En retour de ta confiance,
Le mot du Dieu de patience,
Son mot suave de pardon?
N’est-ce pas qu’à la mauvaise heure
Où l’âme de nos lèvres sort,
Tu trouvas bon goût à la mort,
Un goût de paix intérieure?
Quand ton souffle s’est envolé,
--Pour avoir, rien qu’une seconde,
Espéré le salut du monde,
Tu te sentis tout consolé...
Les moqueurs nient, dans un blasphème,
Qu’on entre au royaume des cieux...
Soit. C’est lui qui, délicieux,
Entre dans l’âme, dès qu’on aime.
LXVII
LE DOUTE SUPRÊME
Alors la nuit se fit dans son âme profonde
Et tout le ciel immense en était attristé;
Et sa douleur, qui plane encore sur le monde,
Ne s’est pas consolée avec sa charité!
La croix ouvrait les bras sur le sommet funeste;
Les deux autres gibets parurent plus petits;
La terre s’assombrit du soir, du deuil céleste,
Et tous les beaux espoirs semblèrent démentis.
Où sont ceux qui, pressés les uns contre les autres,
Afin d’être guéris touchaient son vêtement?
Où sont ceux qui l’aimaient? où sont les Douze Apôtres?...
Il est seul, seul, tout seul, seul lamentablement!
Point de justice. Rien! Pas de peuple; une foule...
Les femmes de pitié regardent, mais de loin,
Et debout sur la croix, d’où son sang coule et coule,
Il peut se réjouir de douter sans témoin.
O nuit d’horreur montante! Oh! les basses nuées!
La foule, qui serpente au flanc du Golgotha,
Envoie encor d’en bas de sinistres huées...
Alors le battement de son cœur s’arrêta.
Et ce fut sa seconde et sa grande agonie;
Vainement il cherchait, en d’horribles efforts,
A rejoindre, là-haut, la Tendresse infinie...
Son âme était clouée au bois,--comme son corps!
Et rien ne descendit du ciel--qui semblait triste,
Pas un souffle d’espoir, pas un signe d’amour,
Et sur le mont désert, où plus rien ne l’assiste,
Il doute dans la mort, et meurt avec le jour.
Et ce vaincu, croyant que personne n’écoute,
Pleurant éperdument son beau rêve infini,
Pousse alors le grand cri, son cri, le cri du doute:
«Éli, dit-il, Éli! Lamma Sabacthani!
«A moi, Seigneur! Seigneur, à moi! tout m’abandonne
N’est-ce donc pas de vous que je fus l’inspiré?»
Et penchant son front las sous l’horrible couronne,
Le grand donneur d’espoir était désespéré.
LXVIII
LE TESTAMENT D’AMOUR
Or, voyant venir Jean, il oublia le doute
Et dit, dans un sourire: «O Jean, tu me suffis.»
Et Marie arrivant avec Jean: «Frère, écoute:
Voici ta mère; et toi, femme, voilà ton fils!»
LXIX
OÙ SONT LES AUTRES?
Quand il vit Jean, seul des Apôtres,
Au pied de l’arbre des douleurs,
Il se dit: «Où sont tous les autres?
Pourtant mes maux sont faits des leurs!
«Ils me suivaient près des eaux calmes,
Dans les blés mûrs, dans la clarté,
Dans les honneurs, le jour des palmes...
L’ombre vient: ils m’ont tous quitté!»
Oh! lâches, lâches, trois fois lâches,
Ceux qui, payés d’un tel amour,
Ont fui devant les fortes tâches,
Peureux dès qu’il n’a plus fait jour.
Ils ont fait mentir l’espérance!
Ils avaient promis leur effort,
Mais ils feignent l’indifférence
Pour l’ami menacé de mort.
Ils répéteront sa parole
Quand il n’entendra plus leurs voix
Excepté Jean, qui le console?
Ils ont tous peur de cette croix!
Ils n’auront pas vu l’agonie!
Ils diront: «Pardonnez, Dieu bon!»
Lorsque la tendresse infinie
Aura souffert tout l’abandon!
Leur troupe hier s’est dispersée;
Ces pêcheurs ont repris hier
La barque qu’ils avaient laissée
Sur le sable au bord de la mer.
Renonçant à pêcher des âmes,
Ils jettent leurs filets, bien loin...
Qui donc aura pitié? les femmes;
Et, seul d’entre eux, Jean est témoin.
Marie est là, pauvre âme en peine,
Mais c’est sa mère. Il est l’enfant!
Qu’est-ce après tout que Magdeleine?
L’autre amour, partout triomphant.
L’amitié désintéressée,
L’amour issu du Verbe pur,
C’est Jean, le fils de sa pensée,
Le cœur tendre et fort, l’ami sûr.
«C’est Jean qui connaît ma doctrine,
C’est lui dont j’ai touché le front,
Lui qui posa sur ma poitrine
Sa tête où mes doigts se verront.
«Jean, seul, vient quand je désespère,
Quand, du fond des gouffres d’en bas,
Je jette un grand cri vers mon Père,
Qui, lui non plus, ne répond pas!»
LXX
JEAN
Quand il vit Jean, l’ami dont l’âme était câline,
Qui, le jour où Judas le trompait bassement,
Avait longtemps posé le front sur sa poitrine,
Jésus, dans son cœur, dit à son disciple aimant:
«Jean, mon doux bien-aimé, l’horreur emplit ma bouche
Et ma lèvre est scellée et tu ne m’entends pas,
Mais ton âme m’entend, mon angoisse te touche,
Et c’est pour m’épargner que tu pleures si bas.
«Oh! Jean, mon bien-aimé! Jean, mon frère suave,
Dieu tout là-haut me fuit, mais en bas, toi tu viens!
Des plus tristes péchés la tendresse nous lave,
L’amour baptise seul; seuls, les aimants sont miens.
«Jean, j’ai douté de ton amitié, tout à l’heure...
Maintenant j’ai compris; j’avais manqué de foi!
Frère, tu consolais cette mère qui pleure,
Tu t’attardais pour elle à souffrir loin de moi!
«O Jean, mon adoré, ne t’éloigne plus; reste;
Défends mon humble esprit contre Satan moqueur:
Ton cœur d’homme est plus sûr que mon rêve céleste.
Jean, mon Dieu me répond: je l’entends dans ton cœur!
«Je le cherchais là-haut: je le trouve en ton âme;
J’avais douté de l’homme et je suis châtié!
Le royaume de Dieu, c’est la petite flamme
Qui veille sur la terre et qu’on nomme pitié.
«Je crois sentir encor ta tête caressante
Peser sur mon épaule et sur mon cœur humain,
Et même je sens mieux, dans cette horreur présente,
Ta bonté dans mon cœur que leurs clous dans ma main!»
Et lorsque le menton de Jésus-Christ s’écrase
Sur sa poitrine, avec un soupir innomé,
C’est que, voyant la mort, il croit, dans une extase,
S’endormir sur le cœur de Jean, le bien-aimé.
LXXI
LE CHEMIN VERS DIEU
Quand l’âme d’un vivant nous suit dans l’agonie,
C’est un bonheur d’amour ineffable, si grand,
De voir cette lueur dans notre ombre infinie,
Que tout le reste est vil aux regards du mourant.
Il ne regrette plus ni la grâce des roses,
Ni les rires d’enfant, ni le bleu clair du ciel...
Il voit ce qu’il chercha sous le spectre des choses:
L’amour réalisé dans l’immatériel.
Tout le vide pour lui s’emplit d’une lumière,
Tout le froid de la mort rayonne de chaleur,
Et sa suprême joie est vraiment la première,
Parce qu’un mal plus grand nous fait l’espoir meilleur.
Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes;
Parle bas: leur ouïe est fine quelquefois...
On dirait que l’espace, où vont entrer leurs âmes
A des échos sans fond qui décuplent nos voix.
Prends garde! près des morts épure ta pensée:
Elle vibre... Autour d’eux elle ébranle un éther
Qui la transmet entière à leur âme blessée...
Ne les contriste pas des adieux de ta chair.
Frère, il faut consoler d’une pitié suprême
Ceux qui sentent monter le flot mystérieux...
La surdité des morts entend--lorsqu’on les aime;
Et leur cécité voit--quand nous baisons leurs yeux.
Ils ne regrettent plus alors l’éclat des roses,
Ni les rires d’enfants, ni le bleu clair du ciel...
Ils voient ce qu’ils cherchaient sous le spectre des choses:
L’amour réalisé dans l’immatériel.
Aimons-les, ceux dont l’âme en fuite, folle ou sage,
Nous écoute déjà du fond d’un autre lieu...
L’amour peut éclairer lui seul le noir passage:
Être aimé dans la mort, c’est le chemin vers Dieu.
LXXII
PROPOS DE FOULE
Dans les sentiers du Golgotha.
UN HOMME DU PEUPLE.
Est-il bien mort?
UN AUTRE HOMME DU PEUPLE.
Il peut durer jusqu’à l’aurore
LE PREMIER.
La nuit doit sembler longue à ces gens mis en croix.
LE SECOND.
J’ai faim; as-tu soupé, Jonathan?
LE PREMIER.
Pas encore.
LE SECOND.
Ta femme va gronder; qu’en dis-tu?
LE PREMIER.
Je le crois.
UN SOLDAT.
Comme le sang coulait sous le bandeau d’épines!
Moi, j’aime à voir souffrir. Je me sens mieux vivant.
DEUXIÈME SOLDAT.
Le sang giclait des mains, des yeux et des narines...
Un beau crucifié ne se voit pas souvent.
UN JEUNE DÉBAUCHÉ.
Viens souper, belle fille. En s’aimant, on oublie.
UNE COURTISANE.
Non, je veux souper seule et rester seule un peu.
LE DÉBAUCHÉ.
Tu pleures? Ça te fait paraître moins jolie.
LA COURTISANE.
Je pleure ce jeune homme; il est beau comme un dieu.
UN CITOYEN ROMAIN.
Il est mort sans trembler.
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Bah! au cirque de Rome
Le gladiateur tombe en saluant César.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Non, non, la grandeur vraie éclate dans cet homme.
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Vous n’êtes qu’un enfant... Bien mourir, c’est un art.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Seriez-vous mort si bien?
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Oui, devant Cléopâtre.
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Magdeleine est donc là?
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Parbleu, mais un peu loin...
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Donc, selon vous, Jésus?...
DEUXIÈME CITOYEN ROMAIN.
Un héros de théâtre.
J’aurais voulu le voir mis en croix--sans témoin!
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Allons souper, j’entends me couronner de roses,
Pour oublier un peu ce spectacle assez noir.
Pilate est du festin; il veut savoir les choses:
C’est pour les lui conter que je suis venu voir.
J’en parlerai souvent, à mon retour dans Rome.
TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
Peut-être était-ce un dieu?...
PREMIER CITOYEN ROMAIN.
Je ne le nierais pas.
QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
Oh! cet homme est plus grand qu’un dieu, s’il n’est qu’un homme.
... Par Hercule! j’aurais mis à mort Barrabas!
TROISIÈME CITOYEN ROMAIN.
Ce qui veut dire?
QUATRIÈME CITOYEN ROMAIN.
Eh! mais... que sa mort, un exemple
Va faire à ce Jésus mille apôtres demain!
Jupiter est vaincu; c’est temple contre temple;
Et nous verrons la croix sur l’univers romain.
UN SAMARITAIN.
Moi, je ne croyais pas à ce Jésus. Que dis-je!
J’ai souhaité sa perte et qu’il fût châtié...
Ce qui me fait chrétien (sa mort est un prodige),
C’est l’admiration.
LE BON SAMARITAIN.
Et moi, c’est la pitié.
LXXIII
C’EST LUI QUI VEILLE
Comme il penchait le front, sur cette croix infâme,
L’Homme sentit venir un étrange sommeil
Qui traître, se glissait, souple, au serpent pareil,
Dans son corps douloureux où gémissait son âme.
Et pourquoi non? Marie est au pied du gibet,
Et Magdeleine et Jean, qui pleurent en silence;
Les soldats dorment, droits, appuyés sur leur lance,
Et Jésus au sommeil perfide succombait.
Il sentait s’assoupir sa douleur infinie;
Un voile descendait entre elle et l’univers;
Tous ses maux lui semblaient des maux jadis soufferts,
Son présent déjà loin--et c’était l’agonie.
Mais il s’était promis de souffrir dans la mort,
D’accomplir jusqu’au bout les choses du mystère,
Car ses veilles tombaient en bienfaits sur la terre...
Il se redressa donc, par un suprême effort...
Rouvrit tout grands ses yeux, clairs dans la nuit profonde,
Et pesant sur ses pieds et tirant sur ses bras,
L’Homme en croix, bien certain qu’on ne l’observait pas,
Réveilla ses douleurs pour saigner sur le monde.
LXXIV
L’HOMME MEURT SEUL
Comme il allait mourir, il abaissa les yeux
Vers sa mère et vit bien qu’elle était assoupie.
Or le Maître jugea cette faiblesse impie...
Mais son cœur reconnut que cela valait mieux.
Il bénit le sommeil qui consolait la mère...
Il aurait bien voulu que la mère eût compris.
Malheur aux dévoués qui dévorent leurs cris.
Les plus doux ont goûté la solitude amère.
Or Magdeleine et Jean, car c’était le matin,
L’heure froide où la nuit, près de mourir, frissonne,
S’endormirent. Qui donc le veillait? Plus personne.
Alors il se revit bien seul dans son destin.
Il retrouva l’horreur de l’angoisse sacrée,
Et de son flanc, rouvert par un regret blessant,
Une liqueur coula... Ce n’était plus du sang...
Et sa force lui fut, par ceci, retirée.
Vainement il voulut faire un dernier effort:
Son menton s’écrasa, pesant, sur sa poitrine...
Un souffle s’envola de sa lèvre divine...
Et tout fut accompli par sa vie et sa mort.
LXXV
LA GLOIRE DES LYS
LE TEMPLE.
Mon voile est déchiré, mon voile se déchire:
Jésus est mort!
LE BON GRAIN.
Pas plus que le grain du froment.
LE VENT.
Jésus est mort.
LES MOISSONS.
Tu dis?
LE VENT.
Ce que tout doit redire:
Jésus est mort.
LES BLÉS.
Son grain vit éternellement.
LE VENT.
Il est mort dans l’horreur, sous les coups et l’insulte,
Mis en croix, entouré de visages affreux.
LA TERRE.
Je me suis entr’ouverte et les morts en tumulte
Sont sortis des tombeaux pour en parler entre eux.
LE CIEL.
Moi j’ai cherché la nuit; ma face s’est voilée
Et tout a tressailli d’une grande douleur.
LE VENT.
Pleurez, lys des coteaux ou lys de la vallée
O vous tous qu’il aima, choses, bêtes et fleur.
L’ANE.
Mon humble cœur est plein d’une tristesse amère:
Je l’ai beaucoup connu; je l’ai beaucoup aimé.
LE BŒUF.
Te souviens-tu du jour où, mieux que père et mère,
Nous le chauffions tout nu dans le foin parfumé?...
L’ANE.
Comme il était mignon près de toi, grosse bête!
LE BŒUF.
Je n’avais pas prévu cet horrible destin.
L’ANE.
C’était un temps joyeux. Nous étions tous en fête.
LE BŒUF.
C’est le deuil d’un grand soir. C’était mieux qu’un matin.
L’ANE.
Les hommes sont hideux d’avoir pris pour victime
Celui qui défendit d’immoler des taureaux.
LE BŒUF.
Chez les ânes jamais on n’a vu pareil crime.
L’ANE.
Jamais parmi les bœufs on ne vit de bourreaux.
LES PETITS POISSONS.
Nous les petits poissons qu’il offrait à la foule,
Nous plaindrons-nous d’avoir été ce qui nourrit,
Lorsque, grain sous la meule ou raisin que l’on foule,
Lui-même il s’est donné, pain et vin de l’esprit?
LA BREBIS.
Il m’a prise en ses bras quand je m’étais perdue;
Il aimait ses brebis; ce fut un doux berger.
J’étais bien loin; ma voix, à grand’peine entendue,
Le guidait, à travers les monts et le danger.
LA COLOMBE.
Il a plus d’une fois baisé mes blanches ailes.
LE PASSEREAU.
Il m’a pris bien souvent dans le creux de sa main.
LA COLOMBE.
Mon bec rose a baisé ses mains blanches et belles.
LE MOINEAU.
J’ai gazouillé d’amour au bord de son chemin.
LA GLOIRE DES LYS.
Ne vous lamentez plus, ô fleurs, bêtes et choses:
Nous ferons oublier à tous cet affreux jour;
Sous l’azur, les lys blanc, bien plus beaux que les roses,
Par-dessus sa misère élèvent son amour.
Devant ses pieds sanglants, sous l’effroi des prodiges,
Laissons les criminels s’écraser à genoux;
Nous, toujours blancs et purs, droits sur nos fermes tiges,
Nous dirons qu’il fut jeune et blanc comme un de nous.
Il était pur et blanc, droit comme nous le sommes,
Et ses oiseaux chéris le diront dans leurs chants.
Ce fut un étranger divin parmi les hommes,
Ce n’était qu’un ami parmi les fleurs des champs.
Laissez l’homme gémir, passereaux et colombes!
Et nous, les innocents, les lys qu’il regretta,
Croissons, multiplions, couvrons toutes les tombes,
Et par pitié cachons l’horreur du Golgotha.
LXXVI
JOSEPH D’ARIMATHIE CHEZ PILATE
PILATE.
Quoi! vous, un sénateur, Joseph d’Arimathie,
Vous venez demander d’ensevelir Jésus!
Et vous blâmez sa mort, quand je l’ai consentie.
Ces sentiments nouveaux...
JOSEPH.
Je les ai toujours eus,
Jamais je n’approuvai la malice des autres,
Mais j’étais riche, faible, et même sénateur!
Comme sur lui la haine était sur ses Apôtres:
Je faisais comme vous, Pilate, j’avais peur!...
J’ai honte enfin de voir comment on l’abandonne...
PILATE.
Quand on court au-devant du blâme, on a grand tort.
Si je vous ai dit non, ma raison est fort bonne:
Quel bien lui ferez-vous maintenant qu’il est mort?
JOSEPH.
Je soulage du moins la conscience humaine,
Vous avez décrété tant d’horreur aujourd’hui,
Qu’une vertu m’a pris, que la mesure est pleine
Et je vous secours, vous, Pilate, plus que lui.
Il ne faut pas qu’on dise à la race future
Qu’après avoir fait fuir, sous le vent de l’effroi,
Ses disciples, des gens simples dans leur nature,
Vous avez refusé le corps du Maître, à moi.
Je veux ensevelir cet homme comme un homme,
Et vous le permettrez, je vous prie, ou sinon
J’irai dire partout que le préfet de Rome,
Ayant tué Jésus, tremblait devant son nom.
PILATE.
Sa mort a fait souffler comme un vent de démence...
Allez donc enfouir à tout jamais son corps.
JOSEPH.
Sa mission finit, mais la nôtre commence...
Il ressuscitera, par nous, d’entre les morts.
A Nicodème qui l’attend au seuil:
Viens, parais maintenant, très humble ami du Maître,
Qui, comme moi, suivis en secret ses leçons.
Nous qui n’osâmes pas, vivant, le reconnaître,
Maintenant qu’il est seul dans la mort, paraissons!
LXXVII
MAGDELEINE
Alors, à l’Orient, une aube froide et blême,
Traînant sur la montagne une robe en haillons,
Parut. L’Homme aussitôt, sous les premiers rayons,
Tout pâle, rayonna plus que l’aube elle-même...
On eût dit que de lui naissait le point du jour,
Et que sa chair laissait transparaître des flammes;
Tout sommeillait encor, les soldats, Jean, les femmes...
Quel œil se lèvera le premier vers l’amour?
Jean était las. Marie était comme écrasée.
Les plus grands désespoirs font cet accablement.
Un soldat s’éveillait. Dans ce même moment,
Magdeleine, en pleurant, pressa la croix baisée.
Elle éleva vers Lui la beauté de ses yeux
Où l’amour tendre et pur était une lumière,
Et fière de pleurer, ce jour-là, la première,
Elle aima dans la mort l’époux mystérieux.
LXXVIII
LA VISITE AU TOMBEAU
RÉCIT DE MAGDELEINE AUX DISCIPLES
MAGDELEINE.
Et nous venions, sa mère, et d’autres avec nous,
Apportant au tombeau la myrrhe préparée,
Mais nous ne vîmes plus la pierre de l’entrée;
Nous entrâmes alors en pliant les genoux.
Deux Anges étaient là, blancs, vêtus de lumière,
Qui nous dirent: Pourquoi chercher dans les tombeaux?
Il est vivant.--Et ces deux anges étaient beaux
Et me dirent: «Tu dois le revoir la première.»
A terre, le linceul était demeuré là,
Et comme je pleurais, Jésus me dit: «Marie!»
L’ayant vu, je dis: «Maître!» Alors il s’envola...
LES DISCIPLES.
Hélas! Hélas! Hélas! c’est une rêverie.
LXXIX
LA RÉSURRECTION
Or, il ressuscita, si vivant dans leur âme
Que tous crurent le voir et le virent vraiment.
Il apparut d’abord dans le cœur d’une femme,
Car on garde la vie aux morts en les aimant.
Et le ressuscité du cœur de Magdeleine
Passa dans tous les cœurs, plus parlant que jamais...
La montagne a conté ce prodige à la plaine
Et la plaine en chantant l’a redit aux sommets.
Et du haut d’un mont bas, vu de toute la terre,
Lieu maudit entre tous comme le plus béni,
L’ombre des deux grands bras de la croix solitaire
Étreint le monde entier dans l’amour infini.
LXXX
LES DERNIÈRES PAROLES DU LIVRE DE JEAN
Il fit beaucoup, n’ayant que peu de temps à vivre,
Et celui qui voudrait tout écrire en détail
Ne pourrait pas suffire à l’immense travail,
Et le monde serait trop étroit pour le livre.
IL EST ÉTERNEL
Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle,
Arbre toujours debout quoique battu du vent,
Je viens, humble inspiré de l’âme universelle,
A l’heure d’un grand soir, t’adorer en rêvant.
Des scribes nous ont dit qu’avant ton Évangile,
Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi,
Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile,
Et que tu n’es plus rien, si Dieu n’est plus en toi.
Ils ont dit, pour nier tu charité sublime,
Qu’elle prouve la peur des maux qu’on craint pour soi,
Comme si le peureux, penché sur la victime,
Était moins beau, quand il secourt malgré l’effroi.
Ce n’est pas tout: l’horreur mystique sort des tombes
Chaque fois que ton nom retentit sur l’autel;
Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes:
Ils n’ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel.
On a fait de ton nom sortir tous les scandales,
Et l’on a vu tes fils, des prêtres et des rois,
Ton sceptre en main, les pieds chaussés dans tes sandales,
Imitant tes bourreaux, reclouer l’Homme en croix.
Eh bien, qu’importe à ceux que ta lumière inonde!
En es-tu moins la vie et l’espoir incarné,
Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde?
Seul tu conçus l’amour, seul tu nous l’as donné!
Nul de tes précurseurs n’est vivant dans notre âme,
Pour nous c’est ton nom seul qui signifie amour;
Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme,
Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour!
Quelques versets tombés de ta lèvre divine,
Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré,
Le drame d’une mort où l’espoir se devine,
Voilà de quoi le monde est encor pénétré.
Par de pauvres chansons qui disent ta légende,
Par des drames naïfs et des acteurs de bois,
Ta parole aux enfants se transmet simple et grande
Et souffle en eux de tous les côtés à la fois.
Certes, nous sommes loin des beautés de ta vie:
L’avarice et la haine occupent nos instants;
Notre fange a couvert ta trace mal suivie,
Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps.
C’est un dernier rayon de ta lointaine étoile,
C’est un mot familier qui te répète en nous,
C’est Véronique avec ta face sur son voile,
C’est le Cyrénéen essuyant tes genoux;
C’est Pilate, lavant ses mains du sang du Juste,
C’est l’amitié de Jean qui n’abandonne pas,
Et nos cœurs sont la Table où ton Verbe s’incruste,
Et ton nom retentit sous chacun de nos pas.
Ta vie est le flambeau dont l’univers s’éclaire.
Sans la simplicité de tes légendes d’or,
Ton cœur n’entrerait pas dans le cœur populaire
Qui sent, lorsque l’esprit ne conçoit pas encor.
L’amour n’est pas un fruit des veilles du génie.
La mère et son enfant se l’expliquent tout bas:
Ta charité, ce n’est qu’une femme infinie
Qui voit des fils partout et ne distingue pas.
C’est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre,
C’est l’homme ayant pitié de l’homme faible et nu,
C’est l’âme de chacun se faisant mère tendre
Pour protéger dans tous l’avenir inconnu.
Un seul flambeau qu’on penche en allume cent mille;
Ton seul cœur généreux suffit au genre humain,
Et ce mot: AIMEZ-VOUS, où tient tout l’Évangile,
Multiplie à jamais tes poissons et ton pain.
Pour que le boiteux marche et que l’aveugle voie,
Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit!
Et les infirmités tressaillirent de joie...
Voilà ton grand miracle: il est tout en esprit.
L’âme humaine, c’était Lazare. Elle était morte.
Tu vins pleurer sur elle. Oh! comme tu l’aimais!
Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte,
Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais.
Elle y marche à travers le crime et la souffrance...
Comme Pierre, elle t’a trahi, mais en t’aimant,
Et le chaos du mal n’est rien qu’une apparence
Où ton verbe caché monte invinciblement.
Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne
Qui tiendra sous ton nom l’univers abrité...
Ta victoire sur tous les cœurs n’est pas prochaine,
Mais qu’importe le temps à ton éternité?
Le monde passera, car il faut que tout meure,
La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front;
Mais par delà la mort ta parole demeure:
Heureux les derniers nés du monde: ils te verront!
TABLE
Dédicace 1
Les pèlerins, prière dans le soir 5
Les bergers dans la montagne 17
L’hôtellerie de Bethléem 25
Les bergers dans l’étable 27
Naissance de la pitié 33
La fuite en Égypte 35
L’enfant au berceau 39
A douze ans 41
Le grand chagrin 47
Il croissait devant Dieu 49
Jean-Baptiste 55
La tentation 61
Le filet 65
Discours sur la montagne 67
La paix en retour 77
Le lumignon 79
Bons grains 81
La fille de Jaïre 85
Le bon Samaritain 87
Le pain multiplié 89
Les fourmis 91
Trop peu d’ouvriers 93
Les colombes 95
La barque engravée 97
La Proue 99
Il commande aux tempêtes 101
L’infini miracle 103
Les petits enfants 107
Les commérages 111
La femme 113
La Samaritaine 115
Marie-Magdeleine 117
Marthe et Marie 121
L’inscription sur la terre 125
Le bœuf 129
L’âne 131
L’argile 133
Chez Marie, mère du Christ 137
Le sommeil 147
Le triomphe 149
Sur le parvis du Temple 153
La colère 161
L’indignation publique 165
Le banquet 169
La sueur de sang 171
La grande solitude 177
La preuve est en nous 181
Le baiser de Judas 183
L’épée 185
Le regard 187
Le soufflet 191
Judas 193
La justice du peuple 197
La vengeance 203
Le roseau 205
La croix 207
Le bois vert 209
Le Juif errant 211
Le Cyrénéen 213
Véronique 217
La face sur le voile 219
L’horizon du Calvaire 221
Le trou dans le roc 223
Le bourreau sur l’échelle 225
Les invectives de la foule 227
Les deux larrons 231
Au bon voleur 233
Le doute suprême 237
Le testament d’amour 241
Où sont les autres? 243
Jean 247
Le chemin vers Dieu 251
Propos de foule 255
C’est lui qui veille 261
L’homme meurt seul 263
La gloire des lys 265
Joseph d’Arimathie chez Pilate 271
Magdeleine 275
La visite au tombeau 277
La résurrection 279
Les dernières paroles du livre de Jean 281
Il est éternel 283
15735-11.--CORBEIL. Imprimerie CRÉTÉ.