Elle comptait bien faire, avec des cheveux blonds,

Un câble pour lier ses pieds, ses mains, son âme...

Le vainqueur de Satan vaincra-t-il une femme?

Et, tremblante d’orgueil, elle murmure: Allons!

Elle vint.--«O Seigneur, lui dit-elle inclinée,

Laisse mes doux parfums couler sur tes pieds nus!»

Et, menteuse, elle prit des regards ingénus,

Mais son âme au dedans ne s’était pas donnée.

Le Dieu, calme, sourit au mensonge banal,

Et, triste, il la laissa, recevant comme on donne,

Verser l’ambre et le nard sur la chair qui frissonne,

Mais l’esprit disait: «Dieu, préservez-nous du mal!

«Qu’elle s’élève à moi par la tendresse entière,

Celle qui vient à moi pour l’amour sensuel;

Tous les chemins d’en bas conduiront à mon ciel,

Puisque l’âme est par vous liée à la matière.»

Et, dominant sa peine et les frissons nerveux

Qui couraient sur ses pieds avec la chaude haleine,

Jésus soufflait son rêve au cœur de Magdeleine

Qui, lente, dénouait pour lui ses grands cheveux.

En vain elle écrasa sur les pieds nus sa bouche,

Les baisant, les mordant des talons à l’orteil,

Lui, songeait, l’œil au ciel, tourné vers le soleil:

«Sauvons ce cœur captif dans la chair qui me touche!»

Et les beaux pieds du Dieu, sous le baiser charnel,

Rayonnaient vers le front de la femme abaissée,

Qui dit enfin, debout et droite de pensée:

«Pardon! je t’aimerai, Seigneur, dans l’éternel!»

XXXII

MARTHE ET MARIE

Elles étaient deux sœurs, Marthe aux cheveux châtains,

Et Marie aux yeux clairs, plus jeune, rose et blonde

Et Celui qui devait léguer l’amour au monde

Était le guide sûr de ces cœurs incertains.

Marthe, tout orgueilleuse, était la ménagère,

Les soins et les soucis donnant l’autorité.

L’autre, offrant un secours chaque fois écarté,

Dans sa propre maison semblait une étrangère.

Or Marthe ayant reçu Jésus dans sa maison,

Marie, aux pieds du Maître assise, écoute et songe,

Et lui, par des discours qu’elle-même prolonge,

Forme attentivement sa naïve raison.

--«Maître, dis-moi, crois-tu que mon âme est gâtée?

C’est ta brebis perdue?... Oh! si c’était cela,

Je la ferais pour toi légère... porte-la!»

Et sans fin elle boit la parole écoutée.

Il aime mieux Marie et le bleu de ses yeux,

Ses cheveux blonds et lourds, tels que des moissons mûres,

Sa lèvre où la parole a de si frais murmures

Et son sourcil pareil au croissant d’or des cieux.

Marthe, le ton grondeur, le visage un peu sombre,

Jalouse quand sa sœur veut sa part de travail,

Maîtresse en tout, s’acharne au plus petit détail,

Comptant sans fin des plats dont elle sait le nombre.

--«Oh! Maître, dit Marie, oh! que tu parles bien

Des lys vêtus de soie et des douces colombes!

Dis-moi, tu seras là, quand s’ouvriront les tombes?

Alors, si je te vois, je ne craindrai plus rien!»

Un jour, tournant les yeux vers sa blonde cadette,

Irritée à la voir se plaire aux chers discours:

--«Tu ne fais rien, quand moi je travaille toujours,

Dit Marthe. Il serait temps de me payer ta dette.»

--«Viens écouter comme elle et te repose un peu:

Dit Jésus.--«Commandez, dit Marthe, qu’elle m’aide!»

Or l’irritation la fit paraître laide,

Et par l’entêtement elle déplut au Dieu.

--«Marthe, Marthe, dit-il, laisse ta pauvre tâche.

Ta sœur veut bien la faire et tu m’écouteras...»

Mais Marthe répondit: «J’aime occuper mes bras.

Ma maison est trop grande et mon cœur n’est point lâche.»

Voyant son injustice, il répondit encor:

--«La part que se choisit Marie est la meilleure.»

Et tandis que, tout bas, la petite sœur pleure,

Jésus, posant sa main sur les beaux cheveux d’or:

--«Cette meilleure part ne peut plus être ôtée

A l’enfant qui me cherche et qui veut mes leçons...»

Et, pensive, Marie, avec de doux frissons,

Boit, les yeux sur Jésus, la parole écoutée.

XXXIII

L’INSCRIPTION SUR LA TERRE

Lorsqu’on vint lui parler de la femme adultère,

Avant d’éterniser, par un mot de son cœur,

La suave indulgence et le pardon vainqueur,

Il traça de son doigt des signes sur la terre.

Courbé vers le limon d’où l’homme fut tiré,

Que traçait-il à terre avec son doigt sublime?

Hésitait-il encore à pardonner ce crime?

Cherchait-il à parfaire un mot, le mot sacré?

La femme qu’on avait surprise à demi nue,

Demeurait là, debout, triste et baissant les yeux,

Muette, à regarder l’homme mystérieux

Qui traçait sur le sol une chose inconnue.

--«Celui qui d’entre vous se trouve sans péché

Lui jette la première pierre,» dit le Maître.

Puis, se baissant encore, il refit, lettre à lettre,

Ce qu’il traçait du doigt, à genoux et penché.

Pourquoi les laisse-t-il, sans parler davantage,

Tous ces Pharisiens au sourire hideux?

Pourquoi la laisse-t-il souffrir au milieu d’eux,

Pâle et debout, le sang de la honte au visage?

Ils partirent, voyant qu’il écrivait toujours;

Elle resta, sans qu’il parût y prendre garde.

Qu’attend-elle de lui, l’âme qui le regarde?

Écrit-il son dégoût des terrestres amours?

S’il écrit sur la terre, ah! c’est que notre terre,

Qui nourrit les vivants et se nourrit des morts,

Lourde origine, impose à la chair sans remords

Le baiser, redoutable et beau comme un mystère!

C’est qu’elle est toute cause et toute excuse en nous,

Comme nous à la fois chose infime et sublime;

L’eau du ciel l’alourdit mais un rayon l’anime:

C’est pourquoi, sur la terre, il écrit à genoux...

Et ce qu’il confiait à l’éternelle argile,

C’est l’éternel pardon que répandaient ses mains;

Dans la terre qu’il creuse, il met tout l’Évangile,

Pour que le sol lui-même en parle aux pieds humains

Pour que, par nos talons, le sol, argile ou sable,

En tremblant nous l’envoie au cœur et sous le front,

Et qu’éternellement, dans tous ceux qui naîtront,

Ce qui périt ressente un verbe impérissable.

Et seul avec la femme, il dit, se relevant:

«Vous a-t-on condamnée?»

Elle dit: «Non!»

--«O femme,

Je ne condamne pas non plus! Paix à votre âme!»

Alors elle partit, consolée et rêvant...

XXXIV

LE BŒUF

Comme il passait au bord d’un champ où, tête basse,

Un bœuf tirait l’araire et creusait des sillons,

Un instant il rêva, l’œil fixé sur sa trace,

Puis, ouvrant les deux mains, il sema des rayons.

Et songeant au bon grain, à l’ivraie, au mystère,

L’homme que le travail des hommes attendrit,

Bénit l’humble animal qui labourait la terre,

En murmurant: «Le pain du corps soutient l’esprit.»

XXXV

L’ANE

Or, comme il cheminait en suivant son beau songe,

Sous un frêle olivier, tout au bord du chemin,

Un vieil âne pelé, qui tirait sur sa longe,

Avançant les naseaux, vint effleurer sa main.

Et Jésus s’arrêta, songeant à cette crèche

Où l’âne, avec le bœuf, l’accueillirent enfant,

Ou tous deux, à genoux dans de la paille fraîche,

Sur ses petits bras nus soufflaient le réchauffant.

Longtemps il regarda cette humble et lourde tête,

Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris

Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête,

La trace du bâton qui les avait meurtris.

Vers l’âne enfin Jésus pencha sa face auguste,

Et le pauvre animal, se mettant à trembler,

Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste,

Ce grand soupir des cœurs qui ne peuvent parler.

XXXVI

L’ARGILE

De tout petits enfants, jouant avec l’argile,

Façonnaient gauchement des oiseaux et des fleurs

Et, s’arrêtant près d’eux, l’homme de l’Évangile

Songeait: «Il est ici, l’espoir des temps meilleurs!

«En façonnant les cœurs d’enfants, argile molle,

On ferait l’homme bon et plus beau, sûrement...»

Et Jésus caressait d’une douce parole

Ceux dont pourrait sortir un avenir aimant.

Il admirait comment leur naïve tendresse

Accourt au moindre appel, tend les bras et sourit;

Il faut que la leçon leur semble une caresse;

C’est grandir notre espoir que grandir leur esprit.

--«Montre-moi cet oiseau, laisse que je l’achève;

Lorsque j’étais petit, j’en faisais de pareils...»

Et l’enfant, tout debout, tendant l’oiseau, l’élève

Vers l’homme bienveillant qui donne des conseils.

Mais quand aux mains de l’Homme il cherche à le reprendre,

Tandis que ses amis se pressent à l’entour,

L’enfant laisse échapper l’oiseau d’argile tendre

Et qui s’écrase aux pieds du Prophète d’amour.

--«Oh! mon oiseau! l’oiseau que j’avais fait moi-même!

Que je voulais montrer à ma mère!»--Il pleurait.

Et l’ouvrier des cœurs, qui savait comme on aime,

Souffrait avec l’enfant de ce touchant regret.

--«Fais-en bien vite un autre!... un plus joli peut-être!»

Et, ses deux belles mains dans un limon visqueux,

Afin que les petits fussent contents, le Maître

S’était assis à terre et jouait avec eux.

XXXVII

CHEZ MARIE, MÈRE DU CHRIST

UNE VOISINE.

Je vous plains! cet enfant vous met en grand souci.

MARIE.

Et cependant il a l’âme d’une colombe!

LA VOISINE.

Hélas! mais il en a les deux ailes aussi:

Jamais au colombier!... Nos enfants, c’est ainsi...

Il vous tourmentera toujours, jusqu’à la tombe.

MARIE.

A douze ans, il faisait aux Scribes la leçon!

LA VOISINE.

... Le mien est assidu chez un maître maçon.

Le vôtre a de l’orgueil?

MARIE.

Oh! non!

LA VOISINE.

Quel est son âge?

MARIE.

Trente ans... ce cher petit

LA VOISINE.

Et ça croit tout savoir!

MARIE.

Mon Dieu, non! mais beaucoup disent que c’est un sage.

LA VOISINE.

Jean, le baptiste, on dit qu’il est allé le voir?...

Il s’est fait baptiser?

MARIE.

Ça, c’était du courage:

Voici Jean en prison.

LA VOISINE.

Vous ne savez donc rien?

Il est mort.

MARIE.

Mort!

LA VOISINE.

Hérode a fait trancher sa tête.

La fille de la reine ayant dansé très bien:

«Que veux-tu?» lui dit-il. La réponse était prête.

La femme du tétrarque en voulait au prophète

Qui traita son second mari d’incestueux.

Et l’enfant dit au roi: «Je sais ce que je veux:

Je veux, sur un plat d’or, la tête du baptiste!»

MARIE.

C’est effrayant, cela!

LA VOISINE.

N’est-ce pas que c’est triste?

MARIE.

Mon fils a des amis vraiment bien dangereux!

LA VOISINE.

Puisque vous comprenez qu’un danger le menace,

Je peux vous en parler?

MARIE.

Que savez-vous, de grâce?

LA VOISINE.

Hérode, ayant appris qu’avec autorité

Votre fils parle au peuple et qu’il est écouté,

S’inquiète de lui... Vous serez courageuse?...

Il prétend que Jésus, c’est Jean ressuscité!

MARIE.

Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!

J’ai prévu tout cela quand il était petit.

Voilà bien dix-huit ans au moins qu’il n’a rien dit.

Je le croyais changé, mais non! Ce grand silence,

Ce n’était que travail et longue patience!

Je le vois: il lisait tout ce qui fut écrit.

LA VOISINE.

Oui, l’enfant, qu’on croyait corrigé--recommence!

Pauvre femme!... On ne voit que lui, sur les chemins!

MARIE.

Il touche des lépreux avec ses pauvres mains!

LA VOISINE.

On le rencontre avec des vagabonds, des filles!

MARIE.

Il dit qu’on doit avoir des sentiments humains!

Je le sais.

LA VOISINE.

Mais on doit des égards aux familles!

MARIE.

Mon Dieu! mon Dieu! comment cela finira-t-il?

Hérode est irrité... c’est le plus grand péril.

LA VOISINE.

Et les Pharisiens, les grands docteurs du Temple,

Ont droit de se fâcher, quand il leur dit: «La Loi

A fait son temps; pensez et prêchez comme moi!

Moïse n’est plus rien! c’est moi qui suis l’exemple,

Le seul Maître!»

MARIE.

Oh! mon Dieu, pourquoi, mon Dieu! pourquoi

Nos fils, devenus grands, nous font-ils tant de peine?

... Il m’aime bien, pourtant!

Elle s’agenouille.

Dieu juste, éternel Dieu,

Ayez pitié de moi, Clémence souveraine!

Jésus paraît devant elle.

JÉSUS.

Mère, je pars encor: je viens vous dire adieu.

Mes amis les pêcheurs m’ont préparé leur barque;

Je dois fuir pour un temps Hérode, le tétrarque.

Je pars.

MARIE.

O mon Jésus! ô mon fils! ô mon sang,

Ma chair!--je vis par toi dans l’éternelle crainte!

J’ai bien souffert de toi lorsque j’étais enceinte.

J’ai bien souffert encor par toi, pauvre innocent,

Lorsqu’il fallut s’enfuir au désert, sur notre âne!

Mais tu n’y pouvais rien, quand tu ne savais pas;

Aujourd’hui, tu devrais au moins parler plus bas:

Hérode te poursuit! Le temple te condamne!...

Es-tu sûr, mon Jésus, d’avoir raison?

JÉSUS.

Adieu,

Ma mère. Vous aussi vous ignorez mon âme.

Nul homme n’est si loin de l’homme--que la femme.

Ma mission commande et j’obéis à Dieu,

Et vous, vous ne songez qu’à des choses humaines.

Hélas! de tout mon cœur j’ai pitié de vos peines,

Mais ne puis m’attarder aux humaines amours.

Pleurez, car vous non plus ne m’aurez pas toujours!

Pleurez, femme: je dois subir toutes les haines;

Pleurez; vos pleurs aussi deviendront un secours.

Moi, j’ai tout à souffrir pour consoler la terre,

Et si vous compreniez je souffrirais bien moins,

Car le plus grand malheur est d’être solitaire

Et le fond de mon cœur doit rester sans témoins.

MARIE.

Change ta volonté... Tout le monde te blâme.

Mon reproche est si doux!... Il te semble importun?

JÉSUS.

Hélas! ma mère, hélas! vous n’êtes qu’une femme...

Hélas! femme, entre nous qu’y a-t-il de commun?

XXXVIII

LE SOMMEIL

L’homme miraculeux qui portait dans son âme

Un ciel plus constellé que les ciels de la nuit,

Dans son cœur un soleil, une source de flamme,

Et dans son calme esprit la vérité qui luit,

L’homme dont la tunique était faite de gloire,

De probité candide et du lin le plus pur,

Dont la parole avait le poli de l’ivoire,

L’éclat du croissant clair et les tons de l’azur,

Dont chaque mot était un diamant superbe

Que ramassaient, courbés, les pauvres en haillons,

Celui dont chaque pas faisait des fleurs dans l’herbe

Et dont les yeux jetaient aux âmes des rayons,

Comme la nuit tombait sur l’homme de lumière,

Cet homme, pauvre et seul, dont le cœur était dieu,

S’étant baissé, chercha vainement une pierre

Pour y poser sa tête et s’endormir un peu.

XXXIX

LE TRIOMPHE

Or, comme, sur un âne, Il venait vers la ville:

«Le voici! Le voici!» crièrent les enfants.

L’esprit d’amour grandit la multitude vile,

Et, tous en un, les cœurs se gonflaient, triomphants.

--«Déroulons les tapis d’honneur dans la poussière,

Jetons devant ses pas des parfums et des fleurs!»

Et les grands, les petits, les vieux, la foule entière,

Sentaient le cœur d’un seul plus grand que tous les leurs.

Au-dessus de sa tête on balançait des palmes;

Des riches étalaient sous ses pieds leurs manteaux,

Et lui passait, un pur rayon dans ses yeux calmes

Que la simplicité du cœur faisait si beaux.

Et des marchands et des soldats venus de Rome

Disaient: «L’ambition illumine son œil:

Cet homme sera roi. Qu’on surveille cet homme

Qui provoque déjà les pompes de l’orgueil!»

Mais Jésus, faisant halte à l’ombre d’un platane,

Et souriant:--«Mes bons amis, vous jugez mal:

Celui qui foule aux pieds vos tapis--c’est mon âne!

Je n’en suis pas plus fier que ce doux animal.

«Et je laisse partout flotter vos oriflammes,

Vos tapis s’étaler, vos fleurs embaumer l’air,

Parce qu’il faut encore un signe aux pauvres âmes:

Ma parole est esprit; votre oreille est de chair.

«Si j’avais quelque orgueil, ce serait de moi-même;

Je ne crains pas pour moi ces vains honneurs d’un jour

Mais j’aime à voir, par moi, dans un orgueil que j’aime,

Dix mille cœurs unis ne faire qu’un amour...

Pour triompher, mon rêve, au niveau de ma tête,

Prend, sensible à vos yeux, l’éclat matériel,

Mais j’ai mis les honneurs sous les pieds d’une bête

Et mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel.»

XL

SUR LE PARVIS DU TEMPLE

UN PHARISIEN.

Vous l’avez entendu?

UN SCRIBE.

Comme je vous entend.

LE PHARISIEN.

Et que disait le peuple?

LE SCRIBE.

Il paraissait content.

LE PHARISIEN.

Avez-vous retenu sa harangue?

LE SCRIBE.

Oui, par bribes...

La voici donc. Écoutez-la:

«Les Pharisiens et les Scribes

Sont assis dans la chaire où Moïse parla,

Mais je ne puis en eux respecter que cela.

... Ils mettent sur le dos de l’homme

Qui, plié, ne peut plus marcher,

Des fardeaux de bêtes de somme,

Mais ils n’y voudraient pas toucher!»

LE PHARISIEN.

C’est prêcher la révolte!

LE SCRIBE.

Oh! ce n’est rien encore:

... «Que leur fait la vertu, pourvu qu’on les honore?

Ils écrivent la Loi sur de gros parchemins,

Mais l’esprit de la Loi n’entre pas dans leur âme;

Avant chaque repas ils se lavent les mains,

Mais c’est l’impureté de leur cœur--que je blâme.

Ils veulent être bien placés dans les repas:

Tout leur désir est de paraître!

Pourvu qu’on les appelle: «Maître!»

Dieu--seul maître des cœurs--ne leur importe pas!»

LE PHARISIEN.

C’est affreux!

LE SCRIBE.

Attendez!

LE PHARISIEN.

Par le Temple! Je rêve!

LE SCRIBE.

... «Vous n’avez qu’un docteur, et c’est moi, ce docteur!

Le plus grand ne sera que votre serviteur;

J’abaisse celui qui s’élève,

Et je relèverai ceux qui sont abaissés!»

LE PHARISIEN.

C’est infâme!... Ce sont des propos insensés.

LE SCRIBE.

Il y a mieux encore. Écoutez-moi la suite:

«Pharisiens, malheur à vous, race hypocrite!

Vous priez à grand bruit sur les parvis sacrés,

Mais, fiers de vos manteaux dorés aux franges neuves,

Tout en priant, vous dévorez

L’obole et la maison des veuves!

Malheur à vous! car Dieu vous regarde irrité!

Vous qui, tout en payant la dîme,

Encouragez le crime,

Négligents de justice et de fidélité...»

LE PHARISIEN.

Abomination! nous allons à l’abîme!

Je ne vois plus pour nous nulle sécurité

Tant qu’on n’arrête pas ce parleur redoutable.

LE SCRIBE.

«O sépulcres blanchis, vous êtes au dehors,

--Disait-il en criant,--d’une blancheur aimable,

Mais pleins de pourriture et d’ossements de morts!

Oui, vous rebâtissez les tombeaux des Prophètes,

Mais qui les a tués, si ce n’est vos aïeux?

Vous versez le sang le plus précieux!

O serpents, race de vipères!

Meurtriers, dignes de vos pères,

Car vous tûrez encor, toujours, ceux qui viendront,

Jusqu’à ce que retombe enfin sur votre front

Tout le sang généreux répandu sur la terre!»

LE PHARISIEN.

Il a dit tout cela? Comment le faire taire?

LE SCRIBE.

On pourrait le livrer aux juges. Songez donc.

Il remet les péchés! C’est en Dieu qu’il se pose,

Avec ces mots nouveaux d’amour et de pardon!

Jéhovah Sabaoth n’est donc plus assez bon?

LE PHARISIEN.

Il tente de guérir--par ses mains qu’il impose.

Il blâme hautement le divorce...

LE SCRIBE.

Autre chose:

Il se rit du Sabbat: hier, tout en marchant,

Ses disciples cueillaient des épis dans un champ.

C’était jour de Sabbat! On en fit la remarque;

Mais lui, montant, au bord du lac, dans une barque,

Avec un très malin sourire nous parla:

«Votre âne et votre bœuf ont-ils soif ce jour-là?

Dit-il. N’oubliez pas de leur donner à boire!»

LE PHARISIEN.

Il s’est moqué de nous!

LE SCRIBE.

Je commence à le croire!

Car il a dit encor: «Quand on sème du blé,

Par le jour du Sabbat voit-on qu’il soit troublé?

Nuit et jour il travaille, en dépit de vos prêtres...

Venez à moi, venez, ô cœurs endoloris:

Même un jour de Sabbat je console et guéris!»

LE PHARISIEN.

L’insolent! Il est temps de nous en rendre maîtres!

Si l’on ne punit pas de semblables discours,

Le Temple, s’indignant, croulera de lui-même!

LE SCRIBE.

Il le rebâtirait, prétend-il, en trois jours!

LE PHARISIEN.

Écrivez ce mot-là: c’est son plus grand blasphème!

LE SCRIBE.

Vous savez que Judas nous prête son concours?

LE PHARISIEN.

Pour combien?

LE SCRIBE.

Oh! pas cher!... C’est un homme que j’aime:

Il défend avec nous, contre cet exalté,

L’honneur et l’avenir de la société.

XLI

LA COLÈRE

On a vu plusieurs fois sa face courroucée,

Mais surtout dans ce jour où, sur le saint parvis,

Il aperçut, hurlant dans la foule pressée,

Des marchands qui vendaient oiseaux et chènevis.

Il y avait aussi des changeurs de monnaie,

Et Jésus indigné cria, courant contre eux:

--«Je viens pour séparer le bon grain de l’ivraie!

Je viens pour nettoyer de leur mal les lépreux!

«Et ceux-là sont la lèpre à la face du Temple,

Qui sur mon seuil sacré viennent compter de l’or.

Que le parvis lavé soit pur comme un exemple!...

Hors d’ici! Vos trésors salissent mon trésor!

«La graine que l’on vend gâtera ma semence!

Votre balance impure est de mauvaise foi,

Vous qui faites, à l’heure où mon règne commence,

Votre éventaire avec les tables de la Loi!

«Maudits! Vous avez fait des ailes prisonnières!

Vous vendez ma colombe et mes biens les meilleurs

Et du Temple, où jadis s’envolaient les prières,

On dira: Ce n’est plus qu’un antre de voleurs!»

Et tables, escabeaux, même les gens, tout tombe

Sous sa main, seulement pitoyable aux oiseaux...

La cage en se brisant délivrait la colombe

Et l’or sur les degrés s’en allait par ruisseaux.

--«Hors d’ici, gens sans foi ni loi! dehors, canaille!»

Ses yeux lançaient l’éclair et, son fouet se levant,

Tous couraient éperdus, chassés comme la paille

Qui s’enfuit, tourbillonne et s’éparpille au vent.

XLII

L’INDIGNATION PUBLIQUE

Sur la place, devant le Temple.

UN RICHE.

Ce vil Nazaréen, ce bâtard de l’étable,

Commence à devenir un coquin dangereux.

Sa parole mielleuse est un cri redoutable,

Car tous les indigents vont se liguer entre eux.

Hier, sur la montagne, ils étaient bien dix mille;

Ce sont des péagers, des gueux, des gens de rien,

Des filles, des pêcheurs... Le mal gagne la ville,

Et même un sénateur tout bas s’est dit chrétien.

Il m’irrite à la fin, avec ses paraboles

Qu’on répète le soir au seuil de la maison.

C’est un mauvais levain que ses belles paroles.

UN BANQUIER.

Une bonne potence en aura bien raison.

LE RICHE.

N’a-t-il pas dit hier à son peuple en guenille

Que plutôt qu’un seul riche au royaume des cieux

Un gros câble entrera par le trou d’une aiguille?

LE BANQUIER.

Ce sont là des propos vraiment séditieux!

LE RICHE.

A quoi pensent-ils donc, tous les princes des prêtres,

Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi?...

Tous les pauvres demain vont nous parler en maîtres,

Si l’on n’arrête pas ce gueux--qui se dit roi!

A un citoyen romain qui les aborde.

Qu’en pense-t-on là-bas, vous qui venez de Rome?

LE CITOYEN ROMAIN.

Rome ne se croit pas en péril pour si peu.

Elle a coutume aussi de faire un dieu d’un homme...

Pourtant l’ordre est donné de surveiller ce dieu.

LE RICHE.

Pilate est faible; il veut plaire aux uns comme aux autres:

Il flatte Rome et veut surtout rester préfet;

Il flatte aussi les gueux... de la graine d’apôtres!

Il hésite et voilà comme un grand mal se fait!

LE BANQUIER.

Ce farouche Romain obéit à sa femme.

LE CITOYEN ROMAIN.

Elle croit Adonis revenu dans ce dieu!

UN PRÊTRE.

Madame Putiphar, peut-être... avant le drame.

LE RICHE.

Vous riez?--Il est temps plutôt d’agir un peu.

Vous un prêtre, voyons, songez que ce Messie

Soulève un mouvement qui ne se peut souffrir.

Le Temple est en danger. D’où vient votre inertie?

LE PRÊTRE, tout bas.

Silence! Nous songeons à le faire mourir.

XLIII

LE BANQUET

Lorsqu’il leur annonça qu’un d’eux le trahirait,

Tous, le cœur incertain, craignirent en secret.

Même après qu’en Judas il eut marqué le traître,

Ils restèrent longtemps craintifs de se connaître,

Et leur tristesse emplit la salle du banquet.

Or, Jean, le favori, que Jésus remarquait

Pour la grâce du cœur tendre et vite chagrine,

Inclina lentement le front vers sa poitrine,

Et le divin trahi, divinement humain,

Sur le beau front de Jean posa longtemps sa main.

XLIV

LA SUEUR DE SANG

Tandis que les deux fils de Zébédée et Pierre

Sentaient s’appesantir lourdement leur paupière,

Le Dieu, comme il est dit aux livres qu’on a lus,

Se chercha dans lui-même et ne se trouva plus.

Il avait dit: Dieu seul est fort. Croyez au Père.

Il avait dit: Il faut qu’on aime et qu’on espère.

Il avait dit: Heureux les tristes et les doux.

Il avait dit: La paix du ciel soit avec vous.

Maintenant, dans son cœur diminué, fragile,

Le messager divin doutait de l’Évangile

Et sa robuste foi d’espérance et d’amour

Défaillait comme autour de lui l’éclat du jour...

Le prometteur de paix n’est qu’une âme en tumulte;

Sa promesse a menti; sa douceur, on l’insulte.

La trahison le suit dans l’ombre pas à pas,

Et son Dieu de pitié ne le console pas.

* * * * *

--«Seigneur, nous nous parlions autrefois face à face,

Sur le bord des lacs bleus et le long du blé mûr,

Et voilà qu’aujourd’hui votre image s’efface,

Juste à l’heure où mon cœur demande un appui sûr.

Ne m’abandonnez pas juste à l’heure de trouble

Vous qui m’avez souri par les jours de soleil!

Pierre m’a renié déjà dans son cœur double,

Et, tandis que je meurs,--mes amis ont sommeil.

Seigneur! rien n’est donc vrai de tout ce que j’annonce?

Et la dette du Fils, vous ne la paîrez pas!

Seigneur, j’attends de vous un souffle pour réponse...

Je comprendrai, Seigneur: vous pouvez parler bas.

J’assemble dans mon cœur tous les désirs de l’homme

Et l’humanité même agonise avec moi.

Mon Père, répondez au Fils quand il vous nomme...

L’espérance et l’amour méritent bien la foi!

Jésus(#69031) · 第 2 / 4 段