un feu d’amour.

Sur le voile éternel où luit l’image auguste,

Et que l’humanité baise encore en pleurant,

On voit, dans la beauté du front, l’âme du juste,

La paisible fierté d’un humble resté grand.

Le vendu de Judas, le renié de Pierre,

Devant aucun de ceux qui le crucifieront,

N’a jamais abaissé cette calme paupière:

C’est vers les humbles seuls qu’il a courbé le front.

Et la sueur de sang dans la grotte du doute,

Les noirs caillots, fleurons de ta couronne, ô Christ!

Sous tes yeux creux, les pleurs égrenés goutte à goutte,

Toute l’horreur s’efface en ta splendeur d’esprit!

La paix, la volonté, la force de ton âme,

Empreintes sur ton front, dominent les effrois,

Et notre âme, pourtant plus faible qu’une femme,

Oublie,--en regardant tes yeux,--l’horrible croix.

LXI

L’HORIZON DU CALVAIRE

Quand il fut sur le mont, il domina la ville

Et la Judée et tous les pays d’alentour,

Et, par-dessus les cris de cette plèbe vile,

Plus loin que l’horizon ses yeux portaient l’amour.

Son regard s’arrêtant sur l’Occident, sur Rome:

--«Pan est vaincu!» dit-il; puis son esprit vola

Vers le Sud, et son cœur d’enfant s’émut dans l’homme,

Vit Bethléem et dit: «L’étoile est toujours là!»

Puis il cherche au Levant, vers le lac Asphaltite,

Les barques des pêcheurs sur les rivages blancs,

Ses amis, dont la foi lui semble bien petite,

Puisqu’ils sont aujourd’hui dispersés et tremblants.

Puis, au Nord, il revoit, par delà Samarie,

La douce Galilée et l’aube des matins,

Les reproches touchants de sa mère Marie

Et l’outil maladroit sous ses doigts enfantins.

Toute sa vie en lui dans un éclair repasse,

Et la terre, où ce roi commandera les rois,

Lui rend justice et dit: «Ton cœur emplit l’espace!»

Mais le bourreau cria: «C’est prêt, viens sur ta croix.»

LXII

LE TROU DANS LE ROC

Pour planter et dresser la croix couchée à terre,

Il faut d’abord creuser le Golgotha pierreux;

Le ciel noir regardait s’accomplir ce mystère,

Et les gens commençaient à parler bas entre eux.

Sous le fer jaillissait le feu des rocs rebelles;

Et le trou qu’il fallait se creusa lentement,

Et Jésus, regardant ce trou plein d’étincelles:

«--Ma maison doit durer sur un tel fondement.»

Puis, quand ce fut fini: «Par ma mort je commence;

Regardez donc, vous tous qui pouvez approcher;

Dans ce trou de rocher je jette ma semence:

Ma moisson lèvera dans un trou de rocher.»

LXIII

LE BOURREAU SUR L’ÉCHELLE

Et lorsqu’il fut en croix, un homme, sur l’échelle,

Vint battre encor les clous qui retenaient ses bras,

Et le martyr, sentant que le bourreau chancelle:

--«Si tu veux te hâter, frère, tu tomberas!...»

Et le vil mercenaire à qui le mot s’adresse,

Si ce mot ne l’eût pas mis en garde, tombait...

Et c’est le cœur gonflé d’inutile tendresse,

En pleurant, qu’il frappa sur les clous du gibet.

Alors le dieu cria, sentant ses mains percées,

Levant ses yeux sanglants vers le grand ciel profond,

Bien plus que de leurs clous souffrant de ses pensées:

«Pardonnons-leur, car ils ne savent ce qu’ils font!»

LXIV

LES INVECTIVES DE LA FOULE

A JÉSUS CLOUÉ SUR LA CROIX

VOIX DANS LE PEUPLE.

--Eh! tire-toi de là, fils de Dieu, Dieu toi-même!

--Tu nous vois de plus haut!

--Est-on bien, là-dessus?

--Ça t’approche du ciel.

--Salut au roi Jésus!

--Grand roi, qui t’a donné ce riche diadème

Où tant de gros rubis brillent comme du sang?

--Eh bien, tes douze amis? ils t’ont vendu, bonne âme

Ils t’aimaient, disais-tu, malin?

--Faux innocent!

--Bandit!

--Coquin!

--Sorcier!

--Lâche!

--Imposteur infâme

--Ton Dieu si bon ne vient pas vite à ton secours!

--Un orgueilleux! qui dit un jour à ses apôtres:

«Pleurez, amis, car vous ne m’aurez pas toujours!»

Ça ne va pas tarder!

--Toi qui sauves les autres,

Sauve-toi!

--Tu m’as l’air cloué solidement.

--Tu vas passer la nuit au bon frais, par exemple!

--Il n’est pas mal bâti!

--Bâti comme le Temple!

--Pour un Verbe tout pur, il semble bien en chair.

--Quoique tu sois un pur esprit, ton corps t’est cher,

Car tu fais la grimace. Elle n’est pas très belle.

JÉSUS.

Éli! Éli!

UN SOLDAT.

Eh bien! que dit-il?

UN AUTRE SOLDAT.

Il appelle

Élie à son secours.

VOIX DANS LE PEUPLE.

Chante, mon bel oiseau!

--J’aime à voir le vrai roi d’Israël, dans sa gloire!

--Il ne souffle plus mot, ce grand parleur.

JÉSUS.

A boire!

PREMIER SOLDAT.

Plante-moi cette éponge au bout de ce roseau.

DEUXIÈME SOLDAT.

Trempons-la dans le fiel, c’est très bon pour la fièvre.

PREMIER SOLDAT.

C’est bien. Promenons-la maintenant sur sa lèvre...

JÉSUS.

Dieu! leur malignité, c’est ma seule douleur...

Pardonnez-leur, pardonnez-leur, pardonnez-leur.

LXV

LES DEUX LARRONS

PREMIER LARRON.

Toi qui te dis le Christ, sauve-toi donc toi-même

Et nous avec!--Ton Dieu nous délivre, s’il t’aime!

DEUXIÈME LARRON.

Tu ne crains donc pas Dieu? Si nous deux nous souffrons,

Si les lourds châtiments écrasent nos deux fronts,

C’est justice!--Mais lui n’a fait mal à personne...

Seigneur crucifié, Seigneur dont l’âme est bonne,

Songe à moi dans ton ciel... Tu me le promets, dis?

JÉSUS.

Tu viendras avec moi, frère, en mon paradis.

LXVI

AU BON VOLEUR

Béni, sois béni, bon voleur,

Pour avoir dit ces deux paroles,

Ami, c’est toi qui nous consoles

Dans cette suprême douleur;

Toi qui relèves le nom d’homme,

A l’heure de la lâcheté,

Quand tous ses amis l’ont quitté,

Quand le grand crime se consomme.

Tu veux ta part de paradis?

Mais ton cœur est bon, puisqu’il aime,

Tandis qu’ennemi de lui-même,

L’autre raille ce que tu dis.

Sois béni, pauvre misérable,

Sois envié par les meilleurs,

Pour avoir mis sur nos douleurs

Ton égoïsme secourable.

Jésus(#69031) · 第 3 / 4 段